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Cannes 2018 : Wildlife de Paul Dano, un portrait de famille doux amer

 

Le Festival de Cannes 2018 nous présente, dans sa section Une semaine de la critique, Wildlife le premier film de l’acteur Paul Dano. Description minutieuse mais peu originale de la classe moyenne américaine, Wildlife impressionne surtout par son trio d’acteur irréprochable, notamment et surtout le génial Jake Gyllenhaal.

Les petits quartiers de périphérie, le délitement de la famille, un enfant entre deux eaux et différents discours qui ne sait pas quel parti prendre. Les thématiques de Wildlife de Paul Dano ressemblent à s’y méprendre à l’un des meilleurs films de ce début d’année : Jusqu’à la Garde. Mais là où l’œuvre de Xavier Legrand mêlait à la fois la veine sociale et le cinéma de genre, le réalisateur américain se veut plus académique dans sa démarche et suit avec un regard empathique la middle class américaine des 60’s avec ses errances et le vide qui tapisse son quotidien.

Le jeune Joe, encore à l’école, ne sait pas où donner de la tête entre un père dont la conscience bouillonne face à la culpabilité qui le ronge suite au fait qu’il pense être un raté, puis une mère enjouée mais sur la corde raide à cause des responsabilités qui proviennent du foyer. Dans Wildlife, Paul Dano essaye de suivre deux lièvres qui s’entrecroisent à chaque instant : le portrait d’une famille montrée à la fois collectivement et individuellement, et le récit initiatique enfantin d’un jeune garçon essayant tant bien que mal de colmater les brèches. Ce qui relie ces points de vue, ces deux éléments du récit, c’est l’emprise du regard.

Comme le film de Xavier Legrand, l’idée que l’on se fait des membres de cette famille provient du regard de Joe sur ses parents. Assis sagement sur sa chaise alors qu’il est en train de faire ses devoirs, ou devant la télévision, il observe son monde et devient un accompagnateur de la parole de ses parents, qui se consolent comme ils peuvent à travers son empathie. Paul Dano, pour un premier essai, montre de belles qualités de mise en scène, avec un sens du plan fixe soigné et une photographie digne de ce nom. Mais l’acteur/réalisateur a une grande qualité, c’est sa direction d’acteurs.

Car au-delà du fait que le récit semble parfois sentir le réchauffé notamment pendant sa deuxième partie durant lequel Jeannette s’acoquine avec un riche rentier alors que son mari a quitté la famille pour partir au « feu », Wildlife a la chance d’avoir la délicieuse et ambivalente Carey Mulligan puis la force non tranquille, fissurée et doucement violente de l’excellent Jake Gyllenhaal. D’ailleurs, le rôle du père, joué par ce dernier, ressemble beaucoup à celui de Brad Pitt dans The Tree of Life de Terrence Malick, tant au niveau des fêlures que sur le discours face à l’enfance, et le symbole de cet American Way of Life qui n’a pas réussi pour tout le monde.

Paul Dano maîtrise son sujet, voire un peu trop : un peu maniéré et aguichant au forceps ses intentions qui sont loin d’être invisibles, Wildlife a du mal à émouvoir car engoncé dans une mise en scène trop « Sundancienne » qui se délite suite à un manque de relief et de possibilité offerte à ses personnages. Même si le portrait familial arrive à tenir en haleine le récit, et que les errements et le dégoût de chacun ruminent comme un mauvais rêve, Paul Dano semble avoir plus de mal à traiter de manière originale et nouvelle le rapport cinématographique que l’on a à la famille moyenne américaine.

Bande-annonce : Wildlife – Une saison ardente

Synopsis : Le premier long métrage de l’acteur Paul Dano (There Will Be Blood, Little Miss Sunshine) raconte l’histoire de Joe, un adolescent de 14 ans, qui assiste impuissant à la lente dégradation des rapports entre son père et sa mère. Les faits se déroulent dans les années 60 et sont l’adaptation au cinéma du roman éponyme de Richard Ford.

[Ouverture de la 57ème édition de la Semaine de la Critique à Cannes]

Wildlife (Une saison ardente), Un film de Paul Dano
Avec : Jake Gyllenhaal, Carey Mulligan, Ed Oxenbould, Bill Camp…
Distributeur : ARP Sélection
Genre : Drame
Durée : 1h44
Date de sortie : 19 décembre 2018

Pays d’origine : États-Unis

Cannes 2018 : Yomeddine d’Abu Bakr Shawky, le regard de l’humanité

Le Festival de Cannes 2018, dans sa sélection officielle nous présente Yomeddine de Abu Bakr Shawky. Humble et juste dans sa manière d’accompagner ses protagonistes, Yomeddine est un road movie touchant, aussi terre à terre que crépusculaire dans une Égypte de marginaux. Pas forcément marquant, mais l’attachement est véritable.

On pourra toujours avancer le fait que le dispositif visuel manque parfois un peu d’idées, que l’accroche sociale se fait un peu larmoyante, mais Yomeddine ne mendie jamais son émotion et cueille le spectateur avec une parfaite bienveillance lors de ce road movie entre un lépreux venant de perdre sa femme et un orphelin en mal d’amour et d’attention. Bizarrement, au regard des premières minutes du film, il était possible de craindre le misérabilisme de la situation : un lépreux atteint par de graves cicatrices sur le corps cherche désespérément des choses, dans une zone de détritus, une scène presque post apocalyptique et dévastatrice.

yomeddine-critique-film-cannes-2018

Mais alors que cette accroche annonçait la sortie des grands violons lors de toute la longueur du film, Yomeddine se révèle être beaucoup plus qu’un coup de projecteur arriviste et hypocrite autour d’une bande de marginaux, bannis de la société. Naturel et solaire, le film est un doux road movie avec deux protagonistes à l’alchimie adéquate. Abu Bakr Shawky ne signe pas là un portrait de l’Égypte moderne, mais questionne sur le regard de chacun, et la manière dont sont insérés ou isolés les « freaks » des temps modernes. Que cela soit à dos d’âne ou sur les routes désertiques du pays, Yomeddine agrippe le spectateur par ses multiples rebondissements (blessures, vol, rencontres) mais ne cherche jamais à démontrer une quelconque vérité.

Le cinéaste s’efface, et cela se ressent dans sa mise en scène invisible. Il donne la parole à ceux qu’il regarde avec fierté et compassion, comme s’il était de son devoir de redéfinir la notion même d’être humain. C’est beau et très touchant à la fois. Au contraire de Rafiki, qui enlevait toute proximité sociale avec son récit, Yomeddine est en plein dans cette rencontre entre le film de genre (road movie où la course poursuite se fait avec une charrette) et la réflexion sociale et sociétale. Le décorum s’y prête, mais Abu Bakr Shawky ne s’arrête pas là : d’où la volonté d’acheminer le récit vers le regard humain que porte le peuple sur le lépreux, qui se nomme Beshay. Derrière les cicatrices, cette peau mutilée par la maladie, il y a des sentiments qui se devinent et des mots qui se perdent dans le bruissement du vent aride.

C’est alors que la magie de Yomeddine se retrouve dans ses discussions autour d’un feu où les visages déchirés se nichent dans la pénombre pour faire resurgir une humanité et une prise de recul impressionnante sur le monde. Yomeddine est un beau film car il ne touche jamais de près la corde sensible de la compassion un brin putassière face à la misère du monde. Ce road movie semé d’embuches est avant tout le révélateur d’une humanité, d’une drôlerie communicative : là où la mise en scène se veut tout sauf organique. Elle épluche le temps pour effacer la peau et ne faire naître que l’humain qui se cache derrière le passé douloureux de chacun.

Bande-annonce : Yomeddine

https://www.youtube.com/watch?v=KRS6ZudLE4c

Synopsis : Beshay, lépreux aujourd’hui guéri, n’avait jamais quitté depuis l’enfance sa léproserie, dans le désert égyptien. Après la disparition de son épouse, il décide pour la première fois de partir à la recherche de ses racines, ses pauvres possessions entassées sur une charrette tirée par son âne. Vite rejoint par un orphelin nubien qu’il a pris sous son aile, il va traverser l’Égypte et affronter ainsi le Monde avec ses maux et ses instants de grâce dans la quête d’une famille, d’un foyer, d’un peu d’humanité…

[Compétition officielle au festival de cannes 2018]

Yomeddine, un film d’Abu Bakr Shawky
Avec Rady Gamal, Ahmed Abdelhafiz, Shahira Fahmy…
Genre : Drame / Aventure / Comédie
Distributeur : Le Pacte
Durée : 1h37
Sortie : Prochainement

Pays : Égypte / États-Unis / Autriche

Made in Hong Kong, le film culte de Fruit Chan revient au cinéma en 4K

Ce mercredi 9 mai est ressorti dans les salles françaises un film culte du cinéma hongkongais, Made in Hong Kong. Réalisé en 1997 par Fruit Chan, le long métrage fait la chronique de jeunes hongkongais paumés mais animés par une rage de vivre formidable.

Synopsis : Hong Kong, été 1997. Mi-Août est un jeune marginal ayant abandonné le collège il y a quelques années pour vivre de menus larcins. Il est à présent collecteur de dettes pour un certain M. Wing, proche des triades locales. Le quotidien de Mi-Août va se trouver bouleversé par trois événements : la découverte par Jacky, petit voyou handicapé mental qu’il a pris sous son aile, de deux lettres d’adieux laissées par une jeune suicidée, et sa rencontre avec la jolie Ah Ping dont il tombe rapidement amoureux. Or cette dernière est atteinte d’une maladie incurable…

La fureur de vivre hongkongaise

Made in Hong Kong, réalisé par Fruit Chan en 1997, revient dans les salles françaises sous l’égide de Carlotta Films. Entre portrait social d’une mégapole échauffée par son futur rattachement à la Chine et le récit digne d’un Mean Streets hongkongais, le long métrage peint une jeunesse paumée en quête du sens de la vie. La jeunesse se retrouve ici incarnée par les trois personnages principaux : Mi-Août, Jacky et Ah Ping ; ainsi que par le jeune fille qui se suicide dans les premières minutes du film. Un concours de circonstances provoque la rencontre post-mortem du trio avec la jeune fille, précisément, grâce à des lettres ensanglantées retrouvées près de son point de chute. Quant à Ah Ping, elle est condamnée, sauf si quelqu’un lui fait un don d’organes (notamment des reins). Jacky, lui, est en situation de handicap mental. Rejeté par sa famille, le jeune homme est souvent maltraité par les gosses du quartier. Quand il n’est pas sous l’aile de Mi-Août, Jacky traîne, livré à lui-même dans les rues de la mégapole. Et arrive Mi-Aôut, qui a abandonné le collège et qui vit au jour le jour. Les trois jeunes vont donc se rencontrer et tenter de percer le mystère de la fille suicidée. Quand bien même ils passeront à autre chose, la jeune fille décédée ne cessera de venir les hanter, les questionner… Car ce suicide, qui survient au début du film sans que l’on ait connaissance d’une ou de plusieurs causes, va venir mettre en perspective le rapport à la vie du trio.

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Ah Ping, Mi-Août, d’amour et eau fraîche.

Un amour passionnel naît entre Mi-Août et Ah Ping. Le premier ne la voit plus mourir tandis que la deuxième reprendra espoir tout en acceptant son potentiel triste sort. Mi-Août va devenir une figure presque fraternelle pour Jacky, dont il va prendre soin de façon parfois surprenante et touchante. Mi-Août va aussi aider la mère de Ah Ping, endettée auprès de nombreux usuriers. Il va s’imaginer en tueur professionnel et échouer dans sa tache assassine, cela au point d’en subir de désastreuses conséquences. À ce propos, le jeune homme fantasme beaucoup : il rêve d’abattre des avions ; il se voit donner un rein à Ah Ping ; il ne cesse d’être hanté par le suicide de la jeune femme du début du film ; il essaye de faire plaisir à sa mère en cherchant un emploi stable ; il pense être le seul à pouvoir protéger Jacky comme il se perçoit comme l’homme de la situation concernant la maladie incurable de Ah Ping ; etcétéra. Et pourtant, Mi-Août est au bord de la mort après son assassinat raté, et plus encore, Ah Ping va mourir à son chevet alors que, comme on l’apprend dans le film, Mi-Août aurait pu lui donner ses reins s’il était décédé. Jacky meurt dans un sordide trafic de drogue alors que Mi-Août se trouve à l’hôpital. Après avoir cherché un emploi, le jeune homme rentre chez lui et trouve une lettre de sa mère, partie « se retrouver », chercher un sens à sa vie loin du foyer déjà brisé par l’abandon du père et la précarité. La jeunesse de Made in Hong Kong rêve de vivre et se fantasme en vie, mais souffre hélas d’une véritable morbidité. Elle ne cesse de bouger, de crier, de s’amuser au détective, de se risquer, de rêver et de vivre de façon inconséquente comme des gosses rejouant des scènes de cinéma, qu’elles soient romantiques ou portées par le thriller. Ce rejeu est incarné, il n’est pas artificiel : Mi-Août, Jacky et Ah Ping vivent, s’émeuvent, souffrent tout au long de leur parcours. Un parcours porté par le jeu qui ne sera pas sans conséquences. Made in Hong Kong présente ainsi une jeunesse qui aurait aimé être, mais qui n’a pu exister car elle a trop vite été touchée par les problèmes d’adultes et les tracas des adultes. Aussi, en captant ces existences brisées, Fruit Chan redonne un espace-temps de vie à ces nombreux jeunes oubliés qui ont, comme le déclare Mi-Aôut en voix off, tous une histoire.

Enfin, Carlotta Films fait revenir le film au cinéma dans une copie restaurée soignée. La (re)découverte du film dans un tel état est formidable, en effet le long métrage a été restauré en 4K à partir du négatif d’origine sous la supervision du réalisateur Fruit Chan et de son directeur de la photographie O Sing-Pui.

Bande-Annonce – Made in Hong Kong

Made in Hong Kong

– 20e anniversaire –

Un film de Fruit Chan

Pour la 1ère fois en version restaurée 4K au cinéma le 9 mai 2018

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Cannes 2018 : Everybody knows d’Asghar Farhadi

Retour sur la décevante ouverture du 71ème festival de Cannes avec Everybody Knows. Asghar Farhadi ne surprend plus, voire agace en tentant d’appliquer son système de destruction des personnages un peu trop souvent, jusqu’à faire un film un peu vain et très prévisible. Dommage.

A force par démultiplier son système à outrance, Asghar Farhadi finirait-il par s’essouffler? Ses deux derniers films, Le Client et Everybody knows, qui fait cette année l’ouverture du festival de Cannes tendent à le prouver. Everybody knows est une nouvelle occasion pour le réalisateur iranien, ici importé en terres espagnoles, de taper sur ses personnages pour voir jusqu’où ils pourront être détruits. L’intrigue est plutôt cousue de fil blanc et le dispositif qui consiste à filmer d’abord une joie immense avant de la transformer en drame intense, marche beaucoup moins bien que dans A propos d’Elly par exemple. Les acteurs donnent beaucoup d’eux-mêmes, mais cela ne suffit malheureusement pas à captiver l’auditoire, la fin devient presque poussive, ce qui est un comble pour le cinéaste de la tension passionnante et du secret difficile à avouer, qui emmêle tous les esprits. On est loin ici de la force évocatrice du premier et dernier plan du Passé, son autre film hors d’Iran. Là, Farhadi suggérait, aujourd’hui, il souligne un peu trop, quitte à refuser la force des images.

La première partie du film, celle des retrouvailles et de la fête est plutôt bien menée. Le paradoxe pour ce réalisateur de drames absolus est qu’il sait filmer le bonheur ou du moins son apparence. On se promène dans la fête de mariage comme si on y était. On y retrouve les couleurs de l’Espagne telle qu’un Almodovar aurait pu les filmer. Autre chose que Farhadi emprunte au réalisateur espagnol, l’actrice Penelope Cruz, ici au cœur du drame qui se noue. Elle y interprète une mère meurtrie avec une force assez inouïe, mais qui semble un peu vaine. La révélation du film est assez prévisible puisque de toute façon « tout le monde le sait » comme le titre le dit lui-même. Tout le monde sauf Paco, le principal intéressé, interprété par Javier Bardem. Il s’agit sans doute du personnage le plus intéressant du film, parce qu’il est typiquement Farhadien sans être cliché. C’est un personnage qui essaye mais qu’on empêche d’avancer, qui se voile la face, qui doit renoncer et qui, au final, est presque le seul à payer la facture des erreurs de chacun. On pense ainsi à de nombreux personnages féminins ainsi empêtrés dans des traditions que Farhadi a filmées jusqu’alors s’extraire, sans forcément de réussite, de leur milieu, de ce qui était attendu d’elles. Au final, le film manque de souffle, ou tout simplement d’un renouvellement qui serait salutaire pour un réalisateur qui a su viser juste autrefois, quand il ramenait habilement ses personnages à leur humanité, à leurs erreurs et au poids des secrets qui les étouffaient. Avec Everybody knows, il semble avoir décidé d’écraser ses personnages sans raison, sans vraiment les comprendre, les approfondir ou tout du moins les aimer un tant soit peu. 

Bande-annonce : Everybody knows

[Compétition, film d’ouverture au Festival de Cannes 2018]

Synopsis : A l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des événements inattendus viennent bouleverser son séjour et font resurgir un passé depuis trop longtemps enfoui.

Everybody knows, un film d’Asghar Farhadi
Avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darín..
Genres Thriller, Drame
Durée : 2h 12min
Date de sortie : 9 mai 2018

Nationalités espagnol, français, italien

 

Cannes 2018 : Journée du Cinéma Positif autour des femmes

À l’occasion du 71ème Festival de Cannes, le Centre National du Cinéma (CNC) organise des évènements chaque jour pendant toute la quinzaine. Pour ouvrir cette belle programmation, c’est autour des femmes que les premières discussions vont graviter pour la Journée du Cinéma Positif.  Des échanges entre professionnel(le)s aux rencontres et débats avec des invité(e)s, voici un compte rendu de cette première journée. 

Après les discours d’introduction de Christophe Tardieu (Directeur Général du CNC) et Jacques Attali, fondateur de Positive Planet, le premier débat de cette Journée du Cinéma Positif porte sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma et les difficultés auxquelles celles-ci sont confrontées. Dominique Laresche s’occupe alors de modérer les échanges entre la productrice Sylvie Pialat, la chef décoratrice Anne Siebel, Fanny Aubert-Malaurie qui représente l’Institut Français, la réalisatrice nigérienne Aicha Macky Kidy et Charlotte C. Carroll, réalisatrice britannique. Il était inévitable d’aborder l’affaire Weinstein dans une discussion basée sur les rapports entre la place accordées aux femmes et le cinéma ; la première question posée aux invitées traite donc de ce sujet mais ne les passionne pas vraiment.  Elles ne sont pas là pour ça, elles sont évidemment très sensibles et choquées par cette histoire mais ce qui les importe c’est aujourd’hui et ce que l’on fait maintenant de cette histoire. C’est Sylvie Pialat qui prend la parole la première pour parler du combat féministe qu’elle mène depuis son adolescence et prend le temps de rappeler que c’est avec les hommes qu’il doit se faire et non contre eux. Aicha Macky Kidy  prend le micro à son tour pour parler de la vision de la femme : « Jusqu’au 21ème siècle, on continue de voir la femme comme un flacon donc une forme et pas un contenu. » Si globalement les femmes présentes sur scène sont toutes d’accord, le débat s’oriente sur la différence entre parité et équité. La question des quotas est alors posée et les cinq femmes sont unanimes : les quotas dans l’art ne sont pas envisageables puisque c’est toujours le talent qui doit primer mais dans les administrations ou les institutions, ils seraient nécessaires. Pour Fanny Aubert-Malaurie, les choses doivent être concrètes. C’est pour cette raison qu’elle fait partie du collectif 5050 dont l’objectif est la parité femmes-hommes dans deux ans.sylvie-piallat-anne-siebel-journee-cinema-positif-cannes-2018

Le débat prend de la distance par rapport à la France et laisse s’interroger Aicha Macky Kidy sur l’industrie audiovisuelle dans son pays le Niger, très mal perçue. « On est en train de se battre pour que ce soit accepté. C’est assez difficile d’être une femme dans un milieu qui a toujours été perçu comme un milieu d’homme » dit-elle. De plus, la réalisatrice nigérienne pointe le doigt sur le problème de solidarité entre les femmes. Existe-t-elle vraiment ? « Moi personnellement quand je viens dans une institution et que je trouve une femme, à 80%, je sais que je vais échouer parce que souvent on est une louve pour une autre femme. Celles qui y arrivent ne donnent pas la main aux autres pour qu’elles puissent se hisser à un niveau. [] Souvent quand on est ensemble, il y a la question du leadership. » Charlotte C. Carrol rajoute à ceci que c’est bel et bien le contraire qui devrait se produire et que « si l’on s’élève, on s’élève ensemble ».

La réalisatrice britannique enchaîne sur le fait que les jeunes filles ont besoin de modèles pour croire en elles et avoir confiance en ce qui est possible pour elles. « Si avant, on avait que des exemples comme Lara Croft à suivre, aujourd’hui on a des femmes comme Jessica Chastain qui s’imposent et qui ouvrent la voie pour donner envie aux femmes de s’imposer. Ça revient toujours à la question de l’éducation et c’est une sorte de soft-power féministe ».

Pour conclure ce premier débat, Fanny Aubert-Malaurie propose de retenir quelques mots essentiels  pour le combat qui doit continuer : bienveillance, empathie, sororité et tous ensemble. Est-ce la formule magique de l’égalité femmes-hommes ? Les années qui viennent le diront. 

La deuxième discussion voit monter sur scène Audrey Clinet, fondatrice de Eroïn Production, Vérane Frédiani, productrice et réalisatrice de Où sont passées les femmes chefs ?, Sophie Seydoux, présidente de la fondation Seydoux Pathé, Dominique Besnehard (producteur), Jean-Pierre Lavoignat (journaliste) et Rémy Averna, Vice Président de la Communication pour l’Oréal Paris. La fondatrice du Prix Alice Guy, Véronique Le Bris, s’occupe d’animer la discussion, qui n’a aucun mal à partir tant le sujet semble agiter les invités. Existe-il un cinéma de femme ? C’est la question qui est posée lors du débat et tout de suite, plusieurs idées s’affrontent. Pour Vérane Frédiani « les films de femme peuvent parler de sujets qui peuvent être des sujets d’hommes » et pour Audrey Clinet, « le film de femme ça n’existe pas, on n’enferme pas les femmes dans un genre », « les films de femmes ne sont pas un genre comme le sont les drames, les westerns, les comédies ». Globalement, l’assemblée est d’accord avec cela mais quelques maladresses font ressortir les stéréotypes largement intégrés comme la sensibilité féminine qui serait le fondement même de ces « films de femme ». Évidemment, la vision homme/femme peut être différente et nous avons besoin de ces deux manières de voir le monde pour en saisir son entièreté mais y-a-t-il vraiment un genre dans les films ? Les invités n’y croient pas majoritairement en tout cas. 

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Très vite, la question revient à celle du débat précédent à savoir que les femmes ont du mal à obtenir des financements pour leurs films. Sophie Seydoux s’exprime d’ailleurs à ce sujet précisant que « chez Pathé, pour 10 scénarii reçus, il n’y en aurait que deux écrits par des femmes ». La parité étant instaurée dans beaucoup d’écoles de cinéma, le problème ne vient plus de là mais bel et bien de l’après, la suite de la chaîne ne suit pas puisque les chiffres restent inégalitaires et les femmes ne représentent que 20% des films réalisés en France. La réflexion qui suit propose des solutions pour parer ces écarts. Audrey Clinet prend donc la parole pour expliquer le principe de sa société Eroïn Production qui ne sélectionne et diffuse que des films de réalisatrices. Elle n’est pas la seule à faire ça en France, ces moyens mis en place montrent la nécessité  de trouver des alternatives pour que les femmes puissent produire leur film et surtout qu’il y a des possibilités.

Un des principaux désaccords entre Vérane Frédiani et Dominique Besnehard repose sur leur vision des inégalités. Pour ce dernier, elles existent mais sont à relativiser par rapport à d’autres pays où les problèmes sont de plus grande ampleur tandis que la réalisatrice ne comprend pas cette manière de voir les choses. Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’on ne doit pas se battre en France. Évidemment, il y a eu d’énormes progrès faits ces dernières années dans la place accordée aux femmes dans le milieu du cinéma. Audrey Clinet parle d’ailleurs de sa propre expérience et de l’évolution qu’elle a vu depuis 2012 notamment sur le développement des subventions par le CNC. 

L’après midi de cette Journée du Cinéma Positif reprend sur le thème des films lanceurs d’alerte avec autour de la table notamment Aissa Maiga (actrice),  Philippe de Bourbon (producteur) et Jacques Attali. Pour ce dernier, le cinéma doit être d’abord une œuvre d’art. « Il peut être juste une comédie, une œuvre d’art sans signification ». « Le cinéma est alors complice puisqu’il ne permet pas de voir les enjeux mais nous distrait alors qu’on pourrait s’en servir pour voir mieux. » Cependant, il attire aussi l’attention sur le manque de financement du cinéma lanceur d’alerte qui pourrait traiter de sujets comme la diversité, les violences, ou l’enjeu féminin. Pour ce fait, Attali a pour objectif de créer des SOFICA (sociétés d’investissement destinées à la collecte de fonds privés) du cinéma positif afin de favoriser la production de films différents. aissa-maiga-femmes-cinema-positif-cnc-cannes-2018

À son tour, Aissa Maiga prend la parole sur le fait qu’il y a « peu  de sollicitations de films qui allient engagement fort et création d’une œuvre d’art ». Ceci est le résultat d’un « manque de volonté politique et de dispositifs financiers clairement identifiés et accessibles de produire du cinéma lanceur d’alerte », selon elle.  « Le cinéma «  lanceur d’alerte » : on doit aller le chercher, le motiver et repenser le système pour que celui-ci se réoxygéner. »

Enfin pour finir, Philippe de Bourbon était également invité lors de cette table ronde et le concept de sa société correspond tout à fait au sujet. Echo Studio est une société de production et de distribution de films à fort impact social et environnemental où l’engagement positif est implicite. Il explique d’ailleurs comment il arrive à faire financer ses films par des investissements participatifs, des fondations privées et des particuliers donateurs (philanthropie, mécénat…)

Au bilan de cette journée, il y a eu beaucoup d’idées dites, discutées et débattues. Le cinéma est un large champ où beaucoup de choses peuvent se passer et être dites. Le système, comme dans beaucoup de domaines, peut encore évoluer et certains acteurs y contribuent déjà énormément.

Cannes 2018 : Le Livre d’image de Jean-Luc Godard

Godard tue le cinéma au profit d’une création numérique. L’envie de révolution ne quittera donc jamais le réalisateur de la Nouvelle Vague qui est encore une fois en compétition officielle au Festival de Cannes 2018 avec Le Livre d’image. Passionnante partie sur le monde arabe parasitée par trop d’interférences.

Pour apprécier Le livre d’image il faut s’interroger sur son propos car si la forme ne passionne pas, le fond est bel et bien là. Comme depuis toujours, Godard combat le capitalisme en en faisant des satires. Ici, il met des gros haut-parleurs, crie à la Révolution et se joue du numérique, qu’il a longtemps critiqué en en faisant une critique claire. Il a dénaturalisé le cinéma, enlevé l’authenticité reine de cet art qu’il chérit tant toujours dans le but de bousculer les codes. Est ce une vengeance de proposer un film punk de la sorte en assommant ses spectateurs ? Sans doute. En tout cas, Godard a toujours des choses à dire, mais plus à montrer. Et c’est regrettable quand on a été un maître du cinéma. Il est loin le temps de Pierrot le fou où ses personnages faisaient régner l’anticonformisme de leur créateur. Godard dessert son propos par un film trop énigmatique. Pour n’importe quel réalisateur, on aurait volontiers dit que c’était raté or puisque c’est Godard, on s’interroge davantage sur le message. Mais le cinéma n’est pas que porteur de message, il doit être chargé d’images qui parlent autant que le reste. Les seuls plans qui marquent un peu l’esprit sont ceux sur le monde arabe, la partie la plus agréable d’ailleurs dans sa réalisation qui donne largement envie d’en apprendre davantage parce que tout est loin d’y être explicite.

« Il faut une vie pour faire l’histoire d’une heure. »

Il faut aussi une vie et de multiples visionnages pour comprendre ce dernier film du réalisateur de la Nouvelle Vague. Le livre d’image est épidermique. Il n’est pas plus un film sur le monde arabe que sur la Révolution. Godard se sert des guerres pour épaissir son appel à la révolte. Il dénonce l’aliénation à cette société à laquelle il se refuse d’appartenir à travers des images au contraste insupportable visuellement. Le but n’est pas de montrer mais de faire penser.

« Le plus souvent nous partions d’un rêve…

Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité

D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses

Image et parole

On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage

Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus

La guerre est là… »

Bande-annonce : Le Livre d’image

Synopsis : « Rien que le silence, rien qu’un chant révolutionnaire, une histoire en cinq chapitres, comme les cinq doigts de la main. » Une réflexion sur le monde arabe en 2017 à travers des images documentaires et de fiction. »Te souviens-tu encore comment nous entrainions autrefois notre pensée ? »

[Compétition au Festival de Cannes 2018]

Le livre d’image, un film de Jean-Luc Godard
Avec acteurs inconnus
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Une production suisse de CASA AZUL FILMS, Fabrice Aragno, Lausanne
en coproduction avec ECRAN NOIR productions, Mitra Farahani, Paris.
Genre Expérimental
Durée : 1h 34min
Date de sortie Prochainement
Nationalité français

 

Cannes 2018 : Une ouverture en demi-teinte

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Le 71ème Festival de Cannes a été déclaré ouvert à l’unisson par Cate Blanchett et Martin Scorsese lors de la Cérémonie d’Ouverture. Edouard Baer réussit sa lourde tâche de maître de cérémonie alors que Farhadi, de son coté, déçoit. 

Après plus de deux heures d’attente sous le soleil cannois, devant la salle Debussy, le grand Festival de Cannes nous ouvre enfin ses portes pour sa célèbre soirée d’ouverture. Succédant à la montée des marches où le glamour a encore une fois été au rendez-vous, c’est au tour d’Edouard Baer de prendre place pour officier la cérémonie. Tâche réussie pour l’acteur qui offre un beau discours d’entrée, accompagné au piano. En évitant plus ou moins les sujets d’actualité que l’on entend partout, il propose au contraire au public une déclaration plus poétique sur la création, l’inspiration, l’art. Puisque c’est pour cela que tout le monde est là finalement.

« Mais qu’est-ce qui nous inter­dit d’avan­cer  ? Qu’est-ce qui nous inter­dit de nous lancer ? On attend quoi, une auto­ri­sa­tion  ? Mais de qui  ? La légi­ti­mité mais on la prend! On prend la parole, on y va »

Puis le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, entre sur scène pour présenter le jury qu’il a choisi avec en Présidente l’élégante et immense actrice Cate Blanchett. Un certain naturel ressort de cette cérémonie plutôt sobre mais belle. Baer semble détendu, à l’aise, comme à la maison finalement puisque c’est déjà la troisième fois qu’il présente la Cérémonie d’Ouverture. Mais le mot d’ordre de cette soirée reste quand même la poésie. Juliette Armanet vient d’ailleurs interpréter Les moulins de mon cœur de Michel Legrand et c’est somptueux. Quelques minutes plus tard et après quelques blagues sur les professionnels présents dans la salle du maître de cérémonie, Martin Scorsese vient déclarer l’ouverture de cette 71ème édition, avec à ses cotés, rien de moins que la présidente du jury, Cate Blanchett.

Place désormais au film d’ouverture, Everybody Knows (Todos lo saben) du réalisateur iranien Asghar Farhadi. Comme à son habitude, le cinéaste choisit de parler de famille ; alors on aurait pu se forger des attentes et être déçus. À en croire les faibles applaudissements à la fin de la projection et les quelques bruits de couloir en sortant, c’est ce qu’il s’est passé pour la plupart. Le film est bon, en tout cas dans sa simplicité, il est efficace, mais il est vrai que l’on peut s’attendre à mieux à Cannes. Sans le casting composé du couple glamour du moment Penelope Cruz et Javier Bardem, il aurait sûrement perdu beaucoup d’intérêt d’ailleurs. Mais les acteurs font de leur mieux pour convaincre, et heureusement que leur charme et talent opèrent. Du point de vue de l’intrigue, tout est plus ou moins attendu dès le début, rien ne surprend réellement à part peut être l’issue de l’histoire, qui reste effleurée et de ce fait, incomprise. Quant au scénario, ne reposant que sur un seul personnage, il oriente les autres acteurs et actrices dans les directions que le réalisateur veut leur faire prendre. D’une certaine manière, ce gendarme à la retraite, c’est un peu Farhadi lui même qui tire les ficelles du film sans trop creuser au-delà. Pourtant, le film reste agréable et touchant par l’histoire et les émotions qu’il porte à l’écran mais n’a pas forcément sa place parmi ceux de la Croisette.

Cannes 2018 : Girl de Lukas Dhont, la fresque délicate d’une adolescente en transition

En lice pour la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2018, Lukas Dhont vient présenter son premier long métrage Girl. Retraçant les difficultés et la transition d’une jeune adolescente, cette oeuvre est d’une grande délicatesse prenant un soin particulier à filmer les ressentis de son personnage.

Girl aborde le thème de la transsexualité comme il a rarement été traité. Lara étouffe dans son corps de jeune homme, elle ne veut plus attendre pour devenir une jeune femme et profiter pleinement de sa nouvelle vie. Dès le début du film, on est presque étonné de voir la relation qu’elle a avec son père. Peu habitués à voir des films où l’apaisement est de mise dans ces situations, cette douceur et cette attention font du bien car on commençait à perdre espoir que cela existe réellement au cinéma, même si les transitions sont montrées comme un combat sans aucun soutien. La compréhension dont le père fait cependant preuve apporte du baume au cœur, notamment dans la scène de la voiture où il n’est nullement dérangé si son enfant aime les filles. C’est d’autant plus touchant que les pères sont rarement présentés aussi compréhensifs mais plutôt comme un obstacle durant leur adolescence alors que la mère est généralement bienveillante. Ici, on ne connaît pas la mère et le film se base sur la relation que Lara entretient avec son père et son petit frère, plein de délicatesse. Pourtant bien entourée, cela ne suffit pourtant pas à Lara pour être heureuse.

Le film interroge le rapport avec son propre corps du début à la fin en mettant en scène un corps douloureux, aussi bien à travers la danse que grâce aux multiples plans dans le miroir. La transsexualité est rarement présentée de cette manière dans les films, on oublie souvent la réelle souffrance qu’éprouve ces personnes envers elles-mêmes et pas uniquement dans leurs relations sociales. Cet aspect est d’ailleurs peu traité dans le film mais les deux principales scènes qui y font allusion sont très bouleversantes. Lorsque Lara se retrouve les yeux fermés dans la classe en attendant que les autres filles aient ou non validé son droit de se doucher avec elles comme le professeur leur a aimablement posé la question. On sent à cet instant toute la détresse et la solitude de la jeune femme. Mais aussi lors de la soirée entre filles où Lara se retrouve coincée parmi toutes ses « amies » qui l’obligent à lui montrer son sexe de la manière la plus immonde qui existe, la scène étant presque trop difficile à regarder tant on ressent la douleur de l’adolescente et on aimerait lui venir en aide.

Girl est un brillant premier film malgré une boucle narrative assez répétitive où se produit plus ou moins toujours le même schéma d’images. La caméra suit les pieds amochés lorsqu’elle danse, métaphore de son propre corps en évolution. On vit avec Lara chaque moment important de sa journée et de son quotidien qui se répète inlassablement et difficilement jusqu’à cette scène finale, à laquelle on s’attend presque mais n’en reste pas moins dure à regarder. Cette scène rappelle celle de Black Swan où elle pousse son corps tellement loin dans l’effort, comme si elle exorcisait son autre elle. Ici, elle fait table rase de celle qu’elle était avant, ce qu’elle ne considère pas d’ailleurs comme ayant existé. La délicatesse du sujet traité fait de Girl, un premier film touchant et maîtrisé pour lequel Lukas Dhont ne démériterait pas un prix dans la compétition Un Certain Regard. A suivre.

Bande-annonce : Girl

https://www.youtube.com/watch?v=apA__J_SRNQ

Synopsis : Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci est née garçon.

[Un Certain Regard. 71ème Festival de Cannes]

Girl, un film de Lukas Dhont
Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Valentijn Dhaenens…
Genre Drame
Distributeur : Diaphana
Duré : 1h 45min
Date de sortie Prochainement

Belgique – 2018

La Luna, le mélodrame de Bertolucci, en coffret double DVD

Les éditions BQHL nous proposent une superbe édition du film de Bernardo Bertolucci La Luna. C’est l’occasion d’aller au-delà de sa réputation sulfureuse pour retrouver cette fort belle œuvre d’un grand cinéaste.

Fin des années 70. Bernardo Bertolucci vient de sortir du tournage monumental de 1900 : 54 semaines de tournage pour une fresque politique de l’Italie du début du XXème siècle. Le montage final dépasse les cinq heures, et le cinéaste est en conflit avec les producteurs qui veulent couper dans le film pour en proposer une version courte destinée à l’exploitation américaine.

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Jill Clayburgh et Bernardo Bertolucci

C’est pour sortir de ce conflit que le cinéaste décide de se lancer dans un autre projet, beaucoup plus intimiste celui-là. Intime en est le point de départ : Bertolucci part d’un vague souvenir d’enfance qui, mis en image, servira de générique d’ouverture au film. Il se voit, âgé de 3 ou 4 ans, dans la nacelle d’un vélo sur une route de la campagne italienne, en train de regarder sa mère. Et le visage de celle-ci va se superposer à la Lune.

« J’ai toujours fait des films sur mon père, disons sur des pères symboliques que j’ai essayé, dans tous mes films, de tuer (…). Là, je me trouvais devant le désir de faire un film sur ma mère. »

La Luna est donc un film sur la relation entre un garçon et sa mère. Joe a quinze ans, il vit à New-York avec ses parents : sa mère Caterina, cantatrice spécialisée dans l’œuvre de Verdi, et son père Douglas, qui est l’agent de sa femme. Mais à la mort de Douglas, Caterina décide de retourner vivre en Italie avec Joe. Petit à petit, la mère et son fils vont se rapprocher.

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Bien loin de sa réputation de « film sulfureux », La Luna se révèle être bien plus sensible et douloureux qu’il n’y paraît. Il s’agit surtout du portrait d’un adolescent perturbé par la mort de son père, qui se traduit par un déséquilibre affectif qu’il tente de combler avec la prise de drogues. Un fils qui se retrouve alors face à une mère exubérante, survivante de l’époque des hippies, étant toujours dans un jeu de séduction.

Du coup, tout en réalisant un film sur une relation mère-fils détraquée, Bertolucci a fait de La Luna un film sur l’absence du père. Lorsque l’on voit le film en entier, on se rend compte, avec les révélations de la dernière demi-heure, que le personnage du père reste, finalement, au centre de l’œuvre. Plus que la simple et réductrice relation incestueuse entre Caterina et Joe, il faut voir ici un film sur un garçon qui cherche une place entre son père et sa mère. C’est ce qu’explique le réalisateur lorsqu’il dit : « j’ai compris la signification à la fin du tournage ».

De même, il ne faut pas enfermer La Luna dans la définition trop restrictive d’un « film autobiographique ». Même si le point de départ était bel et bien un souvenir personnel, Bertolucci se défend d’avoir fait un film sur son enfance :

« Ce n’est pas autobiographique dans le sens de « vécu », de quelque chose d’expérimenté personnellement. Ce sont des fantômes, des fantasmes. J’étais en pleine analyse pendant le tournage de La Luna. »

De fait, le réalisateur multiplie les symboles d’origine freudienne. Mais pour ne pas cloisonner son film à une simple étude psychanalytique, il explore une autre piste, celle de la musique. La Luna est un grand chant d’amour à Giuseppe Verdi. Une des scènes est même tournée devant la maison du compositeur (Bertolucci explique qu’il aurait voulu tourner dans la maison, mais il n’en a pas obtenu l’autorisation). Le cinéaste déploie ici son admiration pour le compositeur du Trouvère en nous faisant vivre des scènes d’opéra absolument magnifiques. D’ailleurs, les scènes importantes du film, celles qui font vraiment évoluer l’action, se situent souvent à l’opéra, sur scène, en coulisses ou dans les loges.

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Cette apparition de la musique ne se fait pas de façon artificielle. Bertolucci insiste sur le caractère mélodramatique des opéras de Verdi, qui répond au mélodrame vécu par cette famille. La musique n’est pas seulement là pour faire joli, elle participe activement au cadre dans lequel explosent les passions.

Enfin, La Luna est aussi un film sur le regard. Regard des spectateurs. Regard de l’enfant sur sa mère, dans la scène de pré-générique. Regard des personnes qui sont venues assister à l’enterrement de Douglas et qui espionnent littéralement Caterina par les fenêtres de la voiture. Regards des camarades de Joe sur le déhanché de sa mère lors de la fête d’anniversaire.

Avec La Luna, Bernardo Bertolucci signe donc un fort beau film, d’une grande densité. A l’opposé de ces films qui offrent un scandale comme seule proposition artistique, La Luna est l’œuvre personnelle d’un grand cinéaste qui a choisi de mettre là ses souvenirs, ses passions et ses obsessions. On peut même y retrouver un lien avec son film précédent, le monumental 1900, à travers le personnage de militant communiste incarné par Renato Salvatori. Si la durée peut être jugée excessive (on pourrait imaginer une demi-heure de moins), l’ensemble se tient parfaitement bien.

Le film est présenté dans un coffret double DVD. Sur le premier DVD, le nouveau master haute définition. Sur le second disque se trouvent deux compléments de programme : un entretien où le réalisateur (qui s’exprime en français) raconte le tournage du film, et un documentaire de la série Les Grands Réalisateurs d’Hollywood. En plus, le coffret nous propose un livret de 24 pages rempli d’anecdotes sur la fabrication de La Luna.

Caractéristiques du DVD :

Données techniques :
film Italo/Américain
durée : 142 mn
Format : 16/9 compatible 4/3
Audio : anglais mono / français mono
Sous-titres : français
Suppléments :
Les visages de La Luna (29’) : Interview de Bernardo Bertolucci
Les Grands Réalisateurs d’Hollywood – Bernardo Bertolucci (26’)
1 livret de 24 pages

Cannes 2018 : Ouverture du Festival, numéro vert anti-harcèlement, les films polémiques, Rambo V confirmé

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La 71e édition du Festival de Cannes s’ouvre ce mardi 8 mai 2018. La magie du septième art va opérer jusqu’au 19 mai prochain sur la Côte d’Azur.

Edouard Baer, aux côtés de la présidente du jury Cate Blanchett, va dans quelques instants déclarer la 71e édition édition du Festival de Cannes ouverte. Pendant une dizaine de jours, Cannes va être le miroir du cinéma du monde entier. 21 films sont en lice pour la prestigieuse Palme d’or cette année. Le jury est composé de Léa Seydoux, Robert Guédiguian, Denis Villeneuve, Kristen Stewart, Khadja Nin, Ava DuVernay et Andreï Zviaguintsev.

Les projections de presse n’auront plus lieu avant les premières mondiales de gala cette année.

Le film Everybody Knows du cineaste iranien Asghar Farhadi sera projeté à l’issue de la première montée des marches et de la cérémonie d’ouverture, au moment même où le président américain Donald Trump va annoncer sa décision sur le dossier sensible de l’accord sur le nucléaire iranien ! Penélope Cruz et Javier Bardem sont à l’affiche de ce thriller psychologique en langue espagnole. À l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des événements viennent bouleverser son séjour et font resurgir un passé depuis trop longtemps enfoui. En salles le 9 mai 2018.

La chaîne officielle du Festival de Cannes

Canal + va retransmettre les grands moments de la 71e édition du Festival de Cannes. Les cérémonies d’ouverture et de clôture seront notamment diffusées en clair sur les antennes de la chaîne, habituellement cryptée, qui soutient et propose une offre de cinéma de qualité à tous les abonnés.

Des chaînes officielles du Festival de Cannes sont également disponibles sur YouTube et Dailymotion afin de retrouver et de suivre l’actualité du Festival dans les meilleures conditions. Vous pouvez retrouver ces chaînes avec les vidéos ci-dessous.

https://www.dailymotion.com/video/x6ig2l6

Un festival engagé et militant pour la cause des femmes

Le temps des soirées borderline, sulfureuses et de « l’esprit canal » avec Le Grand Journal devant le luxueux Palace du Martinez semble définitivement terminé suite à la polémique de l’affaire Weinstein pour cette édition 2018 du Festival de Cannes.

La place des femmes dans la société et dans le monde du cinéma ainsi que la lutte contre les discriminations, contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes seront au cœur des débats et du Festival. Des dîners de gala seront d’ailleurs orchestrés à l’occasion du Festival afin de lever des fonds pour ce combat. La présidente du jury Cate Blanchett va notamment se mobiliser pour l’association Time’s Up.

Une initiative originale a d’ailleurs été mise en place. Un faux ticket de spectacle est distribué aux festivaliers. Ce billet rappelle que « le harcèlement est puni par la loi ». Cette opération est organisée à l’initiative de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité hommes-femmes.

Les premiers festivaliers arrivés lundi à Cannes ont récupéré ce faux ticket de spectacle dans le sac distribué à chacun (qui contient notamment le programme des projections). Le billet porte la mention « comportement correct exigé ». Un numéro vert est précisé sur ce ticket. Il sera mis en place tout au long du Festival afin de lutter contre le harcèlement et des dérives. « Victime ou témoin de violences sexistes ou sexuelles, appelez le 04.92.99.80.09. »

La mise en place de ce numéro « anti-harcèlement » durant le Festival a été annoncée par Marlène Schiappa. « Un des viols dont Harvey Weinstein est accusé s’est passé à Cannes. Donc l’idée est de dire que Cannes n’est pas immobile. »

La démocratisation du cinéma pour les plus jeunes

1 000 jeunes seront invités à fouler le tapis rouge pour cette édition 2018. Le festival a invité des jeunes qui se verront remettre un « Pass trois jours » afin de pouvoir assister à des projections officielles. Cette démarche intervient dans un contexte particulier. Le festival veut en effet s’ouvrir davantage au public.

Des cinéphiles pourront assister aux projections officielles. Les cannois traditionnellement peuvent bénéficier de billets pour les projections de gala. Ce 71e festival fait donc le pari du public comme c’est le cas à Venise depuis très longtemps.

Les 1 000 jeunes invités devaient envoyer une lettre de motivation afin de bénéficier d’un « Pass trois jours » pour assister à des projections officielles. Cette opportunité sera autorisée entre le 17 et le 19 mai prochain. Ils vont donc monter les marches plusieurs fois. Ils ne pourront pas faire le moindre selfie malheureusement, formellement interdits cette année (sauf pour les équipes de film).

Les films polémiques et choc du Festival !

La 71e édition du Festival de Cannes réserve quelques frissons et de nombreux malaises en perspective chez les spectateurs et parmi les membres des différents jurys.

Lars Von Trier revient au Festival de Cannes, après sa polémique sur Hitler sur la Croisette, avec The House that Jack Built, en compétition. Cette histoire d’un tueur en série qui considère chaque meurtre comme une œuvre d’art s’annonce particulièrement violent et dérangeant. Ce film pourrait être une métaphore sur l’Amérique de Donald Trump.

Le film maudit de Terry Gilliam, L’Homme qui tua Don Quichotte, est menacé par une procédure judiciaire. L’ancien Monty Python est en conflit avec le premier producteur du film, Paulo Branco, qui a été évincé. Le long-métrage doit faire la clôture du Festival. La montée des marches et la projection, prévues le 19 mai, pourraient être menacées. La justice doit donner son verdict ce mercredi.

Le dernier Jean-Luc Godard, Le Livre d’image, évoque sa vision du monde arabe. Sa présence sur le tapis rouge n’est pas encore confirmée. Le cinéaste pourrait faire faux bond dans le cadre de l’anniversaire de son engagement et de sa tirade culte à Cannes pendant le Festival, en marge du conflit de mai 1968.

D’autres films vont faire couler beaucoup d’encre cette année pour leurs thèmes sulfureux, sociaux ou politiques. Les films et les performances à surveiller seront :

– Vanessa Paradis en productrice de films pornos gays dans Un Couteau dans le cœur de Yann Gonzalez

Les Filles du soleil d’Eva Husson et ses combattantes kurdes qui luttent contre des djihadistes

– Le film égyptien Yomeddine, qui met en scène un vrai lépreux

– le nouveau long-métrage de l’Iranien Jafar Panahi, assigné à résidence dans son pays, Three Faces, retrace les portraits de trois femmes dans l’Iran moderne. Sa présence à Cannes est vivement espérée malgré le refus des autorités iraniennes.

Hors compétition, le documentaire Libre ! brosse le portrait de Cédric Herrou. Cet agriculteur a aidé des migrants à passer la frontière entre l’Italie et la France près de Nice. Un autre documentaire, signé Wim Wenders, sera consacré au pape François (Un Homme de parole).

Dans les sélections parallèles, Rafiki est un film kényan interdit dans son propre pays parce qu’il est accusé de « promouvoir le lesbianisme ». Climax de Gaspard Noé va s’intéresser à la danse de rue et à la drogue, Sauvage de Camille Vidal-Naquet parle de la prostitution masculine, Shéhérazade de prostitution féminine et de prison ou bien encore Weldi, un film qui dévoile la vie d’un père dont le fils part faire le djihad.

Rambo 5 : Stallone sera bien de retour pour une nouvelle mission !

Sylvester Stallone devrait donc bien reprendre le bandeau rouge et le treillis de John Rambo. La toute première affiche du film est en effet placardée et bien visible au Marché du film du Festival de Cannes 2018. Selon des informations d’AlloCiné, l’annonce du Marché du film à Cannes précise que le film se tournerait en septembre à Londres, en Bulgarie et dans les îles Canaries. Le projet n’a pas encore de metteur en scène. Le scénario est écrit par Matt Cirulnick (la série Absentia). Selon des informations de Deadline, Sylvester Stallone a également travaillé sur le script.

Le producteur Avi Lerner va tenter de lever des fonds au Marché du film du Festival de Cannes pour ce projet qui n’avait plus fait parler de lui depuis fin 2016. A 71 ans, Stallone serait prêt à porter à nouveau le couteau du vétéran du Vietnam.

L’affiche dévoile un John Rambo qui ressemble étrangement à Sylvester Stallone ! Rien n’est encore officialisé concernant la présence de Stallone. Rambo devrait libérer une jeune femme enlevée par les cartels mexicains.

 De nouveaux jurys dévoilés :

Présidé par l’acteur hollywoodien Benicio del Toro (Sicario), le jury d’Un Certain Regard, considéré comme la deuxième compétition de la sélection officielle, est composé de trois femmes et deux hommes : parmi eux l’actrice française Virginie Ledoyen, la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir et le réalisateur russe Kantemir Balagov, découvert l’an dernier avec son premier film Tesnota, une vie à l’étroit.

Ils remettront leurs récompenses le 18 mai, veille de clôture du Festival, et choisiront parmi les 18 films présentés dans cette section.

https://www.festival-cannes.com/fr/festival/actualites/articles/le-jury-un-certain-regard-2018

Le jury de la Caméra d’or, qui récompense chaque année le meilleur premier film toutes sections confondues, compte pour sa part quatre femmes et trois hommes, dont la présidente, la réalisatrice suisse Ursula Meier, le tandem de réalisateurs français, Arnaud et Jean-Marie Larrieu, et la critique française Iris Brey.

Quelque 19 films sont en lice pour prendre la suite de Jeune femme de Leonor Seraille, lauréat 2017 de la Caméra d’or. Le prix 2018 sera remis le 19 mai, le même jour que l’annonce de la Palme d’or.

https://www.festival-cannes.com/fr/festival/actualites/articles/le-jury-de-la-camera-d-or-2018

Entre quatre plans : la scène de la Mante Religieuse dans Barberousse, d’Akira Kurosawa

Barberousse d’Akira Kurosawa est écrit comme un chemin que parcourt un jeune étudiant en médecine. Il devra passer par différentes étapes avant de comprendre pleinement quelle doit être la mission sociale d’un médecin. La première de ces étapes le place face à une femme aussi dangereuse que charmeuse, une « Mante Religieuse ». Analyse de la séquence.

Le film

Sorti en 1965, Barberousse (Akahige) constitue un tournant dans la prestigieuse carrière d’Akira Kurosawa. Le cinéaste est très populaire aussi bien au Japon qu’à l’étranger depuis la présentation de Rashomon au festival de Venise en 1951. Cependant, ses grosses productions historiques, basées sur des reconstitutions soignées mais onéreuses, et la finesse pointilleuse de sa mise en scène qui l’entraîne vers des tournages toujours plus longs, ne sont plus à l’ordre du jour en ce milieu d’années 60, alors que la télévision s’installe dans les foyers nippons et change inexorablement les moyens de consommation du cinéma. Ainsi, le rythme des réalisations du maître va diminuer drastiquement : pendant les 33 ans qui sépareront Barberousse de la mort du cinéaste, Kurosawa ne tournera plus que sept longs métrages.

La scène

Barberousse est un film charnière aussi parce qu’il s’agit de la dernière collaboration entre Akira Kurosawa et celui qui fut son acteur fétiche, Toshiro Mifune. Le comédien tient ici le rôle du docteur Niide, surnommé Barberousse, aussi bien pour la couleur effective de sa barbe que pour son caractère peu amène. Il dirige un hospice à Edo (ancien nom de Tokyo) à l’époque du Shogunat (le pays était alors dirigé par les Shoguns, des Seigneurs de guerre). Yasumoto est un jeune étudiant en médecine et a été nommé par la ville pour continuer ses études dans l’hospice dirigé par Barberousse. Mais Yasumoto a une très haute opinion de lui-même et de son métier : il veut devenir médecin du Shogunat, rien de moins. Il refuse donc de se plier aux ordres du médecin chef et n’en fait qu’à sa tête, paressant et buvant du saké toute la journée.

Dans une des séquences d’ouverture du film, Yasumoto cherche à s’enfuir de l’hospice mais sa route se trouve barrée par une étrange maison isolée, qui sert de chambre d’internement de luxe à une jeune femme atteinte de maladie mentale. Un interne explique alors à Yasumoto que cette patiente un peu spéciale est une « mante religieuse » : elle attire les hommes pour les tuer. D’emblée, le cas a l’air d’intéresser Yasumoto, pour des raisons médicales, affirme-t-il, même si d’autres causes peuvent être soupçonnées : la jeune femme est très belle et attirante.

L’analyse

Un peu plus tard, nous retrouvons Yasumoto dans sa chambre, s’entêtant dans son opposition puérile et s’enfonçant dans son attitude orgueilleuse d’isolement. C’est alors que, par la porte ouverte de sa chambre, nous voyons apparaître la jeune femme. Elle se déplace dans le silence le plus complet, comme une apparition. Son visage, au maquillage blanc très soutenu, et son habit font immédiatement penser au théâtre traditionnel japonais. Dès qu’elle entre, chacun des deux personnages va prendre sa place à un bout de la chambre. Commence alors un long plan-séquence de 6 minutes à la construction rigoureuse.

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Entre les deux protagonistes, exactement au milieu de l’écran, se trouve une bougie, seul élément décoratif de la scène. Le mur, du côté de la jeune femme, présente un quadrillage qui peut rappeler, de façon figurée, une toile d’araignée. Ainsi, la jeune femme restera dans son coin, adossée au mur, pendant toute la durée du plan et c’est Yasumoto qui se rapprochera petit à petit, par étapes successives. Plus il avancera vers elle, plus la caméra se rapprochera également des deux personnages, resserrant le cadre autour d’eux.

D’abord, les deux protagonistes s’observent en silence, comme au moment d’un duel. Chacun semble se jauger. La scène se déroulera presque entièrement dans le silence le plus complet, mettant ainsi en valeur les paroles de la jeune femme ; les rares apparitions de la musique n’en auront qu’une signification plus forte encore.

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D’emblée, la malade s’agenouille et se place en position de suppliante. Elle lance comme un appel au secours, demandant à l’interne de la « sauver ». Elle flatte Yasumoto en le désignant comme étant « à part », « différent des autres ». Sensible à ces propos, le jeune homme se rapproche et s’agenouille pour se mettre à la hauteur de la malade (dont on ignore le nom, ce qui lui ôte une partie de son humanité et renforce son caractère animal). Le regard insistant de l’interne montre qu’il est fasciné par la malade. Elle apparaît alors comme une charmeuse, dans le sens fort du terme.

Elle va déployer alors toute la force de sa conviction pour attirer le jeune homme vers elle. Elle va raconter comme des apprentis ont abusé d’elle quand elle était petite. Chaque fois qu’elle fait un mouvement pour se dissimuler au regard de Yasumoto, il se rapproche un peu plus d’elle, jusqu’à entrer dans la partie de la pièce qui est désignée comme le territoire de la malade, sa toile.

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Petit à petit, Kurosawa nous fait comprendre que la jeune femme joue un jeu trouble et qu’il faut prendre de la distance par rapport à ses propos. Lorsqu’elle tourne le dos à Yasumoto, son visage est alors plongé dans l’ombre, symbole fort des ténèbres qui entourent le personnage. Une des rares apparitions de la musique est constituée d’une petite mélodie jouée à la flûte, instrument traditionnel du théâtre japonais, qui nous rappelle que nous sommes ici dans une mise en scène. Le dispositif scénique, d’ailleurs, nous renvoie d’ailleurs à celui du théâtre : nous observons les personnages comme si nous étions les spectateurs de la scène qui se joue devant nous. La sobriété du décor renforce encore ce côté théâtral.

Ainsi donc, Kurosawa, par la force de sa mise en scène, nous montre qu’il y a quelque chose de factice dans ce qui se joue devant nos yeux. Il lui suffit alors de nous montrer les petits regards en douce que jette la jeune femme sur sa proie pour que l’on devine ce qui se joue ici. Prisonnier de son orgueil, Yasumoto n’a pas conscience un seul instant du danger dans lequel il se trouve.

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Au bout de 6 minutes, le plan s’arrête précisément au moment où il y a un contact physique entre les deux personnages : Yasumoto prend la jeune femme par les épaules pour la calmer, et elle se jette alors dans ses bras. Les autres plans qui suivront seront très courts, pour renforcer la rapidité et la violence de l’action. Une fois sa proie prise dans ses filets, la prédatrice accélère son attaque. La malade continue son récit : elle parle alors de sa première victime. Et, tout en racontant comment elle l’a tuée, elle joint le geste à la parole en prenant son épingle à cheveux.

Cette redondance des images avec les paroles est un fait suffisamment rare chez Kurosawa pour s’y arrêter un instant. Pourquoi le cinéaste prend-il le temps de faire dire à son personnage ce que l’on voit à l’écran ? Parce que là, nous assistons à l’origine du mal. En racontant son premier crime, la malade en reproduit les gestes. Chaque fois qu’elle a tué un homme, elle ne faisait que reproduire ce crime originel, qui sert de base à tout le reste. La redondance n’est donc pas du côté du cinéaste mais de celui de la jeune femme, enfermée dans un schéma mental obsessionnel.

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Commence alors un jeu très troublant où le désir sexuel se mêle aux pulsions de mort : la jeune femme a ceinturé Yasumoto, qui ne peut se dégager de son étreinte. Elle se couche sur lui, atteignant ce qui semble être un orgasme tout en cherchant à le tuer. Ses baisers ressemblent à des morsures et, au détour d’un plan, elle prend l’allure d’une prédatrice ayant terrassé sa proie et s’apprêtant à la dévorer. Le caractère animal de ce qui se déroule ne fait plus de doute, et on se rappelle alors le surnom de la malade : la Mante Religieuse. Le cadrage au plus près des personnages, dans des plans très resserrés, augmente encore à la fois la violence de la scène et son aspect trouble, perturbant.

Au final, cette scène, qui arrive au bout d’une demi-heure d’un film qui dépasse les trois heures, est décisive pour l’ensemble du long métrage. Blessé plus moralement que physiquement, Yasumoto va commencer à rabaisser son orgueil démesuré. Dans un film qui est écrit comme une succession d’étapes franchies par le personnage principal vers une compréhension de la mission sociale du médecin, cette scène est un premier pas décisif. Une fois de plus, Akira Kurosawa fait preuve à la fois d’une grande maîtrise du langage cinématographique et d’une humanité sans pareille. Pour ceux qui en douteraient encore, Barberousse est une preuve de plus que le cinéaste japonais était un des plus grands réalisateurs de l’histoire.

Concours Garde alternée : Remportez votre DVD & Blu-ray du film

Concours : Après sa sortie au cinéma, le film Garde Alternée écrit et réalisé par Alexandra Leclère avec Didier Bourdon (Les Profs, Le Grand Partage), Valérie Bonneton (La Ch’tite Famille, Supercondriaque) et Isabelle Carré (Tellement Proches, Ange et Gabrielle) débarque en DVD, Blu-ray & VOD le 9 Mai 2018.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Sandrine, mariée depuis quinze ans, deux enfants, découvre que son mari Jean a une relation extraconjugale. Passé le choc, elle décide de rencontrer sa rivale, Virginie, et lui propose un étrange marché : prendre Jean en garde alternée. Les deux femmes se mettent d’accord et imposent à leur homme ce nouveau mode de vie.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD
Format image : 1.85 – Format son : Français DTS Master Audio – 5.1 & Dolby Digital 2.0, Audiodescription – Sous-titres : Français pour Sourds & Malentendants – Durée : 1h40

Prix public indicatif : 14,99 € le DVD – Éditeur : Wild Side

garde-alternee-film-sortie-dvd-blurayCARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
Format image : 1.85 – Résolution film : 1080 25p – Format son : Français DTS HD Master Audio 5.1, Audiodescription – Sous-titres : Français pour Sourds & Malentendants – Durée : 1h43

Prix public indicatif : 19,99 € le Blu-ray – Éditeur : Wild Side

COMPLÉMENTS
– Entretien avec la réalisatrice (30 min) – 5 scènes coupées

Afin que le plus grand nombre puisse profiter de ce film, DVD & Blu-ray proposent tous deux le Sous-titrage pour Sourds & Malentendants et l’Audiodescription
pour Aveugles & malvoyants

A gagner : 3 DVD – MODALITÉS DU JEU

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