Ennio Morricone : il était une fois la musique au cinéma…

Le son lancinant de l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest, le chant pacifique du hautbois de Mission, le rythme tendu des cordes piquées mêlées aux percussions des  Incorruptibles, autant de musiques inoubliables, intemporelles, qui ont marqué l’histoire d’un film et du cinéma. Des compositions insufflant le suspense, sublimant l’émotion et contribuant largement à la reconnaissance de chefs d’œuvre cinématographiques. Du haut de ses 90 ans, Ennio Morricone reste un virtuose hors normes, aussi prolifique qu’inventif, au style inimitable. Retour sur les apports majeurs de ce maestro italien, qui pourrait être l’auteur incontesté d’une nouvelle fresque artistique d’une cinquantaine d’années : il était une fois la musique au cinéma…

Le 22 novembre dernier, Ennio Morricone clôturait sa tournée d’adieux à l’occasion d’une Master class à la Cinémathèque française suivie d’un dernier concert à Paris. Le compositeur a saisi l’opportunité pour exprimer sa vision des fonctions qu’occupe la musique au cinéma : « la source musicale, qui n’est pas sur l’écran et qui naît dans un ailleurs physique, perce les images plates ou illusoirement profondes de l’écran en les ouvrant vers les profondeurs confuses et sans limites de la vie ». Un désir de sortir du cadre, de dépasser l’image, d’accéder à l’universel en transcendant l’émotion et l’action, qui imprègne l’oeuvre de toute une vie.

Fils d’un trompettiste de jazz, Ennio Morricone se forme à l’Académie nationale de Sainte-Cécile de Rome et commence à composer pour le cinéma à partir des années 1960. Malgré la renommée internationale qu’il acquière grâce aux westerns de Sergio Leone, ses créations magistrales ne seront que tardivement récompensées aux États-Unis. C’est ainsi qu’après avoir reçu un oscar d’honneur en 2007 pour l’ensemble de sa carrière, il remportera seulement en 2015 l’oscar de la meilleure musique pour Les Huit Salopards, à l’âge de 87 ans. Mais le succès mondial d’Ennio Morricone ne se limite pas à l’obscurité des salles de cinéma. Il gagne le public des concerts et les acheteurs de disques ; les 45-tours de Chi Mai, le thème musical du Professionnel, se sont ainsi écoulés à près d’un million d’exemplaires en France.

En collaborant avec un panel impressionnant de réalisateurs, tels Sergio Leone, Pedro Almodovar, John Carpenter, Brian De Palma, Terrence Malick, Oliver Stone ou Giuseppe Tornatore, Ennio Morricone a créé une musique inventive dont le rôle narratif ne cesse encore d’émerveiller.

Comme tout artiste, Ennio Morricone possède ses sources personnelles d’inspiration, en particulier la musique classique. La bande originale du film Le Professionnel est ainsi tirée du second mouvement du concerto pour clavecin en ré mineur de Bach. Mais malgré ces influences, les compositions du maestro italien demeurent éminemment personnelles. Rappelons qu’Ennio Morricone a débuté dans les années 1950 au sein d’un groupe expérimental, le Gruppo di Improvvisazione Nuova Consonanza. Ceci explique en partie le goût et la prédisposition marqués du compositeur pour l’innovation.

Le seul style d’Ennio Morricone est unique. Une musique éclectique s’adaptant volontiers à tous les genres, du western « sphaghetti » aux thrillers sombres et nerveux, en passant par le drame. Un ton mêlant la beauté d’une poésie lyrique à la puissance d’une force brute. Et surtout, un habile mélange entre des instruments d’orchestre et des sons réels liés aux images. Dans la bande originale de Pour une poignée de dollars, Ennio Morricone recourt par exemple au sifflement et au claquement du fouet pour représenter le quotidien de la campagne, en opposition à la ville identifiée par ses tintements de cloches. Ces bases de travail lui permettent de rentrer dans le cadre en inscrivant sa musique dans l’atmosphère sonore de la vie d’un film, mais aussi de dépasser ce cadre pour atteindre un monde universel.

L’originalité des créations d’Ennio Morricone tient également à ses méthodes de composition et à l’utilisation d’instruments insolites. L’artiste apprécie la technique de la partition modulaire, favorisant la multiplication des combinaisons, contrepoints et superpositions. Il recherche les instruments rares comme l’arghilofono, le célesta, le marranzano. Il introduit enfin des motifs de guitare électrique pour les western, de guitare « surf » pour Le clan des Siciliens.

Par leur somptuosité, les compositions d’Ennio Morricone se suffisent à elles-mêmes. Ce sont des œuvres à part entière, que l’on aime simplement écouter sans le support presque superflu de l’écran. Mais si l’image n’est pas nécessaire à la musique, la musique devient essentielle à l’image.

Associée aux images, la musique d’Ennio Morricone n’a rien de décoratif ou de contemplatif. Elle identifie un personnage, incarne une émotion, ou symbolise même le thème principal d’un film. Loin de se réduire à la simple toile de fond d’une oeuvre imagée, elle participe au scénario, elle est l’histoire. Et pour cause, Sergio Leone demandait à Ennio Morricone de composer avant le début du tournage, afin d’inspirer les acteurs en diffusant directement la musique sur le plateau. Il déclarait même en 1989 : « je n’aime pas du tout les mots dans les films, j’espère toujours faire un film muet, et la musique se substitue aux mots, alors on peut dire que Morricone est l’un de mes meilleurs scénaristes ». Ce n’est donc pas la musique qui colle aux images, mais les images qui se posent, se traitent et s’étirent au rythme de la musique.

Au titre de cette mission narrative, les bandes originales du compositeur s’axent souvent sur les personnages en illustrant leurs émotions et en accentuant leurs rivalités. La musique de Pour une poignée de dollars exacerbe l’antagonisme entre l’Homme sans nom et son rival. Celle de la scène de l’enterrement dans Il était une fois l’ouest marque la douleur et la tristesse de Jill McBain découvrant les corps sans vie de son époux et des enfants.

Apogée de cette fusion entre le héros et la musique, cette dernière est parfois jouée par le personnage lui-même lors d’une séquence marquante. Dans Mission, le père Gabriel utilise le hautbois pour apaiser les Guaranis armés d’arcs et de lances qui l’encerclent. L’Homme à l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest se définit même, jusqu’à son propre nom, par son jeu presque obsessionnel de cet instrument. Lors de la scène du duel final, de loin la plus poignante de ce western d’anthologie, on comprend enfin l’horrible origine de cette musique sans fin. En remontant à la source de l’harmonica, symbole de souffrance et de vengeance, on saisit l’essence même du personnage.

Il était une fois dans l’Ouest – la scène du duel

Au-delà des protagonistes, la musique d’Ennio Morricone sert aussi de repère chronologique. Elle permet de tisser les liens entre le passé et le présent en présence de flashbacks et de flashforwards. Emprunte de nostalgie, elle introduit les souvenirs du passé avec une rare intensité, en particulier dans Il était une fois en Amérique et Cinema Paradiso. Dans ce dernier film, le cinéaste Salvatore Di Vitta se remémore ses souvenirs d’enfance vécus avec son ami Alfredo, le projectionniste qui lui a communiqué sa passion du cinéma. La bande originale de Morricone, en marquant la survenance des réminiscences, accentue les émotions tout en coordonnant la narration.

Surtout, les compositions d’Ennio Morricone expriment avec force et émotion le sujet ou la valeur centrale du film, tel un leitmotiv musical rappelant aux spectateurs les enjeux du récit. Lorsque Noodles espionne Deborah répétant une danse dans Il était une fois en Amérique, le thème musical dédié à la jeune fille laisse progressivement place à une chanson espagnole, la mélodie d’Amapola, mettant en abyme l’amour impossible entre les deux personnages.

Dans Mission, la musique douce et mélodieuse, mêlant chœurs et tambours tribaux, acte la rencontre de deux cultures opposées et symbolise l’harmonie, la force du sacré. Si le père Gabriel a joué du hautbois, c’est bien dans un but pacifiste, pour faire baisser les armes. Et même si l’instrument est détruit, cette valeur de paix, intérieure comme extérieure, véhiculée par celui-ci demeure jusqu’à la fin du film. Dans une des plus belles scènes, Rodrigo Mendoza, un ancien chasseur d’esclaves hanté par le meurtre de son frère et incarné par Robert de Niro, se trouve poussé par les Guaranis à suivre un périlleux parcours tout en traînant derrière lui, comme un véritable boulet, son armure en métal. Cette longue et pénible marche, silencieuse, représente le chemin d’une rédemption traduite par la bande originale de Morricone.

The Mission – la scène de la libération

S’il existe un passage d’un film à ne pas rater, c’est bien la première scène. Un début ennuyeux ou fastidieux ne présage en général rien de bon et peut même, dans des cas extrêmes, faire fuir le spectateur. Bien sûr, il y a des moyens simples pour capter l’attention, comme une grosse séquence d’action.  Mais qu’il y a-t-il de mieux que la musique d’Ennio Morricone, qui parle à la place des mots ? Nul besoin d’effets spéciaux outranciers ou d’images choquantes, l’ambiance intrigante instaurée par la bande originale constitue un démarrage parfait.

On pense évidemment à l’ouverture du film Les Incorruptibles, qui laisse la main à la musique pendant près de trois minutes. Le suspense, la tension jaillissent de l’écran en l’absence de la moindre image, en prélude aux événements futurs, comme si toute l’histoire à venir était déjà annoncée. Les Huit Salopards de Quentin Tarantino commence également sur une séquence musicale de Morricone. Ici, la composition nous place sur la trace d’une diligence pressée, dans un paysage glacé sur lequel plane déjà une atmosphère pesante, presque malsaine, laissant à raison présager le pire. Démarrer en musique avec Morricone, c’est déjà raconter.

The Hateful eight – la scène d’ouverture

Lors du festival de Cannes de 1971, Morricone observait que Leone est « peut-être le seul metteur en scène permettant au compositeur de s’exprimer totalement« . Si sa collaboration avec le réalisateur italien, avec « la trilogie du dollar » et Il était une fois dans l’Ouest a donné lieu à certaines de ses plus belles bandes originales, il est difficile de concevoir, quand on admire son œuvre, un Ennio Morricone bridé dans sa créativité. Rares sont en effet les artistes aussi inventifs et productifs, et le maestro italien restera un des plus grands compositeurs au cinéma.

 

 

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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