Anora : rêve et désillusion post-moderne

À la question de savoir si Anora est un bon film, la réponse est oui. Si on s’en pose une autre sur le mérite de la dernière Palme d’or, elle s’avère alors négative, sachant la qualité du reste de la compétition cannoise. Illuminé par des personnages attachants, ce conte de fées moderne qui vire à la désillusion, s’avère tour à tour drôle, cru et réaliste tout en étant plutôt prenant. Il se pare toutefois d’une fin sibylline, voire ambiguë, et il demeure bien trop léger et superficiel pour marquer durablement les esprits.

Synopsis : Anora, jeune strip-teaseuse de Brooklyn, se transforme en Cendrillon des temps modernes lorsqu’elle rencontre le fils d’un oligarque russe. Sans réfléchir, elle épouse avec enthousiasme son prince charmant ; mais lorsque la nouvelle parvient en Russie, le conte de fées est vite menacé : les parents du jeune homme partent pour New York avec la ferme intention de faire annuler le mariage…

Que vaut la Palme d’or décernée par Greta Gerwig et son jury à Cannes cette année ? Eh bien, il est certain que Anora est un bon film, du même acabit que les précédents travaux de son auteur Sean Baker. Ses premiers films sont sortis de manière confidentielle voire pas du tout dans nos contrées et c’est avec Tangerine qu’il a commencé à être connu. Ce fut le film de la découverte avec son côté presque expérimental et tourné à l’iPhone, une œuvre bourrée d’énergie et de personnages interlopes et iconoclastes baignés dans une photographie aux teintes fluo bercées par la lumière du soleil couchant de Los Angeles. Petit coup de cœur suivi du tout aussi appréciable The Florida Project et sa faune bigarrée d’enfants et de parents laissés pour compte peuplant un motel de Floride. Son dernier opus nous avait peut-être un peu moins convaincu avec son acteur porno sur le retour dans une petite ville du Texas (Red Rocket). Tous ces films ont un dénominateur commun : des personnages en marge terriblement attachants que Baker semble aimer et vénérer. Sa filmographie regorge de ces énergumènes au grand cœur peu aidés par la vie. Avec Anora, c’est la même affaire et il réalise là son meilleur film, le plus abouti même, malgré quelques petits défauts.

En revanche, si on se pose la grande question sur toutes les lèvres et sujette à débat, à savoir si Anora méritait la Palme d’or, la réponse est clairement négative. Et encore moins si on met le film en perspective avec certains de ses concurrents. Que ce soit le favori Les graines du figuier sauvage, à qui la récompense suprême aurait dû être dédiée sans hésiter, le chef-d’œuvre choc et probablement trop clivant The Substance ou encore le magnifique Emilia Pérez, il est clair que cet Anora fait moins imposant et magistral face à eux. Trop léger, pas assez substantiel et peu de choses à dire sur notre monde, le film ne nous subjugue pas non plus par sa mise en scène ou son écriture. Tous ces points sont bons, certes, et l’interprétation est d’un naturel confondant, notamment la découverte Mickey Davidson, merveilleuse de naturel et d’énergie, mais pas assez pour pouvoir mériter la Palme d’or et surtout en comparaison de ses concurrents. Mais il serait dommage de juger le film seulement à l’aune de la compétition cannoise et juste l’apprécier en tant que tel.

Le film est très long (près de deux heures et demie) et le scénario n’est pas particulièrement riche, mais on ne peut pas dire que l’on s’ennuie par moments ou qu’il y ait des longueurs. Ce conte de fées moderne, qui narre la rencontre entre une escort girl désinhibée et le fils d’un oligarque russe (Mark Eydelshteyn dans son premier rôle et autre découverte aux faux airs du Timothée Chalamet de Call me by your name) suivi d’un passage par la case mariage à Las Vegas et d’une longue virée nocturne et diurne dans les rues de New York, ne brille pas par son script, ses enjeux et ses rebondissements. Mais il nous happe. Alors oui, il y a quelques redondances en milieu de film lorsqu’on est à la recherche du jeune Ivan et certaines séquences sont étirées, ce qui participe à l’atmosphère peu commune du film et à nous ancrer dans son réalisme cru et brut. À chaque instant on y croit, Baker croque magnifiquement ses personnages et les séquences ubuesques s’enchaînent mais avec un sens du réalisme indéniable. Les fêtes extrêmes, les rapports amoureux et sexuels du jeune duo, l’immersion au sein de la communauté russe ou encore les clubs d’escorts, tout résonne vrai et participe à la réussite du film.

Si Anora est un film léger où l’on rit beaucoup, il y a une part de tragédie qui s’immisce et un constat final plus amer qui détourne le conte de fées vers la désillusion. Et c’est peut-être le cœur du film. Les rêves d’une jeune escort désœuvrée sont brisés et le constat social pessimiste, mais logique, qui s’en suit est évident. La séquence finale lourde de sens mais ouverte à multiples interprétations est sibylline et ambiguë. Elle tranche peut-être trop avec le reste. Sur le versant sentimental, c’est néanmoins très en phase avec les relations de notre époque et le film s’avère très drôle à plusieurs reprises. Le comique de situation bien exploité, les séquences hystériques où ça braille dans tous les sens et où les personnages évoluent dans un joyeux capharnaüm sont jouissives. La mise en scène de Baker est pleine d’énergie, alerte et très vivante et il nous gratifie aussi de quelques jolis plans sensuels – comme celui d’ouverture sur ces postérieurs féminins – ou hypnotiques comme ceux qui suivent le mariage à Vegas. En somme, pour apprécier Anora, il faut le prendre dans la continuité de la filmographie de son réalisateur mais éviter de le juger en tant que Palme d’or car cela ne joue pas en sa faveur.

Pour en savoir plus sur les premiers faits d’armes du cinéaste, le cycle Sean Baker (Four Letter Words, Take Out, Prince of Broadway, Starlet) est disponible en salles depuis le 23 octobre.

Bande-annonce – Anora

Fiche technique – Anora

Réalisateur : Sean Baker
Scénaristes : Sean Baker
Production : Film Nation
Distribution: Le Pacte
Interprétation : Mickey Davidson, Mark Eydelshteyn, Yuriy Borisov, Karren Karagulian, Vache Tovmasyan, …
Genres : comédie – drame – romantisme
Date de sortie : 1 novembre 2024
Durée : 2h19
Pays : États-Unis

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.