« Construire un récit » : donner corps à un scénario

Aux Impressions nouvelles paraît le nouvel ouvrage d’Yves Lavandier, auteur, cinéaste, expert en narratologie et script doctor. Construire un récit nous apprend, étape par étape, comment façonner un scénario et désamorcer les nombreux pièges inhérents à l’écriture cinématographique.

Pitch dramatique, fondations, caractérisation, scène-à-scène, continuité dialoguée, exigences fondamentales… : dans Construire un récit, Yves Lavandier procède par étape, accompagne le créateur potentiel dans la mise en place de son œuvre et martèle quelques idées-forces censées déjouer les nombreux pièges d’écriture. Parmi elles, on retrouve notamment la nécessité de s’appuyer sur l’essentiel, de ne pas en faire des tonnes, d’éviter les inversions chronologiques vaines, de régler de potentielles lacunes par des jeux de permutations, de penser les personnages et leur cheminement trajectoriel en amont, d’intégrer du conflit, de respecter les respirations du récit (actes dramatiques, scènes de retombée) ou encore de se faire relire.

On comprend rapidement l’importance des règles dramaturgiques et la course d’obstacles que peut constituer la rédaction d’un scénario. Yves Lavandier raconte par exemple comment l’inconscient et les « actes manqués » peuvent s’introduire insidieusement dans une œuvre de fiction, pourquoi se cramponner à un sujet peut amener à négliger quelque chose d’encore meilleur et dans quelle mesure le didactisme, les dialogues de soulignage ou les phases d’exposition trop longues peuvent s’inviter par mégarde dans un récit. Sur la culture générale, l’auteur a une jolie formule : un savoir, c’est une cacahuète en apesanteur ; une idée, ce sont deux cacahuètes qui entrent en collision ; plus on a de savoirs, donc de cacahuètes, plus on a de chances que ces dernières forment des idées en se rencontrant les unes les autres.

Yves Lavandier évoque les intentionnalités et fait la démonstration de leur systématisme en s’appuyant sur ce que beaucoup considèrent pourtant comme un contre-exemple : Jurassic Park. Derrière l’apparat technique et à travers les strates du spectacle figure bel et bien un message : on ne joue pas avec la nature. Dans le même ordre d’idée, il note que Retour vers le futur, sous des dehors innocents, traite du complexe d’Oedipe. Puisqu’il existe toujours un point de vue, il convient de l’appréhender au mieux pour le transmettre de la meilleure des façons. Un peu plus loin, l’auteur pose la question de l’originalité (qui doit être pondérée), de l’identification du lecteur/spectateur dans le cas des récits choraux, de la ventilation des différents actes dramatiques, des temps émotionnels, de l’ironie dramatique (par exemple lorsque le spectateur dispose d’une information que le personnage n’a pas), des récits d’intrigue (focalisés sur l’action) et des récits de caractère (focalisés sur les personnages), des trajectoires internes et de leur justification, de l’enjeu et de l’objectif (deux éléments qui se confondent trop souvent).

Au fil des chapitres se dessine une méthode de travail précieuse, permettant aux auteurs de construire sur des bases solides tout en évitant certains défauts conceptuels typiques. Mais que l’on se rassure : bien qu’avant tout destiné aux créateurs de fictions, Construire un récit passionnera aussi tous ceux qui, de près ou de loin, s’intéressent à l’écriture et l’élaboration d’un film ou d’une série. Il offre à tous des grilles d’analyse nouvelles qui jetteront peut-être une lumière inattendue sur telle ou telle œuvre.

Quelques faits à ne pas négliger :
La conception et la caractérisation d’un personnage n’exigent pas plus de trois traits de caractère et quelques nuances. Son introduction doit idéalement être forte et mémorable.
L’arène (le lieu) permet de créer du contraste, de mettre en place ou renforcer une dimension symbolique (King Kong), voire de caractériser certains personnages (l’appartement luxueux du Dîner de cons).
La structure est capitale en ce qui concerne la vraisemblance, le sens et l’unité du récit.
Il faut souvent aller à l’essentiel, ne garder que les idées les plus fortes et structurantes.
Un scénario doit démarrer en trombe (sans toutefois que les auteurs se renient) : les lecteurs reçoivent tellement de projets qu’ils décident souvent dès les premières pages si la lecture vaut la peine d’être poursuivie ou non.
L’ironie dramatique permet de faire participer le spectateur.

Construire un récit, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, septembre 2019, 384 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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