Queenie, de Candice Carty-Williams : une héroïne touchante et nécessaire

Le 10 février 2021 paraissait chez Calmann Lévy le roman Queenie, de Candice Carty-Williams. Déjà publié au Royaume-Uni en 2019, Queenie a remporté le Prix du meilleur premier roman et le Prix du livre de l’année 2020 aux British Books Awards. Au premier abord, on pourrait qualifier ce roman de 400 pages de chick-lit. Ce serait nier l’une des particularités de Queenie, son discours sociétal nécessaire : à savoir nous faire voir la vie d’une femme noire dans la société occidentale. Avec son premier roman, Candice Carty-Williams nous parle de diversité et ça nous fait du bien. Queenie est une héroïne très touchante dont les aventures doivent être partagées.

Queenie, ou la chick-lit vue à travers les yeux d’une femme non caucasienne.

Queenie est un roman qui commence à se lire très agréablement tant il est facile de suivre son héroïne qui aspire aussi sincèrement que chacun d’entre nous à être heureuse. Malheureusement pour la pauvre Queenie, nous faisons sa connaissance alors qu’elle vient d’être sommée de quitter l’appartement de son petit ami Tom qui souhaite faire une pause.
Si l’on croit au début s’identifier facilement à elle, on remarquera au fil des pages que quelque chose dénote : il arrive à Queenie des choses qui n’arrivent pas à un lecteur blanc. La raison en est affligeante en 2021 : Queenie est noire et est régulièrement victime de ce racisme, ordinaire, inconscient, qui doit pourtant disparaître. Tout au long de ces pages, ceux qui se livrent à ce racisme décomplexé, car non perçu comme tel, ont pour point commun de refuser de comprendre qu’ils voient Queenie à travers le prisme de sa couleur de peau, avant tout comme une femme noire, avant de la voir comme un individu. De la même manière qu’ils ne réalisent pas que leurs attitudes sont racistes, que Queenie a le droit de se préoccuper du mouvement Black Lives Matter, d’expliquer que le racisme anti-blanc est un concept historiquement erroné, de vouloir écrire sur le racisme dans le journal dans lequel elle travaille, mais aussi d’être blessée lorsque quelqu’un lance une remarque raciste, etc. (Les exemples sont malheureusement nombreux.)

Sexisme, racisme, dépression, autant de thèmes importants présents dans le roman

Queenie est une jeune femme noire en souffrance. Et le lecteur, à travers ses yeux, s’apercevra rapidement que bien des douleurs que ressent la jeune femme sont dues à sa couleur de peau. Si Queenie était blanche, elle n’aurait sans doute pas été considérée comme une femme en colère par son petit ami blanc, au motif qu’elle exige des excuses de la part de l’oncle de ce dernier qui emploie allègrement le mot « nègre ». Elle n’aurait pas été utilisée comme une distraction sexuelle, ou comme une femme forcément soumise.

En plus de nous parler de racisme et de sexisme, Queenie nous parle du résultat de la combinaison de ces deux phénomènes. En tant que femme noire, petite-fille d’immigrés jamaïcains en Angleterre, Queenie porte un double poids et a deux fois moins d’opportunités, en supportant deux fois plus de discrimination. Comme le rapporte d’ailleurs sa patronne dans le roman, Queenie doit travailler deux fois plus pour obtenir la moitié de ce qu’obtiennent les autres, les privilégiés…

En plus de nous parler de discrimination, Queenie est un roman qui aborde un autre sujet d’importance : la dépression. Car c’est ce que vit Queenie dans sa vingt-cinquième année, à bout de forces, épuisée par une enfance difficile, une vie sentimentale en berne et une impression d’injustice face au traitement des minorités ethniques, dont les Noirs – le lecteur s’en apercevra petit à petit, Queenie ne vit pas simplement une mauvaise passe, elle sombre jour après jour et perd le contrôle de sa vie. On remercie Candice Carty-Williams de nous parler de dépression. En même temps qu’on comprend que la couleur de peau de Queenie et la manière dont elle est perçue jouent pour beaucoup dans ses souffrances, son enfance difficile n’ayant – indirectement – rien à voir avec le racisme, mais aussi sa difficulté à se sentir à sa place dans sa vie d’adulte permettent à tout lecteur – qu’il soit noir, blanc ou issu d’une autre origine ethnique – de s’y identifier et de comprendre que la dépression n’est pas un tabou ou un échec. On peut non seulement s’en sortir, mais en sortir grandi, à l’image de Queenie.

Queenie n’étant pas un essai, ou un roman dont l’action traite directement de la discrimination ou des maladies mentales, il est important de comprendre que ces sujets – sexisme, racisme, dépression – sont traités de manière subtile, au gré des aléas de la vie de l’héroïne. Ainsi, malgré la gravité de certains thèmes, le roman de Candice Carty-Williams n’est pas un livre sombre : c’est un ouvrage plein d’espoir, à l’image de son héroïne toujours positive et volontaire, un texte qui fait du bien au moral.

Queenie va vous manquer

Au-delà de ces thèmes graves, qui font s’inviter la réflexion au milieu du divertissement, Queenie est un roman d’une grande douceur qui se révèle très plaisant grâce à son écriture fluide et audacieuse. Au lieu d’une progression linéaire, la vie actuelle de Queenie est ponctuée çà et là par ses souvenirs qui viennent lui répondre pour articuler une logique entre le passé de l’héroïne et la manière dont elle réagit à son présent.

Le personnage de Queenie est aussi pour beaucoup dans le plaisir qu’on a à suivre ses aventures quotidiennes, quand bien même elles s’inscrivent dans le tragique. Queenie est amusante, gentille, dévouée. Elle essaie de toutes ses forces à la fois d’améliorer sa vie mais aussi celle de ses proches, et de changer les choses à son humble niveau. En la suivant, le lecteur aura aussi des aperçus de différentes cultures noires, notamment la culture caribéenne, par le biais des grands-parents jamaïcains de Queenie, mais aussi la culture africaine continentale grâce au personnage de Kyazike, d’origine ougandaise. Quel plaisir de lire un roman dans lequel les héroïnes tchippent !

Le résultat est que Queenie va inévitablement vous manquer – vous allez, sans crier gare, avoir envie de vous préoccuper d’elle. Et c’est sans doute la grande ingéniosité de Candice Carty-Williams qui, en créant une héroïne attachante, donne envie d’écouter son discours, plutôt que de le balayer d’un revers de main. Queenie vit la même vie que le lecteur, si ce n’est que les obstacles que sont le racisme et le sexisme viennent régulièrement la mettre en déroute. Comment alors ne pas réaliser que sa condition de femme noire a des conséquences sur la vie de Queenie ? Des conséquences graves et racistes inexistantes dans la vie des personnes blanches – d’où le fameux white privilege.

Queenie, s’il est compris, est un roman qui donne envie de bouger les choses. À l’image de son autrice, Candice Carty-Williams, qui, avec son texte, livre à la fois une œuvre littéraire et divertissante, et un message important dans la lutte contre le racisme inconscient, banalisé, nié. Un autre constat s’impose à la fermeture de Queenie : de son autrice, Candice Carty-Williams, on veut en lire davantage.

Queenie, Candice Carty-Williams
Calmann Lévy,  février 2021, 400 pages
Prix du meilleur premier roman & Prix du livre de l’année 2020, British Books Awards

5

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
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