L’un des principaux traits constitutifs de The Big Bang Theory n’est autre que la mise en scène de scientifiques geeks proches de la trentaine. Ces derniers se voient effeuillés tout au long de la série, par le truchement de portraits en actes, mais aussi en s’attardant sur leurs centres d’intérêt, loisirs, lieux de vie ou relations sociales, professionnelles, amoureuses et familiales.
Pendant douze années, de 2007 à 2019, la sitcom The Big Bang Theory a mis en scène quatre scientifiques geeks sur CBS. Chuck Lorre et Bill Prady, les créateurs de la série, ont choisi pour cadre la ville de Pasadena, en Californie, mais en ont toutefois réduit la représentation à quelques lieux récurrents : des appartements, le Cheesecake Factory, l’Université de Caltech, un magasin de bandes dessinées… Comme dans Friends, où New York apparaît pareillement diminuée, l’intérêt du show réside ailleurs : dans des liens d’amitié indéfectibles, la transition difficile vers la vie d’adulte ou les aléas amoureux et professionnels. The Big Bang Theory a cependant ceci de particulier que tout y tourne autour de quatre scientifiques introvertis, socialement anémiques et partageant une passion irréductible pour la science-fiction, les comics, les jeux vidéo, les parties de paintball, le Comic-Con ou les déguisements.

Du strict point de vue des décors, Leonard et Sheldon pourraient être les Monica et Rachel de The Big Bang Theory. Leur appartement tient en effet lieu de centre névralgique. Ils y reçoivent régulièrement leurs amis Howard Wolowitz et Rajesh Koothrappali, dit « Raj ». Le premier est ingénieur au Département de physique appliquée à l’Université de Caltech. Il subit régulièrement les moqueries de Sheldon parce qu’il est le seul à n’avoir pas obtenu de doctorat. Au début de la série, il vit encore chez sa mère, avec laquelle il entretient des rapports très étroits, que certains ne manqueraient pas de qualifier d’incestueux. Il parle huit langues et a certainement déjà été éconduit par une femme dans chacune d’entre elles. Son meilleur ami Raj est un expert en astrophysique incapable de communiquer avec les femmes sans avoir consommé d’alcool. Originaire d’Inde, il a quitté une famille démesurément riche (son père gynécologue s’est entouré de plusieurs domestiques) pour poursuivre ses recherches aux États-Unis, sans pour autant renoncer à la générosité pécuniaire de ses parents, qui le maintiennent à flot en finançant ses dépenses, souvent inutiles. Sa féminité, tant dans sa gestuelle que dans ses goûts (il est notamment passionné par Sandra Bullock), donne lieu à des running gags et alimente la rumeur selon laquelle lui et Howard s’aimeraient secrètement – ce qui apparaît d’autant plus fondé qu’ils ont suivi ensemble une thérapie et qu’ils agissent et se disputent précisément comme le ferait un couple…
Ces quatre personnages forment la matrice de The Big Bang Theory mais n’évoluent pas en vase clos. Leurs interactions avec Penny, une nouvelle voisine aspirante-comédienne débarquant du Nebraska, puis avec Bernadette, une microbiologiste bientôt entichée d’Howard, ou avec Amy, une neurobiologiste séduite par Sheldon, contribuent à les (re)positionner sur une échelle sociale et amoureuse. Si leur groupe préexiste au récit sériel, sa caractérisation dépend largement de portraits en actes, comme nous allons le voir. À ces geeks dont nous nous apprêtons à étudier la représentation, il faut d’ailleurs en ajouter un autre, par souci d’exhaustivité : Stuart Bloom, le propriétaire et gérant d’une boutique de bandes dessinées. Plus que la « cinquième roue du carrosse », il enrichit une vue d’ensemble enluminée de passions réprouvées, de maladresses sociales et d’un sens de l’absurde porté à incandescence.
Les décors

Les loisirs
« Il faut bien s’amuser un peu et c’est facile à ranger. » Voilà, dès le premier épisode, comment se justifient dans The Big Bang Theory des parties tardives… de Scrabble. Chuck Lorre et Bill Prady ne tardent pas à caractériser leurs protagonistes ; ils nous les présentent d’emblée comme des fanatiques prêts à revoir une saison entière de Battlestar Galactica pour le simple plaisir de quelques commentaires additionnels. Au fil des saisons, le spectateur aura une idée relativement précise de l’emploi d
La vie amoureuse

La vie sociale
Frappé d’outrance, bizarre parmi les bizarres, Sheldon est-il finalement autre chose qu’une version exacerbée du geek imaginé par Chuck Lorre et Bill Prady ? Capable de se retrancher dans ses pensées au point d’ignorer son environnement, peu à son aise avec les codes sociaux, davantage porté sur les équations mathématiques que sur les plaisirs inhérents à l’être social, hypocondriaque, synesthète et persuadé de son importance, il se distingue comme la pointe avancée d’une bande dont il est à la fois le souffre-douleur, le bourreau et le reflet le plus éclatant. Celui qui a recours à un « appareil mobile de présence visuelle », qui décrit les géologues comme des « remueurs de boue » et qui régit sa relation avec son meilleur ami selon un contrat de colocation d’une épaisseur biblique se situe certes cent coudées au-dessus de la concurrence, mais ses amis ne sont pas en reste. Leur singularité ne transparaît jamais aussi clairement qu’en se soumettant au point de vue de Penny. Combien de fois ne l’a-t-on pas vue abasourdie devant les activités ou conversations d’un cercle de scientifiques qu’elle affectionne pourtant ? Comment ne pas saisir l’étendue du gouffre qui la sépare de ses amis lorsque ceux-ci, avec toute la gravité de la situation, tapent frénétiquement sur leur ordinateur portable afin d’obtenir des pass pour le Comic-Con ? Jugez plutôt : Stuart possède un stock abondant d’antidépresseurs, Sheldon s’amuse en classant les différentes Catwoman selon un ordre de préférence ou en soulignant les anachronismes dans les soirées déguisées, Howard conçoit sur son temps libre des logiciels d’apprentissage de conduite automobile, Leonard se blesse en essayant de démarrer une moto et subit les plaisanteries humiliantes des amis de Penny, Raj flirte avec l’assistant vocal Siri quand il ne répète pas des pas de danse sur sa console… L’un fantasme sur Kara Thrace, d’autres imaginent Wolverine se faire examiner la prostate, utilisent de faux tatouages gothiques pour draguer des femmes ou cherchent dans un livre pour enfants comment se faire des amis. Comment concevoir une vie sociale saine avec des geeks ayant été martyrisés toute leur enfance et désormais occupés à apprendre le finnois, se préparer à l’apocalypse ou concevoir des appareils sensitifs connectés pour s’embrasser à distance ? La vulnérabilité des protagonistes ne fait aucun doute : Leonard craint toujours son bourreau d’enfance ; Stuart apparaît comme un raté même parmi ses homologues gérants de boutiques de bandes dessinées ; Howard est contraint par des astronautes russes de récurer leurs toilettes au cours d’une mission spatiale ; Raj s’entraîne à dialoguer avec des femmes peu avenantes dans l’espoir d’avoir un jour le courage d’aborder celles qui lui plaisent vraiment ; lui et ses amis se cachent au dernier moment alors qu’ils s’apprêtent à acheter des places « au noir » pour le Comic-Con ou fuient, accoutrés en super-héros, pathétiques, devant des criminels qu’ils surprennent en flagrant délit ; tous ont été tourmentés durant l’enfance sous prétexte d’être le « chouchou » de leurs professeurs. Le voyage entrepris par Sheldon symbolise à lui seul l’incapacité des protagonistes à s’épanouir selon les mêmes modalités que l’individu lambda : le physicien fait le tour des États-Unis sans jamais quitter les gares qu’il traverse et termine son périple en implorant Leonard de le rejoindre dans un commissariat de police, où il a atterri après avoir été dépossédé de son pantalon. On comprend d’autant mieux cette assertion lucide partagée avec Amy : « On met tout le monde mal à l’aise, c’est notre truc à nous. »
Les références culturelles
On l’a vu, les références culturelles sont quasi infinies dans The Big Bang Theory. La liste des invités permet certainement de mieux appréhender l’univers portraituré : Steve Wozniak, Buzz Aldrin, Elon Musk, Carrie Fisher, James Earl Jones, Leonard Nimoy, Stephen Hawking, Stan Lee, Adam West, Wil Wheaton ou Christopher Lloyd se succèdent sans discontinuer durant les douze saisons que comprend la série. La science, la culture populaire, les comics obsèdent à ce point Leonard et ses amis qu’ils en viennent à se disputer un accessoire de cinéma du Seigneur des Anneaux, que Star Trek apparaît comme une religion aux yeux de Sheldon ou que la police se voit sollicitée par ce dernier… pour le piratage d’un compte de World of Warcraft. Howard résume bien les choses avec cette interrogation amusée : « Sheldon s’y connaît en football ? En quidditch, je veux bien, mais en football !? » Tout est à l’avenant : visionner The Thing ou Destination Zebra dans une station scientifique polaire, se gorger de fierté parce que la femme qu’on aime cite judicieusement Star Wars, passer ses soirées à jouer à Mario Kart ou Donjons et Dragons, sortir prendre l’air dans un jeu vidéo de western, commander une représentation grandeur nature de Spock, persister à maintenir en vie son Tamagoshi indéfiniment, résister à l’envie de jouer avec un téléporteur par peur d’endommager son emballage, charmer une femme en récitant une réplique de Spider-Man, fêter la journée Star Wars en revisionnant toute la saga… Dans un épisode, Sheldon liste ses génériques favoris : Inspecteur Gadget, Tortues Ninja et Spider-Man forment son podium. On apprend ailleurs qu’Howard auditionne pour Star Wars, écoute Eminem et les Beatles et dépense son budget déjeuner en cartes Pokémon. Son appréhension de l’hindouisme n’est déterminée que par Indiana Jones et Apu, l’épicier indien des Simpson. Leonard se passionne quant à lui pour la série de livres Harry Potter et n’hésite pas à emmener Penny à une convention Doctor Who. Les références culturelles servent souvent d’amorce comique. C’est notamment le cas quand les protagonistes épiloguent sans fin sur les paradoxes temporels de Retour vers le futur, qu’ils tentent vaille que vaille d’apercevoir George Lucas ou qu’ils passent un moment merveilleux… séquestrés dans le sous-sol d’un médecin collectionneur de figurines et de jeux vidéo. En route vers Mexico dans l’ancien van de Richard Feynman, ils n’hésitent pas à comparer leur expérience à une expédition dans la Batmobile. La science et la culture populaire, toujours.
Deux ou trois choses que l’on sait d’eux
Le portrait offert par The Big Bang Theory se leste d’anecdotes amusantes. Réunis pour une expédition scientifique au pôle Nord, les quatre geeks perpétuent leurs traditions alimentaires avec des plats thaïlandais lyophilisés. En vacances, Penny doit porter Leonard jusqu’à la mer, tandis que Sheldon, par peur de rester inactif, investit sans prévenir le laboratoire d’Amy. Ce n’est pas pour autant que le quatuor se montre insensible aux instants de détente : les protagonistes réalisent des mises en scène horrifiques à l’Université, conçoivent des applications « ludiques », créent des figurines à leur effigie avec une imprimante 3D ou éclatent des ballons de baudruche au laser. Heureusement pour eux, le ridicule ne tue pas. Chercher à débloquer l’écrou d’une roue en recourant à la science et finir par incendier un van est une chose. Mais quand Sheldon s’essaie au basket ou doit opter entre la PS4 et la Xbox One, cela peut prendre un tour tout aussi tragicomique. Pis, alors qu’il remet en question la pertinence de ses recherches sur la théorie des cordes, il finit tourmenté et passablement ivre, puis se réveille le lendemain matin un livre de géologie sous le bras, dans une allusion amusée aux conquêtes malheureuses d’un soir. D’ailleurs, comme il l’assène lui-même avec aplomb, « la géologie, c’est la Kim Kardashian des sciences ». Avec Howard, le spectateur peut passer de la lâcheté (les mensonges simultanés envers sa mère et sa femme, la peur d’aller dans l’espace) à la tristesse (la lettre de son père) ou la romance (la chanson à Bernadette, alors en quarantaine). Dans sa relation avec Penny, Leonard montre un visage ambigu, à la fois admiratif, jaloux, protecteur et condescendant. C’est ainsi qu’il la soutiendra du bout des lèvres lors de choix importants (abandonner son boulot de serveuse pour se consacrer au cinéma, par exemple), qu’il corrigera secrètement ses devoirs de fac et qu’il se méfiera des hommes l’approchant d’un peu trop près. Alors qu’est envisagée la possibilité que Leonard prenne rendez-vous chez une psychiatre, ses amis énumèrent spontanément ses potentiels motifs de consultation : « aucune estime de soi », « peur de l’échec », « anxiété sociale », « insécurité sexuelle »… Enfin, Raj et Stuart portent plus souvent qu’à leur tour le pathétisme en bandoulière : le premier a noué une relation très spéciale et quelque peu taboue avec sa chienne, tandis que le second a fait de même avec la mère d’Howard, est hébergé plusieurs années (à contrecœur) par ce dernier et s’avère de surcroît prêt à simuler la mort une soirée entière pour avoir l’opportunité de participer à un jeu collectif. Ultime preuve, s’il en fallait, que la norme sociale est à considérer avec prudence dans The Big Bang Theory.

