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Les héros ne meurent jamais d’Aude Léa Rapin, et le cinéma non plus ?

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Aude-Léa Rapin réalise avec Les héros ne meurent jamais un film en apparence casse-gueule, qui s’avère être une œuvre avec du sens, sur des gens qui marchent, qui cherchent, qui se cherchent. C’est au corps à corps qu’elle est allée filmer cette histoire de fantôme à la J’irai dormir chez vous . C’est souvent percutant bien qu’en apparence anecdotique. Avec un casting impeccable servi par un trio superbe : Adèle Haenel, Jonathan Couzinié, Antonia Buresi.  Les héros ne meurent jamais est un puissant vivier d’images, de corps en action, de chemins qui se tracent à l’écran presque simultanément aux vies qu’ils simulent…

J’irai renaître chez vous

L’idée originelle est d’une grande beauté : un homme qui va bientôt mourir, semble-t-il, se persuade qu’il a été réincarné. Il est filmé par une réalisatrice, qui est aussi une amie proche, et qui le suit jusqu’en Bosnie-Herzégovine, pays qu’elle connaît bien. D’emblée, on le voit face caméra raconter à un personnage dont on ne voit pour l’instant pas le visage, comment un homme l’a « reconnu » dans la rue. Il lui a expliqué qu’il était mort en août 83, que c’était un criminel et ne lui a donné qu’un prénom : Zoran, pour se raccrocher à une vague histoire de réincarnation. Joachim est né en août 83, précisément le jour où Zoran est censé être mort. Si le dispositif est aussi simple que casse-gueule, il s’avère surtout d’une grande vivacité. Ce qui en ressort, c’est une impression extrême de naïveté, de rentre-dedans aussi. A la manière de l’émission J’irai dormir chez vous (qui s’est d’ailleurs offert le luxe d’un film), le trio (quatuor en vérité, mais on ne verra jamais le caméraman) se jette sur les inconnus, les interroge, les heurte et finit surtout par les rencontrer vraiment. Tout un contexte les entoure, celui d’une guerre qui a duré cinq ans, de fantômes réels ou imaginaires qui peuplent les mémoires. Mais nos protagonistes ont peu de temps pour y penser, exceptée Alice, puisqu’ils sont tout entiers dans la quête du « passé » de Joachim, ou plutôt de ses vies antérieures. Il est parfois question d’y croire ou non, mais le film avance comme s’il se découvrait lui-même au fur et à mesure. L’important c’est donc d’avancer, de faire le film, de créer « in medias res », sans poser, presque sans réfléchir.

« Réparer les vivants, enterrer les morts »…

Si un mantra se dessinait dans Les héros ne meurent jamais, c’est qu’il n’est pas question ici de « réparer les vivants », ni « d’enterrer les morts », mais de tous les mêler, de tenter de faire vivre ensemble tous ceux qui se sont un jour croisés ou aimés et qui n’ont pas eu le temps de tout se dire, de se découvrir. Il est tout de même question de panser les plaies, de faire une place pour les morts dans les cimetières également, même au milieu de nulle part sans fleurs ni bougie. Car plus que de réincarnation, Les héros ne meurent jamais parle d’incarnation. Les corps des acteurs sont bien là, ancrés, percutants. Alice ne s’en laisse pas compter ; son interprète, Adèle Haenel, magnétise comme souvent la caméra. Quant à Joachim alias Jonathan Couzinié, il percute lui aussi l’image de son corps filiforme toujours penché dans l’action, dans le désir de voir, de comprendre, d’être un peu Zoran. Il est à l’image du héros de La vie pure, dont le corps était également au centre, aussi exalté que peu à peu meurtri. La vie pure suivait le parcours d’un explorateur solitaire. C’est un peu ce que devient Joachim, il devient également autre.

I am immortal

Le film oscille sans cesse entre une sorte de réalité brute, quasi documentaire, son ancrage de fiction et des rencontres fortes. Parfois, c’est franchement cocasse à la « Je suis ton père », d’autres fois c’est plus émouvant, plus tendre et surtout plus sensoriel. La question se pose alors de la manière de filmer les gens. Alice est une réalisatrice ancrée dans les paysages qu’elle filme, elle ne paraît jamais à côté de la plaque, à la différence des amis qui l’accompagnent. Elle retrouve d’ailleurs au cours du film une connaissance qu’elle a filmée auparavant et qui lui pose des défis tels que venir la voir sans sa caméra, l’aimer vraiment. Et l’enjeu est là aussi : que raconter, que dire, que filmer ? Comment se regarder les uns les autres ? Comment faire des images, que deviennent-elles et qui sont ces corps qui se déploient à l’écran… ? Au-delà de la question des vivants et des morts, Aude-Léa Rapin pose ces questions cruciales et y répond en partie : le cinéma n’est jamais plus vivant que quand il est au plus près des corps qui agissent, qui tremblent, mais qui semblent tout de même tracer un chemin, même incertain. Pourvu qu’ils soient encore debout demain matin pour continuer à observer, à filmer. On pense très souvent, tout au long du film, à un autre héros (sachant qu’on ne dira jamais quel sens donner à ce mot tout au long du film), explorateur lui aussi, torturé par ses images, hanté même (c’est là tout le sujet du film). Ce créateur d’images avait écrit à l’arrière de sa voiture « I am immortal ». L’avenir l’a un peu détrompé mais qu’importe, c’est l’image qui compte. Il s’agit du reporter de guerre Paul Marchand auquel Sympathie pour le diable avait rendu un vibrant hommage, lui aussi cabossé, très récemment au cinéma. La boucle est bouclée : le cinéma (français) est bel et bien vivant !

Synopsis : Dans une rue de Paris, un inconnu croit reconnaitre en Joachim un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983. Or, le 21 août 1983 est le jour même de la naissance de Joachim ! Troublé par la possibilité d’être la réincarnation de cet homme, il décide de partir pour Sarajevo avec ses amies Alice et Virginie. Dans ce pays hanté par les fantômes de la guerre, ils se lancent corps et âme sur les traces de la vie antérieure de Joachim.

Les héros ne meurent jamais : Bande annonce

Les héros ne meurent jamais : Fiche technique

Réalisation : Aude-Léa Rapin
Scénario: Aude-Léa Rapin, Jonathan Couzinié
Interprètes : Jonathan Couzinié, Adèle Haenel, Antonia Buresi
Photographie : Paul Guilhaume
Montage : Juliette Alexandre
Sociétés de production : Les Films du Worso, Radar Films, Scope Pictures,  SCCA/ pro.ba
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 30 septembre 2020
Durée : 85 minutes
Genre : Drame
France – 2020

« Atlas mondial de la santé » : une géographie de la santé

Les éditions Autrement enrichissent leur catalogue d’un atlas consacré aux questions de santé. Gérard Salem et Florence Fournet évoquent les « constructions socio-territoriales de la santé », les inégalités face à la maladie, les « micro-fractures nationales » ou encore les « défis du nouveau millénaire ».

La Covid-19 a incontestablement été l’événement marquant de l’année 2020. Comme nous le rappelle une fiche lui étant dédiée, « le 21 mars, près d’un milliard de personnes sont confinées dans 35 pays » et « le 2 avril, plus d’un million de cas ont déjà été enregistrés ». Cette pandémie a replacé les questions de santé au cœur des préoccupations publiques. Encore faut-il posséder les bonnes clefs de décryptage pour les appréhender au mieux. C’est précisément ce que contribuent à nous procurer Gérard Salem et Florence Fournet à la faveur d’un atlas qui, sans prétendre à l’exhaustivité, recouvre un large spectre de la géographie de la santé.

Inégalités

Quand on se penche sur les inégalités sanitaires, de nombreux paramètres entrent en ligne de compte et peuvent parfois se recouper : les différences d’espérance de vie dans le monde, sur le territoire d’un pays ou entre les hommes et les femmes ; les investissements en matière de santé ; l’offre de soins ; le taux de prévalence de certaines maladies ; la mortalité infantile ; la santé maternelle ; la faim et l’obésité… L’ouvrage de Gérard Salem et Florence Fournet accorde une place de choix à ces questions et présente une vue panoptique souvent édifiante. Ainsi, entre 2010 et 2015, la Corée du Sud affichait une espérance de vie supérieure à 80 ans tandis que des pays africains tels que la Centrafrique ou la Sierra Leone flirtaient tout juste avec les 50 années… Des inégalités plus modérées, mais néanmoins interpellantes, ont également cours à l’intérieur d’un même pays : il en va notamment ainsi de la Chine, où le Xinjiang a le PIB de la Libye et l’espérance de vie de l’Algérie, tandis que le Jiangsu possède un PIB équivalent à celui de la Suisse et une espérance de vie comparable à celle des États-Unis. En Europe de l’Est, les femmes vivent aujourd’hui entre 8 et 11 années de plus que les hommes. Une différence qui s’explique notamment par une moindre consommation de tabac et d’alcool, ainsi que des risques socioprofessionnels plus mesurés.

D’après les dernières données recueillies, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans était encore, en 2015, de 14% au Tchad et en République centrafricaine, des chiffres sans commune mesure avec ceux observés dans le monde occidental et ce, même si l’Afrique du Nord et subsaharienne connaît une baisse rapide – mais tardive – de la mortalité infantile. Comme on pouvait s’y attendre, l’obésité et la malnutrition sont en grande partie opposées à l’échelle du monde. La première touche principalement l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Australie et l’Europe, tandis que la seconde frappe l’Afrique de plein fouet. La carte des maladies vectorielles est quant à elle pratiquement superposable avec celle de la malnutrition. Le continent africain est davantage épargné par les cas de cancer – celui du sein apparaissant d’ailleurs comme une maladie très majoritairement occidentale. L’hypertension artérielle, souvent réduite à une « maladie de riches », se répand aussi parmi « les pauvres des pays pauvres », avec des prévalences élevées dans une large bande sahélo-soudanienne. Enfin, l’analyse de la densité de médecins, de dentistes et d’infirmiers montre une Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) très peu pourvue et loin des seuils minimaux recommandés par l’OMS.

Les défis d’aujourd’hui et de demain

« L’OMS estime que la consommation insuffisante de fruits et de légumes est responsable de près de 19% des cancers gastro-intestinaux, 31% des cardiopathies ischémiques et 11% des accidents vasculaires cérébraux. » La malbouffe fait incontestablement partie des grandes préoccupations sanitaires mondiales. Le taux d’obésité chez les moins de 19 ans a explosé depuis les années 1990 et l’heure n’est certainement pas à la décélération. Parallèlement, les aires de distribution des maladies se voient toujours plus impactées par les changements climatiques. Et la transmission épidémique augmente au même rythme que les déplacements et l’urbanisation. Certains arbovirus comme la fièvre de la vallée du Rift ou le virus de chikungunya se propagent dans des zones jusque-là indemnes et pourraient finir par toucher l’Europe, les espèces de moustiques vectrices étant sensibles au réchauffement climatique.

Parmi les défis du siècle à venir pointés par les auteurs, deux font régulièrement l’actualité : la qualité de l’air, qui serait responsable de 11,6% des décès dans le monde, et les antibiorésistances, qui pourraient être à l’origine de quelque 10 millions de morts par an en 2050. D’après l’OMS, 92% de la population mondiale respirerait un air trop pollué. Le phénomène toucherait particulièrement l’Afrique, l’Asie ou l’Europe de l’Est. Le Dr Fukuda, sous-directeur de l’agence mondiale, déclarait en 2014 qu’en raison des antibiorésistances, « des infections courantes et des blessures mineures soignées depuis des décennies pourraient à nouveau tuer ». On le sait, la mondialisation joue un rôle important dans la dissémination des antibiorésistances. Et les auteurs de rappeler que chaque année, environ 700 000 personnes meurent suite à des infections à bactéries multirésistantes.

Atlas mondial de la santé, Gérard Salem et Florence Fournet
Autrement, octobre 2020, 96 pages

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4.5

Qu’est-ce que « La Pensée politique de Gramsci » ?

Le penseur communiste italien Antonio Gramsci a échafaudé des théories politiques aujourd’hui considérées comme révolutionnaires dans les geôles de Benito Mussolini, entre 1929 et 1935. Figurant notamment dans ses Cahiers de prison, ces dernières ont été conçues à partir d’informations parcellaires et d’un point de vue transalpin – à opposer à la lecture orientale du marxisme-léninisme, intégrant une société civile décrite comme « gélatineuse ». La réédition aux éditions Lux d’un ouvrage de Jean-Marc Piotte publié pour la première fois en 1970 permet de se replonger dans le gramscisme, où les notions d’intellectuel, de parti, d’État, d’idéologie ou d’hégémonie ont été remodelées dans un modèle théorique aux articulations fines.

S’il faut lier Antonio Gramsci au marxisme-léninisme, c’est certainement dans un processus d’actualisation et dans un recentrage libéral-occidental. Jean-Marc Piotte indique avec à-propos les différences contextuelles entre la pensée gramscienne et léniniste. Le communiste italien réfléchit à partir d’une réalité dans laquelle la société civile dispose de moyens de représentation, d’action et de communication étoffés. Le révolutionnaire russe examine quant à lui un pays gigantesque où il n’existe aucun liant administratif, associatif, syndical ou coopératif entre la paysannerie et ceux qui la gouvernent. Antonio Gramsci porte naturellement son regard sur le contexte italien dont il est contemporain : un Nord industriel bénéficiant du protectionnisme où le prolétariat pourrait un jour asseoir son hégémonie et un Sud agricole souffrant des barrières douanières où la petite-bourgeoisie (avocats, notaires, médecins, etc.) exerce sa domination sans que le mouvement ouvrier, sporadique, puisse véritablement l’inquiéter. Ce qu’Antonio Gramsci ambitionne, c’est de faire basculer le prolétariat du Nord dans le communisme révolutionnaire et de former ou convertir à ses théories les intellectuels du Sud.

L’intellectuel gramscien a en effet une importance capitale. Il a « pour fonction d’homogénéiser la conception du monde de la classe à laquelle il est organiquement relié ». Il doit former les membres d’un groupe social donné et les conduire à épouser une communauté d’intérêts, dans l’objectif d’étendre ensuite l’hégémonie de cette classe sur la société dans son ensemble. Pour y parvenir, il faut passer par l’« intellectuel collectif », c’est-à-dire le parti, homogène et régi par le « centralisme démocratique ». Gramsci le décompose en trois groupes : les capitaines, les caporaux et les soldats. Les premiers donnent au mouvement sa doctrine et sa direction, les seconds constituent une armée de réserve – au cas où les premiers seraient éliminés – et éveillent les derniers à la conscience de classe, indispensable à l’hégémonie qui leur permettrait de prendre le pouvoir. Entre les trois niveaux hiérarchiques s’échangent des préoccupations, des conseils, des modes opératoires… Selon Gramsci, c’est précisément l’hégémonie culturelle qui permet à la bourgeoisie de se cramponner à l’exécutif et qui, partant, empêche la majorité des travailleurs de tendre vers le socialisme qu’il appelle de ses vœux – sans sectarisme ni anarchisme, comme l’auteur ne manque pas de le rappeler. Le projet gramscien consiste à allier le sentir du prolétariat et le savoir des intellectuels pour prendre et consolider le pouvoir.

L’essai de Jean-Marc Piotte expose méthodiquement la pensée politique de Gramsci. Il ajoute aux éléments précités une analyse des articulations entre l’État et ses capacités coercitives et la société civile et son pouvoir hégémonique. Il revient également sur l’hégémonie en tant que fin (avec une réforme morale et culturelle) là où le léninisme la considère comme un moyen utile à la conquête du pouvoir. Il expose enfin la manière dont Gramsci entendait convertir la paysannerie du Sud (dont l’épargne, rappelons-le, finançait alors les industries du Nord), sous domination du prolétariat et à coups de réformes graduelles. La disposition ordonnée de cette matière dense et fragmentée rend la pensée gramiscienne relativement accessible. C’est l’une des grandes qualités de cet essai. Il y a là, probablement, de quoi satisfaire tous ceux qui voudraient – enfin – se familiariser avec elle.

La Pensée politique de Gramsci, Jean-Marc Piotte
Lux, septembre 2020, 280 pages

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4

« La Fuite du cerveau » : fascination biologique

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Pierre-Henry Gomont réécrit avec imagination l’histoire, rocambolesque mais vraie, du vol du cerveau d’Albert Einstein par un pathologiste de l’hôpital de Princeton.

L’annonce fait l’effet d’une bombe : l’éminent physicien Albert Einstein s’est éteint à l’hôpital de Princeton, dans le New Jersey. Le docteur Stolz est chargé de l’autopsie. Une foule de journalistes attend impatiemment ses conclusions. Celles-ci, délivrées sous des flashs crépitants, sont sans appel : rupture d’un anévrisme situé sur l’aorte abdominale, précédemment diagnostiqué par un confrère. Le pathologiste vit peut-être son moment de gloire. Il répond aux questions fusantes des reporters avec un aplomb insoupçonné. Son directeur, qui l’estime modérément, en est le premier surpris. Qu’importe, Thomas Stolz retournera bientôt à son traintrain lénifiant : une femme acariâtre, un travail ingrat, quelques rondes amoureuses passagères auprès d’une jeune consœur neurologue.

Cette voie toute tracée, balisée comme la piste d’un aérodrome, va se voir contrariée par un geste fou : l’ablation et le vol du cerveau d’Albert Einstein. Le modeste docteur Stolz se rêve soudainement en aventurier. Au nom du progrès scientifique. Mais plus par pathétisme que par conviction. Pierre-Henry Gomont se délecte à le présenter, dans des vignettes imagées, comme un conquistador que seule la routine effraierait. Une image d’Épinal sur laquelle va pourtant buter une personnalité extraordinaire : Einstein lui-même ! Voilà le physicien théoricien ressuscité, amputé d’une partie de son crâne et prêt à suivre Thomas Stolz dans ses velléités expérimentales. Le chercheur le plus estimé du XXe siècle s’en remet entièrement à un pathologiste tout ce qu’il y a de plus banal, relégué dans les arrière-salles d’un hôpital où il n’exerce ses talents que sur « de la viande froide ».

L’association peut prêter à sourire. Elle fonctionne pourtant à merveille. Pierre-Henry Gomont parvient à entremêler la réalité et la fiction dans un récit irréaliste mais cohérent. La Fuite du cerveau suit un fil narratif passionnant, caractérisé par la poursuite du docteur Stolz par le FBI, et enrichi de propos secondaires qui ne paraissent jamais empruntés : l’anticommunisme primaire de l’agence fédérale, le comportement de prédation des paparazzis, la vie de famille, la faillibilité des diagnostics psychiatriques, les bornes éthiques de la recherche scientifique, la fascination à l’égard du génie humain, etc. Alors qu’ils cherchent à échapper au FBI, Stolz et Einstein trouvent refuge dans un asile dirigé par un savant peu scrupuleux, dont les manœuvres vont occuper, en bonne partie, la deuxième moitié de l’album.

Graphiquement, La Fuite du cerveau se montre à la hauteur des espérances. La structure inventive des planches, les dessins directs et hachurés, la pluralité des tons et l’harmonie de l’ensemble, dans une veine souvent humoristique, servent de marchepied idéal aux deux principaux protagonistes. Un pathologiste que sa femme, peu aimante, décrit comme un « boucher-charcutier » et une éminence scientifique qui s’échine, même après la mort, à faire avancer la recherche. Un binôme loufoque et terriblement attachant que Pierre-Henry Gomont place au cœur d’une histoire peu banale.

La Fuite du cerveau, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, septembre 2020, 192 pages

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La dernière rose de l’été ou qui a tué le chat ?

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Pour son deuxième roman graphique, après le succès mérité de L’aimant (2017), Lucas Harari nous emmène en bord de mer un été, où deux villas voisinent avec des climats différents. Un peu à l’étroit dans l’une, Léo observe dans l’autre une jeune fille qui fait feu de tout bois. Mais les détails s’accumulent pour troubler cette ambiance estivale. De mystère en mystère, où Lucas Harari peut-il nous emmener ? Dans un style personnel où l’aspect graphique séduit, l’auteur s’amuse d’une ambiance hitchcockienne qu’il installe avec maîtrise.

Par un concours de circonstances, Léo (Léonard), bientôt 30 ans (comme Lucas Harari), se retrouve à emménager pour un temps dans une villa au bord d’un estuaire. La maison appartient à un de ses cousins qui compte sur lui pour assurer une présence pendant des travaux. Outre les travaux en question, la maison (au n°7) se révèle un peu exigüe, sans caractère et un peu vieillotte. Surtout, elle ne soutient pas la comparaison avec celle d’à-côté (n°9), ultra-moderne, vaste, lumineuse et parfaitement entretenue.

Léonard Linsky, futur prix Goncourt ?

Sur place, Léo est censé trouver la solitude qui lui permettra de se concentrer sur son objectif : écrire un roman. À vrai dire, il arrive tout juste à se concentrer sur la lecture de Martin Eden de Jack London, repéré chez un bouquiniste sur les quais de la Seine juste avant de partir. Ayant une position légèrement dominante sur la maison du n°9, Léo ne se prive pas pour y jeter un œil de temps en temps. Y vivent une jeune blonde, ainsi qu’un barbu (la cinquantaine), son père d’après son comportement : un soir où Léo les observe en contre-jour derrière les fenêtres éclairées, le barbu finit par gifler la fille. Rose, 17 ans, se révèle vive et entreprenante. Elle retient l’intérêt de Léo, alors que le barbu se montre revêche, distant.

Rose, pôle d’attraction local

Rose descend régulièrement jusqu’à la plage en contrebas, par un escalier qui serpente entre les deux propriétés. Léo se fait un petit plaisir de descendre se baigner quand la jeune fille est sur la plage. C’est peut-être à cette occasion qu’elle remarque ce qu’il lit. Parce que, un peu plus tard, elle l’appelle de chez elle alors qu’il somnole sur la terrasse, le livre sur ses genoux. Comme il ne répond pas, elle l’appelle Martin ! Aurait-il du champagne ? Il ne dispose que de bière (le frigo en est plein). Qu’à cela ne tienne, qu’il l’apporte et se joigne à ses amis, autour de la piscine. Voilà ce qui s’appelle mettre la main dans l’engrenage… Si Léo est attiré par Rose, ce n’est sans doute pas que pour sa jeunesse, sa fougue et sa fraîcheur. C’est probablement aussi par son appartenance à une société autrement inaccessible (à Paris, il s’occupe d’une laverie, où il fait l’ouverture et la fermeture), ce qui explique qu’il n’ait pas pu refuser la proposition foireuse de son cousin Sylvain (déjà un doigt dans l’engrenage). Quant à Rose, elle cherche à établir des relations de domination, en particulier au sein du groupe de jeunes de son âge qui fréquente la maison. Elle ne se gêne pas non plus pour flirter avec Martin-Léo, histoire de tester son pouvoir de séduction (malgré quelques attitudes pas toujours à son avantage, voir sa tête à la dernière case de la page 121). Le cœur d’artichaut Léo-Martin (Tintin) n’en demande évidemment pas tant.

Les images de Lucas Harari

Avec son début parisien, cette BD présente une ambiance et des personnages qui pourraient constituer une aventure de Luc Leroi par Jean-Claude Denis. Clin d’œil voulu ou pas, Lucas Harari en profite d’emblée pour afficher ses goûts et sa personnalité, avec un trait et surtout des couleurs caractéristiques. Un travail sur les couleurs qui ne se démentira jamais, tout au long des 188 pages de La dernière rose de l’été. La première image (pleine planche) montre un coin de Paris non identifié mais typique. Assez vives, les couleurs donnent un air très accueillant à ce petit quartier. Le travail sur les couleurs ne s’arrête pas là, puisque l’auteur se fait régulièrement plaisir avec des dessins pleine planche et même quelques-uns en double planche aèrant une narration qui joue beaucoup plus sur l’image que sur les dialogues. Ce travail culmine à mon avis avec la double planche des pages 82-83 qui présente un paysage côtier très influencé par l’estampe japonaise (nuances des couleurs, cadrage, etc.) et parfaitement  mis en valeur par l’épaisseur et le grain du papier. Je remarque aussi un dessin pleine planche (page 133), dont le style rappelle fortement celui de Charles Burns, avec un aspect légèrement mystérieux typique.

Au cœur du mystère

Des éléments mystérieux, l’album en comporte quelques-uns. C’est malheureusement là où le bât blesse un peu, à mon avis. En effet, à quoi se fier concernant Rose ? Est-elle une grande malade, peut-être même dangereuse ? Ou bien est-elle victime d’une machination orchestrée par le barbu ? D’ailleurs, Martin-Léo et Rose aperçoivent un moment le barbu en compagnie d’un homme que Léo a vu au commissariat de police. Et s’il est passé au commissariat, c’est que la police enquête sur une affaire bizarre : deux adolescents ont récemment été assassinés dans des conditions similaires. Fouinant dans le coin, le commissaire Beloeil demande à Léo s’il n’a rien remarqué de suspect… juste où moment où celui-ci s’apprêtait à enterrer le chat de son cousin (enfin, la chatte de sa femme), qu’il avait retrouvé éventré dans le jardin. Qui soupçonner ? Le voisin qui ne voulait plus du chat, le barbu qui chercherait à dissuader Léo de trop s’approcher de Rose ou encore un des ouvriers, dégoûté par ce chat qui pissait un peu partout sans crier gare ?

Des mystères… trop ?

Le vrai souci donc ici, c’est qu’à force de vouloir maintenir toutes les pistes ouvertes, Lucas Harari finit sa BD sans avoir rien résolu. D’ailleurs, dans ses remerciements, il cite un certain Nicolas Pidoux pour l’avoir sorti de l’impasse. Sans savoir à quoi il fait allusion, on peut imaginer qu’il avait son début, son ambiance et des faits mystérieux à mettre en scène, mais qu’il ne voulait pas d’emblée décider qui était responsable de quoi. Résultat, il propose une intrigue qu’on peut qualifier d’hitchcockienne, pour son suspense façon Fenêtre sur cour, aboutissant malheureusement à une conclusion qui se révèle un peu frustrante pour les lecteurs (lectrices) qui devront se faire leur opinion sur tous les mystères soulevés au fil de l’intrigue.

Originalité malgré tout

En ce qui concerne son style, Lucas Harari aime les espaces et il me semble plus à l’aise avec les sites et décors, qu’avec les personnages (régulièrement, sur les plans larges, il se contente de silhouettes sans visages). De même, il préfère établir une ambiance en montrant des lieux, des attitudes et des situations (Léo en train de danser, par exemple), plutôt qu’avec des dialogues absents sur bien des planches (alors qu’on a droit à des paroles de chansons et leurs références en notes de bas de page). Sa façon de faire est signée par de nombreuses vignettes grand format qui aèrent le récit (alors qu’on retrouve sa marque de fabrique des vignettes juste séparées par un filet noir). Il va jusqu’à se permettre quelques planches avec des vignettes éparpillées un peu comme des cartes postales. Cela correspond bien à sa manière très cinématographique de faire progresser son intrigue, avec de nombreuses séquences où le dialogue n’apporterait rien, ce qui n’empêche pas quelques scènes d’action. Bref, un album dont la principale qualité est son aspect esthétique. S’il se lit très bien (courts chapitres qui s’articulent bien), et dénote une vraie personnalité (belle science de la narration par l’image), il déçoit un peu par son scénario qui n’apporte aucun dénouement consistant sur toutes les interrogations qu’il soulève.

La dernière rose de l’été, Lucas Harari

Éditions Sarbacane, août 2020, 192 pages

 

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3.5

Invasion Los Angeles (1988) de John Carpenter : en colère pour tous

Los Angeles, son soleil, ses ruelles crades, ses deux dernières années de l’ère reaganienne, et son John Nada. Un costaud, plutôt trapu, une variante d’Obélix avec un mulet, qui entre dans ce film benoîtement, errant d’un petit boulot à camp de réfugiés, avant que la police n’arrive. C’est là où le titre original, They live (Ils vivent, si vous avez vraiment tout perdu de votre anglais du collège) tué en VF par un scribouillard de studio, prend une forme toute choisie pour troubler les regards. Dans la filmographie du cinéaste, cet opus en est le plus crépusculaire. Quant à celui qui a tué ce très grand titre, qu’il soit condamné à regarder tous les mauvais remakes du big John en boucle. A jamais.

Synopsis : John Nada parcourt les routes à la recherche d’un emploi comme ouvrier sur les chantiers. Embauché à Los Angeles, il fait la connaissance de Frank Armitage qui lui propose de venir loger dans son bidonville. John va y découvrir une paire de lunettes de soleil hors du commun : elles permettent de voir le monde tel qu’il est réellement, à savoir gouverné par des extraterrestres ayant l’apparence d’humains et maintenant ces derniers dans un état apathique au moyen d’une propagande subliminale omniprésente. Après avoir tué à l’arme à feu quelques extra-terrestres, il s’efforce de convaincre Frank de la réalité de cette invasion. Tous deux entrent ensuite en contact avec un groupe de rebelles organisés et décidés à éradiquer les envahisseurs.

L’outsider

Roddy Piper n’en revenait pas d’avoir été choisi. Le catcheur disparu en 2015, à 61 ans, venait d’enchaîner au cinéma trois apparitions dans des films parfois même inconnus de Wikipedia himself, avant de croire à une blague quand on lui proposait un premier rôle chez Carpenter. Au-delà de l’anecdotique du choix, sortons des infos sibyllines des commentaires dvd pour en retirer la substantifique moelle : par ce coup génial de casting, John Nada est né avant le tournage. Un grand catcheur pour l’époque, connu, mais pas le Dwayne Johnson de son époque, Roddy Piper était le parfait jobber de grande classe : le catcheur qui fait plutôt ce qu’on lui dit, qui lâche quelques ceintures pour en mettre d’autres en avant. En pleine Hulkamania, choisir un outsider de la future WWE, devenue la NBA du catch, alors en 1988 en concurrence très forte avec d’autres ligues, cela sentait la sueur, prenait l’atmosphère des petites salles de boxe en s’arrêtant juste avant Fat City.

LA là

John Nada marche comme un Martin Eden, trop massif pour prouver qu’il sait être délicat, trop brut pour éviter de tomber dans des histoires où il faudra tout fracasser. A l’image de beaucoup de catcheurs avant lui, pourtant, Roddy Piper apporte à son personnage bien plus que l’histoire d’un casting, mais celui d’une lourde crédibilité. Un ouvrier se trimballant avec un sac sur le dos, à Los Angeles ? Il est le Gérard Lanvin, en mode marche à l’ombre, d’une découverte de la ville à hauteur d’humains. Les grandes étendues, les zones d’ombres, les crasses se dévoilent. En 1988, LA, c’est aussi cela, et c’est bien une des premières fois qu’on montrait une telle ville américaine avec la démarche d’une Allemagne année zéro (R Rosselini, 1949). Le sinistre, les bombes en moins.

Une très belle paire de lunettes

La séquence de la découverte des aliens est devenue iconique, un même internet, des œuvres dérivées de Shepard Fairey. John recouvre les lunettes. Une réalité se dévoile. Derrière les pubs, des panneaux : « Consomme », « Obéis ». Derrière les visages, des tronches d’aliens. La vérité dérange, mais il s’agit aussi d’une séquence à montrer dans toutes les écoles de cinéma. Pas un plan de trop, la marque du découpage toujours aussi ciselé, celui aussi du storyboard aux petits oignons, le tout d’une efficacité radicale. Voilà un des exemples les plus éloquents de l’utilisation du reaction shot dans le cinéma américain, pendant une presque décennie de Reagan où le cinéma d’action en a fait une signature. Rocky et les autres étaient des héros cernés par le regard, John était celui qui se fait des cernes quand il en a enfin un. Et un autre film dans le film commence, au moment où le héros passif s’est un poil ouvert au sort des démunis après avoir vu leur communauté délogée très violemment par la police. Il en est parti avec une très belle paire de lunettes, vaguement dérivée des Wayfarer italiennes, une certaine classe en plus. Et la colère d’un Mr Smith au sénat, découvrant le pot aux roses. Ils vivent.

Une très longue bagarre

La scène de baston la plus mémorable de l’univers de John Carpenter apparaît souvent terriblement inutile dans la progression scénaristique de ce blockbuster critique à 4 millions de dollars. Et pourtant : John Nada veut forcer son acolyte anonyme rencontré sur la route à juste porter les lunettes lui prouvant l’invasion alien. Il refuse. L’autre insiste. La bagarre hard boil est terriblement crédible, marque les esprits. Dans une arrière-cour, deux costauds se fracassent, sans personne pour les séparer. Voilà un spectacle, une tension hitchcockienne dévoilée par l’affrontement de deux mecs aussi gracieux que des kaijus, quand la paire de Ray-Ban magique leur échappe des mains comme une ballerine. Et, las, essoufflés, ils se rabibochent : tout cela pour ça… L’autre comprend, John Nada ne délirait pas, ils vivent. Et il a fallu tant de pains, de prises et de clés de bras pour convaincre juste une personne.

Anarchy in the USA

Après vient le délire. Deux costauds à grosses lunettes attaquent une chaîne de télé avec leurs fusils à pompes, arrosent à foison les flics, les journalistes, les cravateux et les bourgeoises. Ces dernières années, seul Uwe Böll a osé être aussi punk, le talent en moins. Beaucoup moins même, et c’était son meilleur film. Malgré tout, seul l’œil exercé du spectateur trouve dans ce final une jubilation terrible à voir les aliens se dévoiler et sauter partout, surpris dans leur odieux complot. Imaginons une seconde un ami débarquer juste avant le feu d’artifice final et nous voir sourire pendant cet épilogue totalement dingue : on essaierait tous de lui expliquer. They live est un film embarquant tous ses spectateurs dans son secret et sa colère légitime. Tous les jours à l’ère numérique, on pourrait shooter les pubs intrusives, les spams et les trolls comme ce héros des temps passés. Il n’a jamais échappé et heureusement, n’échappera jamais aux regards et interprétations de tous côtés. C’est une critique sociale, un anarchisme de droite, de gauche, la fureur démocrate, tout ce que vous pouvez imaginer. Si John Carpenter les a laissés couler, c’est pour mieux laisser passer qu’il a réalisé cette année-là un des films les plus pertinents de son œuvre, qui cristallise la rancœur sous la plus belle de toutes ses formes : une forme de solitude choisie, dont on ne sortira jamais sans la force.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=X1IwBxsny8M

Fiche technique

Titre français : Invasion Los Angeles
Titre original complet : John Carpenter’s They Live
Scénario : John Carpenter (sous le pseudonyme de Frank Armitage), d’après la nouvelle de Ray Faraday Nelson
Décors : Marvin March
Musique : John Carpenter et Alan Howarth
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Gib Jaffe et Frank E. Jimenez
Production : Larry J. Franco
Sociétés de production : Larry Franco Productions et Alive Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Studiocanal (France)
Budget : 4 000,000 $3
Box-office : 13 008 928 $
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : Couleurs (DeLuxe) / Noir et blanc – 2,35:1 – Dolby – 35 mm
Genre : science-fiction, thriller
Durée : 90 minutes

Distribution

Roddy Piper : John Nada
Keith David : Frank Armitage
Meg Foster : Holly Thompson

Mon Cousin : le nouveau duo mal assorti du cinéma français

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2.5

Avec Mon Cousin, François Damiens et Vincent Lindon prétendent rejoindre le clan des duos mal assortis propices aux comédies à la française. Cela marche un temps au moins, et on rigole franchement devant les « fantasqueries » du cousin associées à la froideur du patron d’entreprise. Cependant, en lorgnant du côté du drame moralisateur, Mon Cousin est bien moins original et tombe dans l’attendu. A voir surtout pour son duo d’acteurs.

Lien filial 

Dans son dernier album Mesdames, Grand Corps Malade chante « Il parait qu’on n’choisit pas sa famille, moi je la choisirai elle sans hésitation » (Une sœur, en duo avec Véronique Sanson). Pour Pierre, ces paroles semblent bien loin d’être vérifiées lorsque débarque son cousin qu’il ne voit que tous les cinq ans, en coup de vent. Le type s’appelle Pierre est c’est assez comique car comme le lui dira plus tard sa femme, les gens ne sont pas de pierres « ça saigne » et blabla. Il est en effet question pour Pierre de découvrir qu’il est entouré d’humains avec des sentiments et que diriger « 45 filiales » employer « 9 000 personnes » ce n’est pas que « peser des milliards », c’est aussi comprendre les gens. Pour signer de gros contrats, il faut distiller de la confiance. Or, Pierre, ridicule dans une vidéo de promotion de son entreprise, est à bout de souffle.

La force décuplée des perdants 

Il ne respire plus et c’est donc son cousin bipolaire qui va lui redonner de la voix, surtout du sens. Adrien, le fameux cousin, écoute les salariés, sent le vent tourner et se tient prêt à balancer ses quatre vérités à quiconque ne lui apparaît pas comme sincère. Alors, il joue avec son cousin le dirigeant, devient son ombre catastrophique et lui fait perdre totalement pied. Il démontre que le fragile équilibre de froideur créé par Pierre n’était qu’un château de cartes sur lequel il suffisait de souffler pour qu’il s’effondre. Echec et mat. Habitué à une docilité sans faille, Pierre n’écoute rien ni personne. Il prend donc le mauvais ascenseur au mauvais moment, un peu comme le père de Ziad dans le dernier roman d’Isabelle Carré Du côté des Indiens, et ne voit pas venir la catastrophe. Catastrophe ? Oui, son cousin ne signera pas le précieux document concernant ses parts d’action qu’il est censé signer sans rechigner tous les cinq ans. Si Du côté des Indiens acceptait et valorisait d’emblée la « force décuplée des perdants » (coucou Alain Bashung), Pierre n’est pas de cet avis et c’est ce qu’il va devoir apprendre à accepter : perdre, éventuellement se relever mais regarder le monde surtout, pas le survoler.

Mutation intérieure

Une fois ce tableau posé, le réalisateur (et les scénaristes dont Vincent Lindon lui-même) s’amuse à mettre nos deux protagonistes que tout oppose (en apparence !) dans des situations cocasses et improbables. Chapeau bas à une journée de signature où tous les éléments (ou les signes si on adopte le point de vue d’Adrien) se retournent contre Pierre : avion qui atterrit d’urgence et de justesse, hélicoptère meurtrier, voiture en panne et cousin qui fait un esclandre. Ce n’est qu’après ces gags franchement drôles que le film bascule dans un côté plus moralisateur où Pierre prend conscience de ses erreurs, de la nécessité de se reconnecter aux autres et le film est un peu moins juste et surtout beaucoup moins drôle. Certes, il semble gagner en profondeur mais gagne surtout en clichés. On prend cependant plaisir à suivre ce duo d’acteurs car François Damiens n’est jamais aussi bon que quand il est incontrôlable et Vincent Lindon que quand il est affreux et méchant. Et le voir en train de déprimer sur une bouée flamand rose vaut toutes les images du monde. La comédie est donc sur un équilibre fragile qui doit beaucoup au plaisir pris par les comédiens à se donner la réplique, à se mettre des bâtons dans les roues. Il y a de très belles idées de cauchemars ou d’images mentales projetées qui racontent comment tout pourrait basculer. Au final, l’amour triomphe un peu trop joliment, mais c’est que finalement, on choisit un peu sa famille en la déformant à son image, pour qu’elle nous apporte le réconfort nécessaire, parfois surtout l’électrochoc qui nous reconnecte au monde réel.  

Mon Cousin : Bande annonce

Mon Cousin : Fiche technique

Synopsis : Pierre est le PDG accompli d’un grand groupe familial. Sur le point de signer l’affaire du siècle, il doit régler une dernière formalité : la signature de son cousin Adrien qui détient 50% de sa société. Ce doux rêveur idéaliste qui enchaîne gaffes et maladresses est tellement heureux de retrouver Pierre, qu’il veut passer du temps avec lui et retarder la signature. Pierre n’a donc pas le choix que d’embarquer son cousin avec lui dans un voyage d’affaire plus que mouvementé où sa patience sera mise à rude épreuve.

Réalisateur : Jan Kounen
Scénario : Fabrice Roger-Lacan, Jan Kounen, Vincent Lindon
Interprètes : Vincent Lindon, François Damiens, Pascale Arbillot, Alix Poisson
Photographie : Guillaume Schiffman
Montage : Anny Danché
Sociétés de production : Eskwad, TF1 Films Production, Umédia, Pathé
Distributeur : Pathé
Date de sortie : 30 septembre 2020
Genre : comédie
Durée : 104 minutes

France – 2020

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête & son illustration du féminisme

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête, réalisé par le -presque- inconnu Spike Lee en 1986 est un bouleversement dans la société Américaine. C’est son premier long-métrage et c’est celui qui va le propulser en tête d’affiche de la nouvelle génération de cinéastes afro-américains.

Disons-le simplement: c’est un film d’un remarquable avant-gardisme puisque le revoir aujourd’hui est d’autant plus intéressant qu’avec le développement de la quatrième vague féministe, il en illustre certains concepts clefs.

Le personnage de Greer Childs (joué par John Canada Terrell) est le cliché même de la « masculinité toxique », mais les autres personnages peuvent également en faire partie. Greer en particulier, car il est très porté sur le sport et l’entretien de son corps, qu’il admire, comme le lui fait remarquer Nola. Pour lui, sa beauté et sa force physique est ce qui prime, ainsi que la beauté de sa petite amie, à qui il répète que si elle grossit il la quitte. Ici on peut parler de masculinité « toxique » car vouer autant d’importance à son corps et au corps de l’autre a un impact négatif sur lui-même et sur Nola en particulier. Il en devient obsessionnel, obsédé par sa propre image et par leur beauté à tous les deux.

Tous les personnages ou presque répètent à Nola qu’elle n’est pas normale, qu’elle a un problème, qu’elle est « nympho » et qu’elle doit se faire soigner : cela impacte sa confiance en elle et elle se met à douter d’elle-même et de sa santé mentale. Un point très important du film, point de bascule peut-être, est le moment où elle va consulter une psychologue et que celle-ci lui explique qu’elle n’a aucun problème, qu’elle a une sexualité normale, qu’elle recherche juste de l’amour et qu’il n’y a rien de mal à cela.

En outre, un autre problème dénoncé par Spike Lee dans le film, et que l’on peut également lier au féminisme, est la volonté des autres à contrôler Nola, ainsi que la jalousie qu’ils éprouvent tous les uns envers les autres, car ils voudraient la garder pour eux seuls. Personne, sauf la psychologue, ne respecte sa volonté d’être libre et de ne pas vouloir s’engager, finalement, de vivre comme elle l’entend. Tous veulent la contrôler, et elle-même le dit à la fin du long-métrage : elle ne revient vers Jamie seulement par « faiblesse », car elle a eu un passage à vide, et lui veut d’elle uniquement pour « la contrôler ».

Spike Lee dissèque les rapports amoureux, ou plutôt humains, et la jalousie qui va avec. On pourrait croire que le film ne reproche qu’aux hommes leurs comportements, mais ce n’est pas le cas. Opal, la voisine lesbienne, veut elle aussi imposer ses envies à Nola. Celle-ci lui dit plusieurs fois qu’elle n’est pas intéressée par elle, mais elle outrepasse son consentement en l’embrassant à un moment donné. Nola la repousse. Ici Lee montre que personne n’écoute Nola, même son amie femme. Personne ne la respecte pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une femme libre, qui ne veut pas s’engager dans une relation exclusive, ce qui est son droit. Les personnages devraient respecter sa vision des choses mais ne le font pas.

Un autre moment important du film illustre parfaitement la notion de « culture du viol » (ici d’après Wikipédia):

La culture du viol est un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble de comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiseraient, normaliseraient voire encourageraient le viol.

Son viol par Jamie, qui la traite comme une « chienne » car il pense que c’est ce qu’elle veut en est un exemple. Ici leur rapport que l’on pourrait qualifier d’égal à égale s’inverse et devient celui du dominant-dominée. Après cet événement, Nola rompt avec ses deux autres compagnons et se met en tête de récupérer Jamie. Nola a des comportements et pensées misogynes sans en être consciente, qui encouragent la culture du viol dans le sens où après avoir subi cette humiliation, elle reporte la faute sur elle et s’imagine que Jamie avait raison à son propos, et qu’elle doit accepter d’être en couple exclusif avec lui. Qu’en quelque sorte, c’est ce qu’une femme « normale » ferait. On en a déjà parlé plus haut, elle réalise après coup qu’elle avait tort. Mais rapprocher ce concept-ci avec le scénario et la construction des personnages est intéressant. On peut aussi repenser à la scène du cauchemar, où Nola rêve qu’elle se fait incendier par les copines jalouses de ses amants. Qu’elle en rêve ainsi démontre son angoisse à propos de faire quelque chose d’anormal, de ne pas être une fille bien, a « homewrecker » ou « briseuse de couples ».

S’il fallait encore le prouver, traiter d’un tel sujet, surtout en 1986, est assez incroyable, d’autant plus avec un casting entièrement noir, et réalisé par un réalisateur noir, masculin et quasiment inconnu (il a gagné des prix pour son moyen-métrage précédent). Spike Lee a frappé fort, très fort. Un coup de maître, en somme. Surtout qu’il a la casquette de scénariste, monteur, producteur et acteur en plus de celle de réalisateur. Savoir également que c’est un film qui a pu se faire avec l’aide de certains membres de sa famille est touchant. En effet, son père Bill Lee, en a composé la Bande Originale, qui est très bonne d’ailleurs et sa sœur Joie Lee a un petit rôle dedans.

Bref, n’hésitez plus à découvrir cette œuvre qui n’a pas pris une ride, est très actuelle et surtout qui est disponible sur le catalogue Netflix jusqu’à nouvel ordre. Vous pourrez également y voir la série du même nom que Lee a aussi réalisée mais dont le scénario est un peu différent.

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Bande Annonce (non officielle)

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête: Fiche Technique

Titre français: Nola Darling n’en fait qu’à sa tête
Titre original: She’s gotta have it
Réalisation: Spike Lee
Scénario: Spike Lee
Interprétation: Tracy Camilla Johns (Nola Darling), Tommy Redmond Hicks (Jamie Overstreet),  John Canada Terrell (Greer Childs), Spike Lee (Mars Blackmon)…
Image: Ernest R. Dickerson
Montage: Spike Lee
Musique: Bill Lee
Décors: Wynn Thomas
Costumes: John Michael Reefer
Production: Spike Lee
Société de production: 40 Acres & A Mule Filmworks
Distributeur: Island Pictures
Budget: 185 000$
Récompenses: Prix de la jeunesse – film étranger (Festival de Cannes 1986) – Prix de la Nouvelle Génération pour Spike Lee (Los Angeles Film Critics Association 1986) – Meilleur Premier Film (Film Independent’s Spirit Awards 1987).
Durée: 84min
Genre: Comédie Dramatique
Date de Sortie: 8 août 1986 (États-Unis), 7 juin 1987 (France)

États-Unis – 1986

 

 

 

À cœur battant : Quand Keren Ben Rafael raconte l’amour qui s’échappe par les écrans

À cœur battant de Keren Ben Rafael est inopinément un film tout à fait d’actualité en ces temps de pandémie, où l’amour est parfois empêché. Le spectateur est partie prenante de cette séparation sensible, émouvante, au travers d’un quatrième mur permanent que constituent les moyens de communication électroniques.

Synopsis :  Julie et Yuval s’aiment et vivent à Paris. Du jour au lendemain, ce couple fusionnel doit faire face à une séparation forcée. Lui à Tel Aviv, dans sa ville natale, elle à Paris avec leur bébé, ils continuent à vivre ensemble mais par écrans interposés. Cette vie par procuration va vite connaître ses limites. La distance mettra leur amour à rude épreuve…

 Je t’aime, moi non plus

A cœur battant est la traduction française du titre du film de la réalisatrice franco-israélienne Keren Ben Rafael, The End of Love. Une traduction particulièrement bien pensée, car le titre international est finalement assez réducteur de cette histoire qui commence pourtant par une scène d’amour. Certes, la scène est inhabituelle, et est un sacré trompe-l’œil obtenu par de savants effets de montage, mais c’est néanmoins une vraie et belle scène d’amour, faite de regards aussi langoureux qu’amoureux, de sourires qui ne quitteront jamais le visage des deux protagonistes pendant tout l’acte.

Julie (Judith Chemla) et Yuval (Arieh Worthalter) forment momentanément ce qu’on appelle un couple à longue distance, virtuel dans certains cas. Yuval, photographe de guerre, est israélien, et malgré le fait d’habiter à Paris, c’est à Tel-Aviv qu’il doit renouveler son titre de séjour. Julie est une architecte parisienne épanouie dans son travail. Comme tout bon millenial, ils comblent cet éloignement à coups de Skype, de portables, de tablettes et d’ordinateurs.

Keren Ben Rafael veille à expurger son film de la présence même de la caméra. Ce qu’on voit, c’est ce que l’autre voit, jamais la tablette ni le portable. Un parti pris intelligent qui rend la relation entre les deux époux plus réelle que virtuelle. On a même parfois l’impression que le regard de l’absent est encore plus présent que s’il avait été dans la même pièce que son interlocuteur.

Le film montre sans aucun didactisme les difficultés d’une telle « entreprise ». Julie et Yuval ont un enfant, encore bébé, resté à Paris avec sa mère, et ce dernier cristallise la tension naissante entre les deux. Surfant entre un boulot prenant et un enfant qui requiert encore énormément de son attention, Julie va bientôt en vouloir à son mari absent qui l’observe, semble-t-il, d’un œil à la fois suspicieux et goguenard. La charge mentale déséquilibrée n’est pas bien loin. Et on a beau dire, une bonne engueulade qui se termine par une réconciliation sur l’oreiller, dans les bras l’un de l’autre, est irremplaçable. Ici, les tensions s’accumulent sans aucune opportunité de les évacuer. A cela, ou plutôt en conséquence de cela,  la réalisatrice pointe le mal-être de celui qui se sent la victime d’un déracinement pas toujours voulu. La perte de la culture familiale, du réseau amical, du sens d’un travail qu’on ne peut pas exercer partout, Yuval finit par les vivre comme un sacrifice.

Le délitement progressif d’un amour fou est adressé au spectateur par la cinéaste à travers un quatrième mur permanent, sans que ce dernier, impuissant, ne puisse y faire grand-chose. Lorsqu’il arrive au terme du récit, et de l’amour, d’une manière brutale et logique, il reste pantelant, réalisant à quel point cette réalité pourrait être vite être la sienne, celle de son voisin, notamment en ces temps de confinement et d’éloignement forcé. Un film finement réalisé, et complètement dans l’air virussé de notre temps…

À cœur battant – Bande annonce

À cœur battant – Fiche technique

Titre original : The End of Olve
Réalisateur : Keren Ben Rafael
Scénario : Keren Ben Rafael, Elise Benroubi
Interprétation : Judith Chemla (Julie), Arieh Worthalter (Yuval), Lenny Dahan (Lenny), Noémie Lvovsky (Chantal), Bastien Bouillon (Charles), Vassili Schneider (Roméo), Gil Weiss (Aner), Joy Rieger (Yali)
Photographie : Damien Dufresne
Montage : Keren Ben Rafael, Flore Guillet
Producteur : Delphine Benroubi
Maison de production : Palikao Films
Distribution (France) : Condor Distribution
Budget :  150 000 EUR
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  30 Septembre2020
Israël | France – 2019

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4

L’homme de l’Arizona : noblesse de la série B

La sortie en DVD de L’homme de l’Arizona (The Tall T/1957) par Sidonis Calysta fera à coup sûr chavirer le cœur des amateurs de western. Pas le plus célèbre de la série de films tournés par Budd Boetticher avec son acteur fétiche Randolph Scott, cette merveille d’épure, d’efficacité et de concision, développe en outre des relations nuancées entre des personnages campés par des comédiens remarquables. A s’en pourlécher les babines.

Dans la carrière inégale de Budd Boetticher, la seconde moitié des années 1950 représente à la fois un alignement des étoiles… et un crépuscule. C’est en effet en 1956 que, sur le conseil de John Wayne, le réalisateur décide d’adapter un script signé Burt Kennedy et de collaborer pour la première fois avec l’acteur Randolph Scott. Le résultat fut l’extraordinaire Sept hommes à abattre, sans doute la meilleure œuvre du cinéaste. Elle donna le coup d’envoi à une série de sept westerns connue sous le nom de « cycle Ranown », du nom de la société de production fondée par Scott et Harry Joe Brown à laquelle Boetticher se joignit. Sept films en seulement une poignée d’années (le dernier, Comanche Station, sort en 1960), à chaque fois avec Randolph Scott dans le rôle principal. Habitué aux séries B, Boetticher sut tirer le meilleur de tournages très courts, bien aidé il est vrai par une collaboration fructueuse avec Scott et, surtout, des scripts en or. Comanche Station sera hélas le dernier chef-d’œuvre du metteur en scène, qui ne tournera ensuite plus qu’une poignée de fictions avant de se ruiner la santé et le compte en banque en poursuivant son rêve de tourner un documentaire au Mexique consacré à son ami matador Carlos Arruza, projet qui n’aboutira que des années plus tard (Arruza, 1972) et signifia la fin de sa carrière…

Si Sept hommes à abattre met généralement d’accord tous les amateurs de ce genre cinématographique, le second opus du cycle, L’homme de l’Arizona, a lui aussi de sacrés atouts à faire valoir. Comment toujours, le récit de Burt Kennedy (adapté de la nouvelle The Captives d’Elmore Leonard) se concentre sur la quête de vengeance du héros. L’histoire est archi-simple : un ancien contremaître de ranch qui s’est récemment mis à son propre compte est kidnappé avec une riche héritière par trois hors-la-loi. Le film marque par son action ramassée autour d’une poignée de situations et de décors, une épure presque minérale et une violence – souvent suggérée – particulièrement âpre. L’insensibilité du trio de criminels sonne juste : ces hommes au passé difficile n’en rajoutent jamais dans la cruauté, ils sont simplement habitués à tuer sans pitié pour obtenir ce qu’ils convoitent. Là où L’homme de l’Arizona finit de nous convaincre qu’il s’agit d’un très grand western, c’est en constatant sa densité et sa complexité rares en à peine 78 minutes de métrage. Un vrai tour de force ! Ainsi, Boetticher et Kennedy parviennent à donner vie à plusieurs vrais personnages, là où certains réalisateurs et scénaristes peinent à le faire en 2h30. Randolph Scott a l’intelligence, dans son rôle de Pat Brenann, d’adopter un jeu discret et naturel, laissant volontiers ses partenaires accaparer la lumière : un conducteur de diligence haut en couleur (Arthur Hunnicutt), le lâche époux de l’héritière Doretta Mims (John Hubbard), un assassin cynique (Henry Silva), et bien sûr le chef des hors-la-loi. Dans le rôle de ce dernier, Richard Boone crève l’écran et fait ainsi honneur à la richesse de son personnage. A une époque où le western était encore très codifié et manichéen, Boone incarne un individu nuancé et ambigu, qui se rapproche progressivement du héros au point où les deux hommes se découvrent bien de points communs et se rapprochent malgré l’adversité qui ne peut connaître de fin heureuse. Dans une autre vie, peut-être… Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses succès, Boetticher offre un joli rôle féminin à l’excellente Maureen O’Sullivan, ce qui n’était guère dans les habitues du western des années ‘50 non plus.

L’équilibre délicat entre efficacité et style affirmé se retrouve jusque dans la structure du film. Ainsi, le premier tiers voit se succéder des scènes a priori banales, dans lesquelles Brennan, éternel sourire aux lèvres, croise plusieurs personnages pittoresques dans une ambiance bon enfant et un décor de rêve (le film fut tourné dans les Alabama Hills de Californie). Malicieux, Boetticher parvient même à y glisser un clin d’œil à sa passion et première vocation, la tauromachie, lorsque Brennan tente sans succès de dompter un taureau et finit dans un abreuvoir à bétail, perdant en même temps son pari et son cheval. Cette longue introduction touchante et quelque peu naïve est sèchement brisée par la prise d’otages qui occupera toute la suite de l’histoire. Cette situation exceptionnelle verra le héros, que le spectateur considérait jusque-là comme un « bon gars » sans histoire, attendre patiemment le meilleur moment afin d’exercer une vengeance implacable. Là encore, le châtiment infligé n’a rien de théâtral, il est sec, définitif et impitoyable. Vraiment, on chercherait en vain un défaut à cette jouissive leçon de mise en scène !

Note pour ceux et celles qui se demandent quel est le sens de l’étrange titre en anglais : selon TCM, Boetticher et Kennedy se posèrent eux-mêmes la question alors que le titre originel du film était The Captives. Etant donné qu’un autre film portait déjà ce titre, un responsable du studio à New York décida de le renommer The Tall T, le « T » faisant référence à « Tenvoorde », le propriétaire du ranch où le héros a travaillé par le passé et où il souhaite acquérir un taureau. Voilà qui est cherché loin !

BONUS

En guise de dessert à ce petit bijou, on était en droit d’espérer des bonus du même tonneau, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne s’est pas fichu du spectateur. Ainsi, Martin Scorsese himself propose d’abord une introduction au film et, comme à sa bonne habitude, en six minutes à peine il nous éclabousse de sa passion, son érudition et son élégance. Le maestro évoque avec beaucoup de pertinence, entre autres choses, l’épure du film, la passion pour la tauromachie de Boetticher et l’intérêt de construire une relation de travail cinéaste-comédien sur le long terme – un sujet auquel Scorsese s’identifie évidemment, lui qui a tourné de nombreux long-métrages avec Robert De Niro, puis Leonardo DiCaprio. C’est ensuite une « double ration » de Bertrand Tavernier qui est proposée, et Dieu sait qu’on ne cracherait pas sur une troisième ! Le réalisateur de Coup de torchon s’étend d’abord sur la carrière de Boetticher, qu’il a connu personnellement et avec lequel il a beaucoup échangé. S’il rend hommage à certaines œuvres antérieures que Boetticher lui-même méprisait parfois injustement, il souligne à juste titre à quel point le splendide Sept hommes à abattre (Seven Men from Now/1956) inaugura une série de westerns exceptionnelle. A l’instar de Scorsese, Tavernier rappelle la première vie de matador du cinéaste américain, une passion dévorante qu’on retrouve dans bon nombre de ses œuvres, y compris L’homme de l’Arizona (cf. supra). Dans une seconde présentation, Tavernier s’attache cette fois longuement au film dont il est question ici, auquel il rend un bel hommage. L’analyse est précise et pertinente : la sècheresse de ton, la brutalité, l’absence d’ego de Randolph Scott dont le jeu simple donnait une grande marge de liberté aux autres comédiens, l’aspect anticonformiste de ce western qui dessine des personnages d’une extraordinaire densité, la finesse psychologique, etc. Tavernier salue aussi le talent du scénariste Burt Kennedy qui, tout comme Scott, formait avec Boetticher une association gagnante, ainsi que celui du chef opérateur Charles Lawton Jr.  Enfin, dans un dernier supplément, l’historien du cinéma Patrick Brion rend, lui aussi, brièvement hommage à ce splendide western qui, bien loin de n’être qu’une série B, peut prétendre à un statut de classique. Que Sidonis Calysta publie aujourd’hui le film dans sa collection « Westerns de légende », aux côtés notamment de fictions du calibre de Rio Grande, est par conséquent parfaitement logique à nos yeux…

Suppléments de l’édition DVD :

  • Martin Scorsese présente L’homme de l’Arizona
  • Budd Boetticher par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Patrick Brion
  • Bande-annonce
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5

Le Diable, tout le temps : la part sombre de l’être humain, instrument du destin ?

Adapté du roman éponyme de Donald Ray Pollock (sorti en 2011), Le Diable, tout le temps est un thriller psychologique se déroulant dans l’Amérique profonde des années cinquante puis soixante.
Les villes de Coal Creek (Virginie) et Meade (Ohio) sont liées par les événements qui vont y avoir lieu, sur deux générations. Par les doubles tragédies qui frappent Willard, jeune père de famille traumatisé de guerre et son épouse Charlotte, emportée par un cancer, mais aussi le prédicateur Roy et sa femme Helen, tous deux morts tragiquement, rassemblant sous un même toit Arvin et Lenora, fils et fille respectifs de chaque couple. Un photographe et sa complice, un shérif en campagne et un autre prêcheur évoluent sur cette toile invisible qui relie ces deux villes. Toile tissée par le destin, par la part sombre de l’humain ou par une folie religieuse consécutive à une foi trop sévère ?
Sortie le 16 septembre 2020 sur Netflix.

Une ambiance glaçante pour ce quotidien pauvre 

Dès le début, le film donne le ton de ce qu’il montrera : la pauvreté, voire la misère, dans ces petites villes américaines repliées sur elles-mêmes, vivant au rythme du travail et d’une religion ayant envahi le quotidien. Bâtiments en bois où la peinture s’est écaillée depuis longtemps déjà, semaines se terminant invariablement par le passage dans l’église, où toute la ville s’est rendue, endimanchée et buvant les paroles du prédicateur, intermédiaire avec Dieu. Le film s’inscrit aussi très tôt dans la violence, qui semble marquer la vie quotidienne de ces gens frappés par les drames, reprenant leur vie comme si le deuil et la souffrance étaient tabous.
Point de sixties colorées, permissives et joyeuses, ici. Les années cinquante sont bien caractérisées par le traumatisme d’après-guerre, traumatisme financier mais surtout psychologique, et lorsque les années soixante leur succèdent, les tissus des vêtements et les nouvelles voitures en sont les seuls témoins : la société de ces petites villes demeure aussi fracturée et instable, comme si elle était bloquée dans ce passé violent.

Une critique de la religion ou de l’humain ? 

C’est dans cette ambiance terne et angoissante qu’un des sujets du film fait son apparition sans s’embarrasser de subtilité. La religion et la violence sont confondues dans ce flashback montré à travers les yeux du jeune Willard, de retour de la guerre dans le Pacifique. La figure écorchée du sergent Joe Miller laissé agonisant sur une croix par les Japonais hante l’esprit du jeune homme, dont le rapport à la religion, et surtout à la foi, en sera pour toujours perturbé. Elle hante aussi pendant quelques minutes l’esprit du spectateur, choqué par la brutale introduction de cette image horrible d’un crucifié, dans un film qui semblait se dérouler sur le territoire de la tranquille Amérique, à l’abri des guerres. C’est ainsi qu’il comprend que le film lui parlera de religion autant que de violence, mais aussi de barbarie.
Car c’est une question qui reviendra à de nombreuses reprises tout au long du déroulement des intrigues parallèles : pourquoi ces personnages agissent-ils ainsi ? Pourquoi tuent-ils ? Pourquoi sont-ils monstrueux ? Est-ce lié à leur religion, comme on pourrait le croire de prime abord ? Sont-ils fous ? Sont-ils traumatisés ? Dissimulent-ils leurs pires vices derrière une foi en apparence vertueuse ?
Le Diable, tout le temps déroule un florilège de possibilités autant que de personnages, tous marqués par cette faiblesse fondamentalement humaine : entre celui dont la folie est peut-être due à une morsure d’araignée, ou à une confiance insensée en le pouvoir de Dieu, celui qui la doit certainement à un traumatisme de guerre et au chagrin, tandis que d’autres se laissent convaincre par un sadique, par la souffrance, un besoin de vengeance ou leur désir malsain, le spectateur assistera à tous les travers pouvant émerger de la part sombre de l’être humain. Celle qui survit, cachée derrière la civilisation, l’éducation, le devoir, le paraître et bien sûr, la foi. Le vice allant de pair avec la vertu. La part humaine ou animale de cet être qui tente de vivre dans la lumière.

Une dissertation sur le destin

Une autre réponse apparaît pourtant, énoncée dès le début du long-métrage par un narrateur (en VO) qui n’est autre que l’auteur du roman, Donald Ray Pollock : le destin, qui relie sans qu’on sache pourquoi, les vies des uns et des autres pour créer cette intrigue tentaculaire à laquelle ils ne peuvent échapper.
Emma (Kristin Griffith), la mère du jeune Willard (Bill Skarsgard) encore non marié se pose la question : qu’adviendra-t-il si son fils n’épouse pas par charité l’infortunée Helen (Mia Wasikowska), orpheline ? Elle avait promis à Dieu ce mariage pour aider la pauvre femme, en échange du retour sain et sauf de son fils de la guerre, mais celui-ci n’a d’yeux que pour Charlotte (Haley Bennett), qu’il épouse, tandis qu’Helen succombe au prédicateur Roy (Harry Melling). Force est de constater que le mariage – promesse divine faite à Dieu – n’a pas lieu et que tout va de travers dans l’histoire qui va suivre.
Et quand Arvin (Tom Holland) et Lenora (Eliza Scanlen), les enfants des deux couples se retrouvent sous le même toit – celui d’Emma – tous deux orphelins et faux frère et soeur, un destin tragique tracé devant eux, le spectateur peut légitimement se demander si l’histoire n’aurait pas été plus heureuse si le père de l’un avait épousé la mère de l’autre, comme Emma l’avait promis à Dieu…
Cette présence invisible du destin est marquée dans l’oeuvre par le rapprochement des intrigues de chaque groupe de personnages, qui étaient auparavant plus ou moins dissociées et qui finissent par se recouper, des liens entre les protagonistes apparaissant peu à peu, jusqu’à sceller leur destin en y jouant un rôle. A ce moment-là, on peut voir tous ces drames comme déjà écrits et imposés fatalement à des personnes qui n’avaient d’autre choix que de sombrer dans la violence ; leur folie naturelle, religieuse ou traumatique n’étant alors que les instruments du sort.

Un traitement très réussi 

Adapter ce roman à tiroirs, retranscrire son ambiance et surtout la psychologie de ses personnages sans le concours des mots n’a pas dû être chose aisée, mais force est de constater que le réalisateur Antonio Campos s’en sort très bien.
Pour ce faire, il prend son temps et produit un film long de plus de deux heures, au rythme très lent, car il prend le temps nécessaire pour présenter ses personnages, ses lieux, leur mode de pensée, avec l’aide du narrateur qui distille ce que le spectateur doit savoir mais qui ne peut être montré, et d’un scénario exemplaire, en allers et retours sur certaines scènes pour en montrer un autre point de vue. Efficacité garantie : le spectateur se pose des questions et comprend que chaque histoire a plusieurs versions.
Antonio Campos s’aide d’un casting sans fausse note : en version originale, chaque acteur prend l’accent du sud propice à installer le spectateur dans la société qui donne lieu à ces intrigues. Tous sont très justes, mais certains se démarquent. C’est le cas de Tom Holland, qui s’efface au profit de son personnage tandis que bien loin de leur franchise d’origine (respectivement Twilight et Harry Potter), deux acteurs montrent leur polyvalence et leurs capacités : Robert Pattinson en préd(ic)ateur cachant son vice derrière un masque de vertu pieuse, et Harry Melling en autre prédicateur, malheureusement rendu fou par sa foi.
La photographie est belle, tout en étant sinistre, et un grain a été artificiellement ajouté aux images pour leur donner le même aspect miséreux que les décors, les costumes et les mines fatiguées des habitants de Coal Creek et de Meade.

Au final, Le Diable, tout le temps est une réussite, dans son genre, qui ne plaira pas à tous. Il est juste à tous les niveaux.
Malgré une durée assez conséquente, le spectateur ne s’ennuiera pas tant la complexité – dont on sent qu’elle vient du roman – a été retranscrite avec soin. C’est un film qui fait réfléchir, qui donne à voir sans subtilité la part d’ombre de l’être humain, les limites de sa résilience mais aussi de sa malveillance, en n’excluant pas un possible destin en jeu. 

Le Diable, tout le temps : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Antonio Campos
Scénaristes : Antonio Campos, Paulo Campos
Adapté de : The Devil All The Time, Donald Ray Pollock
Casting : Tom Holland, Bill Skarsgard, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, Harry Melling, Eliza Scanlen…
Produit par : Borderline Films, Ninestory Pictures
Distribué par : Netflix
Sortie : 2020
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais américain
Genre :  thriller psychologique
Durée : 138 minutes

« Midnight Runner » : la machine et le grain de sable

L’éditeur Tamasa propose en DVD le Midnight Runner d’Hannes Baumgartner. Pour son premier film, le réalisateur suisse se penche sur l’histoire et la psyché de Jonas Widmer, sportif reconnu doublé d’un tueur à l’esprit torturé.

Jonas Widmer, c’est une silhouette, élancée, et un regard, perdu. Cuisinier apprécié de ses collègues, sur le point de se mettre en ménage avec sa compagne Simone, il est aussi l’un des meilleurs coureurs de fond de Suisse, dont on relate volontiers les exploits dans la presse. En apparence, son insertion dans la société est en tout point réussie et l’antihéros d’Hannes Baumgartner mène une vie dans laquelle s’épanouiraient la plupart de ses congénères. C’est cependant sans compter sur les démons intérieurs qui rongent Jonas : la perte d’un frère auquel il était inextricablement attaché et des pulsions meurtrières qui vont, pas à pas, prendre possession de lui.

Le néo-réalisateur Hannes Baumgartner s’est documenté pendant plusieurs années afin de saisir au mieux la psychologie de Jonas Widmer. Midnight Runner adopte le point de vue exclusif du tueur suisse tout en demeurant relativement neutre dans sa manière de conter les événements. Max Hubacher campe un homme aux souffrances profondes et inexpiables, dont la normalité n’est qu’un voile. Pour s’en convaincre, il suffit de scruter sa relation avec Simone : il refuse de lui parler d’un frère disparu qui l’obsède, il visite en sa compagnie des appartements dans lesquels il n’a aucune envie d’emménager, il s’en détache émotionnellement au point de chercher à séduire une collègue de travail…

Si le film débute par une blessure physique, ce n’est certainement pas un hasard. Tous les traumatismes corporels mis en images par Hannes Baumgartner renvoient en seconde intention aux douleurs intérieures de Jonas. Son dépassement de soi entretenu par un entraînement intensif a pour corollaire le combat qu’il mène contre lui-même dans la gestion de ses pulsions. Ces dernières se manifestent d’abord par un sac à main arraché à la sauvette, puis par un tiroir rempli d’objets dérobés attestant d’un problème plus profond et enfin par des agressions physiques graves et des meurtres.

« Comme un réflexe », « je l’ai fait, tout simplement ». C’est de cette façon que Jonas verbalise auprès de Simone le vol d’un sac à main. Par extension, c’est l’aveu d’une seconde nature qui parasite puis submerge ce qui ressemble de plus en plus à une façade sociale. Car le champion de course taciturne qui gagne des marathons et répond ensuite posément aux journalistes est surtout un homme tiraillé par le souvenir de son frère, souffrant d’insomnies et privilégiant les solutions chimiques aux thérapies post-traumatiques pourtant recommandées par son médecin. La caméra, portée à sa hauteur, violant ses secrets les plus inavouables, le suit comme un symbole lors d’un long travelling latéral final, où Jonas court à corps perdu vers l’inconnu, dans une traversée frénétique seulement rythmée par le bruit de sa respiration saccadée. Et si c’était là le tréfonds du personnage ? Courir, sans but, mû par ses instincts, dans une immense fuite en avant.

BONUS

La présente édition apparaît malheureusement assez dépourvue en suppléments. Outre le traditionnel trailer, on devra se contenter d’un livret de 16 pages comprenant les interviews d’Hannes Baumgartner et Max Hubacher. Le premier explique ses choix, tant sur le sujet de son film que sur le point de vue adopté (un « examen direct du personnage principal ambivalent »), tandis que le second revient sur les « gouffres intérieurs » du personnage et sur ce qu’ils impliquent quant à son travail d’interprétation.

Midnight Runner, un film de Hannes Baumgartner
Titre original : Der Laufer
Avec Markus Amrein, Saladin Dellers, Annina Euling
Suisse – 2018 – 92 min – Thriller – Couleur – 1,85
Visa n° 153119

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