Films d’horreur et remakes : pourquoi ré-inventer la peur ?

Vendredi 13 et ses onze suites, The Ring et ses trois remakes, Evil Dead et ses multiples combinaisons… Les films d’horreur se déclinent en mille versions, réinventant sans cesse leurs monstres et démons. Derrière l’opportunisme commercial, ces remakes font transparaître l’évolution de nos craintes et nos meurs. A chaque époque ses figures terrifiantes et angoisses contemporaines. Mais nos peurs ne sont-elles pas restées les mêmes ?

L’armée des morts, Vendredi 13, Massacre à la tronçonneuse, Halloween, Evil Dead, The Ring.. Il y a fort à parier que pour chaque filmé cité, nous ne pensions pas à la même version.  L’armée des morts : celui de 1978 ou de 2004 ? Vendredi 13 : le premier ou ses onze sequels et remakes ? The Ring : la version japonaise, américaine ou toutes les suites confondues ? Depuis leur avènement dans les années 80, les films d’horreur souffrent d’un drôle de mal. Le monstre du remake semble poursuivre à un à un chacun de ces films  afin de les refaire indéfiniment. Ces œuvres se retrouvent elles-mêmes enfermées dans leur propre film d’horreur. Rares sont celles à ne pas être tombés dans les pièges de cette affreuse créature. Mais alors pourquoi le monstre du remake s’attaque t-il à ses pauvres films (pas si) innocents ? Comme pour tout projet de remake, nous pouvons répondre intuitivement et mécaniquement : l’appât du gain. L’un des premiers intérêts à refaire un film célèbre est évidemment de surfer sur son succès et attirer facilement le public sur un produit connu. Cette si peu noble intention ne peut que donner de tristes œuvres et la liste est bien longue. Pourtant le registre horrifique se prête très bien aux remakes et suites en tous genres. D’ailleurs c’est même cette stratégie économique qui a contribué à façonner l’identité du genre. En 1980, Vendredi 13 sort sur les écrans. Comme beaucoup l’oublient, dans le premier opus, c’est la mère de Jason Voorhees qui massacre un à un les jeunes du camp d’été. Pourtant la figure culte au masque de hockey n’existe réellement qu’à partir du deuxième épisode. La saga s’est déclinée en remakes et suites pendant trente ans. A un rythme quasi-industriel, la franchise aura donné huit films en l’espace de seulement dix ans. De fait, le genre horrifique s’est fondé avec un cliché : l’ennemi doit revenir. Qu’importe la saga, la menace ne meurt jamais vraiment et est faite pour re-apparaître dans des suites ou dans des remakes. S’il apparaît une fois, le tueur ou l’esprit est amené à tourmenter les personnages et les spectateurs pour des décennies. Avec ce principe d’abord économique puis devenu inhérent au registre, la notion de remake devient limite évidente. Si les monstres sont faits pour revenir, ainsi en sont les films qui les racontent. Cette mauvaise habitude aura tendance à salir les œuvres originelles. Saw, long-métrage réalisé par James Wan, était avant tout un thriller psychologique. Mais de suites en reboot, le film a donné lieu à une saga réputée pour ses lubies gores à souhait. Le premier très bon métrage a été noyé dans un lot de réinventions complètement insipides. Freddy : Les Griffes de la nuit (2010) ne faisait que pâle figure à côté de l’original.

De la suite dans les idées

Le sous-genre du slasher a été la plus grande victime du monstre du remake. Déclinés sans aucune limite, les pionniers du genre se sont fait succéder de dizaines de bâtards. Spoiler : parmi les douze Vendredi 13 et les huit Hellraiser, tous ne sont pas de bons films. Loin de là. Et oui, le monstre du remake fait souvent plus de mal que de bien. Mais malgré ça, ré-inventer ces classiques de l’horreur peut avoir du bon. Pour une grande partie d’entre eux, il faut dire une chose : ils étaient fauchés et ont mal vieillis. Déjà à l’époque Vendredi 13 avait été déclaré film à petit budget dans le pire sens du terme par le magazine Variety. En 1977, Wes Craven sortait La Colline à des yeux pour un budget de quelques centaines de milliers de dollars. En 2005, le budget du remake réussi par Alexandre Aja s’élèvera à 15 millions de dollars. Outre une évolution des budgets hollywoodiens, cette différence d’investissements nous révèle aussi ce qu’il peut y avoir de positif à produire des remakes. Après un re-visionnage de l’original, il faut l’accepter : La Colline à des yeux de Wes Craven a subi les ravages du temps et ne fait plus peur. Et n’est-ce pas un des buts premiers d’un film d’horreur ? Pour son remake, Alexandre Aja a pu compter sur le soutien direct de Wes Craven qui occupait le poste de producteur. Le réalisateur du premier film a donc sûrement sauté sur l’occasion de pouvoir produire une version avec plus de moyens et d’ambition que l’original. Sur le sujet, Aja a déclaré : « Nous étions particulièrement enthousiastes à l’idée de pouvoir aller plus loin dans l’exploration des mécanismes de la peur et de développer les personnages. C’était l’occasion de s’intéresser à la nature humaine lorsqu’elle est confrontée à la plus extrême pression. » Maniac, I Spit on your grave, La dernière maison sur la gauche..Plusieurs remakes ont permis d’aller encore plus loin que les originaux en poussant le curseur de la violence graphique ou de l’horreur avec des outils dont on ne disposait pas à l’époque. Comme avec La Colline à des yeux, il est possible de poursuivre la vision de l’auteur à travers le remake. Cependant, c’est quand une nouvelle version décide d’enrichir ou de contredire une première vision que cela devient intéressant. Les films d’horreur sont pour la plupart des purs produits de leur époque : la définition d’un bien et d’un mal, d’une peur contemporaine… Film de monstre par excellence, Godzilla en 1954 venait représenter la menace nucléaire qui a traumatisé le Japon. Dans son remake (spectaculaire et qui n’a plus rien de monstrueux) de 2014, la créature devient un rempart contre le réchauffement climatique et la chute de nos écosystèmes. Les figures restent les mêmes, mais les peurs changent et s’adaptent. Les slashers des années 70 et 80 ont souvent été réputés pour être conservateurs : la jeunesse libre sexuellement et festive se retrouve toujours décimée. Cette moralisation propre à une époque où l’on se remettait peu à peu des mouvements hippie et libérateurs des mœurs n’a plus lieu d’être dans notre cinéma actuel. Ainsi quand Massacre à la tronçonneuse : le commencement ré-invente le classique de Tobe Hooper, il subvertit et dénonce la figure du mal. Le meurtrier n’est pas directement Leather Face, mais son oncle ancien militaire rigide dans son code moral. Cette attitude conservatrice sera d’ailleurs amusée dans La cabane dans les bois. Le film s’amuse à pasticher habilement les codes du cinéma d’horreur. Lors de la scène finale, la « grande méchante » dit rechercher une femme vierge pour le sacrifice. Quand la femme concernée dit qu’elle ne l’est pas, la méchante rétorque qu’aujourd’hui on doit faire ce qu’on a. Ainsi on comprend que le mal est nécessairement amené à évoluer et être raconté plusieurs fois ou du moins différemment. Quand Luca Guadagino décide refaire le cultissime Suspiria d’Argento, il abandonne les couleurs vives et le ton mystique de l’original pour un univers de-saturé allant dans les profondeurs du grotesque. Evil Dead de Sam Raimi instillait une horreur décalée presque fantasque tandis que son remake de 2013 a fait le parti pris de l’horreur pure et jouissive. Un geste habile qui évite de marcher dans les pas trop grands de l’original pour proposer autre chose. Certains remakes relèvent plus de l’anecdote ou d’une manœuvre artistique bien trop singulière pour en tirer une tendance. Que dire de Psycho de 1998 si ce n’est qu’il n’est qu’un simple remake-hommage plan par plan du chef d’oeuvre d’Alfred Hitchock ? Qu’ajouter aux excellents Funny Games dont les deux versions complètement similaires (une américaine, une autrichienne) sont signées par le même réalisateur ?

Les films d’horreur ont-ils des dates de péremption ?

Ces films qui reviennent nous terrifier nous font penser à nos peurs d’enfants qui ne nous ont jamais vraiment quittés. Certains monstres, comme Freddy Krueger, finissent peu à peu par devenir ringards et quitter nos écrans. Qui peut aujourd’hui revoir L’Exorciste et y retrouver les mêmes frissons qu’à sa sortie ? Peu de monde peuvent autant s’en terrifier à une époque où les effets spéciaux du film de 1977 n’impressionnent plus personne. Pourtant la crainte de voir une fillette possédée surgir lors d’une nuit pluvieuse et orageuse n’est jamais si loin.. Les dents de la mer, dont le requin mécanique ne surprend plus, a réussi à évacuer des milliers de bassin à travers le monde.  Si les peurs sont restées, alors ils ont réussi. De plus, les films d’horreur sont avant tout des films et leurs capacités ne se résument pas qu’à leur capacité à terrifier. Y a t-il une nécessité de corriger ces longs-métrages qui ne font plus peur ? N’est-ce pas la sève même d’un film d’horreur d’être une frayeure passagère  : une oeuvre terrifiante ne fait peur qu’une fois. Le sang redevient ketchup, les cicatrices du tueur se révèlent être maquillage, la musique assourdissante mue en mélodie… Plus le temps passe, plus les ficelles du film ont tendance à devenir visibles.  Ainsi en pâtit la capacité à faire peur à de nouvelles générations. Mais si ces films sont ainsi, imparfaits, périssables, c’est qu’ils disent aussi quelque chose du contexte, de l’époque et de la manière dont ils ont été faits. Alors ne mésestimons pas si vite ces œuvres qui, dans une autre vie, ont pu nous terrifier. Cependant, nous ne cessons jamais d’avoir le besoin de se faire peur pour vérifier que nous sommes vivants. Ré-inventer ses monstres, ses créatures et démons semblent une nécessité.  Chaque année, de nouveaux réalisateurs explorent des manières de glacer le sang. Ces dernières années, Ari Aster a su avec Midsommar et Hérédité approfondir un registre qu’on croyait scellé. Et même dans sa force créatrice unique, Midsommar suivait une liste de codes et de clichés définis des décennies avant lui. Finalement, les films d’horreur ne sont-ils pas tous des remakes ? Les œuvres terrifiques ne sont que  multiples réinventions de nos peurs originelles : peur de l’autre, peur de la mort, peur de l’inconnu… Tant que nous aurons peur du noir, la nuit nous offrira des cauchemars prêts à nous hanter à jamais.

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