Barberousse vous soigne en DVD et Blu-ray

Ce mercredi sort en coffret DVD et Blu-ray chez Wild Side deux films d’Akira Kurosawa, Barberousse (1965) et Dodes’kaden (1970). Nous nous concentrerons ici sur le premier, une fresque humaine intimiste qui questionne notre regard sur l’autre.

Synopsis : Début du XIXème siècle. Jeune homme brillant mais arrogant, Noboru Yasumoto rêve de devenir le médecin personnel du Shogun. Il ne peut que se cabrer lorsqu’il se retrouve affecté dans un dispensaire d’un quartier misérable d’Edo, sous les ordres du docteur Kyojio Niide, alias Barberousse, dont la sévérité et l’aspect constamment renfrogné ne font qu’ajouter à son insatisfaction… Pourtant au fil des rencontres et au contact de ce personnage sage et mystérieux, Yasumoto va apprendre l’humilité et se découvrir un mentor…

Un film de regards

Bien des films questionnent le regard, celui du spectateur notamment, tels que Fenêtre sur Cour et Psycho, entre autres. Barberousse va aussi éduquer le nôtre. En effet, présenté au début du film par l’un de ses jeunes médecins comme un « tyran », Barberousse, encore non apparu à l’écran, nous apparaît toutefois dans notre imagination comme un salop strict mais doué. Un deuxième élément intensifie cela : le fait que Noboru soit affecté et coincé dans le dispensaire du barbu docteur, et doive lui donner ses « documents » scolaires (ses cours, son savoir) pour lesquels il a durement travaillé. Aussi lorsque Barberousse, incarné par le grandiose Toshiro Mifune, entre enfin dans le champ de l’image, il possède une forme de sévérité, ou plutôt d’austérité physique.

Cependant, il ne faut jamais se fier à notre premier regard. Et encore moins à celui des autres. Voilà la première leçon que nous enseigne Akira Kurosawa : il nous faut dépasser nos premières visions, notamment celles indirectes (données par autrui). Il nous faut ainsi apprendre à véritablement regarder. Ne plus juste voir et écouter, mais savoir entendre et ouvrir les yeux.

Le jeune Noboru va lui aussi en faire l’expérience. Au fur et à mesure du temps passé au dispensaire, il va reconnaître ses erreurs de jugement, son arrogance, ses impertinences. Surtout, son regard sur l’autre va grandement changer, à tel point qu’il ne voudra plus quitter Barberousse, qu’il estimera plus que jamais. Parce qu’il nous faut apprendre à voir davantage que le visage sévère, à dépasser l’austérité de la voix de Barberousse pour comprendre à quel point le personnage est vertueux. Bienveillant au possible, le docteur à la barbe rousse déploie tous les moyens possibles pour ses patients, et sacrifie sa vie pour son travail.

« Mais le patron a un autre regard.

Il ausculte autant le corps que le cœur de ses patients. »

– Le docteur Mori au jeune Noboru –

La leçon que nous enseigne Kurosawa est illustrée sur plusieurs cas. Une jeune fille âgée de douze ans, Otoyo, est souffrante. Pire que ça, elle est gardée par la gérante d’une maison close qui veut la prostituer. Barberousse la sort de cet établissement sordide et donne à Noboru la responsabilité de ses soins. Le jeune homme éprouve d’abord une forme de crainte face à la jeune fille. « Ce regard… Il vous tient à distance », dit-il face à elle allongée (voir photogrammes ci-dessous).

Justement, il va apprendre à regarder humainement l’autre, à découvrir en l’autre son histoire, ses souffrances, son parcours, et alors, son regard va changer. La jeune fille sera davantage une victime à soigner et une enfant à qui il faudra réapprendre à vivre, qu’une patiente malade. Plus tard, il la regardera même avec l’amour d’un tuteur. Autre moment : un gamin voleur surnommé P’tit Rat, poursuivi par les ouvrières du dispensaire, va être l’ami de Otoyo. Leur rencontre prend lieu par un échange de regards cadrés. En effet, l’enfant la regarde d’en haut d’une trappe alors qu’il vole, puis dans fuite, entre deux marches d’escalier. Par deux fois, Otoyo le regarde, et se remet au travail. Les ouvrières en voudront à le jeune fille, mais Barberousse comprendra : c’est la manière d’Otoyo d’être gentille, bienveillante. Bien plus loin, tout le dispensaire s’attèlera à sauver le gosse, victime de son milieu social.

Attention, il ne s’agit pas pour Kurosawa d’avoir pitié de chacun des personnages souffrants de son film, mais d’avoir un regard compréhensif et attentif.

« Il n’est de plus bel instant que celui de la mort. Regarde bien. »

– Barberousse à Noboru –

Barberousse dira la réplique citée ci-dessus à Noboru qui doit rester avec un ancien peintre renommé et mourant. Seul avec le vieux patient, le jeune homme est de plus en plus terrifié. Mais il comprendra plus tard rapidement qu’il n’a pas vu un homme souffrir. Il n’a pas observé un homme affronter la mort. Bien au contraire, le vieux peintre l’a accueillie avec sérénité. La mort a apporté la paix à un individu qui a tant souffert dans la vie, au point de ne plus jamais adresser un mot à quiconque. Noboru va ainsi à nouveau modifier son regard sur le monde et ses éléments. Plus tard, il regardera avec admiration le docteur, lorsque ce dernier mettra à mal toute la bande de chaperons de la maison close. Après l’événement, Barberousse lui, regrette le torrent de violence déversé sur ces hommes, quand bien même ceux-ci sont des ordures. Coudes sorti de la chair explosée, jambes retournées, mâchoire bloquée… « J’y suis peut être allé un peu fort » remarquera le barbu docteur, qui peut après, expliquera à Noboru qu’il se sent honteux d’avoir prodigué autant de violence.

Barberousse dit à Noboru de bien regarder le vieux peintre mourir.

D’une durée de trois heures, Barberousse est une fresque bouleversante. Beau, merveilleux, violent, terrifiant, romantique, passionnant, brut, et poétique, le long métrage d’Akira Kurosawa (qui sera la dernière collaboration du réalisateur avec son acteur fétiche Toshiro Mifune) est une expérience cinématographique à vivre. Par ailleurs, les éditions Wild Side nous présentent ici le film dans une formidable copie (comme souvent, malgré un contraste un peu trop poussé, comme d’habitude), présentée dans un coffret soigné et accompagnée par d’intéressants et conséquents bonus (voir les « compléments » plus bas).

Film-matriciel (tels les nombreuses autres œuvres du maître), Barberousse est un long métrage-phare de et sur l’humain ; une œuvre sur le regard et notre appréhension du monde, devant lequel vous réapprendrez à ouvrir les yeux.

EXTRAIT – Barberousse

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Master restauré – Format image : 2.40, 16/9ème compatible 4/3 – Noir & Blanc – Format son : Japonais DTS Mono et Dolby Digital Mono – Sous-titres : Français – Durée : 3h00

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

Master restauré – Format image : 2.40 – Noir & Blanc – Résolution film : 1080 24p – Format son : Japonais DTS Master Audio Mono – Sous-titres : Français – Durée : 3h05

COMPLÉMENTS

– Portrait de Toshiro Mifune par Shiro Mifune (26’)

– Barberousse : entre ombre et lumière (23’)

+ un livret de 82 pages accompagnant l’édition, écrit par Linda Tahir

Prix public indicatif : 24,99 Euros le Blu-ray + DVD + livret

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