The Shadow’s Edge : ancienne école, nouvelle ère

Porté par un Jackie Chan retrouvant enfin l’étoffe de ses incarnations les plus habitées, The Shadow’s Edge marque un retour en grâce pour la star, bien loin des productions hollywoodiennes sans saveur où l’avaient récemment cantonné Project X-traction ou Karate Kid: Legends. Sous la direction inspirée de Larry Yang, ce remake du polar hong-kongais Filatures renoue avec une veine plus nerveuse, plus intime, où l’acteur peut réaffirmer son charisme et sa sensibilité tout en laissant le suspense respirer.

Larry Yang ouvre The Shadow’s Edge comme Mission : Impossible – Dead Reckoning aurait dû se déployer : par une inquiétude sourde autour de la surveillance globale et de l’intelligence artificielle, au lieu de s’embourber — comme The Final Reckoning — dans une redite spectaculairement sans relief. Très vite pourtant, le film assume un récit qui lorgne clairement vers Hollywood, avec son petit boys band de voleurs à la Insaisissables. Mais là où l’industrie américaine étouffe souvent son propre spectacle sous le poids du formatage, Yang déploie une scénographie d’action généreuse, presque gourmande, qui rappelle pourquoi Jackie Chan reste le roi incontesté du kung-fu burlesque et des cascades inventives — celles où chaque meuble ou ustensiles du quotidien devient une arme improvisée.

Jeux d’ombres et d’écrans

Chan incarne Wong, dogsitter jovial qui ressort de sa retraite pour prêter main-forte à une police de Macao déboussolée, humiliée par une génération de criminels hyperorganisés qui les aveuglent dès que le numérique vacille. Le film s’autorise même une utilisation de l’IA plus crédible que celle de Chien 51, avant de ranger cet outil dans un tiroir et de placer Wong en ultime recours face à Shadow, le maître insaisissable des malfrats. Tony Leung Ka-fai, glacial, reprend ici le rôle qu’il tenait déjà dans Filatures (2007), dont The Shadow’s Edge adopte l’intrigue comme un quasi-reflet. Shadow excelle à disparaître dans un monde saturé de caméras ; Wong, lui, persiste à croire que l’expérience, la patience et l’intuition peuvent encore terrasser l’algorithme.

Entre eux deux, la policière Qiuguo (Zhang Zifeng) avance dans la pénombre. Reléguée derrière les écrans par ses collègues masculins, elle rêve de lumière, d’action ou d’un geste qui lui rendrait la voix — peut-être même d’une réparation intime, liée au deuil qui l’étouffe depuis son enfance. Elle devient l’articulation du duel intergénérationnel et un témoin oscillant entre deux figures paternelles : Wong, qui recueille les jeunes policiers comme on accueille des chiots dans un chenil, et Shadow, qui élève sa fratrie de louveteaux orphelins avec une affection bancale, où l’amour et la violence marchent d’un même pas. Cette dynamique affective, aussi simple que dramatique, trahit toutefois un opportunisme narratif difficilement dissociable de l’image publique de Jackie Chan, souvent pointée pour avoir rejeté la sexualité de sa fille et dont l’alignement idéologique avec le Parti communiste chinois transparaît dans les valeurs prônées par son personnage.

Qu’importe. Les spectateurs venus chercher du spectacle d’action pure trouveront ici un buffet complet, celui qu’un studio hollywoodien aurait sans doute aseptisé. Les combats à l’arme blanche fonctionnent dans l’ensemble, même si certaines joutes s’étirent un peu trop. Mais Yang mise sur la vitesse, la corporalité et la rugosité : moins de CGI, plus d’impact. Dans un ascenseur, dans les combles d’un petit restaurant, dans un appartement exigu, les coups claquent avec une violence presque tactile. Et au centre du film, dans un segment de filature qui traverse un marché puis grimpe dans un immeuble rappelant la citadelle de City of Darkness, The Shadow’s Edge atteint une maîtrise saisissante. On est loin de la tension d’Infernal Affairs, mais l’effort est réel, sincère et souvent inspiré.

Jackie fait de la résistance

Reste que Wong — et derrière lui Jackie Chan — ne peut éternellement défier le temps. Désormais septuagénaire, il affiche vite ses limites, malgré les efforts évidents pour l’entourer, le préserver et le magnifier. Il y a tout d’un bel hommage, mais cela brouille aussi la réflexion du film sur la transmission. Même lorsqu’il devrait céder le flambeau, Chan récupère la plus garde part du gâteau, y compris dans des scènes qui ne nécessitent ni cascade périlleuse ni héroïsme superflu. On croyait Ride On (2023), déjà signé Larry Yang, avoir clos ce discours sur la vieillesse d’un cascadeur ; il faut croire que la retraite attendra. Le plaisir n’est pas boudé, mais l’ambivalence demeure.

Et cette ambivalence se retrouve dans l’écriture même du film, dont les ramifications dramatiques ressemblent parfois à un arbre généalogique tiré par les cheveux. Le récit s’habille d’une sophistication de façade, multipliant les sous-intrigues sans toujours leur donner un élan véritable. Et malgré une obsession affichée pour les écrans, le film refuse de confronter frontalement le numérique et les méthodes traditionnelles de la filature. Larry Yang paraît fasciné par ses dispositifs, mais le film reste idéologiquement méfiant envers la technologie qu’il met en scène. La contradiction culmine dans une scène post-générique — tribut direct au moule hollywoodien que le film prétend dépasser — laissant entrevoir une saga dont The Shadow’s Edge n’a nul besoin.

Au final, Larry Yang signe un remake énergique, imparfait, mais souvent grisant : un retour en force pour Jackie Chan, sans doute, un terrain de jeu idéal pour Tony Leung Ka-fai, mais aussi un miroir troublé où se reflètent les tensions d’un cinéma partagé entre nostalgie, modernité et politique. Un film de filature, de fantômes et de pères, fait d’angles vifs et de zones d’ombre, où la lumière peine parfois à se frayer un chemin — mais lorsqu’elle perce, elle éclaire un spectacle d’action aussi généreux que sincère. Et au fond, malgré nos réserves, il y a fort à parier que The Shadow’s Edge s’impose comme l’un des blockbusters d’action les plus divertissants que 2025 nous aura offerts.

The Shadow’s Edge – bande-annonce

The Shadow’s Edge – fiche technique

Titre original : Bu Feng Zhui Ying
Réalisation : Larry Yang
Scénario : Larry Yang
Interprètes : Jackie Chan, Leung Ka Fai Tony, Zhang Zifeng, Ci Sha, Wen Junhui
Photographie : Qian Tiantian
Superviseur artistique : Yang Wei
Décors : Liu Lina
Costumes : Boey Wong
Son : IWang Yanwei
Post-production : Zhai Yujia
Montage : Zhang Yibo
Musique : Nicolas Errèra
Producteurs : Zhang Chao, Victoria Hon
Sociétés de production : Hairun Pictures, iQiyi Pictures
Société de distribution : Space Odyssey
Pays de production : Chine, Hong Kong
Durée : 2h11
Genre : Action, Policier, Thriller
Date de sortie : 3 décembre 2025

The Shadow’s Edge : ancienne école, nouvelle ère
Note des lecteurs1 Note
3.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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