Sweet Jayne Mansfield réunit Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini à l’occasion d’une biographie dessinée présentant Jayne Mansfield sous son jour le plus irradiant, mais aussi le plus délétère.
Quand elle épouse Mickey Hargitay, alors Monsieur Univers, et qu’elle trouve refuge à Beverly Hills, dans un indicible et cossu Pink Palace, Jayne Mansfield croit certainement avoir fait le plus dur : concrétiser un rêve d’enfant en occupant une place enviable dans la chaîne alimentaire hollywoodienne. Celle que l’on compare alors volontiers à Marilyn Monroe tire profit de ses formes généreuses pour demeurer sous les feux de la rampe. Elle prend des bains de champagne, se fait volage, prend goût aux objectifs et aux gros titres de la presse. Mais comme souvent dans pareil cas, la célébrité appelle l’ivresse, puis la déchéance…
Comme en atteste la couverture de l’album, Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini usent de couleurs pétillantes et de vignettes souvent lubriques pour mettre en images le parcours d’une étoile hollywoodienne en mal chronique de reconnaissance. Car Jayne Mansfield, ce sont des publicités dégradantes, des rôles de bimbos sans cervelle, l’évocation d’un faux kidnapping censé lui rendre un peu de sa superbe… C’est surtout une femme multipliant les conquêtes, ayant des rapports erratiques avec les hommes, peinant à s’épanouir dans une relation durable, papillonnant jusqu’à se trouver sous l’emprise d’un homme violent, Sam Brody. « Un orgasme avec Sam, c’est comme être en même temps au ciel et en enfer », confesse-t-elle ainsi.
Jayne Mansfield a un parcours… de cinéma. Privée de père durant son enfance, dotée d’un quotient intellectuel de 163, mais surtout de mensurations à peine croyables, elle n’hésite pas à mettre en avant sa silhouette sculpturale et à peroxyder ses cheveux pour crever l’écran. Sex-symbol des années 1950 et 1960, elle subit un traitement médiatique que Marilyn Monroe ou Brigitte Bardot ne connaissent que trop bien. Tout l’intérêt de l’album de Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini consiste à mesurer la distance persistant entre les rêves d’une gamine enfouie dans des revues people et la réalité hollywoodienne dans ce qu’elle a de plus cruel. Ce n’est toutefois pas tout, puisque Sweet Jayne Mansfield possède des reliefs psychologiques appréciables et une description sans fard de l’industrie cinématographique.
Au crédit des premiers, on signalera l’attrait, voire la fascination pour la gloire, et ce que les individus sont prêts à perdre en dignité pour gagner en pouvoir (argent, popularité). Pour la seconde, il suffira de se reporter à la carrière en dents de scie de Jayne Mansfield, passée de Hollywood à Cinecittà, de la Fox aux studios où elle fut prêtée, des tournages artistiquement ambitieux aux séries B fauchées et mal outillées. Bien entendu, ce parcours sinueux va se solder par une tragédie, contenue en germe dans les premières pages de l’album. Train de vie dispendieux, hypomanie, libertinage, drogues : il est difficile de ne pas voir que Jayne Mansfield a brûlé la chandelle par les deux bouts. Et de ne pas rapprocher ces étoiles filantes aux situations exacerbées mises en scène par David Cronenberg dans Maps to the Stars. Car, au fond, Marilyn et Jayne n’étaient-elles pas des lumières qu’un système toxique a vampirisées, puis jetées dans l’ombre ?
Aperçu : Sweet Jayne Mansfield (Glénat)
Sweet Jayne Mansfield, Jean-Michel Dupont et Roberto Baldazzini Glénat, mai 2021, 168 pages
La série The Crown, de Peter Morgan est devenue l’une des séries les plus populaire sur la plateforme Netflix. La quatrième saison est sortie l’an dernier, et si vous êtes mordus de l’histoire de la famille royale d’Angleterre, vous attendez certainement la suite avec impatience. Pour vous faire patienter, entre le nouveau casting attendu et les péripéties à attendre, nous vous dévoilons tout ce que vous devez savoir sur cette série à succès.
The Crown, ou comment devenir incollable sur la famille royale
The Crown est une série créée par Peter Morgan diffusée depuis fin 2016 sur Netflix. Cette série relate avec une fidélité historique la vie de la reine Elisabeth II, de son jeune âge jusqu’à nos jours. Entre romances, rivalités politiques, histoires personnelles, nous découvrons comment Elisabeth II dirige l’une des plus célèbres monarchies du monde. Et cela avec toutes les personnes qui gravitent autour ainsi que les événements marquants de son règne.
Quatre saisons sont disponibles jusqu’à présent, la première saison couvre les années 1947, soit l’année du mariage de la Reine, à 1956. La saison 2 fait le récit des années 1956 à 1964, puis 1964 à 1977 pour la saison 3. Et enfin, la saison 4, sortie en novembre dernier, couvre les années 1977 à 1990.
Que s’est-il passé dans la saison 4 ?
La saison 4 n’a pas affaibli le succès de The Crown, bien au contraire. Les dix épisodes de cette saison couvrent les années 80 de la famille royale. Alerte spoiler, la saison s’achève en même temps que le mandat de Margaret Thatcher, jouée par Gillian Anderson. Elle aura acquis une notoriété certaine au cours de cette décennie, notamment grâce à ses actions menées d’une main de fer. Elle reçoit l’Ordre du Mérite par la Reine Elisabeth II, admirablement jouée par Olivia Colman, qui a remplacé Claire Foy des saisons 1 et 2.
Lady Diana Spencer est l’autre femme de caractère mise en lumière dans cette saison. En effet, après le mariage avec Charles, tromperies et désillusions entrent dans le jeu, et un triangle amoureux se forme avec Camilla Parker Bowles.
Suite à cette saison, vous voulez certainement savoir ce qu’il va se passer dans les prochaines saisons. En revanche, il va falloir vous armer de patience et de quelques tasses de thé pour patienter, car le tournage de la saison 5 est prévu cet été. Cela veut dire qu’elle ne sera certainement pas disponible avant 2022 sur la plateforme. Et si vous ne connaissez pas encore cette série, c’est le moment ! Un essai gratuit de VPN vous permettra donc de binge-watcher the Crown, puisque ces réseaux virtuels privés sont très efficaces pour une expérience optimale de visionnage.
Un nouveau casting pour les saisons à venir
Si vous suivez la série depuis le début, il ne vous aura pas échappé que pour coller au mieux à la réalité et ainsi marquer le temps qui passe, les acteurs changent toutes les deux saisons. Avec la saison 5, nouvelle décennie et donc nouveau casting.
Pour incarner Elisabeth II, c’est Imelda Staunton (vous la connaissez forcément dans la peau de Dolorès Ombrage de la saga Harry Potter) que vous retrouverez dès la saison 5. Jonathan Pryce prendra la place de Tobias Menzies dans le rôle du Prince Philip.
Après Emma Corrin dans les saisons précédentes, c’est à Elizabeth Debicki que revient l’interprétation de la princesse Diana. Quant au prince Charles, c’est Dominic West qui prendra la suite de Josh O’Connor.
Pourjouer casino en ligne ou se familiariser avec cet univers, on peut s’exercer à des jeux gratuits, mais aussi suivre des films inspirés de cette industrie. Certes, la durée classique d’un film ou de quelques épisodes de séries ne favorisent pas une maitrise parfaite du sujet, mais c’est toujours palpitant de s’immiscer dans un environnement quasi réel afin de développer quelques stratégies et de savoir les bonnes attitudes à adopter. Certains films et séries de casinos ont clairement été une réussite. Pour embarquer dans cet univers, nous vous proposons une liste d’immanquables à tester tout de suite.
Les meilleurs films inspirés de casino
Casino Royale
Produite en 2006, Casino Royale vous transporte dans une ambiance fun, que vous n’êtes pas prêt d’oublier. Et si vous voulez tester la même ambiance en direct, essayez l’option de casino en direct dumeilleur site casino en ligne pour votre plaisir. Casino Royale un classique du cinéma. Pas seulement parce qu’il nous embarque dans les aventures de l’iconique James Bond incarné par Daniel Craig, mais surtout parce que son scénario est bien ficelé et attractif, que vous soyez fan de casino ou non. Apprenez quelques stratégies de poker avec les acteurs charismatiques, que vous pourrez peut-être développer plus tard en ligne, pour tenter de remporter de l’argent.
Las Vegas 21
Voici un film que les curieux du blackjack vont adorer. Dans une ambiance réaliste, le réalisateur Robert Luketic et les acteurs vous embarquent à bord d’une aventure originale centrée sur le blackjack et les calculs mathématiques. Peut-on réussir au blackjack en faisant preuve de génie et en utilisant la mathématique ? La réponse vous attend dans cette production, qui reste l’une des meilleures du monde cinématographique inspiré du casino. Ce film a été mis à la disposition du public en juin 2008.
Lucky You
Mettant en vedette le célèbre jeu de poker, ce film réalisé par Curtis Hanson en 2007 vous propose une immersion dans l’ambiance d’une compétition de poker. La stratégie est de mise au poker, la concentration et quelques astuces malignes aussi. Mais comment Huck Cheever va-t-il réussir son tournoi de poker tout en gérant ses frasques amoureuses ? Lucky You vous garantit un moment divertissant et instructif, si vous adorez le poker. Il pourra même vous aider à surmonter quelques-unes de vos craintes.
Mississipi Grind, encore appelé Under Pressure
L’acteur Ryan Reynolds dévoile toute l’étendue de son charisme dans ce film datant de 2015, réalisé par Anna Boden et Ryan Fleck. Ayant pour objectifs de gagner de grosses sommes en jouant au poker dans un casino de Nouvelles-Orléans, Germy et Curus ont fait un voyage sur le fleuve du Mississippi. Les deux amis se sont rencontrés lors d’une partie de poker à Iowa. À travers ce film, tous les amoureux des jeux d’argent pourront voir la psychologie des joueurs, des risques qu’ils peuvent prendre pour remporter d’énormes sous. Au terme du film, les deux amis ont atteint leurs objectifs, mais après avoir osé.
Rounders
Pour les jeunes étudiants qui raffolent du poker, rounders est l’histoire d’un étudiant qui aime aussi ce jeu tout comme vous. Comme certains débutants, il a fait l’erreur de miser tout son argent qu’il perd malheureusement face à un russe. Cet échec le fait reculer d’un pas devant ce jeu qu’il adore tant, afin de se concentrer sur sa formation en droit. Mais cette décision n’a été que de courte durée.
Car la libération de prison de son meilleur ami Worm qui avait une grosse dette à des personnes dangereuses le poussera à chercher de l’agent pour l’aider à rembourser. Et le meilleur moyen pour remporter une somme si importante est le jeu de casino. Ce film de 1998 réalisé par John Dahl peut vous aider à franchir une étape dans votre connaissance du casino, en l’occurrence du poker.
Les meilleures séries TV inspirées du casino
Si la durée classique d’un film ne vous suffit pas, vous pouvez prolonger le plaisir à travers plusieurs épisodes de séries. Voici une liste de séries inspirées de casinos à tester pour passer d’agréables moments et apprendre quelques rouages de l’industrie au passage.
Sneaky Pete ou Sournois Pete
Sneaky Pete ou sournois Pete est l’histoire d’un ex-prisonnier qui vole l’identité de son compagnon de cellule à la sortie de prison. Après ce changement d’identité Giovanni Ribisi, acteur principal, utilise ses talents d’escroc pour émerveiller sur les tables de poker et surtout tromper ses ennemis. Bryan Cranston et David shore nous ramène dans cette série une histoire tout aussi captivante et chaude que leur série à succès Breaking Bad. Il faut dire qu’elle a reçu un accueil auprès positif auprès du public. La série a été réalisée de 2015 à 2019.
Poker after dark ou poker à la tombée de la nuit
Êtes-vous passionné de Poker ? Poker after dark est la parfaite série qu’il vous faut suivre. Dans cette émission, vous retrouvez des joueurs professionnels qui s’affrontent comme sur un terrain de sport. Techniques d’approches hors du commun, intelligence, les mises qui grimpent, tout est mis en jeu pour remporter de sérieuses sommes d’argent. En plus, les finalistes portent des microphones pour transmettre leur stratégie de jeu. Cette série est produite sur 4 saisons. Réalisée en 2007, elle a finalement été annulée pour quelques polémiques liées au Black Friday, mais reste une valeur sûre pour ceux qui veulent immerger dans l’univers du poker.
L’homme chanceux de Stan Lee ou stan lee’s Lucky man
L’homme chanceux de stan lee retrace l’histoire d’un détective d’homicide qui détient de super pouvoirs grâce à un bracelet antique qu’il a en sa possession. Ancien déchu des jeux de casino qui lui ont coûté la perte de sa femme et sa fille et d’encaisser une énorme dette, ce bracelet viendra à son secours. Il use de ses pouvoirs pour jouer aux jeux d’argent. Imaginez l’association des jeux de hasard et des pouvoirs surnaturels. Le créateur de la bande dessinée Stan Lee a encore frappé fort à travers cette production qui est disponible sur Sky 1.
Les éditions Delcourt continuent de rendre hommage au travail conjoint d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Après Sale Week-end et avant Un été cruel voit le jour Pulp, un récit échevelé et de grande qualité, mettant en scène un scénariste sexagénaire au passé trouble, le tout en format moyen.
« Longtemps, au Mexique, j’ai trouvé la porte de sortie que je cherchais. On travaillait aux champs, on élevait son enfant… Chaque jour ressemblait au précédent. C’est comme ça que la vie doit se vivre, je crois… modeste, humaine… » Au début de Pulp, Max Winter est un pigiste désargenté, sujet aux crises cardiaques, et bientôt remplacé par un rédacteur payé au lance-pierre. À la fin du récit, on le retrouve en justicier menant une croisade contre des sympathisants nazis américains, et regrettant une vie passée paisible et bucolique. Ce personnage ambivalent, finement caractérisé, peu en phase avec son temps, constitue la principale richesse du scénario d’Ed Brubaker (Captain America, Daredevil), pourtant substantiel.
Pulp prend pour cadre le New York des années 1930. Max y écrit des récits basés sur son propre vécu, ce qui lui permet de gagner de quoi survivre dans une métropole où la crise économique a fait son œuvre, malgré un secteur d’activité en perte de vitesse. À plusieurs moments, Ed Brubaker oppose la Grosse Pomme au Far West, laissant entendre que l’une et l’autre se valent pour ce qui est du comportement de prédation des hommes. Max Winter y retrouve en tout cas Jeremiah Goldman, un ancien adversaire perdu de vue, et s’unit à lui pour réaliser un braquage censé le tirer définitivement d’affaire. C’est du moins ce qu’il croit, puisque son acolyte le mène en bateau et cherche surtout à mettre à mal les groupuscules nazis qui pullulent alors aux États-Unis. C’est l’autre grande force de Pulp : à l’histoire mystérieuse de Max va s’ajouter un propos politique appréciable. C’est ainsi que Jeremiah Goldman avoue subir une haine importée d’Europe envers les juifs et avoir perdu son job en raison de sa religion. Ses propos sont corroborés par les acclamations qui accompagnent l’évocation du Führer dans les salles de cinéma américaines.
Si le scénario donne pleinement satisfaction (avec notamment un processus de mise en abîme, ou un discours sur la réappropriation des héros de BD), les dessins de Sean Phillips renforcent encore l’attrait de l’album. Ses planches sont admirables, parfaitement découpées, parsemées d’effets d’arrière-plan, dotées d’expressivité et d’allant. Ce one-shot sur un ancien pistolero s’avère d’autant plus réussi qu’Ed Brubaker et Sean Phillips y donnent la pleine mesure de leur talent, une nouvelle fois en format moyen, et que la figure de Max Winter demeure entourée de mystère. Sa relation avec Rosa est à peine esquissée, son histoire familiale tumultueuse et pleine de non-dits. Max est un homme usé, un liant suranné entre deux époques, une force de caractère pour qui le renoncement est probablement pire que la mort. Il y a évidemment de la tradition littéraire derrière Pulp, une science du récit, une capacité à lier les arches les unes avec les autres, à les développer en regard. Difficile dès lors de bouder son plaisir.
Aperçu : Pulp (Delcourt)
Pulp, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, mai 2021, 72 pages
La scénariste Séverine Vidal et la dessinatrice Kim Consigny publient aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages », une biographie graphique de George Sand. De ses relations amoureuses à ses combats féministes et sociaux, on découvre une grande figure littéraire engagée dans son siècle.
C’est en noir et blanc et sous des traits épurés que l’on revisite le parcours d’Aurore Dupin, passée à la postérité sous le pseudonyme de George Sand. La scénariste Séverine Vidal et la dessinatrice Kim Consigny se penchent en effet sur une éminence littéraire doublée d’une féministe libertine, amoureuse des mots et familières des maux. Chaque vocable a son importance et contribue à la destinée d’une personnalité hors pair.
« Ne me laisse pas, je t’en supplie… Si tu ne m’emmènes pas, j’irai toute seule de Nohant à Paris à pied, pour te retrouver ! » Aurore Dupin, orpheline de père, s’adresse ici à sa mère. Cette dernière se voit contrainte de la laisser sous le patronage de sa grand-mère paternelle, en échange d’une pension. Les effets sur la jeune George Sand ne font aucun doute : privée de ses deux parents, trop souvent assimilée à son père Maurice, elle doit se plier à une éducation conservatrice peu en phase avec ses élans littéraires et créatifs.
Aurore a des idées bien arrêtées. Elle aime tourner en dérision l’aristocratie et ses conventions. Surtout, elle préférerait vivre dans le dénuement qu’être prisonnière d’un beau mariage. Mieux vaut être pauvre qu’une « poupée de bois ». Son enfance n’est certes pas malheureuse, mais néanmoins tapissée d’émotions douloureuses : la perte de son père, le départ de sa mère, les relations houleuses avec sa grand-mère, la culpabilité ressentie envers elle, l’impossibilité de s’accomplir artistiquement et filialement…
La caractérisation de la jeune George Sand suffit à démontrer tout le talent romanesque de Séverine Vidal. Et pour comprendre le vie intérieure de la future autrice, il suffit de se pencher sur ces mots, énoncés lors de l’été 1815 : « J’ai sans cesse un roman dans ma cervelle ! Il me faut un monde de fictions que je porte avec moi, partout, dans mes promenades, au jardin, aux champs, dans mon lit avant de m’endormir et en m’éveillant, avant de me lever ! » Celle qui est encore Aurore Dupin va subir les crises d’apoplexie de sa grand-mère, intégrer un couvent, prendre connaissance du passé dissolu de sa mère et développer une sensibilité sociale en rupture avec son éducation.
En 1822, elle épouse Casimir Dudevant. La voilà, sans le savoir, engagée dans la prison maritale qu’elle dénonçait durant sa jeunesse. Son mari régente Nohant en tyran et finit par lever la main sur elle. Quelque chose est définitivement rompu. C’est surtout l’occasion pour Aurore de s’affranchir de sa condition de femme soumise. Elle va trouver successivement réconfort dans les bras d’Aurélien de Sèze, Jules Sandeau, Marie Dorval, Alfred de Musset, Michel de Bourges ou encore Frédéric Chopin. Entretemps, elle construit patiemment sa carrière littéraire, élève son fils Maurice et sa fille Solange, mène des combats politiques tout en refusant de verser dans la violence révolutionnaire.
Tout cela contribue à l’édification de son mythe. On lui accole le surnom de « Don Juan femelle », elle passe la moitié de son temps à Paris pour écrire, elle se déguise en homme et prend un pseudonyme masculin, elle intègre la rédaction du Figaro.« Vous devenez le drapeau de ralliement de toutes les femmes se piquant de savoir et de littérature ! », lui dit-on. Elle ne tarde pas à dénoncer un « complot masculin » et bientôt implore : « Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes. » Elle est ainsi placée face à ses contradictions : une révolutionnaire aristocrate, refusant les effusions de sang que certains de ses compagnons appellent de leurs vœux.
Pendant ce temps, ses enfants grandissent et leur individualité prend forme. Maurice et Chopin se regardent en chiens de faïence. Solange est criblée de dettes. Avant de devenir une mère dépossédée de son enfant. George Sand vit dans sa chair les combats des prolétaires, la prise de pouvoir de Napoléon Bonaparte ; elle est animée de principes féministes et égalitaristes. Elle écrit pour le théâtre, cherche à éponger ses dettes, se rapproche d’Alexandre Manceau, bien plus jeune qu’elle.
Séverine Vidal et Kim Consigny parviennent avec talent à restituer une vie riche, symptomatique d’une époque et de milieux spécifiques (sociaux, artistiques, politiques). Maniant l’ellipse avec habileté, n’empesant jamais son récit, la scénariste française quadrille son histoire de sous-propos, certains très actuels (sur la condition des femmes par exemple), tandis que Kim Consigny conçoit à l’épure des planches se prêtant parfaitement à leur exercice conjoint. On ne saurait trop conseiller George Sand, fille du siècle, précisément pour ce qu’il dit de l’une comme de l’autre.
Aperçu : George Sand, fille du siècle (Delcourt)
George Sand, fille du siècle, Séverine Vidal et Kim Consigny Delcourt/Encrages, avril 2021, 344 pages
Docteure en histoire, Delphine Peiretti-Courtis publie aux éditions La Découverte un minutieux tour d’horizon des préjugés formulés à l’encontre des Noirs à travers le temps et sous des dehors scientifiques. C’est à la fois édifiant et passionnant.
Comme le rappellent avec à-propos les premières pages de cet essai, les stéréotypes au sujet des populations noires ont la peau dure. Elles seraient plus résistantes, plus athlétiques, porteuses d’une odeur spécifique, dotées d’un sexe plus développé que la moyenne, mais aussi désavantagées intellectuellement, voire assimilées à des sauvages. De manière assumée, ou parfois sans même s’en rendre compte, il n’est pas rare d’entendre certaines voix autorisées émettre des jugements à l’emporte-pièce sur les individus d’origine africaine, relayant par là des idées qui ont souvent vu le jour il y a des décennies, voire des siècles, sous des dehors scientifiques. L’auteure Delphine Peiretti-Courtis précise : « Au XXie siècle, des cris de singes dans les stades de football aux références à la sexualité des Africains dans les médias, le corps noir, infériorisé, animalisé, hypersexualisé, peine encore à se débarrasser de ces stéréotypes. Ce racisme demeure vivace et tend même à regagner du terrain et à s’exprimer publiquement depuis les années 2000, dans un contexte de repli, de haine et de retour des extrêmes dans le champ politique, en Europe et ailleurs. Pour mieux comprendre la rémanence de ces visions, ce livre propose un voyage dans le temps, un retour aux origines de la construction des préjugés raciaux sur les corps noirs. »
Degré de civilisation, capacités intellectuelles, sexualité, maternité, stéatopygie, résistance à la chaleur, au travail physique, voire aux conditions climatiques extrêmes, cheveux, peau, projection des mâchoires, traits du visage : nombreuses sur les caractéristiques physiques, culturelles et cognitives à avoir été passées en revue par les scientifiques, de brousse ou de cabinet, au cours de l’histoire. Toutes sortes de jugements ont été projetés sur les populations africaines, souvent dans le but inavoué de servir un storytelling politique justifiant l’esclavage, le colonialisme ou, de manière plus générale, l’infériorisation des Noirs. C’est le médecin hygiéniste Jean-Noël Hallé affirmant que la peau des Africains « est souvent couverte d’un enduit ou d’un vernis huileux qui semble fait pour la préserver des gerçures que l’aridité du climat pourrait y occasionner ». C’est le médecin Paul Barret assénant que « le Noir est inférieur ». D’autres descriptions s’avèrent encore plus effroyables : « Au reste, rien de plus dégoûtant que la toilette des Hottentotes, […] repoussant par une transpiration et des menstrues fétides, par des formes hideuses, un nez horriblement épaté, une bouche en museau et une peau gluante, d’un noir tanné, au lieu de cheveux, une bourre épaisse. […] Si l’on ajoute un sein tombant en manière de besace et auquel se suspendent des enfants aussi malpropres que leurs mères, […] on conviendra sans peine que ce sont les dernières beautés du genre humain. »
Corps noirs et médecins blancs est un riche et patient travail compilatoire. Delphine Peiretti-Courtis nous offre une lecture exhaustive des attributs que la science a longtemps, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle, associés aux populations noires. Ce que l’on comprend, c’est qu’en dépit des changements de cap opérés çà et là, la science a généré une pensée raciale (polygéniste comme monogéniste) que la politique a ensuite relayée de manière intéressée. Prenons le cas de la maternité. Elle est dans un premier temps valorisée. Elle apparaît même comme le seul domaine d’épanouissement de la femme noire, réputée proche de la nature, et comme une forme d’accomplissement de son rôle social. La forme du corps de la femme noire, ainsi que ses seins allongés, seraient le signe d’une maternité exemplaire. On a ensuite argué que les grossesses répétitives contribuaient au vieillissement accéléré des Africaines. Puis, dans la littérature médicale du XXe siècle, des critiques plus radicales ont été exprimées : la femme noire « ignore tout de son rôle de mère » et « son éducation est tout entière à faire ». « L’existence de l’enfant noir est un long martyre et son principal bourreau est sa mère, la seule créature qui devrait en prendre soin. » Comme le note l’auteure : « La proximité à la nature devient une source de dangers et de menaces pour la mère et l’enfant, dans un contexte de développement de la peur des maladies infectieuses et de la contamination microbienne. »
Corps noirs et médecins blancs sera utile à qui veut comprendre d’où viennent certains lieux communs aujourd’hui encore largement répandus. L’ouvrage démontre aussi à quel point la science a pu donner lieu à des jugements normatifs, parfois de la part de médecins n’ayant de leur objet d’étude que des connaissances lointaines et rapportées. Delphine Peiretti-Courtis nous aide ainsi à mieux appréhender les bases sur lesquelles furent bâtis esclavagisme et colonialisme : de la résistance des corps noirs, de leur insensibilité à la douleur, d’une incapacité à se prendre en main, d’un besoin d’être civilisé sont nées quelques-unes des entreprises commerciales et politiques les plus abjectes de l’histoire récente. On apprendra enfin, une fois de plus, à se méfier des discours essentialisant des populations entières, ou réduisant l’altérité à quelques idées préconçues non objectivées.
Corps noirs et médecins blancs, Delphine Peiretti-Courtis La Découverte, mai 2021, 352 pages
Une histoire du cinéma français se penche sur les années 1940-1949. Le regretté Philippe Pallin, ancien inspecteur de l’Éducation nationale, et l’auteur-critique Denis Zorgniotti y analysent une décennie de cinéma à l’aune d’un contexte politique à tout le moins particulier. Leur ouvrage est à la fois riche et passionnant.
Comme le note Thierry Frémaux dans sa préface, les années 1940 sont à la fois sombres et lumineuses : sur le plan politique se succèdent l’Occupation, la Résistance, le régime de Vichy et la Libération ; sur le plan cinématographique, les pénuries, la fuite des talents, la censure, puis la création de chefs-d’œuvre et l’émergence de nouvelles personnalités. Le contraste avec les années 1930 se caractérise par un réalisme poétique vivant son chant du cygne, un cinéma fantastique en essor et une « qualité française », celle de Claude Autant-Lara, Jean Aurenche et Pierre Bost, consacrant le cinéma d’adaptation et de studio. Durant ces années – Philippe Pallin et Denis Zorgniotti ne manquent pas de les épingler –, des individualités telles que Pierre Fresnay, Henri-Georges Clouzot, Robert Bresson, Jacques Becker ou Jean Marais prennent rang parmi les promesses ou consécrations du cinéma français. L’industrie est plus que jamais soumise à de nouveaux défis : résister à la propagande allemande, aux saignées artistiques, au manque de moyens ; composer avec l’exploitation des films américains, mais aussi le renouvellement des comédiens et des réalisateurs. C’est un art en bouleversement quasi perpétuel que les auteurs vont radiographier, portraiturer, mais surtout louer avec une tendresse qui n’a d’égale que leur érudition.
Une année de cinéma, c’est dense, ça fourmille d’événements et d’anecdotes, même en temps d’occupation. Des dizaines de longs métrages sortent sur les écrans, certains acteurs occupent mieux que d’autres le haut de l’affiche, des réalisateurs imposent leur savoir-faire avec une évidence qui les érige automatiquement en promesses… Ce second volume d’Une histoire du cinéma français repose sur les mêmes bases que son prédécesseur en ce qui concerne ses choix éditoriaux. L’exhaustivité relevant ici du vœu pieux, il s’agit pour Philippe Pallin et Denis Zorgniotti de mettre en lumière les films, réalisateurs et acteurs qui les ont particulièrement marqués, d’y ajouter quelques « arrêts sur images », mais aussi des dossiers thématiques, à raison d’un par année : l’Occupation (quatre fois), la Résistance, le fantastique, le documentaire… Cette ambitieuse entreprise littéraire ne vaut pas seulement pour ce qu’elle nous apprend du cinéma français des années 1940, décennie si particulière et presque oxymorique ; ce sont des intentions didactiques claires, une passion communicative, une manière de penser et verbaliser le septième art en se plaçant toujours à la hauteur du lecteur – et en y engageant sa propre sensibilité. Si l’époque s’avère tellement passionnante, c’est aussi parce que le cinéma y entre en résonance avec un contexte politique exacerbé : il en va ainsi de La Main du diable comme du Corbeau, puisque chaque ambiguïté (sur la nourriture, sur les rues désertes, sur les individus médiocres, sur la dénonciation) se pare hypothétiquement d’un double discours.
Ce qui distingue certainement cette encyclopédie de la plupart de ses pairs tient au caractère analytique des textes proposés par les auteurs (parmi lesquels il faut compter, certes de manière plus sporadique, Ulysse Lledo et Daniel Patte). Jour de fête est ainsi scruté à travers le prisme des Trente glorieuses et de la libération américaine : un progrès à marche forcée laisse sur le bord du chemin ceux qui se montrent incapables de s’adapter à la modernité. Le Ciel est à vous est décrit comme un film féministe, mais aussi sur le refus du conformisme et de la soumission. Autre cas intéressant : le Panique de Julien Duvivier, un des nombreux revenants de cette décennie. Philippe Pallin s’y intéresse non seulement pour sa dimension formelle (l’épure, la photographie), mais aussi en tant que film pessimiste, presque misanthrope, mettant à mal la réconciliation nationale et la volonté d’élévation post-deuxième guerre mondiale. Denis Zorgniotti voit quant à lui dans L’Assassin habite au 21 les signes annonciateurs de la société du spectacle, fondus dans une représentation cynique du monde. C’est ainsi que chaque long métrage, chaque cinéaste, chaque comédien est passé au tamis factuel et critique. Et les auteurs ne se contentent de quelques figures indépassables, telles qu’énoncées plus haut, puisqu’ils se penchent aussi, par exemple, sur Roland Tual ou Carlo Rim au cours de leurs pérégrinations cinématographiques.
Pour compléter leur tour d’horizon cinéphilique, Philippe Pallin et Denis Zorgniotti glissent en appendice de leur ouvrage quelques palmarès et classements utiles. Mais avant d’en arriver là, le lecteur aura eu l’occasion, pour reprendre les mots de Thierry Frémaux, de sonder « une décennie qui compte triple » et de papillonner entre « promenades ludiques » et « réexamens rigoureux ». On ne saurait mieux résumer ce second tome d’Une histoire du cinéma français : à ses prétentions encyclopédiques et didactiques se mêle le plaisir, intact, de redécouvrir celles et ceux qui ont contribué à donner au septième art un peu de son éclat.
Une histoire du cinéma français : 1940-1949, Philippe Pallin et Denis Zorgniotti LettMotif, avril 2021, 390 pages
Entre 1598 et 1601, Shakespeare a écrit Hamlet. En 2020, Maggie O’Farrell complète le mythe par une réécriture de la réalité : Hamnet – à noter qu’à époque, Hamnet et Hamlet constituent un seul et même prénom. Ce roman magistral, à l’ambiance très particulière, fait revivre un temps le fils unique de Shakespeare, qui mourut en 1596, âgé de onze ans, mais aussi sa mère et ses soeurs.
La romancière britannique s’intéresse à la rencontre entre le dramaturge et sa femme Anne Hathaway, – appelée Agnes dans le roman – au couple qu’ils formèrent et aux trois enfants qu’ils mirent au monde. Parmi eux, le jeune Hamnet dont le décès prématuré inspira à l’écrivain sa célèbre tragédie Hamlet et une citation qui demeure encore aujourd’hui la plus connue, « Être ou ne pas être », et qui pourrait se traduire par « Vivre ou mourir ». Tout un programme qui annonce déjà un immense roman, qui vient encore se compléter de l’écriture sublime de Maggie O’Farrell.
Hamnet, une ode à la nature et à la femme
Avant de nous conter le petit garçon Hamnet, le roman éponyme de Maggie O’Farrell se consacre à nous dépeindre un William Shakespeare (jamais nommé en tant que tel) à peine adulte, tombant amoureux d’Agnes, une jeune femme de la campagne, plus âgée que lui, primesautière et versée dans les remèdes naturels que d’aucuns qualifieraient de sorcellerie. Et c’est ainsi que Maggie O’Farrell installe son ambiance. Celle d’une existence qui s’épanouit dans les dernières années du Cinquecento, entre labeur et vie marquée par l’obéissance à une société austère. Pour Agnes, pourtant, il y a plus dans la vie que les conventions. C’est dans la nature qu’elle trouve ce qui lui manque : les plantes et les abeilles qui lui permettent de préparer les remèdes pour tous ceux qui frappent à sa porte.
Agnes est le personnage principal de ce roman qui suit toutes les étapes de sa vie ou presque. C’est à travers ses yeux que le grand William Shakespeare est aperçu. Celui qu’on connaît comme un immense auteur, a, entre les pages de ce roman, une famille, une femme, des enfants et des parents – et pas toujours le beau rôle.
On a longtemps dit de Shakespeare, volage, qu’il n’aimait pas sa femme, mais cela n’a jamais été prouvé et peut résulter de mésinterprétations. Dans Hamnet, Maggie O’Farrell choisit l’amour, jetant un nouveau regard sur l’immense écrivain, qui fut aussi, bien plus simplement, un époux et un père touché par le deuil.
Un livre à deux émotions
Hamnet est un roman fascinant, qu’il est difficile de poser. Il entraîne son lecteur dans la société de la petite ville de Stratford (aujourd’hui Stratford-upon-Avon), en Angleterre. La Haute-Renaissance est passée depuis cinquante ans, les femmes cachent leurs cheveux sous des coiffes, les épidémies de peste paralysent régulièrement le pays… Et pourtant, sous la plume de Maggie O’Farrell, la vie de jeunes mariés de William et Agnes apparaît douce, marquée par un amour tendre, et un autre amour, aussi sincère, celui qu’Agnes porte à la nature. L’écriture de Maggie O’Farrell est d’une beauté marquante, presqu’ensorcelante. Hamnet recèle une ambiance singulière, un rien mystique, entrant en parfaite résonance avec le coeur secret du lecteur, qui palpite quand lui est présenté une vie qui semble terriblement concrète. Pendant sa majeure partie, malgré l’ombre planante de la Mort Noire, Hamnet est un roman superbe, intense, mystérieux. Et puis, la maladie, la terrible peste, le sacrifice et le trépas s’invitent entre les pages autant qu’au sein de cette famille auparavant heureuse, et voici que la deuxième émotion apparaît. Hamnet devient alors un livre d’une immense tristesse, qui pourtant, aspire à la reconstruction. Celle de toute la famille, mais surtout celle d’Agnes, mère et épouse esseulée qui vit le deuil impossible de son petit garçon, tandis que son époux est à Londres où il joue ses comédies !
D’Hamnet à Hamlet… Ou l’inverse
Car le deuil du père, William, nous apparaît pendant un temps uniquement en filigrane et toujours à travers les yeux de sa femme. Celui-ci est absent mais l’on sent, contrairement à Agnes, murée dans sa colère, que le chagrin, s’il s’exprime différemment, s’exprime néanmoins dans le coeur de cet homme qui vit à Londres, loin de sa famille. Sous la plume de l’autrice, Agnes est dépeinte comme totalement coupée et désintéressée de l’essence de l’existence de son époux, inscrite dans le théâtre. Pour elle, il n’est ni un dramaturge, ni un comédien, ni Shakespeare, simplement William, son mari, fils d’un gantier de Stratford. Elle ne sait rien de son art, ni ne s’y intéresse.
Il y a quelque chose de fascinant à entrevoir un autre regard porté sur un personnage de l’histoire de la littérature qu’on connaît tel qu’immortalisé par les portraits de l’époque, à un âge déjà plus tout jeune : chauve, portant la fraise et la mode du début du XVIIème siècle. Shakespeare est ici le jeune William, trentenaire, père d’une famille qui ne sait rien du théâtre et s’en contrefiche. Jusqu’à Hamlet, la tragédie dont le titre parvient aux oreilles d’Agnes, au fin fond de Stratford. Et c’est pour comprendre pourquoi son mari réutilise le nom de son fils sur scène qu’elle s’intéressera à l’autre vie de son époux, celle qu’il mène loin d’elle, au théâtre auquel il a voué son existence, mais aussi à sa manière de répondre à son deuil.
Quatre ans après la mort de son fils Hamnet, William Shakespeare écrit Hamlet. La tragédie conte le chagrin terrible et le désir de vengeance que ressent Hamlet, jeune prince du Danemark dont le père, qui vient de mourir, lui apparaît sous la forme d’un spectre. Ainsi, Shakespeare a inversé les rôles, le père est mort, le fils demeure en vie. Un fils qui, tourmenté par le chagrin de la perte d’un être cher, se demande s’il ne vaut pas mieux mourir dans une tirade restée célèbre et qui commence par « Être ou ne pas être ? ». Un fils qui choisit la vie sans pour autant échapper à son sort, un spectre qui disparaît en lançant « Souviens-toi de moi ».
Avec Hamnet, Maggie O’Farrell signe un roman époustouflant qui touche du doigt les émotions humaines les plus enfouies. En plus d’être très belle, l’histoire est d’autant plus touchante qu’elle s’inspire de faits réels et qu’elle nous dévoile – au moyen d’une réécriture – l’homme qui a vécu derrière le nom de Shakespeare. Hamnet, mis en terre à onze ans, passé à la postérité sous la plume de son père dans Hamlet, est ressuscité une fois de plus, cette fois par la magnifique écriture de Maggie O’Farrell, qui fait également revenir à la vie, sous les traits d’Agnes, Anne Hathaway, simplement connue comme la femme de Shakespeare. Hamnet est un roman marquant, touchant, unique, qui laissera une impression durable et intense à ses lecteurs. Sans doute l’un des plus beaux romans que vous lirez.
Hamnet, Maggie O’Farrell Belfond, avril 2021, 368 pages
Women’s Prize For Fiction 2020 Meilleur livre 2020 du New York Times Meilleur livre 2020 du Guardian Meilleur livre 2020 de la New York Public Library Prix du Livre de l’Année des Librairies Waterstones
Dans un futur imprécis, le dénommé Samuel F. Monroe est appelé villa Midori, au chevet d’une jeune fille prénommée Rose. Celle-ci se trouve dans le coma à la suite d’un drame dont les circonstances restent floues. Appelé en dernier recours par les parents de la jeune fille, Samuel est un spécialiste un peu particulier qui affirme pouvoir explorer l’esprit de Rose pour la ramener à la vie.
Après Crépuscule (2017), voici le nouveau roman graphique signé Jérémy Perrodeau. Son épaisseur (232 pages) peut rebuter, d’autant plus que le graphisme laisse assez perplexe. Peu séduisant au premier abord, le style du dessinateur peut décevoir, car ses personnages sont essentiellement des silhouettes et les paysages jamais fouillés. Même pour les visages, le dessinateur se contente du minimum syndical, avec juste les traits nécessaires pour attribuer quelques signes distinctifs à chaque personnage, ainsi que des expressions qu’on devine. De plus, Jérémy Perrodeau utilise une palette colorimétrique réduite : un bleu sombre (qu’il utilise pour ses traits) et un autre plus clair et proche du bleu ciel, du noir et du blanc. Enfin, pour donner un peu de nuances, il complète certaines zones par une trame pointilliste (parfois des points faits à la main), c’est tout. Si ce minimalisme graphique colle assez bien à l’exploration d’un cerveau complètement déboussolé, on peut regretter que le dessinateur ne marque pas de différence stylistique fondamentale entre la partie réaliste du début et la suite consistant en une exploration assez hasardeuse d’un univers mental. On remarque quand même que la première partie montre un monde où la géométrie domine (ville très peuplée, apparemment assez polluée, avec beaucoup de circulation dans de petits véhicules aériens et de nombreux panneaux publicitaires, univers très mécanisé et multilingue), alors que la suite explore un espace beaucoup plus chaotique. À noter que la villa Midori, où Samuel Monroe se rend, est située à l’écart de la ville (objectif des parents : préserver leurs filles de l’agitation urbaine), sur une sorte de terrasse juchée au sommet d’un promontoire artificiel. Le jardin qui l’entoure présente un aspect agréable, mais tout y est synthétique.
Les moyens d’une technique
Il faut dépasser tous ces aspects un peu rebutants, pour entrer dans l’univers du dessinateur, plus visuel que bavard (lecture en 1h30 environ). Il s’en sort bien, en nous proposant cette quête ayant pour but de sauver Rose, par un intervenant extérieur qui fouille dans son esprit pour tenter de la faire ré-émerger. Bien évidemment, pour crédibiliser un peu cette recherche qui part sur une base S-F, il fallait un minimum de mise en scène, ce que le dessinateur ne néglige pas. Il s’en amuse un peu, avec la manipulation d’un appareillage dont il serait vain de chercher à comprendre quoi que ce soit. Même constat avec ce vocabulaire sorti de films de genre et quelque chose qui ressemble à un scaphandre. En deux temps trois mouvements, voilà notre explorateur-guérisseur plongé dans un monde éminemment virtuel : celui issu de l’imaginaire en roue libre de Rose. Dans sa mission, il est accompagné d’Anha, la sœur (plus vieille, au moins en apparence) de Rose que la famille lui impose. Il semblerait que la jeune fille soit dans le coma depuis longtemps (les parents ne sont plus tout jeunes, alors que Rose affiche un physique d’adolescente : voir ses traits sur l’illustration de couverture). De plus, et même si elle se garde bien de l’expliquer, la famille affiche un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la jeune fille, ce qui justifie qu’Anha accompagne Samuel dans un périple qu’il présente comme dangereux.
Un pari audacieux
Dans cet univers où on peut s’attendre à tout, Samuel et Anha trouvent un paysage désolé. Mais attention de ne pas se fier aux premières impressions, trompeuses. Ils vont observer de la faune, de la flore, des constructions (bâtiments d’habitation, mais aussi une ferme et de l’activité industrielle) et des personnes. Samuel rappelle régulièrement à Anha qu’elle ne doit pas se soucier des personnages qu’ils observent, toutes créatures virtuelles vouées à disparaître. Qu’il soit persuadé de la réussite de sa mission, pourquoi pas. Mais que fait-il dans l’univers mental de Rose qui ne le connaît pas ? Passons. Pour retrouver Rose, Samuel et Anha cherchent à comprendre comment tout cela s’organise. Car si Rose a fait partie du processus de départ (les parents également), Samuel et Anha ignorent tout de ce qu’elle peut faire dans ce monde virtuel. D’ailleurs, la retrouver sera une chose, la convaincre de rentrer en sera une autre…
Entre réalité et virtualité
Autant dire que, dans le cerveau de Rose, parmi les péripéties imaginées par le dessinateur, certaines pourront prêter à interprétation. Cela se justifie par le désordre mental de la jeune fille. Là où le dessinateur emporte l’adhésion, c’est en laissant entendre que ce désordre mental s’explique en grande partie (pas entièrement, puisque sa sœur Anha n’a pas suivi cette voie) par l’ambiance générale du monde dans lequel les personnages évoluent (entendons-nous bien, je parle de ce que le roman graphique présente comme la réalité de ce monde futuriste), ainsi que par les sollicitations multiples de la virtualité. Complètement perturbée, Anha a donc fini par se réfugier dans son monde intérieur. Le dessinateur montre les dégâts produits par le monde réel, en présentant Rose dans un triste état, agressive, avec un look à l’avenant et pas du tout enthousiaste à l’idée de retrouver la réalité. Dans ces conditions, les choix esthétiques du dessinateur peuvent être interprétés comme la volonté de faire sentir ce que risque de devenir un monde, le nôtre, confronté à la volonté d’uniformisation et à la déshumanisation des relations.
Le long des ruines, Jérémy Perrodeau Éditions 2024, janvier 2021, 224 pages
Premier épisode de la trilogie des appartements maudits, Répulsion fait l’objet d’une nouvelle restauration 2K et d’une édition prestige de la part de Carlotta Films. De quoi satisfaire tous ceux qui voudraient se replonger dans la riche filmographie de Roman Polanski.
Dans une séquence finale semblable à celle de Shining, Roman Polanski effectue un double retour en arrière : vers l’aube de Répulsion et cet œil symbolisant une psyché meurtrie, vers l’adolescence de Carol, où quelque chose de grinçant semblait déjà en suspens. D’un bout à l’autre de ces jalons programmatiques, il y a le temps qui passe : un lapin dépecé en lente décomposition, une pomme de terre qui germe, un appartement hors de la réalité, dont la plasticité géométrique et les fissures naissantes deviennent respectivement l’antre et le signe annonciateur d’une démence que l’on devine inexpiable.
D’une beauté glaciale et impassible, Catherine Deneuve paraît ailleurs. Confuse. Elle aussi hors du temps, qui ne se rappelle d’ailleurs à elle que lorsque sa supérieure la sermonne pour ses absences intempestives. Quand elle marche dans les rues londoniennes, elle est caractérisée par la passivité, et presque dérangée par un environnement qui l’assaille autant qu’il l’entoure. Au travail, on l’interpelle sans cesse : « Arrête de rêvasser. » Dans l’appartement qu’elle partage avec sa sœur Helen, elle arbore ce même regard perdu, quand elle ne scrute pas les ombres qui noircissent le plafond. Roman Polanski va lui aussi jouer avec le temps et s’appesantir sur plusieurs objets-symboles associés à cette héroïne mue par des perceptions altérées : un rasoir, une pince à manucure, une porte (qu’on force, qu’on éclabousse de sang), un judas (à travers lequel on peut voir – de manière dégradée – sans être vu)…
Ce n’est pas un hasard si le générique ouvrant Répulsion remonte l’image de manière oblique, dans une sorte de désordre organisé. Roman Polanski se plaît à user d’allégories visuelles pour faire état de la psyché de son héroïne. Apathique, fascinée par son reflet déformé dans une bouilloire, sujette aux cauchemars et aux hallucinations, elle craint d’abord de se retrouver seule dans son appartement, suite au départ en vacances de sa sœur, avant de se retrancher elle-même du monde extérieur et de se laisser envahir par la folie qui couvait jusque-là. Répulsion ne se contente toutefois pas de symboles figuratifs dans son énonciation de l’état mental de Carol. Le spectateur voit tous ses sens sollicités : les couloirs s’allongent, les murs reculent ou se rapprochent, le temps se dilate, la matière et les visages se déforment, les crimes s’observent en vision subjective, les bruits percutent, éclatent, se perpétuent ou se meurent.
En initiant sa trilogie des appartements maudits, Roman Polanski s’appuie sur un cinéma d’atmosphère. Tout, en effet, y semble en apesanteur, fantasmagorique, en ce y compris certains mouvements de caméra, ou ces mains s’extirpant des murs – plan hommage à Jean Cocteau s’il en est. Dans un joli noir et blanc aux ombres parfois épaisses, en usant de plusieurs focales pour redéfinir l’espace et les corps, le cinéaste franco-polonais porte l’angoisse au sein d’un appartement tout ce qu’il y a d’ordinaire. Une baignoire qui se remplit d’eau et finit par déborder, un téléphone qui retentit dans l’indifférence, une fissure qui lézarde soudainement un mur, une Catherine Deneuve d’une étrange neutralité, qui « n’a pas bonne mine » : tout contribue à napper Répulsion d’un effroi diffus, bien plus psychologique qu’horrifique.
Le long métrage de Roman Polanski lie aux fêlures de Carol celles d’une société peu engageante. L’insécurité psychique du personnage se double en effet d’une insécurité bien palpable, celle que fait par exemple peser sur elle un propriétaire peu scrupuleux. Ce n’est peut-être pas un hasard si le seul enjouement mémorable du film est provoqué par l’évocation de La Ruée vers l’or, de Charlie Chaplin. La réalité de Carol est cruelle (plusieurs allusions au viol en attestent) ; la légèreté est alors à chercher dans la fiction (même si cette dernière est elle-même gangrénée par des fantasmes douloureux). Le cadre le plus anodin qui soit, un appartement, fait l’objet d’une contemplation psychopathologique. À l’inverse, le cinéma est scruté d’un œil amusé et le burlesque y affleure. Mais après tout, peut-être nous perdons-nous en conjectures…
TECHNIQUE & BONUS
Comment souvent chez Carlotta, la dimension technique du disque est une réelle satisfaction. Image stable et propre, rendu sonore attrayant, bonne gestion du grain, contraste profond, peu de choses peuvent être reprochées à cette édition. Cette dernière, qualifiée de prestige, se distingue d’ailleurs par le nombre substantiel de ses suppléments : les commentaires audio de Roman Polanski et Catherine Deneuve, des photos, une affiche, un fac-similé d’un extrait du scénario, deux courts-métrages, la bande-annonce originale…
Il faut en plus y ajouter deux documents plutôt intéressants, Grand écran : Roman Polanski et Un film d’horreur britannique, chacun dépassant les vingt minutes. Dans le premier, on suit Roman Polanski et Catherine Deneuve pendant le tournage, en plein travail. Le réalisateur franco-polonais explique notamment qu’il aurait imaginé tirer son film davantage vers l’épouvante. Sa manière de travailler, sa direction d’acteurs ou la facture réaliste de son œuvre sont également évoquées. Dans le second document, on revient sur l’estimation difficile du budget, la production inattendue du film, l’attention accordée à la texture et aux ombres, la souplesse de Catherine Deneuve sur le plateau, les effets spéciaux (avec une histoire étonnante de latex) ou encore le choix des angles de vue…
BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC Version Originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français Format 1.66 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 105 mn
DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 Version Originale / Version Française Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 101 mn
En 1963, une rencontre avec le dramaturge et scénariste Harold Pinter permet à un Joseph Losey émigré en Europe de relancer complètement sa carrière. Adapté d’une nouvelle de Robin Maugham, The Servant est l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste américain. Porté par un Dirk Bogarde au sommet de son art, le film est une charge sans pitié dirigée contre le système de classes britannique, un domestique pervers et sournois y vampirisant progressivement son maître emmuré dans des conceptions sociales obsolètes. Ce sujet brûlant pour l’époque, abordé à la manière d’un thriller subtil, associé à la mise en scène baroque et au noir et blanc sublime, font de The Servant un très grand film… qui n’a pas pris une ride.
1951. Quatre ans à peine après avoir mis en scène son premier long-métrage (Le Garçon aux cheveux verts), l’Américain Joseph Losey, pourchassé par les investigations du HUAC (House Un-American Activities Committee) qui ne goûte que modérément son affiliation au parti communiste américain et fonde ses soupçons sur des enquêtes du FBI truffées d’erreurs, est mis sur la touche, son nouveau patron Howard Hugues (farouchement anticommuniste, lui aussi) le gardant sous contrat sans lui donner de film à tourner. A la veille d’une injonction de témoignage devant le HUAC, il part tourner un film en Italie. Il reviendra dans son pays natal dès 1952 mais, blacklisté, il n’y trouvera aucun emploi. L’exil européen s’impose ; il sera définitif.
Pour autant, ses débuts sur le Vieux Continent sont difficiles, ses affinités « rouges » l’écartant de certains projets et l’obligeant à en réaliser d’autres sous pseudonyme. Losey doit accepter des travaux de commande dans des styles variés. Le succès le fuit. Dix ans après s’être installé à Londres, le cinéaste entame, à Rome, le tournage d’un film nettement plus personnel, très important à ses yeux : Eva, avec Jeanne Moreau. L’échec de l’œuvre sera à la hauteur des attentes placées en elle, et Losey rentre à Londres brisé. Heureusement pour lui, c’est précisément alors qu’il est au fond du trou que ressurgit un autre vieux projet. Celui-là ne relancera pas seulement une carrière moribonde, il s’avèrera sans doute le meilleur film qu’il ait jamais réalisé.
Un sujet taillé sur mesure
Adapter The Servant, la nouvelle de Robin Maugham (1916-1981) publiée en 1948, est une idée qui trotte dans la tête de Losey depuis longtemps. Alors qu’il collabore une première fois avec lui en 1954 sur La Bête s’éveille (The Sleeping Tiger), le cinéaste presse Dirk Bogarde de lire l’œuvre de Maugham. Et alors qu’il prépare Eva, c’est cette fois Bogarde qui l’informe que l’adaptation existe désormais. L’attirance du metteur en scène américain pour la nouvelle n’a rien de surprenant, et son adaptation semble taillée pour lui. On y retrouve en effet plusieurs de ses thèmes fétiches : les rapports de domination, la lutte des classes, la perversité. Le film signe la première collaboration, sur trois au total (les deux autres, dont le scénario est également tiré d’une œuvre littéraire, étant Accident/1967 et Le Messager/1971), entre Losey et le dramaturge et scénariste britannique Harold Pinter. Une bonne partie de la réussite du film réside sans doute dans la rencontre entre la précision et la concision de Pinter et le goût du baroque de Losey.
Si la mise en cause du système de classes britannique apparaît dans les trois collaborations entre les deux hommes, elle est ici au cœur même de l’intrigue. A Londres, Tony (James Fox) est un jeune bourgeois qui vient d’acquérir une maison cossue. Il y engage comme domestique Hugo Barrett (Dirk Bogarde), un homme discret et qualifié, bien sous tous rapports. Une relation de confiance s’établit entre les deux hommes, bientôt remise en question par la fiancée de Tony, Susan (Wendy Craig), qui n’apprécie guère Barrett et tente de convaincre son compagnon de s’en débarrasser. Lorsque le domestique parvient à introduire comme femme de chambre Vera (Sarah Miles), qu’il présente comme sa sœur alors qu’elle est en réalité sa maîtresse, un renversement des rapports de pouvoir s’engage entre le maître et son serviteur…
Celui qui ne reste pas à sa place
Le film est dominé par la prestation étincelante de Dirk Bogarde dans le rôle du domestique. D’abord présenté comme l’archétype du serviteur discret, professionnel et attentionné, il révèle peu à peu sa sombre nature de prédateur narcissique, qui n’hésite pas à utiliser sa fiancée, une jeune dinde hypersexualisée, comme appât pour vampiriser son maître. Il y parviendra d’autant plus facilement que, contrairement à Tony, il s’agit d’un monstre froid inscrit dans son époque, qui connaît parfaitement les règles sociales traditionnelles et sait les détourner à son profit. Tony, lui, est un dandy oisif, sans doute un rentier (il nourrit des projets professionnels au Brésil, mais on ne le voit jamais rien faire) qui vit dans une bulle. Sa conception des rapports de classe s’est arrêtée au XVIIIe siècle, il est parfaitement incapable de saisir toute situation qui sorte du moule sociétal qu’il connaît et qu’il tient pour inaltérable. Lorsque Susan, guidée par son intuition féminine, tente de l’éclairer sur le rôle potentiellement néfaste de Barrett, Tony refuse de l’entendre car pour lui, les rapports de classe sont clairs et enfreindre les règles est impossible. C’est ce qui explique sa réaction désemparée, comme interdite, puis pathétique lorsqu’il découvre enfin le pot aux roses : sa conception des relations sociales en est complètement chamboulée.
L’inversion des rapports entre le maître et son domestique est subtilement annoncée dès la première scène, magistralement mise en scène, qui voit Barrett pénétrer dans la maison encore vide. Après quelques recherches, il finit par tomber sur Tony, endormi sur une chaise. Alors que le dandy, qui avait oublié l’entretien d’embauche, se réveille, la caméra cadre déjà Barrett, digne et stoïque, en position de supériorité face à son futur maître qui ressemble à un cadavre. Si, en apparence, Barrett subit sans broncher les multiples remarques cassantes de la part de Tony et (surtout) Susan qui le renvoient sans cesse à sa condition servile, c’est à l’anéantissement progressif de ce rapport de domination que le sournois manipulateur va procéder. Alors que Susan jalouse sa relation privilégiée avec Tony, ce dernier apparaît comme un être infantilisé, qui ne sait rien faire seul. Sa dépendance vis-à-vis de son domestique apparaît clairement lorsque, après l’avoir renvoyé, l’on constate l’état de saleté de la maison de Tony, incapable de se prendre en main. Barrett n’aura alors plus à insister bien longtemps pour que son maître cède et lui offre une « seconde chance ». Sans en prendre conscience, Tony signe ainsi sa perte en acceptant de pardonner le franchissement d’une ligne rouge autrefois hautement symbolique. Les séquences suivantes le montreront de plus en plus neutralisé, sadisé, à la merci d’un Barrett devenu à la fois un copain (on les voit s’adonner à des jeux puérils dans la maison) qui ne respecte plus aucune règle sociale (il est négligé, vulgaire, il distribue des bourrades à Tony) et un bourreau qui pourvoit son ancien maître, réduit à un piteux état, en alcool et en filles. L’attirance homosexuelle entre les deux hommes est évidente, même si elle n’est jamais manifeste. A la fin, Susan peut bien gifler l’ancien manservant qui a outrageusement empiété sur les prérogatives de son maître, elle a perdu la partie depuis longtemps…
Sans pitié
The Servant est une critique sociale féroce, une charge frontale contre une Angleterre puritaine cloisonnée par des règles sociales iniques et d’un autre temps. Une Angleterre qui perd définitivement sa position dominante dans le monde (reconstruction après la guerre, crise du canal de Suez, vague d’indépendances d’anciennes colonies…) mais qui, à l’intérieur, vit encore dans son fantasme de superpuissance. Ce phénomène d’aveuglement face à la marche du monde est illustré par l’aristocratie qui, si elle ne peut plus se réclamer des accomplissements et de la gloire des siècles précédents, n’en conserve pas moins une symbolique de plus en plus surannée. Lorsque Tony lui annonce qu’il a engagé un domestique, même Susan paraît surprise devant cette tentative désespérée d’un représentant d’une classe sociale dépassée de s’accrocher à ses privilèges historiques. L’aristocratie est encore montrée comme vaguement attirée par l’exotisme (souvenirs des temps glorieux de la colonisation ?) dont elle ignore désormais tout (le vieux couple Mounset associe le Brésil à des stéréotypes mal maîtrisés, puisqu’il confond les gauchos avec les… ponchos), mais aussi coincée sexuellement (nettement plus entreprenante que Susan, Vera n’aura aucun mal à pousser Tony à la faute). Bref, le film est une observation sans pitié des mœurs d’une haute société britannique complètement sclérosée. Cette critique acerbe est inédite à l’époque au Royaume-Uni, et le miroir tendu ne laissera personne indifférent.
La critique implacable contenue dans le scénario de Harold Pinter (qui apparait brièvement dans le film) est d’autant plus brillante qu’elle n’est pour ainsi dire jamais exprimée telle quelle. The Servant n’a pas besoin d’être un film social ou un manifeste politique pour faire passer son message. Formellement, nous sommes ici à mille lieues du réalisme kitchen sink britannique qui prend son essor à la même époque. Au contraire, la mise en scène de Losey est comme toujours baroque et extrêmement soignée. Il multiplie les plans recherchés, les mouvements de caméras sophistiqués, l’utilisation des miroirs, du hors-cadre et des jeux entre avant-plan et arrière-plan pour créer une inquiétante étrangeté, un sentiment de malaise grandissant. Le décor est également remarquablement choisi et mis en valeur. La maison de Tony est en effet caractérisée à la fois par une double logique, une verticale pour symboliser la hiérarchie traditionnelle des strates sociales (les domestiques sont confinés au dernier étage) et une horizontale avec ces pièces labyrinthiques aux multiples accès. Le réalisme n’a pas sa place dans ce drame psychologique aux décors aussi troubles que les protagonistes. Ces derniers n’ont aucune revendication sociale, à l’image de Barrett dont on ignore finalement les desseins exacts. Avec le recul, son cynisme et sa perversité nous apparaissent aujourd’hui bien plus modernes que le prolétariat revendicatif et parfois idéalisé du cinéma social britannique des années 60 et 70. La critique de Losey et Pinter est bien plus pessimiste et cruelle, non seulement vis-à-vis de l’aristocratie agonisante mais aussi des relations humaines en général, toujours gâtées par des conflits de domination.
En revoyant aujourd’hui The Servant, on ne peut s’empêcher de songer à Parasite de Bong Joon-ho, autre peinture féroce des relations humaines via le prisme des rapports de classes sociales. Le cinéaste sud-coréen a d’ailleurs reconnu que le film de Losey l’avait fortement influencé. Les chefs-d’œuvre sont intemporels ! Un constat fascinant sur le plan artistique mais, vu le sujet traité, pas franchement rassurant quant à l’évolution des relations entre les Hommes au cours des cinquante dernières années…
Synopsis : Un aristocrate londonien tombe peu à peu sous la coupe de son valet, être glacial et manipulateur, et de sa maîtresse.
The Servant : Bande-annonce
The Servant : Fiche technique
Réalisateur : Joseph Losey
Scénario : Harold Pinter
Interprétation : Dirk Bogarde (Hugo Barrett), James Fox (Tony), Sarah Miles (Vera), Wendy Craig (Susan Stewart)
Photographie : Douglas Slocombe
Montage : Reginald Mills
Musique : John Dankworth
Producteurs : Joseph Losey et Norman Priggen
Durée : 115 min.
Genre : Drame psychologique
Date de sortie : 10 avril 1964 Royaume-Uni – 1963
Oxygène, le dernier film du réalisateur français Alexandre Aja sorti le 12 mai dernier sur Netflix, marque son retour à la science-fiction. Là où son premier film, Furia, prenait place dans un univers dictatorial, ici il est fortement inspiré par la crise du coronavirus.
Synopsis: Dans un futur proche, une jeune femme se réveille dans une capsule cryogénique. Seule et amnésique, elle ne sait pas comment elle a pu s’y retrouver. La situation se complique davantage lorsque l’oxygène vient à manquer. La jeune femme va devoir chercher dans sa mémoire pour s’en sortir.
Alexandre Aja semble avoir mûri et cela se ressent fortement sur son nouveau film. Oxygène s’impose comme l’une de ses meilleures réalisations : loin des twists grandiloquents de ses films précédents (on pense à Haute Tension) et d’une certaine immaturité que l’on pouvait y retrouver (Horns) ici on ressent que le scénario est plus maîtrisé même si cela n’empêche pas quelques facilités et frustrations. En effet, le scénario se devait d’être bon pour faire tenir 1h40 de film en huis-clos avec presque un seul personnage et ne pas lasser le spectateur. Le déroulement de l’histoire et ce qu’on apprend sur l’identité du personnage sont amenés petit à petit à mesure que le film avance mais pourtant cela ne nous empêche pas de pouvoir deviner ce qui se trame avant que le personnage principal ne le comprenne. C’est assez frustrant parfois car ce même personnage met du temps à réaliser ce qui lui arrive et fait parfois quelques choix stupides qui peuvent être frustrants. On ressent que certaines péripéties sont créées artificiellement pour faire durer le film et installer des retournements de situations. Néanmoins le film est bien pensé, et certains de ces retournements de situations sont réellement impactants et donnent à réfléchir, ce qu’on n’attendait pas forcément d’un réalisateur comme Alexandre Aja.
Oxygène est réussi surtout par sa réalisation : plus sobre qu’à l’accoutumée mais tout de même inventive car elle arrive à ne pas nous lasser de sa contrainte d’enfermement. Le réalisateur arrive à nous mettre dans la peau de son héroïne, grâce à certains mouvements de caméra on se place dans sa perte de réalité. Par exemple à un moment donné, le stress que vit la protagoniste est intense, et pour nous aussi : la caméra tourne sur elle-même pour mettre en scène la désorientation que l’on vit. De même les souvenirs de la jeune femme sont marqués par une colorimétrie et une luminosité plus appuyées et différentes du reste du long-métrage, pour signifier leur aspect d’irréalité. De même les effets spéciaux sont plutôt convaincants.
Quant au jeu de Mélanie Laurent… il est très bon. Elle seule porte le film sur ses épaules et elle le fait très bien. Difficile de n’être, presque, que le seul personnage à l’écran, surtout quand quasiment seul son visage est filmé. On a peine à reconnaître Mathieu Amalric qui interprète M.I.L.O, l’ordinateur de bord de la capsule cryogénique, tant il arrive à s’effacer pour prendre le ton monotone si reconnaissable des intelligences artificielles.
Finalement, on apprécie grandement le passage à la « sobriété » d’Alexandre Aja, qui passe de la réalisation de films d’horreur très gores et violents à ce genre de thriller qui ne délaisse pas pour autant l’angoisse ressentie pendant la séance. Car Oxygène sort à un moment clef de notre vie à tous : celle de la crise du coronavirus, qui fait complètement écho dans l’histoire. L’anxiété du personnage et la crise que vit sa société dans le film fait totalement penser à notre société actuelle. Mélanie Laurent est enfermée dans une capsule pendant que nous sommes enfermés chez nous pour nous protéger, et bien d’autres aspects similaires que nous ne spoilerons pas…
Donc, n’hésitez pas à vous lancer dans cette expérience, si vous vous en sentez le courage et surtout si votre santé mentale vous le permet, car nous pensons que vous apprécierez ce film.
Oxygène : Bande-Annonce
Oxygène : Fiche Technique
Titre original : Oxygène Réalisation : Alexandre Aja Scénario : Christie LeBlanc Musique : Robin Coudert Direction artistique : Dominique Moisan et Marc Saez Décors : Jean Rabasse Costumes : Agnès Beziers Photographie : Maxime Alexandre Montage : Stéphane Roche Production : Alexandre Aja, Brahim Chioua, Noémie Devide, Grégory Levasseur et Vincent Maraval Production déléguée : Serge Catoire, Laurence Clerc, James Engle, Franck Khalfoun, Christie LeBlanc et Adam Riback Sociétés de production : Gateway Films, Wild Bunch et Echo Lake Entertainment Société de distribution : Netflix Durée: 100 min Genre: thriller, survie, science-fiction Date de sortie: 12 mai 2021 (sur Netflix)