La Tête d’un homme, de Georges Simenon et Julien Duvivier

Le 4 septembre 1989 mourait Georges Simenon. 30 ans plus tard, il est temps de rendre hommage à un des plus grands romanciers francophones du XXème siècle, auteur d’une œuvre gigantesque, analyste de l’âme humaine et de la société de son temps, et grand inspirateur du 7ème art.
Pour cet hommage, nous prendrons un des premiers romans du cycle consacré au commissaire Maigret, La Tête d’un homme, et son adaptation cinématographique signée Julien Duvivier.

Le roman de Simenon

« C’était le Maigret des grands jours, le Maigret puissant, sûr de lui, placide. »

D’habitude, un roman de la série des Maigret se déroule logiquement : un crime, une enquête et une arrestation.
Lorsque nous débutons La Tête d’un homme, tout ceci a déjà eu lieu. Le premier chapitre commence dans la cellule d’un prisonnier qui attend son exécution. Et cet homme va s’évader, avec la complicité de… Maigret lui-même.
Ce n’est qu’au deuxième chapitre que l’on aura droit à un résumé. Ce criminel évadé s’appelle Joseph Heurtin. Il a été arrêté par Maigret deux mois plus tôt et condamné pour un double meurtre survenu à Saint-Cloud. Toutes les preuves l’accablent. La culpabilité est évidente, le dossier est bouclé.
Commence alors un roman passionnant, nourri d’un fort suspense. Pendant une bonne partie de La Tête d’un homme, Maigret semble complètement dépassé. Incrédule face à ce coupable qu’il trouve « fou ou innocent ». Puis poursuivi par les conséquences de son choix hautement risqué et peu orthodoxe (c’est le moins que l’on puisse dire) : organiser l’évasion d’un condamné à mort pour avoir la certitude de son innocence ou de sa culpabilité. Autant dire que même s’il est couvert par sa hiérarchie, le célèbre commissaire risque son poste avec une telle décision. Et cela pèsera comme une épée de Damoclès sur l’ensemble du roman, augmentant considérablement le suspense et la tension dramatique de l’œuvre.
D’autant plus qu’en avançant dans l’enquête, les rebondissements vont se multiplier. La course-poursuite engagée avec Heurtin n’est qu’une partie de l’action, alors qu’un autre aspect essentiel se déroulera ailleurs, dans un face-à-face passionnant. Car le commissaire va se heurter (tiens, y-aurait-il un jeu de mot dans le nom du condamné ?) à un personnage haut en couleurs et indéfinissable. Il fait inévitablement penser à un des nihilistes qui peuplent les romans de Dostoïevski, mélange de Raskolnikov et Stavroguine. Une rencontre qui va renforcer la perplexité de Maigret, qui n’aura jamais autant l’impression de perdre pied dans une enquête. Mais si ce face-à-face est déstabilisant, il se révèle aussi stimulant.
Comme toujours avec Simenon, La Tête d’un homme est une affaire de personnages et de psychologie. C’est l’empathie qu’il développe avec les personnages qui l’entourent qui fait avancer Maigret. Sa méthode consiste à comprendre les caractères pour connaître leurs agissements. Simenon lui-même disait que pour écrire un roman, il lui fallait un personnage et un lieu. Ici, nous avons trois personnages (Heurtin, Radek et Maigret) et un lieu principal, un bar moderne et à la mode où se côtoie la bonne société. Le regard et l’empathie du commissaire vont faire le reste, quitte à mettre sa carrière en jeu.
L’ensemble donne un des romans marquants de la série des Maigret, en face-à-face éblouissant, un suspense maîtrisé et de bons personnages.

Le film de Julien Duvivier
Sur cette trame, le film de Julien Duvivier va proposer un changement majeur.
Il concerne la chronologie. Là où le roman débutait au milieu de l’action, puisqu’une première enquête avait abouti à l’arrestation de Heurtin, le film rétablit la chronologie de l’histoire et commence avant même que le meurtre n’ait lieu. Cela change beaucoup de choses : ici, nous n’avons pas de doute sur l’identité du coupable. Le but est donc de savoir si et comment Maigret va l’attraper.
Partant de ce principe, l’évasion de Heurtin (qui se déroulera différemment dans le film) se produit à peu près au milieu de l’œuvre. L’effet en est forcément différent : chez Duvivier, on sent beaucoup moins que Maigret risque sa carrière sur cette affaire (même si c’est dit une ou deux fois). Nous connaissons l’innocence de Heurtin, alors que dans le roman nous ignorons encore tout de l’affaire au moment de l’évasion. De plus, le personnage du juge d’instruction, qui apparaît régulièrement dans le livre comme un rappel permanent des menaces qui pèsent sur le commissaire, est ici beaucoup plus discret.

Visuellement parlant, le film, d’abord très réaliste, va partir de plus en plus du côté de l’expressionnisme. Les ombres vont envahir l’écran, et le personnage de Radek en sera profondément marqué (il semblerait même que ce soit autour de lui que les ombres se concentrent). L’acteur d’origine russe Valery Inkijinoff (que l’on retrouvera par la suite dans de nombreux seconds rôles, par exemple dans le diptyque de Fritz Lang Le Tigre du Bengale/Le Tombeau Hindou, ou dans Les Tribulations d’un Chinois en Chine de Philippe de Broca) donne à son personnage des faux airs de M. Le Maudit, avec ses yeux hallucinés. Il paraît beaucoup plus déséquilibré que dans le roman. Le personnage dostoïevskien se transforme en fou halluciné de film expressionniste, et l’acteur excelle dans ce rôle…
… de même que Harry Baur forme un très bon Maigret. L’acteur, une des vedettes du cinéma français des années 30, prête d’abord au commissaire sa carrure impressionnante. Il figure à la perfection la bonhomie de Maigret. Une bonhomie dont il faut se méfier, parce que le commissaire, tel qu’il est représenté par Baur, peut facilement être imposant : le pauvre Heurtin en fera les frais.
L’ensemble donne un film fort réussi, remarquable aussi bien par son aspect visuel que par la qualité de son interprétation.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Autofiction entre littérature et cinéma : la mise en scène de soi, tout un art

Dans son dernier album, Cœur parapluie, Hoshi chante Mathilde, 27 ans, et raconte sa vie, son histoire. Cette mise en scène de soi, la rentrée littéraire n'y échappe pas non plus avec le dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre folle. Et côté cinéma ? Malgré la polémique, le dernier film de Valéria Bruni-Tedeschi, Les Amandiers, narre les jeunes années de la réalisatrice, son histoire du théâtre et sa naissance en tant qu'actrice qui finira "folle", forcément. Hoshi se rêve comme de la "neige sur le sable" quand Chloé Delaume parle de sa bipolarité. L'autofiction, une question d'affirmation de la différence ? Une question de transformer la vie en art, surtout, "d'exorciser le réel".

« Un ennemi du peuple » : le pire système à l’exception de tous les autres

Adapté d'une pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen jouée pour la première fois à Oslo en 1883, Un ennemi du peuple fait l'objet d'une redéfinition judicieuse (ligne claire, actualisation, références multiples) en passant entre les mains du dessinateur et scénariste catalan Javi Rey.

Les Fantômes du Chapelier : la rencontre de Simenon et de Chabrol

Il est facile de trouver une communauté de centres d’intérêt entre les oeuvres de Simenon et de Claude Chabrol. De fait, le cinéaste a adapté plusieurs fois le célèbre romancier belge. Les Fantômes du Chapelier, quelques années avant Betty, est déjà un bel exemple de ces intérêts communs entre les deux artistes, ainsi qu’un exemple d’adaptation fidèle.