Accueil Blog Page 272

Salam : Confessions d’un diamant brut

Présenté au Festival de Cannes 2022, en Séance Spéciale, avant de sortir dans les salles début juillet, Salam est un documentaire filmé à la première personne où la rappeuse Diam’s s’explique sur les raisons de son silence, dix ans après avoir quitté le monde de la musique.

Dix ans après avoir quitté le monde de la musique, Diam’s fait officiellement son entrée dans le septième art, en foulant la porte du très prestigieux Festival de Cannes. Ce jeudi 26 mai 2022, le public a, en effet, eu l’occasion de retrouver la célèbre rappeuse dans le documentaire Salam qu’elle a écrit et réalisé aux côtés des réalisatrices Houda Benyamina et Anne Cissé. Projeté en Séance Spéciale, le film bénéficiera d’une sortie exceptionnelle les 1 et 2 juillet prochains, avant d’être exclusivement disponible sur la plateforme Brut.

Mélanie Giorgiades – alias Diam’s – se livre à l’exercice risqué de la confession intime. Après une décennie à spéculer sur les raisons de son départ, l’ancienne rappeuse prend publiquement la parole, en décidant (enfin) de livrer sa version des faits. Salam constitue, d’une façon, un documentaire politique. Diam’s se réapproprie une histoire personnelle largement commentée (à tort) par des médias friands de gossip en tout genre. L’autrice de « Jeune demoiselle » s’exprime librement face caméra. Qu’elle arpente une salle de concert, marche le long d’une plage ou rende visite à des orphelins au Mali, Diam’s évoque, sans tabous, son passé aussi bien que son présent.

Cette dernière parle du mal-être qui l’habitait lorsqu’elle était Diam’s, cette rappeuse pleine d’avenir à qui tout réussissait. Il y a quelque de chose de touchant dans le témoignage qui nous est livré. Mélanie Giorgiades dévoile quelles ombres se cachaient derrière la figure sympathique de Diam’s. Elle fait tomber les masques de sa célébrité. On pourrait critiquer l’aspect « voyeuriste » de la confession. Comme cette scène où, en évoquant ses divers déboires, la caméra braque son objectif son la mère de Diam’s – dont les larmes ne cessent de monter. Diam’s sait – en tout état de cause – qu’elle révèle une partie de son intimité. Sauf qu’ici, c’est à l’artiste et non aux médias de choisir le contenu de ce qui sera dit (ou non). Cette dernière s’arroge l’exclusivité de sa propre confession puisqu’elle en est la seule et unique metteuse en scène. Diam’s casse donc son image idéalisée de rappeuse. Si elle avait « tout » – lui disait-on – pour être heureuse, dans les faits, elle ne l’était pas.

Casser l’image de la célébrité

L’histoire de la star malheureuse malgré les succès et l’argent n’évoque – hélas – rien de nouveau sous le soleil du star-system. Diam’s le sait. Son départ précipité de la scène musicale – alors qu’elle au sommet de sa gloire – s’explique par le souhait de se détacher d’un cliché qui lui collait à la peau (et dont elle serait dit-elle peut-être morte). Cette dernière veut évidemment parler du cliché de l’artiste torturé par des démons intérieurs qui finissent – à terme – par le consumer.

Le mythe de l’écorchée vive, Diam’s l’a bien connu. Il est même devenu le titre de l’une de ses chansons. « Je ne pouvais écrire que lorsque j’allais mal. » dit Diam’s. L’art est-il toujours le fruit de nos souffrances ? Doit-il l’être ? Pour Mélanie Giorgiades, la réponse est non. Cette phrase dépasse la simple anecdote personnelle. Elle évoque indirectement les affres d’un star-system qui exploite les blessures et le mal-être de l’artiste afin d’en faire le terreau d’un marketing morbide (mais rentable). L’amour du public ne suffit pas toujours. Diam’s met les choses au point. Elle a arrêté sa carrière parce que cette vie-là était devenue paradoxalement impossible à vivre (si la jeune femme d’alors voulait continuer à vivre). Il faut du courage pour se défaire de ses privilèges, surtout lorsque l’on est une star en pleine ascension.

Parce qu’il a pris les couleurs de la religion (mais pas que), le courage de la star, qui raccroche définitivement les gants, dérange. Diam’s pose elle-même la question qui fâche. Si elle s’était suicidée, serait-elle devenue une héroïne ? Aurait-elle « mérité » un autre traitement médiatique que celui qui lui a été réservé ? Aurait-elle été plus respectable ? Ses questions resteront sans réponses. Diam’s revient longuement sur l’origine de sa conversion à l’Islam. Celle-ci lui a valu d’être blacklistée, voire carrément lynchée par des médias avides d’exposer la vie privée de la chanteuse. La reconversion inattendue de la chanteuse qu’on a voulu – à tort – voir comme le signe d’une manipulation, aborde de front la question du droit des femmes à disposer librement d’elles-mêmes. Le documentaire pose, au fond, une question qui pour le coup dérange réellement. Par la récupération médiatique et politique dont elle a été victime, la trajectoire de Diam’s pointe du doigt non pas le « problème musulman » – comme se plaisent à l’affirmer certain.e.s – mais les « problèmes » non réglés que la société française a vis-à-vis des musulmans (et des femmes qui décident de porter le voile, en particulier).

Dans sa bulle (nouvelle)

Salam redonne la parole à une femme qui, contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains médias, n’est pas la victime d’un endoctrinement. Le public reçoit les confessions d’une artiste, pour qui la scène était devenue une souffrance, laissant de côté l’exutoire salutaire des débuts. Pour Diam’s, la (sur)vie nécessitait de quitter le devant de la scène. L’ancienne rappeuse est aujourd’hui une femme « heureuse ». Si sa foi y est pour beaucoup, elle n’est pas la seule à concourir à ce bonheur retrouvé. Diam’s continue, en effet, à donner d’elle-même à travers son association humanitaire Big Up Project, qui vient en aide aux orphelins. Diam’s assume ses choix de vie. Tant pis pour celles et ceux – dans son public – qui n’y adhèrent pas.

Pourtant, il y a un « hic ». Salam peine à convaincre dans sa forme. La réalisation souffre d’une mise en scène parfois clairement artificielle. Il y a un côté à la « Confession Intimes » qui agace, voire qui met parfois mal à l’aise. Ce sont les cadrages rapprochés, les scènes parfois tire-larmes où l’on voit Diam’s au téléphone avec son père, dans un échange où transparaît une mise en scène trop appuyée. On pense également à cette scène où la caméra est braquée sur le visage de la mère de Diam’s, bouleversée face au récit de sa fille, comme si elle attendait de voir la larme couler. Salam possède un petit côté à la « BRUT » qui ne doit pas étonner puisque le documentaire a été produit par la plateforme.

Dommage, car cela efface, voir étouffe, certaines des questions posées par les réalisatrices. Le film prend, ainsi,  la forme d’un exercice de style un peu naïf (et, parfois, indigeste dans sa forme). On pourrait aussi aisément reprocher au documentaire de n’être qu’un énième mensonge marketing teasant les vrais (faux) adieux d’une star, revenant dans un ultime come-back, afin de promouvoir ses bonnes actions. Peut-être. Après tout, si Salam (qui signifie « paix » en arabe) peut aider à financer la construction de futurs orphelinats, alors cela veut dire que le cinéma et l’art, en général, servent encore à quelque chose. S’il est parfois maladroit, et manque de finesse, Salam signe, néanmoins, les adieux sincères d’une artiste qui demeure profondément habitée par ses engagements.

Bande-annonce – Salam 

Fiche Technique :

 

Un long-métrage de Houda Benyamina, Anne Cissé, Mélanie ‘Diam’s’ Girodiades.
Produit par Brut
Distributeur Pan Distribution
Année de production : 2022
Sortie  : 1 juillet 2022

Festival de Cannes 2022 : Three Thousand Years of Longing de George Miller

Nombreuses sont les œuvres majeures du septième art qui racontent des histoires plus belles les unes que les autres. Three Thousand Years of Longing est une de celles-ci. George Miller donne dans un sentimental enchanté et plein de lumière.

Depuis des millénaires, les contes nourrissent l’imaginaire des petits et des grands. Source de merveilles et d’aventures, il est rare qu’une personne n’ait pas été bercée par l’un d’entre eux.

Il était une fois…

Il est clair que George Miller s’amuse dans son éclectisme cinématographique. Entre film d’animation, sorcières charmées par le diable, ou action movie post-apocalyptique, son travail est accessible à tous types de cinéphiles.
C’est avec Three Thousand Years of Longing que le réalisateur revient sur les écrans de Cannes, bien décidé à raconter sa propre version du conte fantastique.

Ouvrez vos cœurs, Monsieur Miller va s’en emparer.

Synopsis : Alithea Binnie est une Britannique solitaire et amère. En voyage à Istanbul, elle découvre une ancienne bouteille. Il en sort un Djinn qui lui offre trois vœux. Apathique et sans désir d’aimer ou d’être aimée, cette femme demeure incapable d’imaginer un seul vœu. Leur conversation, dans une chambre d’hôtel, va avoir des conséquences auxquelles personne ne s’attendait.

On a beau se répéter que notre vie est satisfaisante, que nous n’avons besoin de personne, que seul l’amour que nous nous portons suffit, quand bien même, l’amour est toujours le souhait le plus recherché. Habituée à voyager afin de nourrir une imagination pleine de culture, Alithea s’engage dans les rues d’Istanbul à la recherche d’un souvenir, une pièce en verre, imparfaite et hypnotique, sans savoir qu’un grand voyage sonne à sa porte.

Le réalisateur confesse l’idée qu’il se fait d’une fable pleine de magie, des grands de ce monde, et de la puissance de la volonté. Quand ce Djinn, beau et mystérieux raconte ses histoires passées à base d’amour, de trahisons et de secrets, le personnage joué par Tilda Swinton tombe irrévocablement amoureuse des sacrifices qu’un homme est capable de faire pour l’amour d’une femme. Elle qui affectionnait sa vie de solitaire, se voit quémandée d’être aussi aimée que ses sœurs. De là, des portes s’ouvrent, des âmes s’embrassent, et la poussière de fée enveloppe leurs entrailles d’une passion aussi fortifiée que destructrice pour ce génie en quête de liberté.

Couleurs en mosaïque

Les codes ont beau être primaires, la beauté vaporeuse que Miller apporte à l’ensemble de son œuvre défie toutes les critiques. Par une esthétique semblable à des peintures ou par des récits enchanteurs, nous sommes bercés par l’histoire aux douces chimères d’une femme qui apprend à vivre, à aimer, à se libérer quand elle ne se contentait que d’étudier.

Un message fort pour un amoureux de la vie qui rappelle au monde entier que l’espoir que nous apportent les contes ne s’éteint jamais et que notre capacité à y croire nous permet de goûter à la vie, plutôt que de la subir. Le genre de film que le cinéma d’aujourd’hui peut être fier d’avoir à son arc, une œuvre digne de conquérir la Palme d’or, même dans sa catégorie. 

Le film est présenté en Sélection officielle, hors-compétition, lors du Festival de Cannes 2022.

Three Thousand Years of Longing – Bande annonce :

Three Thousand Years of Longing – Fiche technique :

  • Titre original : Three Thousand Years of Longing
  • Titre français : Trois mille ans à t’attendre
  • Réalisation : George Miller
  • Scénario : George Miller et Augusta Gore, d’après la nouvelle The Djinn in the Nightingale’s Eye d’A. S. Byatt
  • Musique : Junkie XL
  • Direction artistique : Nicholas Dare
  • Décors : Roger Ford
  • Costumes : Kym Barrett
  • Photographie : John Seale
  • Production : George Miller et Doug Mitchell
  • Sociétés de production : Metro Goldwyn Mayer, FilmNation Entertainment, Kennedy Miller Mitchell, CAA Media Finance et Elevate Production Finance
  • Pays de production : États-Unis Australie
  • Format : couleur
  • Genre : romance, fantastique, film épique, drame
  • Durée : 108 minutes
  • Sortie : 24 août 2022

Pacifiction – Tourments sur les îles : Tahiti sous les bombes

Présenté en compétition officielle, le nouveau film d’Albert Serra – Pacifiction – Tourments sur les îles – brosse un portrait sans fard de la politique coloniale (et nucléaire) française dans les îles du Pacifique. Le 75e Festival de Cannes a trouvé son chef-d’œuvre (et sa future Palme d’Or).

Un tableau de maître (Serra)

Pacifiction – Tourments sur les îles est un film à la beauté sidérante. Le genre d’œuvre qui vous scotche sur votre fauteuil en brûlant votre rétine (qui peine à supporter tant de magnificence logée en un même plan). Certain.e.s trouveront sûrement cette introduction quelque peu grandiloquente (pour ne pas dire too much). Peut-être changeront-ils d’avis lorsqu’ils découvriront le film ? Allez savoir. Quel est donc le sujet du film pour qu’il soit possible d’en faire autant ? Nous sommes à Tahiti en Polynésie Française. De Roller (Benoît Magimel) est le Haut-Commissaire de l’île. Ce représentant de l’État Français est un fin stratège qui connaît parfaitement les us et coutumes de la diplomatie (régionale et internationale). Ce dernier est une sorte de Roi Salomon qui, en écoutant les un.e.s et les autres, tentent de régler le plus justement possible chaque situation.

Albert Serra filme la Polynésie comme un tableau de maître. Les plans d’ensemble s’étirent en longueur (pour le plus grand bonheur du public). Le paysage change de couleur sous nos yeux – comme s’il était filmé en accéléré. La nature tahitienne est teintée d’un impressionnisme aux couleurs d’incendie. Ce sont ainsi, tour à tour, des cieux bleutés et obscurs ou rouge sang qui défilent à l’écran, dans un mélange (quasi surnaturel) que l’on croirait tout droit sorti d’une représentation de Gauguin. Ces visions panoramiques contrastent ironiquement avec la noirceur de l’intrigue.

De Roller est un cartésien qui refuse d’adhérer aux « on dit » d’une île qu’il connaît comme sa poche. Lorsqu’on lui apprend que le gouvernement français souhaiterait reprendre ses essais nucléaires sur l’île, le Haut-Commissaire est catégorique : cela est impossible (et parfaitement absurde). Pourquoi, en effet, risquerait-on de détruire la vie de millions de personnes (et ce, sans aucune raison) ? De Roller est bientôt (plus) sceptique face à la multiplication de preuves qui ne cessent d’apparaître. Ce dernier ne peut plus nier les faits quand il aperçoit (enfin) un sous-marin rôdant près des côtes.

De la Pacifiction à la Pacifission

La découverte de De Roller bouleverse ses a priori. Celui qui se disait être un simple (et bon) représentant de l’État se transforme en chevalier fait paria par une armée (française) désireuse de garder pour elle (seule) le secret de sa mission. De Roller rentre alors en croisade, espérant (vainement) renverser une situation qu’il sait irréversible. Les paysages de cartes postales prennent un goût amer, venant se rejouter à une beauté qui, de son côté, ne cesse pas de nous impressionner. De Roller perd bientôt le respect qu’il éprouvait envers ses supérieurs en comprenant qu’il n’est qu’un vulgaire pantin, noyé dans une gigantesque mascarade gouvernementale.

Benoît Magimel crève littéralement l’écran. Il interprète magistralement un héros (bientôt) seul contre tous qui assiste à la fin d’un monde. Albert Serra critique l’hypocrisie des États et autres gouvernements. Ses derniers mettent sur un piédestal une diplomatie qu’ils ne respectent pas – voire dont ils se fichent royalement. De Roller l’apprendra à ses dépens, en haut lieu, les décisions sont déjà prises (depuis longtemps) au nez et à la barbe du peuple (comme de ses conseillers diplomatiques).

Dans ces conditions, il n’y a plus qu’à prier ou à espérer que « Tout se passera bien » comme l’affirme, avec cynisme, l’Amiral (Marc Susini). Albert Serra ose évoquer un sujet hautement inflammable. Le cinéaste ouvre la boite de Pandore des craintes contemporaines en abordant la possibilité d’un retour du nucléaire sur le sol français. De la Pacifiction (hypocrite) à la Pacifission (débile) : il n’y a qu’un pas que franchit allègrement le réalisateur (et il n’est pas le seul en ce moment).

La Polynésie au temps du colonialisme

Pacifiction – Tourments dans les îles pourrait être aisément renommé « Pacifiction – Colonialisme (persistant) sur les îles ». Le cinéaste dépeint, en effet, une atmosphère nauséabonde fortement marquée par des rapports de pouvoirs hérités de l’ère coloniale. D’emblée, le début du film donne le ton. Nous sommes dans un nightclub. Pas n’importe lequel puisque Morton, son directeur, exige que les serveuses soient en maillot de bain et les serveurs en caleçons. La rentabilité y serait meilleure affirme-t-on.

Cette hypersexualisation des corps féminins et masculins, à laquelle on assiste, résonne aussi bien avec le mythe colonial (sexiste) de la « vahiné » qu’avec celui du « sauvage », sorte de Vendredi fort (mais naïf). La persistance de vieux fantasmes coloniaux s’accompagne d’une (sur)exploitation du folklore polynésien. On pense aux séances de répétions d’un spectacle de coqs où les danseur.se.s sont vêtu.e.s des atours traditionnels –  à l’image du colliers de fleurs –  devenus, malgré eux, des stéréotypes au service du marketing (néo)colonial.

Mais le vrai spectacle se situe ailleurs. Dans les boites de nuit, où se croisent de hauts dirigeants, batifolant avec de jeunes polynésien.ne.s (prépubères). Sur les plages, où des Polynésiennes sont embarquées sur mystérieux bateau, afin (dit-on) de venir distraire des marins (français), qui s’ennuient fermement au sein de leur sous-marin. Albert Serra prend le temps de décortiquer la nature des liens qui unissent les expatrié.e.s français.e.s et la population autochtone. Qui a dit que la dichotomie colon/colonisé était morte ? Le cinéaste met un grand coup de pied aux tabous de la société française. Pacifiction n’offre rien de moins qu’une étude sociologique du l’organisation (colonialiste) qui règne sur les îles. Tout le monde en prend pour son grade. Y compris De Roller qui, sur ce point, n’est pas en reste (surtout lorsque cela peut servir les intérêts de la nation).

Un célèbre tableau de Gauguin intitulé D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897-1898) lançait à la face de son époque un chef-d’œuvre existentiel (dont la peinture ne s’est jamais remise). En réfléchissant à la bêtise de l’homme, Albert Serra prolonge la réflexion du peintre, en lançant à la face du cinéma mondial un chef-d’œuvre qui ne laisse personne indemne.

Pacifiction : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=WVup4Om6iZI

Pacifiction : fiche technique

Réalisation : Albert Serra
Scénario : Albert Serra, Baptiste Pinteaux
Interprètes : Benoît Magimel, Marc Susini, Alexandre Melo, Sergi Lopez
Photographie : Artur Tort
Montage : Albert Serra, Ariadna Ribas, Artur Tort
Musique : Marc Verdaguer
Production : Pierre-Olivier Bardet, Albert Serra, Montse Triola, Dirk Decker, Andrea Schütte, Joaquim Sapinho, Marta Alves, Laurent Jacquemin
Sociétés de production : Idéale Audience, Andregraun Films, Tamtam Film GmbH, Rosa Filmes
Société de distribution : Films du losange
Durée : 120 minutes

France – 2022

Note des lecteurs0 Note
5

Les Pires : Pour l’amour de(s) pire(s)

Présenté au Festival de Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, le premier long-métrage de Romane Gueret et Lise Akoka – Les Pires – retrace le récit d’un tournage rocambolesque qui se transforme en épopée réflexive autour de la représentation du pire au cinéma.

Récit (cinémagraphique)  d’un tournage épique

 Les Pires possède, à première vue, un sujet assez banal. Gabriel (Johan Heldenberg) est un réalisateur hollandais qui vient tourner son premier long-métrage à Boulogne-sur-Mer. Cherchant de jeunes comédiens amateurs, le cinéaste entame un casting dans le quartier populaire de Picasso. Le film débute in medias res par une caméra subjective qui épouse le regard du metteur en scène. Nous sommes en plein casting. Plusieurs enfants défilent face caméra. Ces derniers sont interrogés par le réalisateur et l’assistante réalisatrice sur leurs envies de faire du cinéma.

Le dispositif scénique – mis en place par le cinéaste – suscite un certain malaise. Ses questions donnent la sensation d’assister à un interrogatoire de police. Cette dimension intrusive réapparaît, par la suite, au moment du tournage. Obsédé par l’expression du sentiment « vrai », le réalisateur n’hésite pas à dépasser (parfois) les bornes du comportement abusif en instrumentalisant les blessures intimes de ses jeunes comédiens pour parvenir à ses fins. Les Pires relate, en somme, le récit d’un tournage chaotique.

Peu importe de connaître le sujet (clairement bancal) que Gabriel met en scène. Romane Gueret et Lise Akoka dévoilent les coulisses d’un tournage qui emprunte le chemin de la périphérie, en évoquant les liens qui se nouent entre les comédiens et l’équipe technique. D’emblée, le tournage du film (intradiégétique) s’apparente à un difficile chemin de croix (qui résonne ironiquement avec celui dans lequel il s’insère). Très vite, le réalisateur est pris en grippe par la population qui lui reproche d’avoir choisi les « pires » enfants du quartier Picasso.

Pour le meilleur et pour le(s) pire(s)

Ryan et Lily cumulent des difficultés familiales et scolaires. Placé chez sa sœur, car maltraité par sa mère, Ryan est un enfant timide qui a du mal à exprimer ses émotions (autrement que par la colère). Traumatisée par la mort de son frère, et livrée à elle-même, Lily est une pré-adolescente qui flirte ouvertement avec le danger. Leurs situations sociales respectives  les stigmatisent aux yeux des autres, en les renvoyant aux stéréotypes de la « lolita » et du « petit dur ».

Les deux héros sont, ainsi, perçus comme des « enfants à problèmes » – pire comme des « délinquants » en devenir par les habitant.e.s du quartier. Or, le réalisateur et son équipe considèrent que « ce ne sont pas des enfants à problèmes, mais des enfants avec des problèmes » ; selon les mots de Mathilde, l’éducatrice passionnée de Placés (2022). Pourtant, derrière ces belles paroles, Ryan et Lily incarnent, néanmoins, malgré eux, le cliché de la « fille facile » et du « dangereux délinquant ».

On a l’impression que Romane Gueret et Lise Akoka égrènent les (mêmes) clichés (négatifs) sur les prolos, énième tableau misérabiliste qui offre une image peu reluisante du Nord. Les habitant.e.s du quartier exigeront d’ailleurs des explications à l’assistante réalisatrice, inquièt.e.s de voir leur quartier devenir l’objet d’une mauvaise parodie. Romane Gueret et Lise Akoka ont conscience que leurs personnages collent à des clichés (médiatiques). L’assistante réalisatrice constitue un double (à peine voilé) des deux réalisatrices. Cette dernière rappelle, à juste titre, qu’il n’y a pas de réalité qui ne mérite d’être représentée. Refuser de confier un rôle à un enfant – sous prétexte qu’il serait un « délinquant » – serait donner raison au déterminisme social qui règne au cinéma, qui en accordant aux privilégiés le droit à la parole, discrimine et exclue tous les autres.

User du stéréotype pour le déjouer : Et après ?  

Ce discours questionne, ainsi, par une habile mise en abyme, les biais avec lesquels le septième art choisit de représenter la réalité. Si cette réflexion constitue l’une des réussites du film, elle n’est pas sans recéler une certaine ambiguïté. Romane Gueret et Lise Akoka jouent sciemment avec des topiques largement (et négativement) exploitées par les médias. Les réalisatrices cassent les rapports de pouvoir qui règnent à l’écran. Filmer « les pires » permet aux réalisatrices – ainsi qu’au réalisateur Gabriel – d’atteindre une certaine forme de vérité.

C’est en glissant dans la peau de leurs personnages que Ryan et Lily parviennent à susciter l’émotion (et, par extension, à la ressentir eux-mêmes). L’œuvre surfe clairement sur le célèbre roman de Victor Hugo qui affirmait dans Les Misérables (1862) qu’« Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs ». Les Pires prend le chemin de la critique politique en évoquant les laissé.e.s pour compte du système social, économique et, par extension, de l’industrie cinématographique qui, trop souvent, ne les met en scène que de façon négative, en réaffirmant le cliché initial.

Pourtant, contre toute attente, Les Pires ne parvient pas complètement à se défaire des stéréotypes dont il sert. L’histoire d’enfants « difficiles », issus de quartiers populaires, qui sont choisis pour tourner un film et connaissent grâce à lui une rédemption magique, se présente comme un sujet assez classique. Pourquoi choisir les « pires » (du quartier) quand on pourrait prendre les « meilleur.e.s » ? Les cinéastes brisent ces hiérarchies binaires qui ne veulent rien dire. La personnalité de Ryan et Lily ne sauraient se résumer à des clichés qui les enferment dans des catégories discriminantes. La diversité prônée par le film ne convainc pas totalement. Malgré tout, on a, quand même, l’impression que l’œuvre survole un peu son sujet. Les Pires ne va pas au bout de la réflexion qu’il institue. Le film ne résout pas tout-à-fait les problèmes qui lui sont posés. Car, que fait-on du cliché une fois qu’on l’a (supposément) dépassé ? Attendons le prochain film de Romane Gueret et Lise Akoka pour avoir un élément de réponse.

Le film, Les Pires de Lise Akoka et Romane Gueret, est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022
Par Lise Akoka, Eléonore Gurrey
Avec Mallory Wanecques, Timéo Mahaut, Johan Heldenbergh
Distributeur : Pyramide Distribution

Note des lecteurs0 Note
3.4

Festival de Cannes 2022 : Crimes of the Future, de David Cronenberg

Le post-apo n’a jamais été aussi dénué d’âme. David Cronenberg revient avec un film étroitement lié à ses œuvres précédentes : eXistenZ et Videodrome. Une sorte de trilogie organique annonciatrice de mauvais augure.

Huit ans après Maps to the Stars, le génie du body horror surprend son public avec une histoire pleine de bistouris et de préventions écologiques.

Après des mois d’attentes, le film de David Cronenberg attise la toile après un premier jet à Cannes. Le réalisateur avait prévenu, il veut choquer son public. Il n’est pas question de sang, de propagande ou encore de violence mais un électrochoc sur un futur qu’on qualifierait presque de prophétique.

Dans le monde que le cinéaste dépeint, les pièces du puzzle que eXistenZ et Videodrome ont déjà apportées au cinéma se retrouvent de nouveau dans une ambiance de fiction où le corps est tellement meurtri des catastrophes écologiques, qu’il se désintègre de l’intérieur. Un petit groupe d’assaillants essaie de recréer une toute nouvelle sorte de race humaine qui serait capable de vivre dans ce nouveau climat. Entre organismes capables de digérer le plastique recyclé par reproduction de petits organes et machines somatiques qui procurent du plaisir en tailladant la chair, Crimes of the Future perturbe l’audience par sa franchise.

La genèse de la synthèse

L’œuvre dénonce les problèmes liés au climat, une planète pourrie qui petit à petit n’offre plus aucune sorte de plaisir, où les règles d’esthétisme ne valent plus, où chirurgie et métamorphoses sont les seules lignes attractives. Saul Tenser, artiste performer, s’exhibe dans des spectacles d’avant-garde sur sa création naturelle de petits organes, synonyme de l’évolution humaine.
Filmé comme un mouvement artistique, le show attire un bon nombre d’adeptes, où les manifestants de la nouvelle ère vont présenter le cadavre d’un premier né avec un authentique système digestif pour toutes formes de synthèses.

Par son environnement putride et sa forme abstruse, le nouveau long-métrage de Cronenberg ne fera pas l’unanimité, mais séduira une bonne partie par son ouverture d’esprit, sa décadence et son honnêteté.
Du haut de ses 79 ans, le papa de Crash n’a que faire de satisfaire le plus grand nombre, quand ses plus fidèles admirateurs sauront reconnaître l’esprit malin derrière un absurde aussi beau qu’excentrique.

Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.

Les Crimes du futur : Bande-annonce

Les Crimes du futur : fiche technique

Synopsis : Dans un futur proche, les Hommes ont appris à vivre sans leur enveloppe corporelle. L’Humanité est désormais capable de modifier sa composition biologique et notamment de se métamorphoser. Le « performeur » Saul Tenser en a fait un spectacle. Avec sa partenaire Caprice, il dévoile en temps réel à ses adeptes l’ablation et la transformation de ses organes.

Titre original : Crimes of the Future
Réalisation : David Cronenberg
Distribution : Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Scott Speedman
Scénario : David Cronenberg
Photographie : Douglas Koch
Musique : Howard Shore
Sociétés de production : Argonauts, Serendipity Point Films
Sociétés de distribution : MK2/Mile End (Canada), Metropolitan Filmexport (France)
Genre : Science-fiction
Durée : 107 minutes
Date de sortie : 25 mai 2022 (FR)

Canada-France-Grèce – 2022

The Crown : les joyaux sont éternels

Dès sa première saison en 2016, The Crown s’est hissée au sommet des séries dramatiques contemporaines. Si l’intérêt du public pour les têtes couronnées a participé à son succès rapide, d’indéniables qualités d’écriture, de mise en scène et d’interprétation lui assurent la pérennité de ses audiences sur Netflix. Autant d’atouts que The Crown met au service d’une réflexion sur le rôle intemporel de la famille royale outre-Manche. Au point, pour la fiction, d’entrer en collision avec la réalité qu’elle imite…

En 2006, The Queen spéculait sur les jours difficiles qu’affronta la reine d’Angleterre au lendemain de la mort de Diana, la « Princesse des cœurs ». Le film était un écrin idéal au thème privilégié des conventions bousculées de son réalisateur Stephen Frears, qui s’illustre par exemple dans Les Liaisons dangereuses ou Tamara Drewe. Mais une autre petite musique s’entendait dans The Queen, permettant à la thématique de Frears de se développer : le conflit entre les traditions portées par la Reine et l’opinion publique qui exigeait une attitude modernisée après la mort de Diana. Cette petite musique, le cinéaste la devait à son scénariste Peter Morgan : ce dernier la transforma en symphonie 10 ans plus tard avec The Crown. Comme son nom l’indique, la série aux quatre saisons (six sont prévues) se concentre sur la nature du pouvoir de la Couronne britannique. Et plus encore, sur le conflit que ce pouvoir immémorial connaît, sous l’ère d’Élisabeth II, avec le renouvellement des valeurs de la société.

Temporel et intemporel

Au Moyen-Âge, la Couronne administre l’autorité temporelle aux côtés du pouvoir spirituel, d’essence intemporel, qui fige les valeurs parfois d’un siècle à l’autre. Mais à l’accession d’Élisabeth II au trône en 1953, la démocratisation du pouvoir exécutif et le désenchantement religieux provoquent que la royauté porte désormais la notion d’intemporalité au sein d’une société changeante. Peter Morgan adopte cet angle pour focaliser sa narration sur les décalages et frictions incessants de la monarchie avec son temps : le couronnement télévisé d’Élisabeth où les caméras côtoient les vieilles pierres de Westminster, la princesse Margaret (sœur de la monarque) confrontée à son désir de mariage impossible avec un divorcé, l’éventuelle infidélité du prince Philipp relayée par la presse, etc. Cette matière dramatique culmine avec Diana, jeune femme de son époque, appréciée (voir adulée) par le peuple pour sa proximité avec lui, ce qui la singularise dans l’inaccessible famille royale.

Les relations d’Elisabeth II avec ses Premiers ministres successifs sont autant d’occasions de confronter les prérogatives intemporelles et temporelles. Surtout quand le tour vient pour Margaret Thatcher, lors de la saison 4, de prendre les rênes du gouvernement. Face à la souveraine, convaincue qu’elle doit simplement « rester en vie (stay alive) » durant son règne, et que les crises « s’arrangent toutes seules (have a way of correcting themselves) », la Dame de fer incarne le mouvement et la modernité. L’épisode L’Épreuve de Balmoral montre ainsi une Thatcher confuse dans le manoir écossais de la monarchie, ne comprenant rien aux traditions de ses hôtes et pestant de perdre un temps précieux pour réformer le pays. Au terme de son récit, Morgan expose un gouffre plus large que jamais entre les deux positions, les Windsor d’un côté dans leur manoir hors du temps, et « Maggie » à Londres avec un cabinet qu’elle a rajeuni au forceps.

Le pouvoir et son double

Par mimèsis avec son modèle, The Crown repose donc sur une singularité forte puisqu’au contraire de la plupart des séries politiques, le personnage central d’Élisabeth II ne cherche pas à bousculer l’ordre établi mais bien à le maintenir envers et contre tout. Une autre inspiration du réel distingue la création britannique. De la même façon que la monarchie renouvelle ses figures de génération en génération, Peter Morgan change les interprètes de ses personnages royaux toutes les deux saisons afin de couvrir les cinquante ans d’histoire prévus. Si le créateur évite par-là de lourdes obligations de maquillage à ses acteurs, le procédé permet en outre d’explorer des sensibilités différentes qui collent avec les différents âges des personnes incarnées. Ainsi, l’éthérée Claire Foy rend compte d’une jeune Élisabeth contrainte d’arborer une bien lourde couronne, quand la plus affirmée Olivia Colman souligne l’assurance prise au fil des ans par la souveraine.

The Crown trace également un parallèle avec la monarchie grâce à l’imparable classicisme de sa réalisation, auquel s’ajoutent des récurrences narratives au fil des saisons. Par exemple, Peter Morgan use régulièrement de séquences musicales où il oppose à distance deux personnages, avant de les confronter dans une scène dialoguée de résolution. Le spectateur de The Crown se surprendrait parfois à vouloir un peu de folie, de dérèglement, dans une mécanique si bien rodée, alors même qu’il l’apprécie en partie pour cette constance. Il s’apparente alors au sujet de la royauté, à la fois satisfait de la résistance au changement de l’institution et dans le désir contradictoire de la voir évoluer.

Singer l’original occasionne néanmoins que The Crown entre en conflit avec lui. En effet, combien de spectateurs considèrent gravés dans le marbre certains de ses développements anhistoriques, voire mensongers ? De façon similaire au cinéma américain qui transforme la mémoire collective de certaines guerres, la série se pose en rival des livres d’histoire, ce pour le frisson d’audience du diffuseur. La problématique est d’autant plus sensible que la scénarisation de la mort de Diana est encore à venir dans une prochaine saison. Avec un tel évènement aux multiples zones d’ombres, l’interprétation qu’en fera The Crown pèsera dans les cœurs et les esprits. Le double sera alors, un peu, le pouvoir lui-même.

The Crown  saison 1 – Bande-annonce

The Crown – Fiche technique

Création : Peter Morgan
Interprétation : Claire Foy, Olivia Colman, Matt Smith, Tobias Menzies, Vanessa Kirby, Helena Bonham Carter
Quatre saisons de dix épisodes chacune disponibles en mai 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : drame, biopic
Pays : États-Unis, Royaume-Uni
Diffusion : Netflix

Alma Viva : Une oeuvre qui rend l’âme vivante

Présenté au Festival de Cannes, à la 61e Semaine de la Critique, le premier-long métrage de Cristèle Alves Meira – Alma Viva – est une ode drôle et sensible au folklore portugais, à travers l’évocation d’une famille endeuillée.

 

Un conte initiatique et fantastique

Alma Viva est œuvre profondément personnelle. La réalisatrice franco-portugaise Cristèle Alves Meira a choisi de situer son intrigue au cœur du village de son enfance. La cinéaste rend hommage au paysage montagneux du nord du Portugal. En mettant en avant les habitant.e.s d’une province reculée, elle donne à voir une autre facette du pays, loin des plages ensoleillées, et des clichés de cartes postales. Salomé (Lua Michel) est en vacances chez sa grand-mère Fatima (Ana Pedrao).

Priant régulièrement Saint Georges, en compagnie de Salomé, qu’elle a d’ailleurs initiée à des rituels magiques, cette dernière croit fermement au pouvoir de l’occulte. Lorsqu’elle décède brusquement, Salomé se retrouve chargée, malgré elle, de venger la mort de sa grand-mère. Car la jeune fille découvre bientôt qu’elle est la détentrice de mystérieux pouvoirs. De curieux évènements frappent soudainement le village, qui voit en Salomé une sorcière qu’il faut éliminer.

Cristèle Alves Meira aborde l’univers du folklore portugais avec tendresse et subtilité. Il ne s’agit pas de se moquer de celles et ceux qui croient. Alma Viva rend, au contraire, hommage à la croyance. Celle-ci constitue, dans le film, une force qui permet aux personnages d’exorciser le deuil en faisant de la perte, un (nouveau) moyen de communication (salutaire). Ce conte fantastique endeuillé prend, ainsi, des allures de roman initiatique. Salomé découvre ses pouvoirs en même temps qu’elle entre dans l’âge adulte. Celle-ci devient, ainsi, le témoin silencieux (et observateur) du monde qui l’entoure. Alma Viva est un film fait à hauteur d’enfant. Avec sa (fausse) candeur, le regard de Salomé dénonce les mensonges et autres petits arrangements des adultes.

Une affaire de famille

La mort de Fatima fait, en somme, basculer le film du côté de l’étude de caractère. L’arrivée de la mère de Salomé, qui vit en France, sort – pour un temps – l’intrigue de sa dimension fantastique pour donner lieu à une représentation caustique d’une famille (dysfonctionnelle) lambda. Tous les membres de la famille sont réunis (ou presque). Néanmoins, rien ne se passe(ra) comme prévu. Si la mère de Salomé, Aïda (Jacqueline Corado) est effondrée par la mort de sa mère, sa tristesse n’atteint pas le même degré chez ses autres frères et sœurs. Pressé.e.s d’en finir afin de toucher un héritage longtemps convoité, certain.e.s décident de réduire le budget de l’enterrement. Cette décision provoque la colère de Fatima. Le fantastique (re)fait, ainsi, son retour en la personne de Salomé, ange vengeur bien décidé à punir ces vautours assoiffés.e.s. A l’appât du gain s’ajoute les rivalités intra familiales. La veillée funèbre tourne à la comédie, se transformant, à l’occasion, en véritable règlement de comptes à OK Corral.

Cette dimension comique permet à la cinéaste d’entamer une réflexion sur le deuil. Qu’est-ce qu’on fait de la mort ? Comment faire son deuil lorsque celui-ci fait rejaillir d’anciennes jalousies enfouies ? L’œuvre évoque les liens que les vivants entretiennent avec leurs morts (et réciproquement). Alma Viva signifie littéralement « âme vivante ». L’irruption du fantastique à l’écran ne constitue pas seulement le moyen de mettre en images les croyances des personnages, il constitue également une métaphore du deuil. Il interroge la manière dont les vivants gèrent leur deuil.

Alma Viva met en scène une famille faisant face à la mort. Cristèle Alves Meira choisit l’option du fantastique afin d’éloigner tout pathos. Le décès de Fatima provoque des retrouvailles mouvementées qui ouvrent la voie à la création de nouveaux liens. L’ancienne rivalité laisse alors place à la réconciliation. L’enterrement aura bien lieu. Même s’il faut, pour cela, s’exposer au danger des incendies qui ravagent la région. Le fantastique renaît encore (une dernière fois) sous la forme d’une pluie miraculeuse, venant laver la cupidité égoïste d’une famille sur le point de se (re)trouver. 

Alma Viva de Cristèle Alves Meira : Bande-annonce

Le film, Alma Viva de Cristèle Alves Meira est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2022 en compétition long-métrage.
Par Cristèle Alves Meira et Laurent Lunetta
Avec Lua Michel, Ana Padrão, Jacqueline Corado
Distributeur : Tandem

Note des lecteurs5 Notes
3

Un Varón : Les Maux du mâle

Présenté au Festival de Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, le premier long-métrage de Fabian Hernandez – Un Varon – propose une radiographie de la masculinité (toxique) en Colombie. Passionnant.

Une étude sociologique de la masculinité

Théâtre Croisette. Mardi 24 mai 2022. A J-4 de la cérémonie officielle, alors que les festivités cannoises battent leur plein, un jeune cinéaste présentait Un Varon devant un public impatient de découvrir le premier long d’un réalisateur plein d’avenir. Ce dernier nous prévient que l’intrigue du film est largement inspirée par les souvenirs d’une enfance passée dans les quartiers de Bogota. Un Varon n’est pas un film autobiographique. Il constitue plutôt une étude sociologique autour de la fabrication de la masculinité. Il n’y a pas d’action à proprement parler. Le rythme de la narration s’éprouve dans la longueur et l’observation. Le cinéaste livre une radiographie saisissante des obsessions de la société colombienne. Être un bon « varon », autrement dit un « mâle dominant », constitue un impératif social duquel les hommes (et les femmes) dépendent s’ils ne veulent pas être exclus du marché sexuel et économique.

Un Varon débute comme un documentaire à la Raymond Depardon. Plusieurs hommes défilent devant la caméra pour y expliquer les qualités requises pour être un « bon varon ». Ces dernières – au nombre desquelles figurent la violence (sexiste et sexuelle) – sont une nécessité pour ceux qui souhaitent être respectés dans les quartiers – voire s’ils veulent tout simplement rester en vie. Alors que la caméra est braquée sur le visage de jeunes hommes, le monde extérieur nous apparaît d’emblée comme un univers hostile. Le quartier constitue un espace dangereux pour celui qui ne performerait pas les codes du « varon ». Le jeune Carlos (Felipe Ramirez) en fera l’amère expérience. L’adolescent vit dans un foyer pour jeunes adultes à Bogota. Livré à lui-même depuis que sa mère est en prison, le jeune homme cultive l’espoir de retrouver une vie meilleure.

Un mâle en mal d’amour

Carlos veut d’emblée devenir un « varon « exemplaire. Se devant d’inspirer crainte et respect, le jeune homme soigne son apparence capillaire en se taillant une coupe de cheveux censée faire de lui un « varon » en puissance. Néanmoins, le déguisement ne prend pas. Pourtant, vis-à-vis des autres, Carlos reste perçu comme l’antithèse du varon. Ni musclé ni macho, et violent envers les femmes, n’aimant ni les armes ni les affrontement (de coq) inutiles, Carlos peine à s’intégrer au modèle du « mâle dominant ». Fabian Hernandez évoque un univers étouffant où l’injonction à la masculinité (toxique) conduit à une surenchère dangereusement absurde. Devenu dealeur, à la solde d’un des caïds du quartier, Carlos doit prouver qu’il est « un homme, un vrai ».

Pour être un bon varon – comme un bon chevalier – il faut réussir un certain nombre d’épreuves (bêtes et méchantes). Ayant « échoué » à la première d’entre elles, l’adolescent est sommé d’assassiner un homme, s’il veut sauver sa peau (et l’honneur de la bande). Carlos deviendra-t-il un bon varon ? Parviendra-t-t-il à réussir l’épreuve (de déshumanisation ultime) en tuant (un autre varon) ? Le film n’offre aucune réponse claire. Le héros est en plein dilemme. S’il tue : il assoit son statut de « mâle » triomphant (et son avenir financier au sein du cartel). S’il échoue : il s’exclut du quartier (et s’expose à l’opprobre social qui pourrait, à terme, prendre les couleurs de la mort). Carlos a conscience qu’il est en décalage vis-à-vis du modèle dominant. Sa misère économique l’oblige à incarner (avec plus ou moins de réussite) un rôle qu’il déteste, de la même manière que sa sœur Nicole est obligée de se prostituer si elle veut simplement pouvoir avoir de quoi manger le soir.

Un Varon s’affirme comme une critique forte de l’inaction des pouvoirs public. La rue est devenue une véritable jungle où les cartels font la loi. Ce sont, ainsi, tout.e.s les laisé.e.s pour compte – en d’autres mots – les plus pauvres qui font les frais d’une politique étatique absente, si ce n’est inexistante. Accélérée par les récentes crises sanitaires et sociales, la paupérisation de la population assure à l’injonction à la masculinité toxique de beaux jours devant elle. Carlos masque la douceur qui le caractérise, obligé de cacher ce qu’il désire vraiment, s’il veut pouvoir (sur)vivre. Il fallait le talent de Fabian Hernandez pour livrer – en une heure et demie – un réquisitoire aussi puissant.

Un Varón : Bande-annonce

Fiche technique : Un Varón

Le film de Fabián Hernández est projeté le 24 mai au Festival de Cannes 2022 dans la section Quinzaine des Réalisateurs

Synopsis : Carlos vit dans un pensionnat du centre de Bogotá et a hâte de passer Noël avec sa famille. Les circonstances qui l’entourent l’obligent à assumer le stéréotype masculin, en contradiction ouverte avec son être. En privé il reconnaît sa sensibilité, sa fragilité et aborde d’autres formes de masculinité. A 16 ans, Carlos explore son identité sexuelle, découvre ses peurs, ses envies et tout ce que cachent les « vrais hommes ».

Avec Felipe Ramirez (Carlos)
Scénario :Fabián Hernández
Photographie :Sofía Oggioni
Son :Isabel Torres, Jean-Guy Véran
Musique : Mike & Fabien Kourtzer
Décors : Juan David Bernal

Note des lecteurs0 Note
3.5

Seximsme Man fait du sport : le genre dans le sport

Isabelle Collet et Phiip publient aux éditions Lapin un opuscule intitulé Seximsme Man fait du sport et interrogeant les inégalités plurielles dont souffrent les sportives.

Après avoir examiné les disciplines scientifiques à l’aune du sexisme, Seximsme Man se penche sur le sport, haut lieu des inégalités de genre. Pour en attester, il suffit de se pencher sur le texte introductif de Cécile Ottogalli, qui énonce avec économie les inégalités d’accès, de traitement et de reconnaissance qui continuent, aujourd’hui encore, d’affliger nombre de sportives, en comparaison avec la réalité vécue par leurs homologues masculins. Seximsme Man fait du sport objective, à l’aide de dessins humoristiques et de courts textes édifiants, la manière dont les femmes demeurent enserrées et parfois assignées dès lors qu’elles embrassent une carrière dans le sport, ou choisissent de pratiquer une activité considérée comme atypique pour elles. Cela prend différentes formes, sur lesquelles Phiip, dessinateur et fondateur des éditions Lapin, et Isabelle Collet, professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Genève, reviennent abondamment.

Seximsme Man fait du sport s’inscrit en complément idéal à l’essai Du sexisme dans le sport de Béatrice Barbusse, paru aux éditions Anamosa. Ils se recoupent d’ailleurs en certains points, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer les tenues des sportives ou les accusations gratuites de lesbianisme. Ces dernières trouvent probablement leurs origines dans la manière dont furent balisés les sports féminins : les Jeux olympiques de Pierre de Coubertin étaient par exemple initialement fermés aux femmes, car des olympiades féminines étaient considérées comme inesthétiques et inintéressantes. Il faut attendre 1912 pour la première participation officielle des femmes, en natation, puis le combat d’Alice Milliat, qui engage un bras de fer avec le Comité olympique et finit par organiser une compétition parallèle (les Jeux mondiaux féminins), pour qu’une femme intègre enfin le jury olympique. On a tendance à l’oublier à l’heure où les politiques de quotas renforcent en France la présence des femmes dans les comités exécutifs des fédérations sportives, mais ces dernières n’ont eu, longtemps, le droit de pratiquer que des sports jugés acceptables, car conformes à la bonne société (golf ou tennis, par exemple) ou n’impliquant ni grimaces ni risques gynécologiques ou obstétricaux.

Le petit ouvrage proposé par Isabelle Collet et Phiip ne laisse place à aucun doute : le sport est sous-tendu par des discriminations systématiques dont les hommes demeurent les uniques bénéficiaires. Bien que la féminisation progresse partout, la mixité dans le sport reste réduite à sa portion congrue et on continue de porter sur les femmes un regard condescendant, voire infériorisant (on les juge généralement moins capables que les hommes). Certaines disciplines sont genrées, comme la lutte gréco-romaine, la gymnastique rythmique ou la natation synchronisée. Et quand des femmes se révèlent meilleures que les hommes, à l’instar de Shan Zhang, on les empêche de concourir sur un pied d’égalité (en les séparant, en adaptant les règles à leur sexe, etc.).

Considérations médiatiques, tests de féminité et procès à l’emporte-pièce, basés sur des idées reçues, complètent cet opuscule à la fois sérieux et humoristique. Le cas de la coureuse sud-africaine Caster Semenya est évoqué : on lui a demandé de suivre un traitement pour pouvoir concourir face aux autres sportives car son taux de testostérone était trop élevé. Et les auteurs de se questionner : puisque les athlètes noirs se révèlent plus performants que les blancs, faudrait-il, selon le même principe d’équité sportive, les séparer, comme on le fait pour les hommes et les femmes ? Cette question, volontairement naïve, témoigne des grilles de lecture biaisées que l’on a volontiers plaquées, sans examen préalable, sur le sport et ses pratiquant.e.s. Un état de fait qu’Isabelle Collet et Phiip contestent avec conviction et esprit.

Seximsme Man fait du sport, Isabelle Collet et Phiip
Lapin, mai 2022, 70 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

En bref : No Zombies, Monte-Cristo, Dino Park, The Plot, de solides nouveautés en BD

Retour sur quelques nouveautés marquantes de ce mois de mai 2022. Au programme : No Zombies, Monte-Cristo, Dino Park et The Plot.

No-Zombies-lila-critique-bdNo Zombies : « Le Livre de Lila ». Ce troisième tome de la série No Zombies, publié par les éditions Soleil, met en scène Lila, Ruben, Joseph et Cassandra dans un monde post-apocalyptique où l’humanité a été décimée par les zombies mais où un vaccin constitue une lueur d’espoir à laquelle ce groupe de survivants se cramponne fermement. Axé sur le personnage de Lila, en lutte contre le virus qui la gangrène, cet épisode est aussi celui où l’intrigue apparaît la plus fonctionnelle et fuselée. Confrontés à deux bandes aux aspirations distinctes, les héros d’Olivier Peru, Benoît Dellac et Evgeniy Bornyakov rencontrent celui que l’on appelle le Viking au grand cœur et se voient parallèlement menacés par les Masques, qui recherchent obstinément le Jardin de Vik. Ce dernier apparaît comme un havre de paix contrastant nettement avec l’univers cauchemardesque dans lequel les protagonistes sont plongés. Ancien Tribunal transformé en jardin d’Eden, il comporte de quoi se nourrir et s’abriter. Mais les Masques ne l’entendent pas de cette oreille : « On prendra une grande partie de vos récoltes, mais on vous laissera de quoi survivre », annoncent-ils à leurs interlocuteurs, tandis qu’ils espèrent mettre la main sur les réserves et lieux protégés de Vik. L’affrontement annoncé se concrétisera de manière spectaculaire, avec l’immixtion d’ours et de hordes de zombies. Mais « Le Livre de Lila » se distingue aussi, comme ses prédécesseurs, par sa dimension graphique et sa caractérisation des personnages : Ruben refuse de parler de ses souvenirs de mort-vivant, Lila a l’impression d’être une charge insupportable pour le groupe et Cassandra est profondément meurtrie par ce qui est arrivé à son bébé. L’un dans l’autre, cet album échevelé et bien ficelé donnera satisfaction à tous ceux qui suivent attentivement cette très belle série.

No Zombies : Le Livre de Lila, Olivier Peru, Benoît Dellac, Evgeniy Bornyakov
Soleil, mai 2022, 56 pages

Monte-Cristo-critique-bdMonte-Cristo : « Le Prisonnier ». Dans un triptyque dont « Le Prisonnier » constitue le premier tome, Jordan Mechner et Mario Alberti prennent le parti de réinventer Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Pour ce faire, ils s’appuient sur le personnage de Sam Castillo, tout juste fiancé à la belle Abigail et promu dans sa société, mais injustement jeté en prison suite à des accusations de terrorisme. Le récit, échevelé, se déploie sur fond de conspiration et comporte une amitié initiatique avec un détenu. L’erreur de Sam a été d’apporter aux États-Unis des lettres en provenance d’Irak, d’être un peu trop menaçant quant aux relations étroites entre son collègue Dalgleish et l’entreprise Greendale, elle-même en cheville avec le général Northrup depuis des contrats d’assistance logistique conclus du temps du Vietnam. « Le Prisonnier » se conçoit dès lors comme la perdition extraordinaire d’un homme ordinaire, lequel fera les frais de la corruption militaro-politique mais aussi, dans une moindre mesure, de la jalousie amoureuse. Dans une Amérique encore caractérisée par la paranoïa post-11 septembre, et très bien restituée par Mario Alberti, Sam Castillo va voir son existence laissée en jachère durant quinze années, avant de reprendre pied. Mais pour quoi faire ?

Monte-Cristo : Le Prisonnier, Jordan Mechner et Mario Alberti
Glénat, mai 2022, 72 pages

Dino-Park-critique-bdDino Park (T.02). Le Dino Park comprend une dizaine d’attractions et est dirigé par un homme d’affaires très soucieux de son portefeuille. Il n’hésite pas à renommer les dinosaures pour des raisons commerciales, à les transformer en animaux-sandwichs arborant des pancartes publicitaires, voire à faire passer leur santé après ses propres intérêts financiers. Ce dernier aspect est matérialisé à l’occasion d’un clin d’œil manifeste à Jurassic Park et à sa séquence du tricératops malade (avec cette désormais fameuse fouille fécale). Ce n’est d’ailleurs pas la seule allusion au chef-d’œuvre de Steven Spielberg. Ce second tome, d’Arnaud Plumeri et Bloz, comporte de nombreuses fiches signalétiques de dinosaures, mais aussi plusieurs dossiers pédagogiques, glissés entre des récits humoristiques à une ou deux planches. Destiné aux enfants, didactique, reposant pour partie sur le comique de répétition (notamment les gags impliquant un stagiaire martyr), l’album ravira les jeunes passionnés de dinosaures avec sa tonalité légère et ses informations distillées de manière ludique. Au programme : un élasmosaure ayant inspiré le monstre du Loch Ness, un microraptor ailé pesant à peine un kilo, un spinosaure capable de poursuivre ses proies de la terre à la mer ou encore un gasosaure au nom pas tout à fait innocent…

Dino Park (T.02), Arnaud Plumeri et Bloz
Bamboo, mai 2022, 48 pages

The-Plot-T2-1674-critique-bdThe Plot : 1674. « Tout ce qu’ils touchent se transforme en or. Tous ceux qu’ils touchent deviennent poussière. » Cette assertion issue du premier tome de The Plot en dit long sur la famille Blaine. « 1674 » suit la même ligne cardinale, en insistant sur le caractère tragique de ceux qui, unis par le sang, semblent surtout porter collégialement le poids d’une terrible malédiction. Joshua Hixson, à qui l’on doit notamment l’excellent Shanghai Red, s’associe à Tim Daniel et Michael Moreci dans un récit horrifique scrupuleusement codifié. À une maison familiale sépulcrale saccagée par les eaux et investie de fantômes se juxtaposent les relations filiales entre Chase, Zach et Mackenzie, ainsi que l’espoir, longtemps insoupçonné, d’un renouveau. Dans ce second tome, un flashback éclaire de manière glaçante l’appellation Cape Augusta, les Blaine cherchent à régler leurs comptes avec un passé qui faisait pour eux office de seconde peau et les visions cauchemardesques continuent de s’amonceler. Moins percutant que son prédécesseur, « 1674 » boucle néanmoins, dans une course effrénée et avec des dessins d’une noirceur charbonneuse, l’un des récits horrifiques les mieux ficelés de ces dernières années.

The Plot : 1674, Joshua Hixson, Tim Daniel et Michael Moreci
HiComics, mai 2022, 136 pages

« Les Dissidents » : l’attrait des théories alternatives

Le journaliste Anthony Mansuy a passé un an dans la bulle conspirationniste. Il en tire un ouvrage, Les Dissidents, publié aux éditions Robert Laffont, et au sein duquel il revient abondamment sur les mécanismes à l’œuvre parmi les complotistes.

Anthony Mansuy commence par exposer un contexte qui va s’avérer immensément favorable aux théories alternatives. La défiance envers les milieux autorisés – politiques, médiatiques, scientifiques – se mêle à des scandales bien réels – Mediator, Bygmalion – pour donner corps à une bulle conspirationniste échaudée par les Gilets jaunes et vivifiée par un confinement qui, en privant les Français de toute activité, leur a offert tout le loisir « de faire leurs propres recherches ». La nature ayant horreur du vide, les inconnues inhérentes à une situation sanitaire inédite ont été comblées par toutes sortes de croyances qui, souvent, se sont exprimées avec une assurance inversement proportionnelle à leur exactitude.

Alimentée par les effets de groupe et les biais cognitifs, la bulle conspirationniste a rapidement trouvé ses pointes avancées : les médecins rassuristes, dont Didier Raoult, Louis Fouché ou Christian Perronne, des célébrités sur le retour telles que Mickaël Vendetta ou Richard Boutry, des scientifiques désormais démonétisés ou bannis, à l’instar d’Alexandra Henrion-Caude, voire des politiciens peu scrupuleux (Florian Philippot, Nicolas Dupont-Aignan, Martine Wonner) ou des professionnels de l’agit-prop tels que le réalisateur du documentaire Hold-Up Pierre Barnérias ou l’humoriste Jean-Marie Bigard. Anthony Mansuy revient abondamment sur ces figures, déconstruisant leur discours et retraçant leur engeance.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est à quel point la cabale covido-sceptique a été organisée. Le repenti Stalec, l’un des comptes les plus suivis dans la sphère complotiste sur Twitter, a largement effeuillé ce qui se tramait alors dans les coulisses : un réseau baptisé CIA, où figuraient des proches de Didier Raoult, charpentait les offensives et contre-offensives d’une guerre idéologique où la véracité était devenue au mieux facultative. Aux États-Unis, les QAnon ont fait mieux : partant du forum 4chan, ils ont imaginé un réseau clandestin et tentaculaire de pédophiles satanistes qui dirigeraient secrètement le monde, et auquel Donald Trump constituerait l’unique rempart. Anthony Mansuy ajoute à ces typologies complotistes tous ceux qui se revendiquent, de près ou de loin, des modèles de développement personnel.

Le portrait est vertigineux et il permet de prendre la pleine mesure d’une désunion sociale qui semble désormais prête à réémerger à la moindre polémique. Virales, les théories alternatives et la désinformation se répandent d’autant plus rapidement que ceux qui y sont sensibles ont tendance à faire sécession des médias traditionnels et à ne s’informer qu’à travers les bulles filtrantes des réseaux sociaux. Anthony Mansuy ne minimise pas les scandales avérés ni le scepticisme qui doit accompagner l’examen critique des affaires publiques ; il regrette en revanche ces discours outrés, en rupture complète avec les faits, qui abîment les fondements de la démocratie en en fourvoyant les grands principes.

Les Dissidents, Anthony Mansuy
Robert Laffont, mai 2022, 301 pages

Note des lecteurs9 Notes
3.5

« Père et fils » dans l’Allemagne nazie

Les éditions Warum publient Père et fils, d’E.O. Plauen. L’album ne vaut pas seulement pour son humour, il constitue aussi un témoignage historique précieux sur la liberté d’expression et les mœurs dans l’Allemagne nazie.

Virulent caricaturiste antinazi sous sa véritable identité, Erich Ohser s’est ensuite rangé dans une voie moins polémique, sous le pseudonyme de E.O. Plauen. N’obtenant pas la distinction de la Chambre professionnelle du Reich lui permettant de travailler librement, voyant même ses livres brûlés lors des autodafés organisés par Goebbels, le dessinateur allemand a finalement opté pour des planches à première vue apolitiques, mais que l’album qui nous intéresse présentement contribue à replacer dans leur contexte et à réhabiliter dans toutes leurs ambiguïtés.

Vater und sohn, c’est l’histoire, quasi invariable, d’un père et de son fils dans leur quotidien le plus ordinaire. Des personnages lambdas, gaffeurs, facétieux, caractériels parfois, dans lesquels chacun peut se retrouver. C’est aussi un premier recueil écoulé à 90 000 exemplaires, des produits dérivés, un succès retentissant qui aboutit à une récupération politique contre laquelle Erich Ohser ne cessera de s’insurger. Après 157 épisodes, las, il décide d’arrêter son œuvre. Il finira emprisonné en 1944 pour la tenue de propos défaitistes et se donnera la mort en prison, non sans avoir décoché des flèches, de manière détournée et souvent métaphorique, à l’endroit du régime hitlérien.

Car à travers ses dessins apparaissent les traits distinctifs des nazis : ce poisson grossissant jusqu’à détruire la maison allemande, cette intransigeance procédurière qui exige qu’on justifie le fait d’être naufragé sur une île, cette évocation des fractures sociales ou de l’incommunicabilité reposant sur le comique de situation et l’allégorie… E.O. Plauen se donne l’apparence de la banalité pour mieux s’installer, sans crier gare, en rempart à l’idéologie nazie. Et ce qui peut apparaître comme une surinterprétation – après tout, il a tout de même publié dans un hebdomadaire propagandiste – se trouve objectivé dans des fiches explicatives convaincantes.

Même expurgée de cette dimension historique et politique, l’œuvre d’Erich Ohser/E.O. Plauen mérite que l’on s’y attarde. Quiproquos, opportunisme, courroux, situations anodines prenant des atours extraordinaires se succèdent avec ingéniosité et inventivité. On décèle dans ces planches une réelle modernité humoristique et une capacité rare à portraiturer l’homme à travers ses aspérités les moins avouables : distractions, violences, débordements parentaux (à la manière du Carnage de Roman Polanski), manipulations… En noir et blanc et sans dialogue, en quelques cases, le dessinateur allemand élabore une grammaire de l’image saisissant le réel par son caractère le plus absurde, la politique par ses angles morts et le comique par ses situations ou répétitions. Vous ne verrez jamais plus une tirelire, une plage, une fessée ou une bouteille jetée à la mer de la même façon.

Père et fils, E.O. Plauen
Warum, mai 2022, 300 pages

Note des lecteurs0 Note
4