Un Varón : Les Maux du mâle

Présenté au Festival de Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs, le premier long-métrage de Fabian Hernandez – Un Varon – propose une radiographie de la masculinité (toxique) en Colombie. Passionnant.

Une étude sociologique de la masculinité

Théâtre Croisette. Mardi 24 mai 2022. A J-4 de la cérémonie officielle, alors que les festivités cannoises battent leur plein, un jeune cinéaste présentait Un Varon devant un public impatient de découvrir le premier long d’un réalisateur plein d’avenir. Ce dernier nous prévient que l’intrigue du film est largement inspirée par les souvenirs d’une enfance passée dans les quartiers de Bogota. Un Varon n’est pas un film autobiographique. Il constitue plutôt une étude sociologique autour de la fabrication de la masculinité. Il n’y a pas d’action à proprement parler. Le rythme de la narration s’éprouve dans la longueur et l’observation. Le cinéaste livre une radiographie saisissante des obsessions de la société colombienne. Être un bon « varon », autrement dit un « mâle dominant », constitue un impératif social duquel les hommes (et les femmes) dépendent s’ils ne veulent pas être exclus du marché sexuel et économique.

Un Varon débute comme un documentaire à la Raymond Depardon. Plusieurs hommes défilent devant la caméra pour y expliquer les qualités requises pour être un « bon varon ». Ces dernières – au nombre desquelles figurent la violence (sexiste et sexuelle) – sont une nécessité pour ceux qui souhaitent être respectés dans les quartiers – voire s’ils veulent tout simplement rester en vie. Alors que la caméra est braquée sur le visage de jeunes hommes, le monde extérieur nous apparaît d’emblée comme un univers hostile. Le quartier constitue un espace dangereux pour celui qui ne performerait pas les codes du « varon ». Le jeune Carlos (Felipe Ramirez) en fera l’amère expérience. L’adolescent vit dans un foyer pour jeunes adultes à Bogota. Livré à lui-même depuis que sa mère est en prison, le jeune homme cultive l’espoir de retrouver une vie meilleure.

Un mâle en mal d’amour

Carlos veut d’emblée devenir un « varon « exemplaire. Se devant d’inspirer crainte et respect, le jeune homme soigne son apparence capillaire en se taillant une coupe de cheveux censée faire de lui un « varon » en puissance. Néanmoins, le déguisement ne prend pas. Pourtant, vis-à-vis des autres, Carlos reste perçu comme l’antithèse du varon. Ni musclé ni macho, et violent envers les femmes, n’aimant ni les armes ni les affrontement (de coq) inutiles, Carlos peine à s’intégrer au modèle du « mâle dominant ». Fabian Hernandez évoque un univers étouffant où l’injonction à la masculinité (toxique) conduit à une surenchère dangereusement absurde. Devenu dealeur, à la solde d’un des caïds du quartier, Carlos doit prouver qu’il est « un homme, un vrai ».

Pour être un bon varon – comme un bon chevalier – il faut réussir un certain nombre d’épreuves (bêtes et méchantes). Ayant « échoué » à la première d’entre elles, l’adolescent est sommé d’assassiner un homme, s’il veut sauver sa peau (et l’honneur de la bande). Carlos deviendra-t-il un bon varon ? Parviendra-t-t-il à réussir l’épreuve (de déshumanisation ultime) en tuant (un autre varon) ? Le film n’offre aucune réponse claire. Le héros est en plein dilemme. S’il tue : il assoit son statut de « mâle » triomphant (et son avenir financier au sein du cartel). S’il échoue : il s’exclut du quartier (et s’expose à l’opprobre social qui pourrait, à terme, prendre les couleurs de la mort). Carlos a conscience qu’il est en décalage vis-à-vis du modèle dominant. Sa misère économique l’oblige à incarner (avec plus ou moins de réussite) un rôle qu’il déteste, de la même manière que sa sœur Nicole est obligée de se prostituer si elle veut simplement pouvoir avoir de quoi manger le soir.

Un Varon s’affirme comme une critique forte de l’inaction des pouvoirs public. La rue est devenue une véritable jungle où les cartels font la loi. Ce sont, ainsi, tout.e.s les laisé.e.s pour compte – en d’autres mots – les plus pauvres qui font les frais d’une politique étatique absente, si ce n’est inexistante. Accélérée par les récentes crises sanitaires et sociales, la paupérisation de la population assure à l’injonction à la masculinité toxique de beaux jours devant elle. Carlos masque la douceur qui le caractérise, obligé de cacher ce qu’il désire vraiment, s’il veut pouvoir (sur)vivre. Il fallait le talent de Fabian Hernandez pour livrer – en une heure et demie – un réquisitoire aussi puissant.

Un Varón : Bande-annonce

Fiche technique : Un Varón

Le film de Fabián Hernández est projeté le 24 mai au Festival de Cannes 2022 dans la section Quinzaine des Réalisateurs

Synopsis : Carlos vit dans un pensionnat du centre de Bogotá et a hâte de passer Noël avec sa famille. Les circonstances qui l’entourent l’obligent à assumer le stéréotype masculin, en contradiction ouverte avec son être. En privé il reconnaît sa sensibilité, sa fragilité et aborde d’autres formes de masculinité. A 16 ans, Carlos explore son identité sexuelle, découvre ses peurs, ses envies et tout ce que cachent les « vrais hommes ».

Avec Felipe Ramirez (Carlos)
Scénario :Fabián Hernández
Photographie :Sofía Oggioni
Son :Isabel Torres, Jean-Guy Véran
Musique : Mike & Fabien Kourtzer
Décors : Juan David Bernal

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3.5

Festival

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