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Cannes 2018 : Journée du Cinéma Positif autour des femmes

À l’occasion du 71ème Festival de Cannes, le Centre National du Cinéma (CNC) organise des évènements chaque jour pendant toute la quinzaine. Pour ouvrir cette belle programmation, c’est autour des femmes que les premières discussions vont graviter pour la Journée du Cinéma Positif.  Des échanges entre professionnel(le)s aux rencontres et débats avec des invité(e)s, voici un compte rendu de cette première journée. 

Après les discours d’introduction de Christophe Tardieu (Directeur Général du CNC) et Jacques Attali, fondateur de Positive Planet, le premier débat de cette Journée du Cinéma Positif porte sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma et les difficultés auxquelles celles-ci sont confrontées. Dominique Laresche s’occupe alors de modérer les échanges entre la productrice Sylvie Pialat, la chef décoratrice Anne Siebel, Fanny Aubert-Malaurie qui représente l’Institut Français, la réalisatrice nigérienne Aicha Macky Kidy et Charlotte C. Carroll, réalisatrice britannique. Il était inévitable d’aborder l’affaire Weinstein dans une discussion basée sur les rapports entre la place accordées aux femmes et le cinéma ; la première question posée aux invitées traite donc de ce sujet mais ne les passionne pas vraiment.  Elles ne sont pas là pour ça, elles sont évidemment très sensibles et choquées par cette histoire mais ce qui les importe c’est aujourd’hui et ce que l’on fait maintenant de cette histoire. C’est Sylvie Pialat qui prend la parole la première pour parler du combat féministe qu’elle mène depuis son adolescence et prend le temps de rappeler que c’est avec les hommes qu’il doit se faire et non contre eux. Aicha Macky Kidy  prend le micro à son tour pour parler de la vision de la femme : « Jusqu’au 21ème siècle, on continue de voir la femme comme un flacon donc une forme et pas un contenu. » Si globalement les femmes présentes sur scène sont toutes d’accord, le débat s’oriente sur la différence entre parité et équité. La question des quotas est alors posée et les cinq femmes sont unanimes : les quotas dans l’art ne sont pas envisageables puisque c’est toujours le talent qui doit primer mais dans les administrations ou les institutions, ils seraient nécessaires. Pour Fanny Aubert-Malaurie, les choses doivent être concrètes. C’est pour cette raison qu’elle fait partie du collectif 5050 dont l’objectif est la parité femmes-hommes dans deux ans.sylvie-piallat-anne-siebel-journee-cinema-positif-cannes-2018

Le débat prend de la distance par rapport à la France et laisse s’interroger Aicha Macky Kidy sur l’industrie audiovisuelle dans son pays le Niger, très mal perçue. « On est en train de se battre pour que ce soit accepté. C’est assez difficile d’être une femme dans un milieu qui a toujours été perçu comme un milieu d’homme » dit-elle. De plus, la réalisatrice nigérienne pointe le doigt sur le problème de solidarité entre les femmes. Existe-t-elle vraiment ? « Moi personnellement quand je viens dans une institution et que je trouve une femme, à 80%, je sais que je vais échouer parce que souvent on est une louve pour une autre femme. Celles qui y arrivent ne donnent pas la main aux autres pour qu’elles puissent se hisser à un niveau. [] Souvent quand on est ensemble, il y a la question du leadership. » Charlotte C. Carrol rajoute à ceci que c’est bel et bien le contraire qui devrait se produire et que « si l’on s’élève, on s’élève ensemble ».

La réalisatrice britannique enchaîne sur le fait que les jeunes filles ont besoin de modèles pour croire en elles et avoir confiance en ce qui est possible pour elles. « Si avant, on avait que des exemples comme Lara Croft à suivre, aujourd’hui on a des femmes comme Jessica Chastain qui s’imposent et qui ouvrent la voie pour donner envie aux femmes de s’imposer. Ça revient toujours à la question de l’éducation et c’est une sorte de soft-power féministe ».

Pour conclure ce premier débat, Fanny Aubert-Malaurie propose de retenir quelques mots essentiels  pour le combat qui doit continuer : bienveillance, empathie, sororité et tous ensemble. Est-ce la formule magique de l’égalité femmes-hommes ? Les années qui viennent le diront. 

La deuxième discussion voit monter sur scène Audrey Clinet, fondatrice de Eroïn Production, Vérane Frédiani, productrice et réalisatrice de Où sont passées les femmes chefs ?, Sophie Seydoux, présidente de la fondation Seydoux Pathé, Dominique Besnehard (producteur), Jean-Pierre Lavoignat (journaliste) et Rémy Averna, Vice Président de la Communication pour l’Oréal Paris. La fondatrice du Prix Alice Guy, Véronique Le Bris, s’occupe d’animer la discussion, qui n’a aucun mal à partir tant le sujet semble agiter les invités. Existe-il un cinéma de femme ? C’est la question qui est posée lors du débat et tout de suite, plusieurs idées s’affrontent. Pour Vérane Frédiani « les films de femme peuvent parler de sujets qui peuvent être des sujets d’hommes » et pour Audrey Clinet, « le film de femme ça n’existe pas, on n’enferme pas les femmes dans un genre », « les films de femmes ne sont pas un genre comme le sont les drames, les westerns, les comédies ». Globalement, l’assemblée est d’accord avec cela mais quelques maladresses font ressortir les stéréotypes largement intégrés comme la sensibilité féminine qui serait le fondement même de ces « films de femme ». Évidemment, la vision homme/femme peut être différente et nous avons besoin de ces deux manières de voir le monde pour en saisir son entièreté mais y-a-t-il vraiment un genre dans les films ? Les invités n’y croient pas majoritairement en tout cas. 

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Très vite, la question revient à celle du débat précédent à savoir que les femmes ont du mal à obtenir des financements pour leurs films. Sophie Seydoux s’exprime d’ailleurs à ce sujet précisant que « chez Pathé, pour 10 scénarii reçus, il n’y en aurait que deux écrits par des femmes ». La parité étant instaurée dans beaucoup d’écoles de cinéma, le problème ne vient plus de là mais bel et bien de l’après, la suite de la chaîne ne suit pas puisque les chiffres restent inégalitaires et les femmes ne représentent que 20% des films réalisés en France. La réflexion qui suit propose des solutions pour parer ces écarts. Audrey Clinet prend donc la parole pour expliquer le principe de sa société Eroïn Production qui ne sélectionne et diffuse que des films de réalisatrices. Elle n’est pas la seule à faire ça en France, ces moyens mis en place montrent la nécessité  de trouver des alternatives pour que les femmes puissent produire leur film et surtout qu’il y a des possibilités.

Un des principaux désaccords entre Vérane Frédiani et Dominique Besnehard repose sur leur vision des inégalités. Pour ce dernier, elles existent mais sont à relativiser par rapport à d’autres pays où les problèmes sont de plus grande ampleur tandis que la réalisatrice ne comprend pas cette manière de voir les choses. Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’on ne doit pas se battre en France. Évidemment, il y a eu d’énormes progrès faits ces dernières années dans la place accordée aux femmes dans le milieu du cinéma. Audrey Clinet parle d’ailleurs de sa propre expérience et de l’évolution qu’elle a vu depuis 2012 notamment sur le développement des subventions par le CNC. 

L’après midi de cette Journée du Cinéma Positif reprend sur le thème des films lanceurs d’alerte avec autour de la table notamment Aissa Maiga (actrice),  Philippe de Bourbon (producteur) et Jacques Attali. Pour ce dernier, le cinéma doit être d’abord une œuvre d’art. « Il peut être juste une comédie, une œuvre d’art sans signification ». « Le cinéma est alors complice puisqu’il ne permet pas de voir les enjeux mais nous distrait alors qu’on pourrait s’en servir pour voir mieux. » Cependant, il attire aussi l’attention sur le manque de financement du cinéma lanceur d’alerte qui pourrait traiter de sujets comme la diversité, les violences, ou l’enjeu féminin. Pour ce fait, Attali a pour objectif de créer des SOFICA (sociétés d’investissement destinées à la collecte de fonds privés) du cinéma positif afin de favoriser la production de films différents. aissa-maiga-femmes-cinema-positif-cnc-cannes-2018

À son tour, Aissa Maiga prend la parole sur le fait qu’il y a « peu  de sollicitations de films qui allient engagement fort et création d’une œuvre d’art ». Ceci est le résultat d’un « manque de volonté politique et de dispositifs financiers clairement identifiés et accessibles de produire du cinéma lanceur d’alerte », selon elle.  « Le cinéma «  lanceur d’alerte » : on doit aller le chercher, le motiver et repenser le système pour que celui-ci se réoxygéner. »

Enfin pour finir, Philippe de Bourbon était également invité lors de cette table ronde et le concept de sa société correspond tout à fait au sujet. Echo Studio est une société de production et de distribution de films à fort impact social et environnemental où l’engagement positif est implicite. Il explique d’ailleurs comment il arrive à faire financer ses films par des investissements participatifs, des fondations privées et des particuliers donateurs (philanthropie, mécénat…)

Au bilan de cette journée, il y a eu beaucoup d’idées dites, discutées et débattues. Le cinéma est un large champ où beaucoup de choses peuvent se passer et être dites. Le système, comme dans beaucoup de domaines, peut encore évoluer et certains acteurs y contribuent déjà énormément.

Responsable Cinéma LeMagduCiné
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