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Pour un seul de mes deux yeux, un film de Avi Mograbi: Critique

L’engagement d’être et de reconnaître

Dans ce quatrième long métrage d’Avi Mograbi, on discerne une réelle volonté d’utiliser le cinéma comme un outil de reconnaissance, où le réalisateur s’oblige à s’engager pour faire évoluer les choses et dresser un portrait objectif d’un conflit éternel. L’auteur se doute que son œuvre n’aura pas un impact suffisant pour modifier le déroulement des événements. Mais, le réalisateur s’investit d’une mission, tel un reporter de guerre, pour éveiller une certaine prise de conscience à l’échelle internationale de la situation qui frôle souvent le ridicule.
Avi Mograbi aurait ainsi pu opter pour la solution « traditionnelle » de l’explication du conflit Israélo-palestinien, filmer les dégâts et interroger des personnes en détresse. Cependant, cet anthropologue tente toujours d’analyser un phénomène de manière plus subtile, ce qui représente notamment sa force principale, l’innovation.

En effet, l’auteur évoque deux mythes qui a première vue n’ont presque aucun lien avec les faits actuels, Samson et Massada. Ainsi, en suivant une logique forte connue, « comprendre le présent par le passé » Avi Mograbi essaie de transcrire ses pensées universelles. Par ailleurs, d’un point de vue de la forme on connaît ses grandes qualités pour se différencier des autres réalisateurs. Cependant, d’un point de vue du fond, nous sommes en mesure de se demander si l’auteur a réellement appris de ses erreurs précédentes où il était assez compliqué de distinguer une réelle cohérence dans sa ligne de conduite. On pouvait notamment regretter cet engagement à outrance, qui finissait par dévaloriser la portée de son œuvre.

Ensuite, au cours de ce documentaire, on ne peut qu’apprécier l’immersion totale du réalisateur dans la vie quotidienne israélienne, ce qui nous permet réellement de découvrir une nouvelle culture. On retrouve des thématiques, telle que la forte croyance toutes générations confondues, une société anxieuse et traumatisée face aux événements qui déclenchent un sentiment de révolte et de violence à leur insu. De plus, on s’aperçoit que le fait d’évoquer des mythes est un moyen pour le réalisateur de faire comprendre à son audience qu’il serait préférable de retourner à des choses simples, et de reprendre ses valeurs d’antan, telles que l’écoute et le partage. On pourrait même qualifier, cette œuvre de pèlerinage d’esprit, où l’auteur traverse l’histoire pour faire comprendre quelles peuvent être les solutions plausibles pour atténuer ce conflit. L’objectif implicite également de cette œuvre pourrait être d’éduquer les jeunes générations à avoir un regard critique sur une situation plutôt que d’avoir des idées préconçues, comme par exemple une forme de normalité d’une absurde « Apartheid ».

Par la suite, on distingue un véritable contraste avec la société actuelle, où par exemple, les militaires sont omniprésents pour maintenir une sécurité fictive. On constate que cette présence est véritablement oppressante avec des traitements odieux, mais à la fois véritablement rentrée dans le quotidien des populations voisines. Pour trouver une alternative, Avi Mograbi se permet d’interroger des marginaux, qui eux seuls en étant déconnectés des réalités ont réellement le droit de parole au cours de cette œuvre. Ils remettent par exemple la faute sur une société israélienne qui perd ses valeurs en s’occidentalisant de manière excessive, notamment avec les NTIC.

Cependant, on commence à distinguer les premières lacunes de cette œuvre, où le réalisateur perd une certaine neutralité, où l’on constate par moment un véritable penchant pour une gauche radicalisée. Cela impacte négativement l’œuvre dans son ensemble puisque la vertu première d’un report qu’il tente d’imiter, et de, malgré la volonté d’affirmer ses convictions, garder tout de même une certaine neutralité politique pour éviter d’éventuels stéréotypes infondés. De plus, Avi Mograbi tombe souvent dans l’exagération, avec une pensée beaucoup trop négative pour un pays certes en conflit mais qui dispose tout de même de nombreuses valeurs souvent négligées. Bien que l’on puisse le concevoir ce n’est pas le but majeur de cette œuvre, on se retrouve rapidement dans une situation inconfortable tant le réalisateur retranscrit l’image d’un pays d’une manière aussi négative. On pourrait même penser que le réalisateur répond négativement à la problématique initiale, en l’occurrence la capacité de garder une ligne directrice.
Enfin, concernant sa conclusion, souvent très réussie et très poignante, elle n’a vraiment pas la même efficacité dans ce documentaire. En effet, on retrouve un véritable justicier, un provocateur puéril et moqueur de la situation actuelle en donnant le mauvais exemple à suivre aux futures générations. Ainsi, c’est fin est assez regrettable tant la première partie philosophique de cette œuvre était intéressante, mais le retour à la réalité dans la deuxième partie n’est pas vraiment convaincant et fait perdre une certaine crédibilité à la réflexion initiale.

Synopsis : Durant la seconde Intifada, le cinéaste Avi Mograbi parcourt les territoires occupés par l’armée israélienne, saisissant un quotidien récurrent : des enfants bloqués durant une attente interminable à un check point, des paysans interrompus continuellement par des soldats et empêchés de labourer leurs champs, des ambulanciers palestiniens qui ne peuvent se rendre sur les lieux où ils sont appelés… Dans le même temps, il nourrit une correspondance téléphonique de plus en plus véhémente avec un ami palestinien qui ne peut littéralement plus sortir de chez lui, et analyse les mythes de Samson et de Massada, détournés par les gouvernements successifs.

Pour un seul de mes deux yeux: Fiche Technique

Israel- France – 2004 – 100 min – Couleur – 35mm
Sortie : 30 novembre 2005
Sélections et prix :
Soutien GNCR
Scénario : Avi Mograbi
Image : Avi Mograbi
Son : Avi Mograbi et Dominique Vieillard
Montage : Avi Mograbi
Avec : Avi Mograbi

Auteur : Adrien Lavrat

Cannes Classics: Z, un film de Costa-Gavras – Critique

En cette fin d’années 60, plus que jamais, le Festival de Cannes montre qu’il n’est pas coupé de la réalité qui l’entoure. En 1968, il est interrompu, certains cinéastes estimant qu’ils se devaient d’être solidaires avec le mouvement social français. En 1969, le Prix du jury sera attribué, à l’unanimité, à Z, le troisième long métrage du cinéaste grec Costa-Gavras.

Synopsis : dans un pays indéterminé, un député pacifiste est assassiné. Les autorités militaires veulent faire croire à un accident.

Une fable politique
Z se déroule dans un pays indéterminé. Les personnages principaux n’ont pas de nom et sont uniquement désignés par leur fonction : Général, Colonel, Procureur, Substitut du procureur, Député. Et pourtant, cet anonymat ne parvient pas à masquer le véritable drame politique caché derrière le film.
Le générique nous donne déjà des indices. On y voit les noms des acteurs s’inscrire sur fond de décorations militaires et on y aperçoit des inscriptions en alphabet grec. Puis, à la fin du générique apparaît cette mention : « Toute ressemblance avec des événements réels, des personnes mortes ou vivantes n’est pas le fait du hasard. Elle est volontaire. »
Si, à cela, on ajoute que le cinéaste est d’origine grecque, on arrive facilement à l’idée que ce que Costa-Gavras a voulu montrer ici, c’est l’installation de la Dictature des Colonels en Grèce, deux ans plus tôt.

Mais, au-delà de ces événements, l’anonymat des personnages en fait des types et transforme le film en une sorte de fable politique. Les scénaristes Costa-Gavras et Jorge Semprun ont voulu montrer l’installation rampante de la dictature et les dangers qui menacent les démocraties, quels que soient les pays.

Un film ancré dans son époque
Le pays dans lequel se déroule le film est une démocratie, certes. On y trouve une justice indépendante, les journalistes y font leur métier dans une relative liberté. Mais cette démocratie est constamment sous la menace de ses opposants.
La scène d’ouverture est assez éloquente. On y suit une conférence sur le mildiou puis un officier prend la parole et compare la maladie de la vigne et le « mildiou social » qui secoue l’Europe, avec les « voyous à cheveux longs, les athées, les drogués au sexe indéterminé. »
Le film est, de ce fait, très ancré dans son époque. Les militaires visent directement les mouvements de contestations de la fin des années 60. Les références à l’actualité grecque, mais aussi à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy sont nombreuses.

La démocratie menacée
Dans un pays indéterminé au climat politique très tendu, un député (Yves Montand) pacifiste essaie de tenir une réunion politique sur le thème du désarmement. Après avoir prononcé son discours, le député sera agressé et grièvement blessé à la tête ; il mourra quelques temps plus tard. La thèse officielle est celle d’un accident de la circulation.
Le cinéaste montre ainsi les menaces subtiles, discrètes, qui rognent petit à petit les libertés individuelles et transforment un état de droit en une dictature. Il s’agit de petits actes, mais qui constituent quand même un danger. L’alliance entre l’armée, des groupuscules d’extrême-droite, la religion (« Dieu refuse d’éclairer les Rouges ») et certains hommes politiques aboutit à un danger contre la démocratie.
Il ne s’agit jamais d’actes anti-démocratiques flagrants et évidents, mais de petits phénomènes. Ainsi, notre député éprouve les plus grandes difficultés à trouver une salle pour faire sa réunion : les propriétaires se désistent ou refusent les uns après les autres. La police infiltre des manifestations, les « honnêtes citoyens » arrachent des affiches… Rien de franchement hors-la-loi. Costa-Gavras ne nous parle pas de pressions politiques, c’est aux spectateurs de croire ce qu’il veut.

Une enquête
Le film est clairement divisé en deux parties : l’attentat contre le député, et l’enquête du substitut.

Un substitut du procureur (Jean-Louis Trintignant, magnifiquement marmoréen derrière ses lunettes de soleil, droit comme la justice, sûr de son bon droit car il travaille uniquement dans le respect des lois) est nommé pour mener l’enquête.

Costa-Gavras a choisi de nous montrer cet accident et de nous faire voir qu’il s’agissait d’un attentat prémédité. Ainsi, pour nous, spectateurs, le doute n’est pas permis. La question n’est pas de savoir ce qui s’est passé, mais si l’enquêteur arrivera au terme logique de ses investigations, ou s’il en sera empêché.
Le jeu de Trintignant est remarquable : il apparaît tout timide, effacé, discret, ce qui a sûrement justifié son choix ; il a l’air, de prime abord, d’être parfaitement influençable. Mais l’enquête fera de lui un homme inflexible.
Et cette enquête, c’est la dernière chance de sauver la démocratie. C’est un modèle de ce que doit être la justice : une enquête menée sans a priori, sans préjugés, en se basant uniquement sur les faits, et soucieuse du mot juste (comme lorsque le mot « incident » est remplacé par « assassinat »).
Z est un film remarquable, sobre, profond, efficace. Première partie d’une trilogie sur les dictatures (avec L’Aveu et État de siège, film injustement oublié), il montre avec minutie comment une démocratie peut facilement sombrer si on n’y prend pas garde. C’est un appel à chacun d’entre nous pour défendre les droits constitutionnels, être le gardien de ce qui ne doit pas être perdu.

Ζ (Costa Gavras) – Trailer

Fiche technique- Z

Réalisateur : Costa-Gavras
Scénaristes : Coasta-Gavras, Jorge Semprun, d’après le roman de Vassilis Vassilikos.
Directeur de la photographie : Raoul Coutard
Montage : Françoise Bonnot
Producteurs : Jacques Perrin, Ahmed Rachedi, Éric Schlumberger, Philippe d’Argila
Société de distribution : Valoria Films
Avec : Yves Montand (le député), Irène Papas (la femme du député), Jean-Louis Trintignant (le substitut du procureur), François Périer (Procureur), Jacques Perrin (le journaliste), Pierre Dux (général de la police), Julien Guiomar (colonel de la police), Renato Salvatori (Yago), Marcel Bozzuffi (Vago), Charles Denner (Manuel), Bernard Fresson (Matt), Jean Bouise (Georges Pirou).
Date de sortie en France : 26 février 1969.
Durée : 127’

 

Cannes Classics: Combat sans code d’honneur de Kinji Fukasaku

Combat sans code d’honneur est un film violent et satirique qui a révélé le réalisateur de Battle Royale, Kinji Fukasaku.

De Kinji Fukasaku, le public cite souvent Battle Royale mais quand on visionne Combat sans code d’honneur (Jingi Naki Tatakai / The Yakuza Papers) on reconnaît immédiatement la patte de l’auteur qui fait de la violence un spectacle et de ce spectacle un art. Le film élève Fukasaku au rang de réalisateur culte dès sa sortie en 1973, l’incitant à poursuivre dans une saga et une trilogie : Nouveau Combat sans code d’honneur.

Une vision noire de la société et de l’âme humaine :

« Fukasaku n´a jamais arrêté de travailler, de produire, de donner sa vision du cinéma, de dénoncer la société dans son ensemble, de lever le voile sur les vices, les perversités et les plus grandes déchéances de l´être humain. Toute sa vie, il a voulu aller à contre-courant d´un pays qui prône le pouvoir, la richesse, l´ambition. Toute sa vie, il a tenté de démontrer que le manichéisme n´est qu´une pure spéculation humaine, que l´homme est fondamentalement mauvais. » Otaku magazine, 2003

Né entre deux guerres, Kinji Fukasaku, de par ses mauvaises fréquentations, parvient à pénétrer le milieu des Yakuzas. Fort de cette expérience, il retiendra les codes de ces « hommes d’honneur » et en tirera des films d’une violence extrême et d’un nouveau genre : le Yakuza-eiga. Une véritable critique de la société japonaise de l’époque et de la mafia née de la misère et pourtant crainte et respectée. Une critique aussi de l’homme que Fukasaku assimile à une bête sanguinaire sans raison ni sentiments.

Avec Combat sans code d’honneur, qui dépeint le yakusa de l’après-guerre – ou plutôt ce qu’il en reste, on comprend à quel point les conditions de vie influaient sur la survie et ce à n’importe quel prix. Le début du film plante le décors et l’ambiance sombre avec l’agression d’une jeune femme sauvée de justesse par Hirono (Bunta Sugawara qui deviendra un véritable symbole au Japon), futur pilier du clan Yamamori. Pour venger un camarade, Hirono tue son agresseur et se fait arrêter. En prison, il fait la connaissance de Wakasugi, du clan Doi avec qui il s’associe en scellant le pacte par le sang. L’un après l’autre, ils rejoindront le clan Yamamori qu’ils seront les seuls à servir avec honneur, face aux hommes du clan Doi, conduisant l’un d’eux à la mort. La mort est sanglante et omniprésente tout au long du film, gratuite et sans code d’honneur.

On retiendra malgré tout une magnifique scène d’amour, belle dans la violence, envoûtante comme le serpent tatoué dans le dos de Hirono et qui ressemble étrangement à Crying Freeman.

Une satire sociale :

Dans Combat sans code d’honneur, les crimes et la haine sont traités avec froideur et légèreté. Fukasaku pousse la violence à l’extrême, jusqu’à la satire. Les personnages sont pittoresques et caricaturés, ridiculisés. On retrouve une scène très théâtrale, semblable à celle d’Indiana Jones et les aventuriers de l’Arche perdue lorsque l’ennemi s’apprête à se battre avec un sabre qu’il manie avec dextérité tandis que le héros clos le débat au pistolet.

Combat sans code d’honneur fait la critique des yakuzas à travers leurs rituels ridicules et exagérés notamment lorsque Hirono doit se couper la phalange pour laver son honneur sans toutefois en connaître le rituel. Commence alors une scène complètement burlesque où la femme du chef promet à Hirono qu’elle connait le rituel ; en fait elle lui conseille simplement de se couper le doigt en appuyant « très fort » ! Le bout de doigt est ensuite introuvable et l’ensemble du clan sort le chercher dans le jardin puis dans le poulailler où une poule commençait à le picorer ! Le comble de l’ironie survient après ce passage, lorsque le héros apprend que son acte était inutile et sa faute insignifiante.

La plupart des membres du clan Yamamori sont d’ailleurs présentés comme des couards. Au moment où les deux héros proposent d’organiser une attaque contre Doi, les autres se cherchent des excuses. L’un dit qu’il n’est « pas très en forme », l’autre se met à pleurer car sa femme est enceinte et, quand Hirono se sacrifie finalement, tout le petit monde fond en larmes. Comble du grotesque.

Mouvements saccadés de la camera qui exagèrent les scènes de violence, côté rétro des arrêts sur image et de la voix off. Tout y est et incite à la dérision. Jusqu’à la musique dramatique et enlevée de Toshiaki Tsushima, très reconnaissable puisque c’est celle que Quentin Tarentino a choisie pour une scène de Kill Bill, au moment où O-Ren Ishii entre dans le restaurant avec ses hommes.

Synopsis: Dans le Japon de 1946, les clans de yakusas se reforment, n’hésitant pas à recruter les soldats démobilisés qui traînent dans les rues. Hirono est un de ces anciens militaires qui ne sait pas quoi faire. En aidant des yakusas à éliminer un rival, il finit en prison, mais s’attire la sympathie du clan Yamamori. A sa sortie, le parrain du clan l’attend avec ses lieutenants. Hirono devient l’un des hommes les plus fidèles de Yamamori tout en entretenant des liens privilégiés avec Wakasugi, membre d’un clan rival devenu son frère de sang en prison. Mais les luttes d’influence provoquent de fortes tensions entre le clan Yamamori et le clan Wakasugi…

Combat sans code d’honneur bande annonce

Fiche technique: Combat sans code d’honneur

Année : 1973 Date de Sortie : N.C. De : Kinji Fukasaku

Avec : Bunta Sugawara, Asao Uchida, Tsunehiko Watase, Tamio Kawaji, Eiko Nakamura, Shinichiro Mikami, …

Genre : Drame Pays de production : Japon Titre VO : Jingi naki tatakai Durée : 1h40

Cannes 2015: Dheepan de Jacques Audiard, Masaan, Alias Maria

Cannes 2015 : « Dheepan », le film de Jacques Audiard n’a pas déçu

Jeudi 21 mai, après près d’une semaine de festival, CineSeries, les yeux collés par le manque de sommeil et les kilométrage de pellicule avalés, s’est octroyé une pause bienvenue avant de monter les marches du palais pour assister à la projection de « Dheepan« , le dernier film de Jacques Audiard. Présenté en compétition officielle, ce long métrage se déguste sur la durée et est le grand coup de cœur de notre rédactrice, envoyée spéciale à Cannes. Vendredi 22, nous avons découvert deux films Un Certain Regard. Récit de ces deux journées où nous avons dû lutter pour garder les yeux ouverts sur les films et le monde qu’ils nous racontent.

« Dheepan » s’inscrit dans la lignée des films organiques de Jacques Audiard, un des cinéastes français parmi les plus passionnants. On le retrouve aussi en forme que dans « Un Prophète » ou son magnifique « De Battre mon coeur s’est arrêté« . Ressemblant au départ à un simple énième film sur l’immigration, « Dheepan » devient très vite une lutte au corps à corps, une lutte d’hommes et de femmes, à égalité. C’est un monde où il faut sans cesse s’adapter, aller contre sa nature profonde, sans pour autant pouvoir y échapper. Audiard propose un film sensible et alerte, d’une grande intelligente. Sa mise en scène est toujours aussi maîtrisée sans être étouffante, elle donne la part belle à la confrontation. La cité devient un champ de bataille. Une zone sans répit où personne n’est prêt à se soumettre. Toujours surprenant, « Dheepan » est un film puissant tout simplement !

Cannes 2015 : Masaan, un amour impossible sur fond de lutte des classes en Inde

« Masaan« , premier film de l’indien Neeraj Ghaywan, est présenté dans la catégorie Un Certain Regard et peut donc prétendre à la Caméra d’or. Film choral qui commence par un improbable scandale sexuel avorté, Masaan croise deux histoires d’amour aux ailes coupées. On sait donc dès le début ce qui va advenir de ces deux histoires parallèles, elles vont se rejoindre, résultat rien ne surprend et les rebondissement sont assez classiques. Ce qui marque dans la mise en scène, c’est la volonté de filmer une Inde où la jeunesse veut s’extirper d’une vie encore trop axée sur des valeurs anciennes. Pourtant, quelque chose manque à ce premier long métrage somme toute assez plat. Finalement, la relation qui se noue entre un jeune orphelin et un père qui se sent abandonné par sa fille devient vraiment intéressante au détriment des histoires d’amour parallèles.

Cannes 2015 : « Alias Maria », combattante Colombienne malgré elle

« Alias Maria » est lui aussi présenté dans la catégorie Un Certain Regard. Le film de l’argentin José Luis Rugeles Gracia veut rendre hommage tout autant aux mères qu’aux femmes qui luttent dans les guérillas Colombiennes. Pourtant, présenté comme un film de guerre sans véritable combat, le film est une transition pour une armée décimée qui doit apporter un bébé, né de l’union entre une femme et un chef, vers un point de rendez-vous. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et c’est là que Maria entre en jeu. Enceinte, elle s’accroche au bébé d’abord puis à celui qu’elle a dans son ventre. Montrée comme une combattante qui veut fuir, elle voudrait se battre mais sans qu’on comprenne pourquoi car la caméra s’attarde sur des gens qui marchent et reste donc en surface des événements. Les parallèles avec les insectes sont souvent de trop et on ne comprend plus où est la véritable histoire ni l’enjeu de ce film qui se révèle peu à peu féministe.

Cannes 2015 : Rencontre avec Golshifteh Farahani, projection de Youth

Rencontre avec Golshifteh Farahani, l’actrice du film « Les Deux Amis »

Mercredi 20 mai, CineSeries s’est rendu à l’hôtel Majestic pour rencontrer des femmes de cinéma, les entendre parler de leur parcours et de la place des réalisatrices dans la production mondiale. Cette année à Cannes, deux femmes sont présentes dans la sélection officielle : Maïwenn et Valérie Donzelli alors qu’une femme va recevoir pour la première fois la Palme d’honneur.

Cette récompense pour une carrière sera en effet remise à Agnès Warda, importante figure féminine. Quant à Emmanuelle Bercot, elle a ouvert le festival de Cannes. Cette année, le jury de la Queer Palm est composé à 100% de femmes. Le festival va donc s’ouvrir de plus en plus aux femmes, c’est en tout cas ce qu’il promet avec « Women in motion », une initiative soutenue par Kering, spécialisé dans l’habillement et les accessoires dans le monde du luxe et du sport. L’objectif à terme est de remettre des prix, dès 2016, pour des productions de femmes ou des films/œuvres qui viennent en aide aux femmes ou les mettent en avant. Bref, une jolie idée qui se traduit cette année par des conférences.

Hier, c’est Golshifteh Farahani et la productrice Anne-Dominique Toussaint qui étaient invitées à parler de leurs carrières respectives et de leur regard sur la production des femmes. Golshifteh Farahani est longuement revenue sur son parcours et sur ce qu’elle représente de par ses origines. Consciente que les obstacles qu’elle a dû franchir font aujourd’hui ce qu’elle est, elle sait pertinemment que toutes ses interventions ou films deviennent forcément politique. L’actrice a également pu parler rapidement de la place des femmes dans les blockbusters puisqu’elle sera à l’affiche du prochain Pirates des Caraïbes aux côtés de Johnny Depp. Elle est aussi à Cannes pour défendre le film de Louis Garrel, Les deux amis dans lequel elle tient un rôle de prisonnière. Elle se sentait ainsi en Iran et c’est le regard qu’elle porte sur les femmes qui y vivent : une grande liberté dans un pays qui ressemble à une grande prison à ciel ouvert.

Les deux amis de Louis Garrel (Cannes 2015) – Bande annonce

Cannes 2015 : « Youth » de Paolo Sorrentino, future Palme d’Or ?

Côté cinéma, nous continuons à découvrir la Compétition officielle avec « Youth » de Paolo Sorrentino, pour l’instant favori de CineSeries. Le film célèbre tous les âges avec beaucoup d’humour et d’intelligence. Au casting, de grands acteurs de Rachel Weisz, Michael Caine et Harvey Keitel, mais aussi Paul Dano et Jane Fonda, tous impeccables.

Au cœur d’un hôtel alpin, deux vieux amis Fred et Mick se retrouvent pour des vacances. Ce lieu est propice à des portraits croustillants de personnages en plein tournant dans leur vie, qu’ils soient jeunes ou plus vieux. Par des sortes de fulgurances qui sont autant de clins d’œil, Paolo Sorrentino fait rire et pleurer à la fois dans une mise en scène bluffante qui joue avec les corps, sans complexe. Ce n’est pas un film de génération, mais une histoire qui prétend épouser plusieurs époques et donner à voir le passage du temps sur un corps, les erreurs, les questions. On rit franchement, mais avec de beaux dialogues, des confrontations et cette impression qu’ici tout est dit sans détour, avec force. Le temps manque aux deux personnages principaux, mais semble aussi figé dans une musique, l’instant d’une chanson. La musique entoure le film, elle le débute et le conclut et donne vraiment l’impression d’avoir assisté à un grand spectacle.

Louise Bourgoin en combattante dans « Je suis un soldat »

Je suis un soldat est un premier film présenté dans la catégorie Un certain regard et qui concoure donc pour la Caméra d’or. L’équipe du film est composée entre autres de Louise Bourgoin, Jean-Hugues Anglade et le réalisateur Laurent Larivière. Ce film français suit le parcours de Sandrine, 30 ans, qui a perdu son job et retourne vivre chez sa mère. Elle décroche un boulot auprès de son oncle, propriétaire d’un chenil. Bientôt, elle est le témoin d’un véritable trafic de chien, ici assimilé dans la mise en scène à un trafic de drogue. Voilà toute l’originalité de ce premier film qui sinon pêche par de grosses longueurs et un grand déjà-vu qui finit par lasser. Notons tout de même que les acteurs s’en sortent vraiment bien. On aurait juste voulu une vraie évolution du personnage féminin. Dans ce milieu d’hommes, Louise Bourgoin s’en sort à merveille, le réalisateur un peu moins puisqu’il met en scène trop de « passages obligés ». Dommage.

Cannes 2015 : Marguerite et Julien, la montée des marches

Cannes 2015 – Montée des marches : Benicio Del Toro, Emily Blunt à l’affiche de Sicario

Ce mardi 19 mai, CineSeries a interviewé les deux sœurs Kuperberg pour leur travail sur Orson Welles et a fait sa première montée des marches officielle pour Marguerite et Julien de Valérie Donzelli. Nous avons foulé les marches de Cannes, moins de dix minutes après Bénicio Del Toro qui faisait sa descente après la projection de « Sicario » et juste avant Valérie Donzelli et son équipe. Le film a été largement applaudi à minuit, juste après la projection. CineSeries a également vu deux films sur la prostitution forcée de très jeunes femmes, au Mexique d’abord avec « Les Elues » présenté pour « Un certain regard » et « Much Loved« , un film franco-marocain sélectionné pour la Quinzaine des réalisateurs. Deux films, deux regards, un seul ayant vraiment convaincu la rédaction.

Super trash : Les Elues

Les Elues de David Pablos se présente d’abord comme une histoire d’amour d’adolescence où la première fois de deux jeunes de 14 ans est interrompue par un fou rire. Sofia est séduite par un garçon légèrement plus vieux qu’elle, Ulises. Tout se passe bien entre eux, jusqu’au jour où Ulises change d’attitude juste après avoir invité Sofia à dîner chez son père. En réalité, la jeune fille vient de tomber dans un sordide réseau de prostitution à Tijuana. Dégoûté par ce qu’il a dû faire, Ulises tente d’aider Sofia à s’échapper. Il quémande sa libération auprès de son père qui accepte à une condition : la remplacer par une autre. Marta, à peine plus vieille que Sofia, sera la prochaine cible. Leur rencontre fait écho à celle de Sofia et d’Ulises au début du film. La construction du piège n’en devient que plus glaçante, tant tout ce qu’on voit est déconstruit, des scènes identiques ne sont plus du tout vécues de la même manière.

Dans la veine du cinéma social à la mexicaine, « Les Elues » est cru et réaliste, il alerte sur ce qui gangrène ce pays. David Pablos filme les hommes comme des bêtes remplies d’un désir sale alors que les jeunes filles ne sont que des proies, des victimes. Des visages de Sofia et Marta, il capte la jeunesse, la fragilité, la pureté qui persiste même quand les actes sexuels sont commis. On n’entend que les sons, on voit la préparation. Le film se construit ensuite autour de deux tiraillements : l’envie de voir Sofia partir, quitter le bordel et cette peur inconcevable que ce soit bientôt le tour Marta. Triste réalité sublimée par un regard doux et cru à la fois. Salve d’applaudissements et émotion non feinte à la fin de la projection.

Cannes 2015 – « Much Loved » : dans l’enfer des prostituées marocaines

Le lendemain, mardi 19 mai, nous avons assisté à la projection de Much Loved de Nabil Ayouch. On est plongé dans le film comme dans un documentaire qui suivrait au plus près la vie de prostituées marocaines. On les rencontre parlant sans détours de leur travail avec leur chauffeur. Le film propose donc de porter un regard sur la prostitution au Maroc en filmant trois amies, bientôt quatre et leurs différentes réactions. On les voit beaucoup « baiser » comme elles ne cessent de le répéter, « séduire », danser, boire, se droguer. Le décor est planté, l’histoire aussi. Les jeunes femmes deviennent des régulières d’un groupe de saoudiens avec qui tout va bientôt mal tourner, ce qui sera l’élément déclencheur d’un voyage. Pour planter le décor, Nabil Ayouch s’intéresse à chacune des filles qu’il filme, leur donne une personnalité propre, un parcours. Pourtant, si plusieurs pistes sont amorcées (la relation entre une des prostituées et un SDF, le rêve d’Espagne d’une autre), tout est avorté avant même d’aboutir. Le film est certes courageux, en rapport au contexte dans lequel il est fait, mais il manque d’un véritable point de vue, d’une intention de mise en scène réelle, d’un regard tout simplement. Une déception.

Marguerite et Julien – BANDE ANNONCE

Marguerite et Julien de Ravalet: Amour tabou et conte de fées pop

Hier soir, Valérie Donzelli montait les marches pour présenter « Marguerite et Julien« , son film sur l’inceste entre un frère et une sœur incarnés par Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier. La réalisatrice construit son histoire comme un conte, puisque tout le film est raconté en voix off, par Esther Garrel, à des petites filles dans un pensionnat. L’histoire donc se déroule il y a « très très longtemps » dans un château où il fait bon vivre. Pourtant déjà, la menace gronde car Marguerite et Julien s’aiment et se contemplent. D’abord enfants, ils deviennent vite des adultes séparés par leurs parents, mais qui ne rêvent que de se retrouver. L’amour est sans cesse empêché, jusqu’à la cavale.
Valérie Donzelli ne s’éloigne pas de ses thèmes de prédilection : l’amour filial, inconditionnel. Ici aussi, comme dans « Main dans la main« , les êtres sont reliés par quelque chose d’invisible et ne peuvent vivre l’un sans l’autre. La réalisatrice ose les gros plans, le romantisme, mais sans se refuser de fantaisie. Le film suit Marguerite et Julien, confronte leur amour à une époque. L’histoire aurait-elle été différente aujourd’hui ? Pas sûr, c’est en tout cas ce que suggère les quelques anachronismes glissés çà et là dans le film, par la musique notamment toujours aussi importante chez Donzelli. Ici, elle couvre presque les dialogues, les déclarations. Le film est à fleur de peau, c’est un dos qu’on caresse, un « toujours » que l’on murmure et cette folie d’être ensemble, malgré tout. Un beau film de femme, forte et déterminée.

Cannes 2015 : Interview de Clara et Julia Kuperberg pour « This is Orson Welles ».

This is Orson Welles de Clara et Julia Kuperberg : Interview

Cette année, Cannes et la chaîne TCM Cinéma célèbrent le centenaire d’Orson Welles. Parmi la programmation, présentée pour « Cannes Classics » figure le documentaire de deux sœurs, Clara et Julia Kuperberg, This is Orson Welles. Les deux femmes sont à la tête d’une société de production, Wichita Films, et s’occupent ici aussi de la réalisation et du montage de ce retour intimiste sur la vie d’Orson Welles. On y croise les témoignages de la fille de ce mythe tout comme celui de Martin Scorcese. Autant de points de vue qui construisent l’histoire de l’homme derrière celle qu’on connaît dans le cinéma.

Mardi 19 mai, CineSeries a rencontré Clara et Julia Kuperberg pour un entretien où il a été question de famille, de production, d’Hollywood, mais aussi des films de femmes. Récit de cette rencontre féminine pour célébrer un grand nom, masculin, du cinéma.

Comment est né le projet de ce film ?

Julia Kuperberg : TCM Cinéma nous a contacté l’année dernière car ils voulaient faire quelque chose pour le centenaire d’Orson Welles, ils nous ont donc proposé de faire un documentaire pour eux. On s’est mis tout de suite d’accord sur l’angle du documentaire qui était porté sur l’homme plus que sur le cinéma. Même si on adore son cinéma, on voulait faire quelque chose de plus personnel sur lui, d’émouvant en interrogeant des personnalités qui l’avaient rencontré, avec qui il a travaillé, qu’il connaissait bien.

Pouvez-vous nous parler de votre société de production, « Wichita Films », puisque vous produisez également ce documentaire en plus de le réaliser ?

Julia : Nous avons créé la société en 2006, on fait tout nous-mêmes, on produit, on écrit, on réalise à quatre mains. On a fait un peu plus de 25 documentaires. Ça se passe assez simplement : on a des idées de films, un film en entraîne un autre donc après on les propose à différentes chaînes et une fois que le projet se concrétise financièrement, on se lance dedans.

Dans le documentaire, la fille d’Orson Welles explique qu’il a toujours refusé qu’elle devienne actrice. Le réalisateur ne faisait donc pas de cinéma en famille, à la différence de votre duo. Comment cela se passe-t-il au quotidien ?

Julia : Il y a plusieurs avantages à travailler avec sa sœur. Déjà, on ne peut pas être renvoyée (rires). On est vraiment complémentaires. On a été élevées par un père passionné de cinéma qui nous a transmis sa passion à égalité. Il n’y a pas beaucoup de duo de sœurs, il y en a plein d’hommes donc on prend la place des femmes.

Votre documentaire présente Orson Welles de manière intime, pourtant il garde mille facettes. Laquelle retenez-vous en particulier ?

Clara Kuperberg : On connaissait mal la facette du magicien alors que c’était une grande passion. En fait, c’était un très très grand magicien, ce n’était pas juste un hobby comme ça. Il était considéré comme un des 10 plus grands magiciens du monde. Il était très doué. On a découvert quelqu’un, on pensait rencontrer un personnage assez prétentieux, il avait cette réputation, mais on a découvert un homme très émouvant, meurtri à la fin de sa vie. Un homme pétri de contradiction, très humain en fait, très touchant.

Parmi ses casquettes, il avait celle de producteur qu’il incarnait à part entière sur Citizen Kane et qu’il qualifiait de « contrôle absolu ». Est-ce que c’est aussi ce que vous ressentez au quotidien ?

Julia : A plus petite échelle oui, c’est vrai qu’il a été l’un des premiers à avoir cette vision du cinéma indépendant, c’est pour ça qu’il n’a pas bien évolué dans la politique des studios d’Hollywood. Il part quand même en 47 donc c’est assez rapide et il produit indépendamment, c’est un des premiers. C’est vrai qu’aujourd’hui c’est courant les producteurs indépendants, mais ça ne l’était pas à l’époque d’Orson Welles, il était quand même précurseur, puisqu’on a vu ça arriver dans les années 50 mais pas dès les années 40 comme il le faisait.

Dans l’interview d’Orson Welles présentée dans le documentaire, il explique être déçu par son expérience de cinéma allant jusqu’à déclarer « un film, c’est 2% de création et 98% de prostitution ». Que pensez–vous de cette affirmation ?

Julia : Orson Welles est arrivé dans un système de studio où tous les réalisateurs voyaient leurs films remontés ou retournés et c’est vrai qu’il n’a pas vraiment compris pourquoi ça lui arrivait. Quant à nous, on n’a pas du tout l’impression de se prostituer 98% de notre temps, heureusement.

L’interview présente dans le documentaire provient d’où ?

Clara : Elle vient de la BBC, un documentaire qui a été fait quelques années avant la mort d’Orson Welles par Arena. On voulait une seule interview, on voulait avoir l’impression qu’Orson Welles répondait aux intervenants donc on ne voulait pas plusieurs sources, on ne le voulait pas jeune, puis plus vieux. On voulait une unité comme s’il faisait partie du film. Cette interview nous a vraiment touchée parce qu’on y découvre toutes ses contradictions, on y découvre aussi une sorte de naïveté car il a l’air toujours étonné à la fin de sa vie d’avoir été remonté par les studios, malaimé par Hollywood alors que tous les réalisateurs étaient traités comme ça, Billy Wilder a eu la même phrase à la fin de sa carrière « le cinéma, c’est 90% de prostitution ».

Il a eu quelques films inachevés, Martin Scorcese explique dans le documentaire à propos d’un de ses personnages qu’il s’agit « d’un héros défini par ce qui lui manque ». Est-ce que ce n’est pas aussi ce qui pourrait définir Orson Welles lui-même, finalement ?

Clara : Il y a des chefs d’œuvres dans ce qu’il n’a pas pu terminer, il y avait Le Marchand de Venise, Don Quichotte, même The Other Side of the Wind dont on entend parler depuis un an. On voit des petits bouts apparaître sur le net. Il avait une boulimie de travail, il n’arrêtait jamais. Jusqu’à la fin, il écrivait. Quand il est mort, il était en train d’écrire un scénario.

Orson Welles a fait l’expérience d’Hollywood dont il est finalement parti pour aller en Europe où ses films sont beaucoup mieux reconnus. Vous travaillez vous-même entre les Etats-Unis et la France, quelles différences observez-vous au quotidien ?

Clara : Ici, en France, on prend plus de détours pour faire les choses, on a plus de mal à parler d’argent aussi, aux Etats-Unis, c’est plus facile, plus direct. C’est-à-dire que là-bas, un oui est un oui, un non est un non. Quelqu’un qui vous dit oui même si c’est l’un des plus grands, il vous dit oui, ce sera toujours oui même dans un an ou deux ans si vous prenez du temps pour faire le film. En tout cas, à notre niveau, en documentaire. Il y a une sorte d’engagement verbal qui compte beaucoup plus qu’en France.

Julia : Notre façon d’être européens est complémentaire avec celle des Etats-Unis. Ici, notre manière d’être moins directs peut être un avantage car on est plus ronds, plus galants et cela se marie très bien avec le professionnalisme des américains.

Pour la suite, vous préparez un documentaire sur les femmes réalisatrices à Hollywood dans les années 20. Quel regard portez-vous sur la production des femmes actuellement ?

Julia : Ce qui est très amusant avec le documentaire, on l’aime beaucoup, c’est qu’on ne sait pas que ce sont aussi les femmes dans les années 10 qui étaient là pour bâtir Hollywood. Et elles faisaient tout, elles étaient productrices, réalisatrices, patronnes de studio. Elles faisaient entre 100 et 200 films par an, traitaient de sujets érotiques, de western, des sujets qu’on peut dire « masculins ». Quand les hommes se sont rendus compte qu’il y a avait de l’argent à se faire dans les années 30 et que le cinéma devenait une industrie, ils ont écarté les femmes. On a attendu quand même 83 ans pour qu’une femme gagne l’Oscar avec Kathryn Bigelow, tout est dit avec cette phrase. Depuis les années 80, les femmes ont repris un peu de pouvoir, doucement. Il y en a quelques-unes qui sortent aux Etats-Unis. Elles commencent à prendre des postes importants, mais il y a encore un gros travail à faire, on a interviewé beaucoup de scénaristes, elles travaillent et ont envie de voir leurs films faits et pas forcément des histoires de femmes…

Clara : Mais c’est très dur de créer des rôles de femmes fortes aujourd’hui. C’est très difficile encore de vendre à Hollywood un scénario avec un rôle principal de femme, de femme forte comme il en existait dans les années 40 avec Bette Davis. Mais c’est encore très difficile de faire tenir un film sur le rôle féminin entièrement.

Cette année à Cannes de nombreuses femmes ont été sélectionnées, une Palme d’honneur va être remise pour la première fois à une femme, Agnès Warda. Est-ce un bon signe pour vous ?

Clara : C’est un Cannes très féminin pour une fois, avec des femmes au fort caractère en plus. On ne peut qu’applaudir.

Est-ce votre première fois à Cannes ?

Clara : C’est la première fois qu’on propose un film à Cannes, on ne l’avait jamais fait avant et nous sommes très fières, Cannes Classics est vraiment un honneur pour notre documentaire, car on y célèbre le patrimoine.

Quel film d’Orson Welles retenez-vous, Citizen Kane mis à part ?

Julia : Falstaff, c’est le film qu’il préfère, s’il pouvait en emmener un au paradis, ce serait celui-ci a-t-il déclaré donc c’est déjà très émouvant et c’est un travail magistral.

Clara : Othello, un de mes préférés, mais j’aime beaucoup aussi Vérité et mensonge, c’est un ovni, un film précurseur aussi et qui n’a jamais été vraiment refait. Là il y a une sorte de mensonge dans le documentaire où on ne sait jamais si ce qu’il nous raconte est vrai ou si c’est de la fiction. C’était très réussi et une fois de plus un peu trop en avance sur son temps, mal reçu.

Finalement, son véritable problème est peut-être d’être arrivé trop tôt ?

Clara : Exactement, on pense qu’il avait 20 ans d’avance à chaque fois, ce qui est fou c’est qu’il n’est pas du tout reconnu aux Etats-Unis. Cela nous a vraiment interpellé. En fait, il n’est pas étudié dans les universités américaines, alors qu’il est vénéré en France. En plus sa fille dit dans le documentaire que des gens viennent encore la voir en lui disant que Citizen Kane n’est pas un si grand film que ça et qu’elle est  étonnée. Finalement, la différence entre les Etats-Unis et la France, c’est dans la réception des films. En France, on étudie l’histoire du cinéma, on célèbre les classiques et on est assez passéistes alors que dans les universités américaines, il n’y a aucune obligation de suivre des cours d’histoire du cinéma. C’est pour ça que beaucoup de grands réalisateurs ont disparu complètement du cursus universitaire américain, c’est incroyable.

Shangri-La Suite : Emily Browning dans un thriller

Le tournage du thriller rétro Shangri-La Suite avec Emily Browning et Luke Grimes a débuté.

Cannes, le 15 mai 2015 – Les studios Arclight Films sont fiers d’annoncer l’arrivée sur le marché mondial de Cannes d’un nouveau thriller dramatique : Shangri-La Suite. Le casting rassemble Emily Browning (Pompéi, Sleeping Beauty, Sucker Punch), Luke Grimes (Cinquante nuances de Grey, American Sniper, Taken 2), Ashley Greene (Alice Cullen de la saga Twilight) et Ron Livingston (Bordwalk Empire, Conjuring : Les Dossiers Warren).

Shangri-La Suite est actuellement en post-production et les Studios Arlight vont pouvoir présenter les premières séquences aux distributeurs à Cannes.

« Nous sommes particulièrement excités à l’idée de présenter un film aussi passionnant que Shangri-La Suite aux acheteurs de Cannes pour la toute première fois. », explique Clay Epstein, le vice-président principal des ventes et acquisitions pour Arclight Films. « Le film est incroyablement divertissant avec un attrait mondial – c’est marrant, captivant, passionnant et l’alchimie entre Browning et Grime est hors norme. Dire que le film est sexy suffirait à peine à décrire le début de cette alchimie. »

Les membres du casting de Shangri-La Suite peuvent tous prétendre à un succès formidable et impressionnant associé à un box office ayant remporté des milliards de dollars.

Livingston s’est fait un nom et une place prépondérante avec ses rôles dans 35 heures c’est déjà trop en 1999 et Swingers en 1996. Browning lui emboîte le pas avec Sucker Punch, Sleeping Beauty et Pompéi.

Grimes a lui aussi vu grandir le nombre de ses fans depuis son rôle dans Cinquante Nuances de Grey. La suite du film est d’ailleurs annoncée avec le retour de Grimes dans le rôle d’Elliot Grey.

Shangri-La Suite raconte l’histoire d’un couple d’excentriques, Jack (Grimes) et Karen (Browning) et leur sombre aventure sur le trajet de Los Angeles. Après s’être évadés de l’hôpital psychiatrique où ils s’étaient rencontrés, les deux amoureux sèment des cadavres sur le chemin qui les conduit vers la mission de Jack : assassiner son idole, Elvis Presley.

« Nous sommes très enthousiastes à l’idée de travailler avec Arclight sur Shangri-La Suite », affirme le producteur, Matthew Pemiciaro. « Eddie a crée un film audacieux, unique et étonnant, mis en valeur par les magnifiques performances d’Emily, Luke et Ron et la passion d’Arclight pour ce projet est incomparable. Nous étions impatients de l’emmener sur la scène internationale. »

Shangri-La Suite est le premier long métrage réalisé par Eddie O’Keefe d’après un scénario de O’Keefe et de Chris Hutton. Michael Sherman et Matthew Perniciaro de Bow and Arrow Entertainment ont produit le film avec Tariq Merhab de Anonymous Content en coproduction avec Haven Entertainment, Bona Fide et Freedom Media Capital.

Pan : les origines de Peter Pan

Les studios Warner Bros. nous offrent un nouveau regard sur le personnage de Peter Pan à travers les yeux du réalisateur Joe Wright et de son film Pan.

Alors qu’hier la production diffusait quelques images tirées du film, la nouvelle bande-annonce de Pan vient tout juste de sortir sur les écrans et nous invite pour un voyage en 2D et 3D sur IMAX le 9 octobre 2015.

Offrant une nouvelle version des origines de Peter Pan et des personnages créés par J.M Barrie dans The Little White Bird et Peter et Wendy, Pan raconte l’histoire d’un jeune orphelin qui s’échappe par la pensée dans un pays imaginaire appelé Neverland. Là-bas, il rencontre à la fois l’amusement et les dangers, une ultime découverte de sa destinée qui fera de lui le héros connu sous le nom de Peter Pan !

Pan est un film d’action centré sur le personnage de Peter Pan et réalisé par Joe Wright (Hanna, Orgueil et Préjugés). Hugh Jackman (Les Misérables, Wolverine), méconnaissable, tiendra le rôle de Barbe Noire, Garrett Hedlund (Invincible, Tron L’Héritage) jouera le Capitaine Crochet tandis que Lili la Tigresse sera interprétée par Rooney Mara (Lisbeth Salender dans la version américaine de la saga Millenium).

Pour compléter le casting, Nonso Anozie (Game of Thrones saison 2 et Cendrillon) jouera Bishop, Amanda Seyfried (Les Misérables, Lovelace, Le Chaperon Rouge) sera Mary et le jeune Levi Miller interprétera Peter Pan. Nous retrouverons aussi Kathy Burke (La Taupe, Absolutely Fabulous) dans le rôle de la Mère Barnabas, Kurt Egyiawan (Skyfall) dans celui de Murray et pour la première fois à l’écran, la petite Leni Zieglmeier interprétera Wendy dans cette fiction d’aventures et de féeries.

PAN – Bande Annonce Officielle 2 (VO) – Levi Miller / Hugh Jackman / Garrett Hedlund / Joe Wright

La Loi du marché, un film de Stéphane Brizé : Critique

Trois ans après son dernier film Quelques heures de printemps, le réalisateur français Stéphane Brizé fait son retour par la plus grande des portes. Sélection -disons le clairement- inattendue pour La Loi du marché dans la compétition officielle, l’estimé Stéphane Brizé n’était pourtant pas le plus évident représentant d’un cinéma français actuellement à la recherche de renouvellement.

Ses films ont toutefois obtenu des succès relativement bienvenus et jamais encore il n’a été confronté à l’échec. Avec ses précédentes productions dont le sujet central était la naissance des sentiments, on dit de lui qu’il est un cinéaste pépère, dont les films ne servent qu’à stimuler les quinquagénaires en maison de retraite. Avec La Loi du marché, cet originaire de Rennes entend bien briser les préjugés à son égard. En portant un regard déstabilisant et profondément intimiste sur le monde socio-économique qui l’entoure, jamais son cinéma n’a été aussi radical. Dans une sélection présidée par les frères Coen qui souhaite privilégier une certaine fantaisie, La Loi du marché est un film dans la pure tradition du formalisme cannois. Celui-là même qui aime s’émouvoir devant des drames sociaux forts, intimistes et déstabilisants. Le film de Stéphane Brizé va plus loin que ce simple postulat et forge littéralement le respect. Et c’est peu dire que Vincent Lindon y est pour beaucoup dans ce portrait de la dégringolade sociale d’un homme.

La Mise à Mort du Travail

Cinéaste de l’intime, Stéphane Brizé trouve avec La Loi du marché une certaine consécration puisqu’il s’agit de sa première sélection cannoise. Fort d’une certaine notoriété hexagonale grâce à un César (Meilleure Adaptation) acquis avec Mademoiselle Chambon en 2010, Stéphane Brizé est désormais sous le feu de tous les projecteurs. Et surtout dans le collimateur de toute la presse internationale. Tout dans La Loi du marché laissait transparaître un film social dont les références pouvaient se trouver du côté des Dardenne et de Ken Loach. Au fond, La Loi du marché les assume implicitement et s’en accommode très bien. Le film offre un regard brut, radical et sans concession sur le monde social, la crise financière et l’appétit sans fin des grands groupes. La Loi du marché nous met face à une évidence que l’on cherche à se détacher, par tabou ou par honte. Celle d’un marché -et non plus d’un monde- où l’individualisme (jamais l’égoïsme) semble être l’unique alternative pour persévérer dans ce milieu concurrentiel. Quand l’emploi manque et que son voisin mange à sa fin, jusqu’à quel prix peut-on aller pour subsister dans cette existence vaine et morne ? Stéphane Brizé n’a que faire de critiquer le contexte maladive d’une société matérialiste qui ne croît exister que par l’étalage et la possession d’objets. La Loi du marché est un film qui s’élève au-dessus de tout ça et évite de rabâcher ce qui a déjà été maintes fois dit. A travers ce personnage hésitant et oppressé, le cinéaste s’intéresse au langage et à la difficulté de s’exprimer dans un monde où la parole est devenue automatique. Thierry, le personnage de Vincent Lindon, ne sait jamais comment s’exprimer verbalement et physiquement pour correspondre aux critères d’un système exigeant. Dans un entretien Skype, sa posture voûtée et sa parole fébrile témoigne d’une hésitation. Pour pallier ce défaut de langage, il va jusqu’à s’inscrire dans un stage pour mieux se vendre auprès des employeurs. Mais même là, il subit l’humiliation de ses pairs qui n’hésite pas à lui faire les reproches les plus difficiles à entendre. Avec sa carrure imposante et son air accablé, Vincent Lindon est une brute au grand cœur. Mais pour répondre aux besoins familiaux, il ne lui reste plus qu’à se plier sous les impératifs sans fin d’un système affamé. A côté de ce personnage, il y a des produits générés par ce marché comme ce responsable des ressources humaines avec son langage travaillé, rassurant, mais trop mécanique pour y croire. Il semble réciter une leçon apprise par cœur. Chaque dialogue d’un pion de la hiérarchie est l’occasion d’y voir un produit formaté dont les mots maîtrisés témoignent également de l’hypocrisie d’un système qui pense à la rentabilité, avant les éléments qui le composent.

Le réalisme du film lui confère un style documentaire que ne renieraient ni Ken Loach, ni les Dardenne. Ce parti-pris documentaire, Stéphane Brizé l’assume complètement et tient à nous faire ressentir le poids d’un système bien trop lourd à supporter. Pour ce film, le cinéaste s’est adjoint les services d’Eric Dumont, un jeune chef opérateur dont l’expérience ne se cantonnait jusqu’alors qu’à la direction photographique de documentaire. Dès lors, La Loi du marché est davantage à trouver du côté du documentaire que celui de la fiction. La caméra est collée au plus près de Thierry mais elle s’autorise instinctivement à détourner le regard et focaliser son attention ailleurs. Un employé de Pôle Emploi, un délégué syndical, une caissière, tous ces personnages de l’ordinaire ont droit à leur instant sous les projecteurs. Une authenticité rare que l’on ne trouve que dans les films du réalisme social européen. Quelques notes joviales parsèment le récit mais généralement, le personnage de Vincent Lindon est sans cesse en train se battre. Chaque jour semble être un duel et la caméra n’hésite pas à faire des va-et-vient de la gauche vers la droite, comme un échange de coups, pour capter intimement le combat qui se déroule sous nos yeux. Au Pôle Emploi, à la Banque, en entretien, en formation, Thierry est constamment amené à encaisser ces coups. Et si des cours de danse peuvent le détourner quelques instants de tous ces combats du quotidiens, Thierry est bien trop vite ramené à la dure réalité. Celle de survivre pour subsister aux besoins de sa famille. Quitte à tout accepter jusqu’au moralement inacceptable. Pour le spectateur, La Loi du marché peut vite devenir anxiogène. A force d’étouffer ses personnages, de coller la caméra au plus près des visages et de les enfermer dans des espaces clos, le film en devient dérangeant et moralement difficilement supportable. Comment ne pas être gêné, prêt à baisser le regard comme Thierry, lorsque des employés de supérettes doivent se justifier et s’humilier devant le système pour quelques coupons de réductions volés ? Au fond, c’est ça La Loi du marché, celle de devoir constamment se courber et de montrer la fébrilité des hommes. Les seuls moments de répit se trouve à la maison mais Stéphane Brizé prend soin de les rendre très brefs pour revenir aussi vite à ces huit heures de travail par jour. Assurément pessimiste, le film laisse une durable impression. C’est tout l’enjeu du film pour Stéphane Brizé que de mettre mal à l’aise son spectateur. Il n’hésite pas à grossir les traits en se rapprochant parfois d’un certain misérabilisme avec ces personnages accablés qui se succèdent ou ce fils handicapé. Mais sans jamais s’y attarder car il préfère revenir sur le visage de Vincent Lindon, souvent net face à des personnages flous. Comme s’il refusait de voir tout ce qui se passe. « Est-ce-que ça fait de moi un lâche ? » déclare-t-il devant un délégué syndical. Le silence suscite la réflexion. Oui, non, peut-être. Le film pousse le pessimisme jusque dans une ultime séquence où Thierry quitte subitement son poste. Il prend ses affaires, monte dans sa voiture et trace sa route loin du supermarché. Qu’est-ce-que cela peut bien dire ? Que Thierry n’est plus capable de supporter ce système et qu’il s’en éloigne ou tout simplement qu’il quitte son poste comme tous les jours, prêt à revenir le lendemain ? Chacun jugera à sa manière cette séquence qui conclût brutalement le long métrage.

Si le film épate autant qu’il dérange par son parti-pris documentaire, c’est surtout la performance impeccable de Vincent Lindon, véritable colonne vertébrale du film, qui prouve -s’il fallait encore en douter- qu’il est l’un des très grands du cinéma français. Une vraie gueule ce Vincent, sans cesse sur le fil et dont les traits tirés du visage cache un désarroi et une bombe prêt à exploser à n’importe quel moment. De temps à autre, il esquisse un discret sourire et range sa fierté de côté pour abandonner une larme que l’on ne saurait que trop voir. Derrière ce visage rugueux abîmé par les années de douleur, il lutte, lutte et lutte encore pour ne pas finir écrasé sous un système qui ne lui laisse aucun répit. Pour l’accompagner, Vincent Lindon est entièrement entouré de comédiens non professionnels, de gens dont la profession dans le film est également celle qu’ils occupent dans la réalité. Ayant toujours fui les projecteurs et la vie médiatique, Vincent Lindon témoigne d’un engagement social qui fait la force du film et lui confère une authenticité d’autant plus remarquable. Ce n’est pas un acteur qui court après les cachets (il a considérablement réduit son salaire pour ce film), mais est sans cesse dans la recherche du rôle engagé. Ils sont rares les acteurs à privilégier autant ces performances que les grands textes de la littérature française ou les grosses productions. Vincent Lindon est un acteur à ranger du côté des grands noms du cinéma français comme Jean Gabin ou Gérard Depardieu, lorsqu’il ne fait pas le mariole. Dans l’attente de son rôle dans Valley of Love de Guillaume Nicloux, ce dernier semble être d’ailleurs son seul concurrent direct au Prix d’Interprétation Masculine.

La Loi du marché est un film sur un système qui ne laisse aucune marge à ses rouages. S’autorisant les offenses et les humiliations les plus infâmes, la machine est constamment en train de vaciller, prête à exploser. Etouffant de réalisme, précis dans son sujet, parfaitement incarné par Vincent Lindon, La Loi du marché s’impose comme un outsider idéal dans le palmarès cannois. Le film n’a cependant pas besoin de la reconnaissance de ses pairs pour exister. L’efficacité du récit tient dans sa transmission glaçante d’une réalité sociale auquel on participe autant qu’on souhaite en échapper. Si le jury l’oublie, les spectateurs, eux, n’y seront pas insensibles.

Synopsis: À 51 ans, père d’un grand garçon handicapé et après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail. Il obtient un emploi d’agent de sécurité dans un supermarché. Lorsqu’on lui demande alors d’espionner ses collègues; il se retrouve face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ?

Fiche Technique: La Loi du Marché

France
Genre: Drame
Durée: 93min
Sortie en salles le 19 mai 2015

Réalisation: Stéphane Brizé
Scénario: Stéphane Brizé et Olivier Gorce
Interprétation : Vincent Lindon (Thierry), Yves Ory (Le conseiller Pôle Emploi), Karine De Mirbeck (La femme de Thierry), Matthieu Schaller (Le fils de Thierry), Xavier Mathieu (Le collègue syndicaliste)
Image : Eric Dumont
Décor : Valérie Saradjian
Costume: Anne Dunsford et Diane Dussaud
Montage: Anne Klotz
Musique : /
Producteur: Olivier Père, Christophe Rossignon, Philip Boëffard, Eve François Machuel, Stéphane Brizé, Vincent Lindon
Production: Nord-Ouest Films, Arte France Cinéma
Distributeur: Diaphana Distribution
Budget : /
Récompenses: Prix d’Interprétation Masculine pour Vincent Lindon au Festival de Cannes 2015, César 2016 du Meilleur Acteur pour Vincent Lindon

Cannes 2015: Rencontre avec l’équipe du film Les Cowboys

Cannes 2015 : La Rencontre Des Cowboys 

Cannes 2015, Jour 6: Aujourd’hui, lundi CineSeries-Mag a enfin été voir du côté de la Quinzaine comment se portait le cinéma français et ce, après l’accueil en demi-teinte accordé, hier sur la Croisette, au film de Maiwenn, Mon Roi.

Les Cowboys de Thomas Bidegain était présenté ce matin et CineSeries-Mag a pu assister à une rencontre avec la grande équipe du film, composée entre autres des acteurs François Damiens et Finnegan Oldfield. Le film est assez impressionnant dans sa progression, puisqu’il suit une famille ébranlée par le choix de Kelly, 16 ans, de se convertir radicalement à l’islam, par amour, en 1994. Ce qui marque, c’est l’univers bâti par Bigedain, qui commence au cœur d’une communauté country, remplie de gens qui se retrouvent comme au temps des cowboys. Si le film peine à démarrer quand intervient dans la famille cet événement tragique qu’est la disparition de Kelly, il devient passionnant dans l’exploration par un monde un peu clôt sur lui-même d’un monde plus vaste et complexe qu’ils n’auraient pu l’imaginer. Si le père incarné par François Damiens s’acharne, c’est qu’il ne peut accepter de revenir chez lui les mains vides, il découvre lui aussi autre chose. En mêlant les deux figures, père et fils, le  Cowboysfilm trouve son souffle dans le voyage. L’étranger devient un terrain à explorer et les deux acteurs y vont comme les cowboys d’un western, en explorateurs persuadés de leur supériorité. Le film est d’ailleurs un véritable condensé de western avec ses plans larges, qui balayent de grands paysages à perte de vue et sa légèreté aérienne. Pas d’excès de gros plans ici, mais la confrontation permanente d’un corps et d’un paysage. Si le film pêche parfois par ses dialogues un peu faux dans la première partie notamment, il parvient à se distinguer en évoluant constamment, en gérant ses transitions, le passage du temps et l’arrivée dans un monde à la dangerosité jusque là insoupçonnée. À la frontière de plusieurs genres, Les Cowboys dresse le portrait d’une famille qui a vécu les mêmes événement terroristes que nous, mais à l’aune de la disparition d’une jeune fille, ce qui change absolument tout le regard. Une très belle surprise.

Rencontre avec l’équipe du film, Les Cowboys:

Comment vous est venue l’idée de filmer des cowboys. Est-ce parti d’un fait divers ? Et concernant la période, le film commence en 1994, pourquoi ce choix ?

« On a pensé à faire ce film il y a déjà quatre ans, à l’époque où on ne parlait pas encore autant du djihad. Pour les cowboys, c’est une idée pour représenter une confrontation, et puis il y a beaucoup de communautés country en France. Sur la période, le film va de 1994 à 2012,soit un peu après l’arrestation de Ben Laden. C’est comme une première guerre mondiale, quelque chose qu’on ne connaît plus aujourd’hui et dont on n’a pas compris l’ampleur assez vite. »

Vous vous êtes inspiré de « La prisonnière du désert » de John Ford ?

« Un petit peu, oui, forcément et de toute cette esthétique aussi. Comme les personnages croient qu’ils sont des cowboys, ils pensent que veux qu’ils affrontent sont des indiens. Quand le fils fumé un calumet de la paix dans le désert, ces références au western sont présentes. »

Avez-vous cherché à faire un film sur la famille ou plutôt une histoire du djihad mondial ?

« C’est absolument une histoire de famille et comment le départ de Kelly les affecte ainsi que la communauté. On a deux solution, soit s’adapter comme le fils ou ne pas pouvoir s’adapter comme le père. »

« Ce n’est pas tant l’histoire d’un père qui cherche sa fille que celle d’un fils qui cherche son père ». François Damiens

Vous êtes surtout connu comme scénariste, pourquoi être passé à la réalisation avec ce film ?

« C’est ma chanson à moi, il fallait que je la chante. Mais surtout ce qui m’a donné envie de passer à la réalisation, c’est l’idée de travailler avec de superbes acteurs. »

Aujourd’hui, CineSeries-Mag a aussi vu le documentaire This is Orson Welles, diffusé dans le cadre de Cannes Classics. Nous vous en parlerons demain, puisque CineSeries-Mag a l’occasion d’interviewer les réalisatrices Clara et Julia Kuperberg.

Teaser – Les Cowboys

Cannes 2015: Mon Roi, Coin Locker Girl, Carol, Dégradé…

Cannes 2015 : Cate Blanchett sur la Croisette

Pour sa deuxième journée, dimanche 17 mai, CineSeries a vu moins de films et beaucoup échangé autour du cinéma. Sans invitation pour « Mon Roi » de Maïwenn , c’est vers un autre film de la sélection officielle que nous nous sommes tournés, féminin lui aussi, porté par deux actrices flamboyantes : Cate Blanchett, fidèle à son image dans « Blue Jasmine » et Rooney Mara, véritable poupée sublimée par la caméra et que l’amour « révèle » à elle-même. Côté rencontres, le scénariste entre autre de Gus van Sant, Chris Sparling, était à la « Maison des cinéastes » pour parler de sa carrière et de ce qui en a fait, en 2014, un des dix scénaristes parmi les plus influents selon Variety. Récit de cette deuxième journée, marquée là encore par une montée des marches « anonyme ». En effet, si vers 19h, les films diffusés au Grand Palais Lumière sont assaillis par les stars, en journée (voire le matin à 8h30), les festivaliers passent eux aussi par ces marches mythiques pour accéder à leur séance et ce, loin des flashs.

Cannes 2015 : Coin Locker Girl, Carol, Dégradé et Nuit Cannoise

Lundi soir était diffusé « Coin Locker Girl » de Han Jun-Hee, un film coréen présent dans la sélection de la semaine de la critique. Le film est impressionnant tant il est sans concession dans la violence, mais se permet tout de même d’oser le romantisme et la douceur au cœur d’un récit sanglant. Le départ de ce premier film est un fait divers : un bébé a été retrouvé abandonné dans une consigne de gare. La suite, c’est Han Jun-Hee qui l’imagine avec une gamine (Il-Young) recueillie par une « maman » aux nombreuses tentacules qui promet de la tuer si elle devient inutile. Son crédo ? « Il faut faire ou ne pas faire, mais il ne faut pas se contenter d’essayer ». Jouant volontiers des ralentis quand l’enjeu est fort, le réalisateur construit un personnage féminin pris dans un engrenage et en quête de reconnaissance. La filiation est aussi au cœur du film, au moins aussi importante que les litres de sang qui giclent…Parfois à la limite du ridicule, notamment dans quelques scènes de confession juste avant que tel ou tel personnage ne meurt, le film fait évoluer son héroïne de manière parfois inattendue avec un couperet immense au-dessus de la tête. Les fans de cinéma coréen ne seront sûrement pas déçus, même si ce récit de vengeance est plutôt poussif.

Dimanche, c’est « Carol » de Todd Haynes qui était présenté en compétition officielle. A nouveau un film de femmes, mais à mille lieues de l’image proposée hier, preuve s’il en faut encore une qu’il en existe de multiples. L’ambiance du film place ses protagonistes au cœur des années 50 et commence à noël lorsque Carol vient acheter un cadeau pour sa fille et tombe sur Thérèse, une vendeuse qui rêve de devenir photographe. Carol est tout aussi belle que riche et c’est en oubliant ses gants (exprès ?) qu’elle aura l’occasion de revoir Thérèse. En plein divorce, Carol se bat pour sauver les apparences alors même qu’elle ne désire qu’une chose : vivre sa passion amoureuse. C’est sa liaison avec une autre femme qui a brisé son couple alors que son mari affirme l’aimer toujours. Pour la ramener près d’elle, il demande la garde exclusive de sa fille et empêche Carol de continuer sa relation naissance avec Therese, la relation homosexuelle apparaissant à l’époque comme une « clause de moralité suffisante pour retirer un enfant à sa mère ». Tenue entre son désir d’aimer librement Therese et son attachement pour sa fille, Carol n’a plus le contrôle des événements. Au cœur de cette histoire, qui ne se pose jamais comme militante ou ne cherche pas à comparer le regard sur l’homosexualité entre aujourd’hui et hier, Todd Haynes construit une relation amoureuse très romantique et très classique, bercée par la musique m. Jouant sur le trouble et l’interdit, la mise en scène très belle met les deux femmes au cœur des plans, Cate Blanchett est sublimée, elle apparaît au centre, vue à travers un regard amoureux. Cependant, « Carol » est avant tout un film d’époque et d’ambiance avec sa reconstitution minutieuse, son romantisme très poussé (notamment souligné par une musique très envahissante et mielleuse) et quelque chose de poussiéreux entoure ce joli objet de cinéma, empêchant presque l’émotion de filtrer. Une petite déception que cette histoire d’amour et de convention finalement assez plate et surtout sans surprise puisque tout le film est un flash-back.

« Dégradé » de Tarzan et Arab Nasser. Ce film franco-israelien se propose de parler avant tout de la vie et ce au cœur de la guerre, en déplaçant les enjeux du conflit dans un salon de beauté de Gaza où plusieurs femmes se retrouvent enfermées quand un combat éclate dans la rue. Si le film se propose comme un souffle au milieu de la guerre, il veut trop symboliser de choses et fait donc des femmes dans le salon, les guerrières de la rue. Leurs conflits et leurs dialogues – à priori éloignés du conflit – transpirent de cette guerre omniprésente. Si l’idée de déplacer les enjeux et la guerre pour en parler autrement est passionnant, le film a beau suivre une progression, il peine à convaincre tant les personnages sont enfermés dans des fonctions qu’ils ne quittent plus. Certes, c’est aussi comme ça à la guerre et les deux réalisateurs retranscrivent cet enfermement aveugle à merveille, mais sans parvenir à saisir complètement leur sujet.

Hier soir, CineSeries a enfin expérimenté la nuit cannoise, réputée pour ses excès et son luxe, mais sans cesser de travailler puisque nous avons rencontré des producteurs français et échangé autour du cinéma hexagonal et de ses enjeux financiers notamment, de ses risques et surtout de l’exportation du marché international vers la Chine. Tout ça autour d’un verre, dans une magnifique villa, preuve que souvent Cannes en mai, ça n’est pas que du cinéma !