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« Olive » : l’intégrale à découvrir aux éditions Dupuis

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L’intégrale de la série Olive, signée par le tandem Véro Cazot et Lucy Mazel, paraît aux éditions Dupuis. L’œuvre, qui se déployait à l’origine en quatre tomes, offre une immersion dans l’univers complexe et poétique d’une adolescente atypique. Elle aborde les thèmes de l’introspection, de la résilience et des liens invisibles qui unissent les êtres humains. 

Dès le premier tome, le lecteur est plongé dans le monde intérieur d’Olive, un espace mental unique où les couleurs et les formes défient les lois de la réalité. Lucy Mazel crée un univers visuel impressionnant, où chaque élément semble refléter l’état émotionnel de l’héroïne. Ce monde imaginaire, composé de lacs salés aux teintes flashy, de cieux orangés et de créatures fantastiques, est pour Olive un refuge contre un quotidien qu’elle trouve difficilement supportable. La représentation graphique de ce monde intérieur est à la fois captivante et déstabilisante, marquant le contraste entre l’imagination débridée d’Olive et la rigidité du monde réel.

Cependant, cet équilibre fragile est perturbé par deux événements majeurs : l’apparition d’un mystérieux astronaute dans son univers intérieur et l’arrivée de Charlie, une colocataire imposée par sa mère. Si l’astronaute remet en cause le contrôle qu’Olive exerce sur son monde imaginaire, Charlie bouleverse sa routine quotidienne. Bavarde, extravertie, Charlie est tout ce qu’Olive n’est pas, rendant leur cohabitation difficile. Ces tensions traduisent le malaise adolescent, un thème central de la série, tout en jetant les bases d’une intrigue complexe qui se déploiera au fil des tomes.

Dans le deuxième tome, Olive commence à s’ouvrir au monde extérieur, poussée par la nécessité de retrouver l’astronaute Lenny Popincourt, dont la présence énigmatique hante son esprit. La relation entre Olive et Lenny est complexe : bien qu’il semble être un intrus dans son univers, Lenny partage avec elle des éléments de son monde intérieur, suggérant un lien profond et mystérieux entre eux.

Cette quête de Lenny devient un catalyseur pour Olive, la poussant à interagir davantage avec Charlie, qui devient un soutien indispensable. La dynamique entre les deux adolescentes évolue, tout en maintenant une certaine tension due aux difficultés sociales d’Olive. Ce tome approfondit également le passé d’Olive, révélant des secrets familiaux qui viennent éclairer certains des mystères posés dans le premier tome. La richesse visuelle des planches, toujours aussi éclatante sous le trait de Lucy Mazel, continue de sublimer ce récit entre réalité et fiction.

Le troisième volet de la série pousse Olive à sortir de sa zone de confort de manière encore plus drastique. Pour sauver Lenny, elle doit entreprendre un voyage périlleux en Sibérie, un environnement hostile où le froid et les dangers naturels mettent à l’épreuve sa détermination. Ce voyage représente une métaphore du dépassement de soi, un thème récurrent dans la série.

Loin de ses repères habituels, Olive montre une force insoupçonnée, déterminée à secourir celui avec qui elle partage un lien inexpliqué. Ce tome marque également un tournant dans l’amitié entre Olive et Charlie, leur relation atteignant une nouvelle profondeur. Les paysages enneigés de la Sibérie sont magnifiquement rendus par Lucy Mazel, qui parvient à capturer la beauté froide et impitoyable de cette région du monde, tout en conservant la poésie et la chaleur des planches dédiées au monde intérieur d’Olive.

Le quatrième et dernier tome conclut avec brio cette série en offrant des réponses aux mystères qui ont jalonné le parcours d’Olive. Les révélations sur Lenny Popincourt sont poignantes et éclairent d’un jour nouveau les événements des tomes précédents. Ce dernier acte est aussi celui de l’acceptation : Olive, qui a dû affronter tant d’épreuves, parvient à s’ouvrir véritablement aux autres, notamment à Charlie, dont l’amitié s’avère être une source de force inestimable.

Olive, dans son intégralité, est bien plus qu’une simple série de bandes dessinées sur l’adolescence et ses défis. C’est une exploration sensible et nuancée de l’identité, de l’amitié et de la quête de soi. Véro Cazot et Lucy Mazel ont su créer un univers où le fantastique se mêle à la réalité, avec une telle fluidité qu’il devient difficile de distinguer l’un de l’autre. Cette série, remarquablement écrite et illustrée, est à découvrir sans attendre. Cette intégrale en est l’occasion. 

Olive, l’intégrale, Véro Cazot et Lucy Mazel 
Dupuis, août 2024, 224 pages

Le Roman de Jim : concentré de tendresse

3.5

Dans Le Roman de Jim, les frères Larrieu s’emparent d’un roman comme taillé à leur image avec un personnage d’une tendresse infinie, campé par un Karim Leklou expressionniste. Ils délaissent un temps la fantaisie d’un Tralala pour atteindre l’épure, l’image parfaite teintée d’une nostalgie omniprésente.

Aymeric est « gentil » dit-il, sans se forcer parce qu’il pense que le monde est rempli de gentils, même si ses histoires avec les filles sont toujours compliquées, du moins se terminent brutalement. Il en garde toujours des souvenirs en photos qui l’accompagnent, même non développées. On voit les négatifs se dévoiler à l’écran, la couleur viendra plus tard. La vie d’Aymeric est ainsi : celle d’un observateur, d’un amoureux qui capte les plus beaux instants. Karim Leklou prête ses traits à ce personnage tiré du roman de Pierre Bailly, qui est à l’origine de cette idée d’adaptation. L’acteur y promène sa dégaine, son air détaché et sincère à la fois, bon enfant, tout du long. On le voit être, sans broncher, le jouet du destin. Chaque fille qu’il rencontre prend d’instinct le pouvoir, il les regarde et ce regard les illumine, les rend plus fortes, peut être. Chaque rencontre est l’occasion d’une scène travaillée, riche en contrastes et en regards. Lorsqu’il rencontre Olivia, c’est dans la lumière d’une soirée techno, Sara Giraudeau danse et hypnotise, comme dans la photo parfaite. Aymeric se laisse ainsi porter au fil de l’eau, de la vie. C’est Florence qui l’aborde un soir, avec toute son extravagance, sa certitude de plaire. Elle le félicite ensuite d’être assez gentil pour coucher avec une femme enceinte d’un autre, qui n’assume pas. C’est donc avec un naturel déconcertant qu’Aymeric devient le père de Jim, le premier père, celui qui l’élève sans rien attendre en retour que l’épanouissement d’un lien sans loi.

C’est alors que le début d’un mélo pointe le bout de son nez : soudain, le « vrai » père de Jim, Christophe, revient. Il veut une place dans la vie de Jim. Or, pour Jim, Aymeric est son père après les petits déjeuners, les journées d’école, les moments partagés ensemble dans la nature du Haut Jura depuis sa naissance. Christophe fait d’abord un peu peur à Jim avec sa déprime et son air de fantôme. Pourtant, sans qu’Aymeric ne se méfie vraiment, il prend peu à peu sa place et, à la faveur d’un océan traversé, Aymeric perd Jim. Là encore, sa colère ne s’exprime pas vraiment et il reprend le fil d’une vie faite de petits boulots, jusqu’à ne presque plus exister comme le prétend Olivia, la seule qui le laissera exister un peu auprès d’elle. Les deux frères réalisateurs filment cette histoire d’amour paternel avec une simplicité et une épure qui tranchent après la pépite fantaisiste qu’était Tralala. Pourtant, la question de la filiation – une mère décidait de trouver son fils disparu sous les traits d’un troubadour qui passait par là –  est une nouvelle fois prégnante, du choix qu’on fait d’être présent dans la vie d’un enfant, même quand c’est l’enfant des autres. Cette simplicité n’est pas exempte de cruauté. On la découvre à travers la voix off d’Aymeric, qui donne autant d’importance à une Twingo venue le récupérer à sa sortie de prison, qu’à la trahison de Florence. La lumière du Jura inonde le film et pourtant chaque scène semble emprunte d’une nostalgie qui vient s’ajouter, telle une fine pellicule, sur  l’instant présent.

Le drame se joue et se noue avec une simple petite larme sur la joue d’Aymeric, impeccable Karim Leklou encore une fois, sans que le drame soit clairement dit, jamais hurlé. On pourrait être chez Kore-Eda dans Tel père, tel fils ou Still Walking. Tout se joue dans la vie qui s’étire et le monde qui s’écroule sans signes annonciateurs, sans une once de vraie méchanceté. La bonté du personnage principal, qui va aimer et se résigner dans un même geste d’une infinie tendresse, le mène tout de même vers la lumière, vers la couleur qu’il offre à ses photos en les développant enfin. On les voit se révéler à  l’écran comme pour nous rappeler les instants de bonheur et donner l’espoir de tous ceux à venir, dans une dernière scène aussi banale que déchirante

Le Roman de Jim : Bande annonce

Le Roman de Jim : Fiche technique

Synopsis : Aymeric retrouve Florence, une ancienne collègue de travail, au hasard d’une soirée à Saint-Claude dans le Haut-Jura. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Quand Jim nait, Aymeric est là. Ils passent de belles années ensemble, jusqu’au jour où Christophe, le père naturel de Jim, débarque… Ça pourrait être le début d’un mélo, c’est aussi le début d’une odyssée de la paternité.

Réalisation : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu
Scénario : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu d’après l’œuvre de Pierric Bailly
Interprètes : Karim Leklou, Laetitia Dosch, Sara Giraudeau, Bertrand Belin, Noée Abita
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Annette Dutertre
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 1h41
Date de sortie : 14 août 2024

Blue Jay : du risque des mémoires

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Réalisé avec un budget minimal, Blue Jay fait partie de ce cinéma des bonnes surprises. Subtilité, fraicheur, casting réduit, intimité retrouvée, le tout dans un contexte de comédie romantique qui déjoue les codes du genre.

Blue Jay est caractéristique du cinéma mumblecore (tourné en sept jours, budget minimal, caméra numérique, etc.) Le petit récit, d’une simplicité rare, évoque tout en interstices, en demi-mots, en insinuations, sans flashback, malgré des cassettes audios du passé qui seront les seules capsules temporelles avec un journal intime et une lettre plus ou moins énigmatique. La rencontre hasardeuse entre deux anciens tourtereaux qui vont vivre une journée ensemble rappelle la trilogie des Before. Ici, c’est l’histoire d’un acte manqué. C’est à lui qu’elle avoue qu’elle est sous antidépresseur, et non à son mari. C’est à lui aussi qu’elle avouera qu’elle n’a jamais vécu quelque chose d’aussi créatif et intense. Elle n’arrive plus à pleurer depuis plus de cinq ans, mais avec lui, ce sera possible. Le destin semble vouloir les réunir. La focale sur des moments intimes où chacun essaye, sur un fil, de tester, jauger, d’appréhender l’autre, en se risquant à la confidence, permet de ne pas se disperser et d’amplifier l’authenticité de l’instant présent, en vue d’un futur hypothétique. Ils n’auront pas besoin de se réapprivoiser. Le coup de cœur sera instantané. Aucun étiolement ne se manifestera, rien ne s’effilochera, malgré une cassure, un contraste soudain, car il y aura évidemment des comptes à régler, une ancienne époque à mettre en lumière, quelque chose à réparer. L’œuvre raconte peu de choses, mais semble le dire mieux que personne. Le tout contient seulement deux acteurs, mais leurs reparties, leurs improvisations font systématiquement mouches. Ils mettent en scène la féerie d’antan dans un jeu dangereux, et sont remarquables dans leurs différents comportements, leurs attitudes, leurs gestuels, leurs langages corporels particulièrement éloquents. Leurs expressions/leurs expressivités sont souvent légères et jamais dans le surjeu, la théâtralité, l’exagération malgré l’euphorie, la jubilation de la plupart des scènes. L’ensemble opte surtout pour la générosité : ils donnent ce qu’ils ont en eux de façon crédible et le spectateur finit par tout prendre avec beaucoup de plaisir, dans ce qui est parfois un chavirement à sensations fortes. La personnalité des deux amoureux se retrouve transcendée quand ils sont unis, comparativement à leur état dans leur vie respective. Chacun est pour l’autre l’amour de sa vie, ce qui ne semble pas forcément suffisant. Mais le printemps renouvellera peut-être la situation, construira de nouveaux enjeux sentimentaux, une nouvelle page amoureuse. Il s’agit donc d’un film sur les intuitions et les mémoires, quand elles sont partagées, réinitialisées, le tout, dans un noir et blanc soyeux. Ce dernier pose la question de la valeur d’un souvenir, dans l’absolu, mais aussi dans le contexte de sa transmission, de comment le chérir, le préserver, malgré des circonstances d’altérations, consécutives à une expérience a posteriori, qui peut générer le rejet et l’abrogation. Le tout s’achève en trois points de suspension…

Bande-annonce : Blue Jay

Fiche Technique : Blue Jay

Synopsis : Réunis par hasard quand ils retournent dans leur petite ville natale en Californie, deux anciens amoureux réfléchissent sur leur passé partagé.

  • Titre : Blue Jay
  • Réalisation : Alexandre Lehmann
  • Scénario : Mark Duplass
  • Musique : Julian Wass
  • Montage : Christopher Donlon
  • Costumes : Stacey Schneiderman
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue de tournage : anglais
  • Format : noir et blanc
  • Genres : Romance et drame
  • Durée : 80 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis : 7 octobre 2016 ; France : 6 décembre 2016
  • Distribution :
  • Mark Duplass (VF : Guillaume Lebon),  Jim Henderson
  • Sarah Paulson (VF : Laurence Dourlens) : Amanda
  • Clu Gulager : Waynie
Note des lecteurs6 Notes
4

Borderlands d’Eli Roth : space opé(ras) du sol…

Dans la longue tradition des adaptations de hits vidéoludiques financées et saccagées par le tout Hollywood, j’appelle Borderlands. Ou l’histoire d’une misfit contrainte de s’acoquiner avec une bande de weirdos pour retrouver un fabuleux trésor sur une planète aux airs d’enfer sablonneux. Ça vous rappelle quelque chose, non ? C’est normal…

Un jour, il faudrait vraiment que l’on se penche sur cette malédiction entre Hollywood et les jeux vidéo. Puisque s’il y a bien un « mariage » qu’on aurait cru synonyme de succès garanti, c’est bien celui de l’inventivité du 10ème art, couplé à la débauche de moyens de l’Oncle Sam. Et pourtant, dieu sait qu’ils ont essayé. Super Mario Bros., Tomb Raider, Uncharted : tous ont vu leur imaginaire saccagé sous la coupe d’exécutifs qui n’ont manifestement toujours pas compris que dans le terme « jeux vidéo », il y a aussi le mot « jeu ». Résultat, tous les films susnommés accouchent années après années du même problème : leur incapacité à restituer le ludisme (gameplay) inhérent aux jeux.

Tout au plus pourrait-on reconnaitre au mal-aimé Assassin’s Creed (2016) sa propension à avoir donné corps à ce qui faisait la base du hit signé Ubisoft : celle de voir littéralement un homme jouer à être un autre homme, sans pouvoir avoir son mot à dire ni pouvoir influer sur ses actions. Mais bon, pas question d’Ezio ici mais bien de Lilith ; figure familière des aficionados du jeu puisque c’est avec elle que le film démarre, non sans lâcher une bonne grosse dose d’exposition à coup de trésors perdus, planète pourrie, passé refoulé et lassitude teintée de jurons dans la voix. Une bien maigre caractérisation qui peut se lire autant comme une volonté de faire connaître le lore du jeu au grand public (on est loin de la popularité d’un GTA) qu’un cruel aveu de faiblesse de la part des scénaristes qui, conscients de ne pouvoir transposer la sève résolument -18 ans du jeu, s’entêtent à croire que balancer quelques injures de temps à autre suffirait à rendre le film raccord avec sa verve subversive.

Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…

Car voilà, le jeu Borderlands et sa ribambelle de suites sont en effet réputés pour les hordes de monstres et autres joyeux lurons échappés de Mad Max que le joueur sera sommé de poutrer bien salement à coup d’armes à feux et de couteaux. Ça saigne, ça suinte, ça démembre sous un soleil de plomb et pourtant à l’arrivée… on ne voit rien. Aucune saillies gores (pourtant justifiées par le récit), aucun démembrement ou pic de sauvagerie totalement assumée par Eli Roth. Aucun souci de fidélité à l’œuvre, tant le film pioche dans les différents opus du jeu sans cohérence ni respect : il suffit de voir le personnage de Roland, ex-militaire d’élite sans pitié et dont la sauvagerie va croissante à mesure que les jeux avancent, ici campé par le frêle et insupportable Kevin Hart. Mais surtout, aucun respect pour l’univers mis en image : des étendues sablonneuses, normalement, c’est facile à rendre à l’écran. Pourtant ici, tout pue le CGI à peine finalisé et on peine ne serait-ce à deviner la part réelle des décors arpentés par notre joyeuse équipée et celle venant tout droit du studio bulgare dans lequel tout ce bazar a été tourné.

Tout respire alors l’inconséquence et le désintérêt le plus total ; si bien que quand le film essaie de développer son arc principal – ici une chasse au trésor teintée d’une quête mémorielle -, ni le casting ni l’enchainement des péripéties ne parviennent à susciter le moindre début d’investissement émotionnel de la part du spectateur. Une ignominie à peine rattrapée par ce qui cristallise peut-être le réel raté du film : son manque criant d’originalité. Ici, la réunion de têtes brulées au détour d’un objectif commun rappelle Marvel avec sa team des Gardiens de la Galaxie ; la prétendue sauvagerie de leur épopée tend à ressembler à la fine équipe de la Suicide Squad (DC), quand la populace rencontrée au fil de leur voyage évoque au choix Star Wars, Mad Max et dans une certaine mesure Blade Runner, etc… De facto, on navigue en terrain connu et on arrive pourtant à se sentir largué face aux germes de cet univers pourtant vendu comme mirifique. Un paradoxe incompréhensible à la hauteur de celui d’avoir pris à la réalisation Eli Roth, chantre de l’horreur et donc probablement la personne la moins qualifiée pour le job, tant le ton général du métrage et la promotion ont mis en avant… l’humour.

Long, laid et laborieux, Borderlands rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre (et encore), mais en aucun cas ceux du jeu.

Borderlands : Bande-Annonce

Borderlands : Fiche Technique

Réalisateur : Eli Roth
Scénariste : Joe Crombie et Eli Roth
Casting : Cate Blanchett (Lilith), Kevin Hart (Roland), Edgar Ramirez (Atlas), Jamie Lee Curtis (Patricia Tannis), Ariana Greenblatt (Tiny Tina), Florian Munteanu (Krieg), Janiva Gavankar (Commandant Knox), Jack Black (ClapTrap),
Musique : Steve Jablonsky
Photographie : Rogier Stoffers
Montage : Julian Clarke
Production : Avi Arad et Erik Feige
Sociétés de production : Lionsgate, Arad Productions, Picturestart, Gearbox Studios et 2K Games
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), SND (France)
Budget : 115 000 000 $

Etats-Unis – 2024

La Mélancolie : le temps de vivre

La patience est une vertu pour certains et un facteur de mélancolie pour d’autres. Remarqué à la dernière édition du Festival des 3 Continents, Takuya Kato nous délivre une œuvre intimiste sur le couple au Japon. Sans être un mélodrame conventionnel sachant le sujet, maintes fois exploré et remanié, il y a de quoi se laisser prendre au petit jeu d’une résilience, symptomatique d’une société qui ne jure que par la bienséance. Ce film tombe astucieusement les masques des individus qui la peuplent et dont le premier réflexe est de dissimuler leurs sentiments.

Synopsis : Après la perte brutale de son amant, Watako retourne discrètement à sa vie conjugale, sans parler à personne de cet accident. Lorsque les sentiments qu’elle pensait avoir enfouis refont surface, elle comprend que sa vie ne pourra plus être comme avant et décide de se confronter un à un à tous ses problèmes.

Lorsque certains couples jouent de la distance pour alimenter la flamme de leur amour, d’autres en profitent pour s’éloigner définitivement d’une emprise passionnelle. La Mélancolie prend soin de peindre les sentiments des protagonistes, confus dans les choix qu’ils ont faits ou vont faire. Pour son deuxième long-métrage, Takuya Kato convoque un lot de personnages qui sont conditionnés à intérioriser leurs pensées et à dissimuler leur douleur. Tout l’intérêt est d’en évaluer son intensité et d’observer les réactions envisageables. Le cinéaste japonais ne s’éloigne donc pas trop de sa précédente réalisation, Grown-ups, qui mettait en scène un couple d’universitaires qui questionnait leur responsabilité sur leur possible enfant à naître. Sans avoir à traîner une telle incertitude de ce côté-ci, Kato use suffisamment de pragmatisme pour analyser les rouages d’une relation conjugale déroutante.

À voix basse

Au milieu d’un décor qui cloisonne la vie à deux dans une fausse idée de la perfection, le printemps des amours semble s’achever pour Wakato (Mugi Kadowaki) et Fuminori (Kentaro Tamura). C’est au petit matin que la femme mariée se volatilise d’un appartement, où règne un climat hivernal et silencieux. La citadine étouffe dans cette atmosphère et saute dans le prochain train pour décompresser dans un glamping. De quoi nourrir et valider les inquiétudes d’un écosystème en péril, comme décrites dans Le mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi. Ce lieu, par définition contre-nature, évoque la trahison et la chute programmée d’une femme qui est venue retrouver son amant, Kimura (Shôta Sometani). Lorsque ce lien de réconfort lui est ôté, cela alimente une mélancolie qui l’empêche irrémédiablement de surmonter le deuil de son refuge et de son mariage.

Commence alors un pèlerinage improvisé dans lequel elle se trouve confrontée à la réalité, celle qui ne la laissera quittera plus du regard. Ce traitement reste cependant plus abouti dans Drive my car, qui partage le même type de résilience. La culpabilité pousse toutefois l’épouse à ouvrir des portes qu’elle a longtemps laissé fermer au sein de son couple, car Fuminori maintient une emprise sur Wakato. Cette dernière est contrainte de respecter les motivations de son mari, qui a déjà eu un enfant d’une précédente union. Sa paternité est cependant remise en cause, lorsque les ficelles manipulatrices qu’il a posées sur elle gagnent en visibilité. Ses formules de politesse orientent ainsi les réponses de sa femme, piégée par les apparences.

Interférences destructives

Toute l’intrigue parvient habilement à tirer dessus pour qu’on les remarque avec une impuissance aussi nette que celle de Watako, plongée dans un monde tellement silencieux qu’elle finit par devenir un spectre parmi les autres, une anonyme dans la multitude de cas similaires. Elle erre souvent seule dans des plans fixes et disparaît dans un décor qui l’aspire ou qui la maintient en captivité. De même, des flashbacks sont si astucieusement et discrètement intégrés que la protagoniste ne cesse de rebondir entre les temporalités. C’est ainsi que l’on constate avec désarroi qu’elle s’est enfermée dans le carcan de la servitude volontaire, une vie sans issue. Peut-elle vraiment prétendre au bonheur ? À quel prix, dans le cas échéant ?

Il s’agit donc de dépasser cette notion, plus toxique que la relation qu’entretient Watako avec son mari. Ce sont dans les murmures et les silences qu’elle interroge les fondements de la bienséance, pour qu’elle puisse enfin se libérer de ses émotions refoulées. Ce qui empêche chaque personnage de s’exprimer pleinement vient alors du déni, entretenu avec suffisamment de complaisance qu’on finit par perdre le sens des responsabilités. La Mélancolie réunit les causes et conséquences d’un mariage désenchanté et les expose dans une vitrine sur une société japonaise en mal de communication. Sans juger ses personnages et en à peine 80 minutes, Takuya Kato réussit ainsi à redéfinir l’amour, dans toutes ses promesses et ses imperfections.

Bande-annonce : La Mélancolie

Fiche technique : La Mélancolie

Réalisation et Scénario : Takuya Kato
Photographies : Shota Nakajima
Lumières : Taiki Takai
Décors : Keisuke Maeyashiki
Direction artistique : Yui Miyamori
Son : Hirokazu Kato, Manabu Kagara
Montage : Mototaka Kusakabe, Sylvie Lager
Musique originale : Eiko Ishibashi
Assistant réalisateur : Hirofumi Kagawa
Coiffure : Mika Kondo
Costumes : Ayuko Takagi
Production : Nagoya Broadcasting Network & Bitters End, Film Makers Inc., Comme des cinémas
Producteurs délégués : Yuhiro Matsuoka, Yuji Sadai
Producteurs : Yasuhiko Hattori, Tatsuya Matsuoka, Shinya Miyazaki, Masa Sawada
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 14 août 2024

La Mélancolie : le temps de vivre
Note des lecteurs2 Notes
3

Batman : Le Justicier masqué qui fait régner le noir sur Amazon

Une nouvelle saison pour revisiter la mythologie de Batman, la série animée ? Sans-façon pour Bruce Timm, co-créateur avec Eric Radomski, qui ne souhaitait plus renfiler la cape. Œuvre culte du petit écran, elle a perpétué l’héritage de Tim Burton, mariant romantisme gothique et polar noir pour envoûter le jeune public entre 1992 et 1999. Finalement, tout bascule lorsque la Warner (via HBO) propose une série originale à l’animateur américain, au côté de Matt Reeves et J.J. Abrams à la production. Une suite spirituelle qui se veut plus mûre, intense et cavalière, comme l’a rapporté son showrunner à The Wrap.

Critique de Batman : Le Justicier masqué, un petit joyau d’animation fragmenté sur Amazon Prime Video.

Batman le justicier masqué
© Amazon Content Services LLC

Synopsis : Bienvenue à Gotham City, où les criminels sévissent et les incorruptibles vivent dans la peur permanente. Forgé dans le feu de la tragédie, Bruce Wayne, riche mondain, devient une créature plus ou moins humaine : BATMAN. Sa croisade pour la justice attire des alliés inattendus, mais ses actions ont des conséquences mortelles et imprévisibles.

Série Noire 

Sauvé in extremis par Amazon durant sa pré-production, Le Justicier masqué était l’un des projets d’animation les plus réjouissants de HBO Max. Dès les premiers jets d’écriture, l’ambition était claire : s’affranchir des limites imposées par le public familial. Si Batman, la série animée se réfrénait pour s’adresser aux plus jeunes (tout en soignant son atmosphère sombre et délicate), Caped Crusader (le titre originale) allait pouvoir explorer de nouveaux territoires, ceux de l’horreur, de la brutalité et de la mort. Un écho au long-métrage d’animation mésestimé Batman contre le Fantôme Masqué, qui avait su s’autoriser une noirceur tragique. In fine, cette nouvelle itération du Chevalier noir, complexe et malfaisante, séduit. Elle se permet même un nouveau regard sur ses antagonistes emblématiques, tout en introduisant des figures méconnues de l’univers.

Le Justicier masqué accroît l’esthétique du film noir héritée de La Série animée, en s’appropriant pleinement ses codes originels. Gotham, avec son architecture écrasante et son aura impénétrable, semble tirée des années 30, ressuscitant l’atmosphère d’Assurance sur la mort de Billy Wilder. Bien que cette version de Gotham puisse paraître quelque peu dépeuplée — où sont les citoyens ? —, le corps policier et municipal évoque l’œuvre rude et moraliste de Fritz Lang. En embrassant ces références, Bruce Timm invoque l’esprit de Bill Finger, co-créateur du vengeur avec Bob Kane, en le dépeignant comme un détective de roman noir. Pour souligner ce patrimoine, Bruce Wayne arbore un costume inspiré de sa première apparition dans le Detective Comics n°27 en 1939.

Chauve-qui-peut

Le premier épisode s’ouvre sur un classicisme familier et a priori nostalgique. La superbe palette graphique (limitée par son monochromatisme) et le style nerveux, entre 2D et 3D, électrisent nos souvenirs d’enfance. Toutefois, Bruce Timm, en collaboration avec Christina Sotta (Justice League Dark: Apokolips War) et Jase Ricci (L’Étrange Noël du petit Batman), bouleverse subtilement les bat-conventions. Ainsi, la frontière entre la pègre et la police se brouille sur le yacht Iceberg Lounge, dirigé par une chanteuse de cabaret, mère tyrannique et incarnation déconcertante du Pingouin. Quant à Batman, il s’éloigne radicalement de l’interprétation sage de La Série animée. En vingt minutes, En Eaux Troubles amorce une transformation habile de la mythologie. Pourtant, la frustration de quitter Oswalda Cobblepot trop tôt se fait sentir, d’autant que Le Justicier masqué s’attarde sur un antagoniste à chaque épisode, répartis sur dix petites aventures interconnectées (avant un double final qui frôle l’acte manqué).

En réalité, Batman : Le Justicier masqué regorge de détails et d’inspirations pour un résultat parfois enchevêtré. Catwoman, à titre d’exemple, porte un costume inspiré de l’âge d’or des comics, tandis que sa personnalité mêle plusieurs incarnations du personnage. Le tout est sublimé par le thème musical Beautiful Stray de l’allemand Frederik Wiedmann, un hommage à Elfman, Zimmer et Giacchino, pour une apparition aussi brève que fugace de la féline (un comble pour une intrigue non-anthologique). À l’arrivée, c’est bien Harvey Dent — au design qui évoque le trait brutal d’Eduardo Risso — qui pâtit le plus de cette écriture compacte. Et ce malgré sa présence dans 8 épisodes, dont le final.

Batman Monsters

Au cœur des années 90, la série culte était, par petites touches, un véritable puits de références (essentiellement cinématographiques). Elle a rendu hommage à plusieurs classiques de l’horreur et de la science fiction américaine, notamment L’Île du docteur Moreau et La Fiancée de Frankenstein. Ici, Bruce Timm va plus loin, surtout dans le deuxième (et sans doute meilleur) épisode réalisé par le storyboarder Matt Peters (The Killing Joke) et scénarisé par le brillant Greg Rucka (Gotham Central).

De facto, … Et n’être qu’un scélérat réunit toutes les vertus de cette suite spirituelle en s’immergeant dans l’âge d’or d’Hollywood, les Universal Monsters et le studio Hammer. En consacrant un épisode entier à ces influences — des motifs aux personnages comme le maquilleur Jack Pierce et l’acteur Lon Chaney, jusqu’à l’utilisation ludique de Gueule d’argile — Batman : Le Justicier masqué passionne en déconstruisant le glamour holywoodien dans une enquête digne du plus grand détective du monde. Cette intelligence d’écriture se reflète également dans la nouvelle interprétation d’Harley Quinn, psychiatre le jour et anti-héroïne la nuit. Une version audacieuse et plus fidèle à la vision originale de Bruce Timm pour La Série animée (rejetée par Warner en raison de son ambivalence morale). Une belle manière de revisiter un personnage, co-créé avec Paul Dini, qui a connu de nombreuses adaptations fastidieuses.

En fin de compte, l’approche novatrice de la série laisse une forte impression. Malgré une rigueur narrative parfois inégale, notamment dans l’intégration du fantastique et la trajectoire de Double Face, Batman : Le Justicier masqué remanie brillamment un univers au pouvoir narratif inépuisable. Reste à voir ce que la deuxième saison, déjà en préparation chez Amazon, nous réserve.

Bande Annonce — Batman : Le Justicier masqué

Fiche Technique — Batman : Le justicier masqué

Titre original : Batman : Caped Crusader

Réalisation : Christina Sottaen, Matt Peters, Christopher Berkeley
Scénario : Bruce Timm, Jase Ricci, Greg Rucka, Ed Brubaker, Adamma Ebo, Halley Gross, Marc Bernardin

Production : Bruce Timm, Matt Reeves, J.J. Abrams, Ed Brubaker, Sam Register, James Tucker

Musique originale : Frederik Wiedmann
Distribution : Amazon Prime Video
États-Unis – 2024 – 10 épisodes d’environ 25 mns

Avec Hamish Linklater, Jason Watkins & Krystal Joy Brown (Voix originales)

Avec Laurent Blanpain, Daniel Lafourcade & Déborah Claude (Voix françaises)

Sortie le 1er août 2024

Note des lecteurs0 Note
3.5

Full River Red : enquête sous intimidation

Que ce soit pour proposer un divertissement épique comme Creation of the Gods I et le diptyque The Wandering Earth, une œuvre plus allégorique comme Only the river flows ou Le Royaume des Abysses un film d’animation aussi spectaculaire qu’émouvant, le cinéma chinois continue de s’exporter dans nos salles. Il n’est donc pas très courtois de décliner l’invitation d’un vétéran sur la scène locale et internationale. Zhang Yimou nous a habitué à des fresques lyriques, où les mots valent autant que les armes blanches qui virevoltent dans les wu xia pian. Ne dérogeant pas à la règle, Full River Red assemble les codes d’un film d’enquête, d’espionnage et un pamphlet sur le pouvoir de la corruption (et quasiment en temps réel) dans un huis clos plutôt alléchant sur le papier.

Synopsis : Chine, XIIe siècle. Dans quelques heures va se tenir une rencontre diplomatique de la plus haute importance entre Qin Hui, Chancelier de la dynastie Song, et une délégation Jin de haut niveau. Or, voilà que le diplomate Jin dépêché sur place est assassiné et la lettre destinée à l’Empereur dérobée. Le Chancelier demande alors au caporal Zhang Da, escorté par le commandant en second Sun Jun, de ramener la précieuse missive avant le lever du soleil. Au fil de leurs recherches, des alliances vont se former et des secrets seront révélés…

Aux premiers abords, il s’agit d’un brillant mélange entre un whodunit qu’une Agatha Christie n’aurait pas renié et un jeu de pouvoir loufoque qui rappelle le Kubi de Takeshi Kitano. En attendant de découvrir ses vertus en salle ou dans son salon, Zhang Yimou ambitionne de jongler avec des tons singuliers, où la comédie s’invite presque spontanément dans le déroulé d’une enquête pour meurtre. En effet, l’assassinat d’un émissaire Jin, autrefois ennemis jurés de l’empire Song, rabat les cartes dans les négociations diplomatiques dans les quelques heures à venir. Le film prend pour pilier un célèbre poème patriotique que le conquérant de la dynastie Song, Yue Fei, aurait écrit afin d’affirmer sa loyauté envers la couronne et les siens. Une course contre la montre est lancée pour éclaircir les zones d’ombres entourant la mort de ce héros nationale, car son allié, le chancelier Qin Hui (Jiayin Lei), l’a fait condamner à mort cinq ans plus tôt.

La mémoire dans le sang

À l’aube d’une rencontre au sommet, un avant-poste militaire connaît donc une crise sans précédents. Appréhender le ou les meurtriers devient une priorité pour le chancelier, dont la cruauté n’égale que son autorité. Un duo inattendu se forme alors pour explorer ce lieu régi par le principe de l’omerta, où le silence est de rigueur. Les secrets y sont tout aussi tranchants que les lames que l’on retourne contre leur propriétaire. La première partie du film joue alors sur la dualité entre Zhang Da (Teng Shen), un soldat plutôt lucide sous la menace, et Sun Jun (Jackson Yee), un officier adroit avec ses armes mais un peu moins avec les mots, jusqu’à ce que l’on ne différencie plus lequel des deux est Laurel ou Hardy. Nous sommes plongés avec eux dans le dédale de décors connectés par de nombreux couloirs, que l’on emprunte avec le sentiment de se rapprocher un peu plus de la vérité. Yimou en profite pour y superposer des interludes musicaux où le compositeur Han Hong mêle des sonorités contemporaines (rap, électro, punk) avec des instruments traditionnels. Ce gimmick possède de quoi rythmer la chasse aux indices et autres interrogatoires un peu virulents, mais finit par épuiser à la longue, car tous les enjeux ne se valent évidemment pas.

La mise en place prend du temps, mais lorsque l’on sort enfin des sentiers balisés, où la paranoïa s’empare des protagonistes, c’est là que le jeu devient vraiment intéressant. Exit des combats aériens. Mieux vaut éviter la confrontation directe lorsqu’on ne connaît pas encore l’identité de son ennemi. Le doute peut cependant suffire à générer des situations cocasses et en tension pour que l’étau se resserre habilement sur le duo. En brassant tout un tas de personnages qui vont peu à peu justifier le lien entre eux, l’intrigue s’embourbe cependant un peu trop vite dans une première vague de révélations. Yimou nous avait déjà convaincu avec la narration de Hero, qui misait tout sur son climax renversant. Ici, on finit par prendre de la distance avec le récit, surchargé en personnages et en sous-intrigues qui sont mis en suspens jusqu’à la dernière demi-heure. Ce qui est assez frustrant quand on connaît les qualités et le pedigree d’un cinéaste aussi vertueux dans l’exercice de la cohérence.

Full Filter Fake

L’autre point noir que l’on ne peut contourner, c’est bien le parti-pris esthétique des décors et des paysages. Zhang Yimou avait pour lui cette qualité unique et indispensable qui alimente les symboles et le sens de ses propos. Il faut le voir pour y croire, car les images promotionnelles ne possèdent pas une retouche de nuit américaine, entre le gris et le bleu sombre. Elle a beau être légère, elle ne brûle pas moins nos rétines après deux heures de visionnage intense, contrairement à Shadow, qui jouait déjà sur la prédominance d’un gris brumeux. La caméra a beau passer par des plans zénithaux ou des travellings survitaminés, la photographie ne joue pas toujours en faveur des histoires de complots et de trahison qui se jouent devant nous. N’en déplaise à Zhao Xiaoding, qui a fait des merveilles pour insuffler une aura surréaliste dans une forêt de bambous ou dans des séquences enneigées.

Les enjeux s’essoufflent également dans l’utilisation excessive d’effets sonores, faisant ressurgir toute la théâtralité du récit. Malheureusement, le décalage est trop brut et assez mal dosé pour que ça fasse mouche à tous les coups. Il faut donc s’accrocher pour ne pas se faire éjecter d’une intrigue assez exigeante et pour ne pas perdre une miette du peu de souffle émotionnel qui s’en dégage. Les interprètes se démènent magnifiquement pour effacer certaines imperfections citées plus haut et la force du film réside bien là, dans le concret, dans la fatalité qui enterre les personnages dans l’anonymat ou qui les élève dans leur prise de conscience, collective et individuelle.

Hommage aux damnés

Ayant consacré une majeure partie de sa filmographie à brosser le portrait des femmes (et leur malheur) au sein de la culture chinoise (Ju Dou; Épouses et Concubines; Qiu Ju, une femme chinoise; Vivre !; Happy Times), Zhang Yimou les a ensuite entrainées dans des films de sabre indémodables (dont Le Secret des Poignards Volants). Quand bien même, il était déjà possible de détecter des relents nationalistes dans ses œuvres, ça ne fait que quelques années que le cinéaste s’applique davantage à investir l’Histoire de la Chine. Il rend ainsi hommage aux héros qui servent de soutien moral et de guide spirituel au peuple.

Sortie le jour du nouvel an chinois 2023 et sans avoir quitté la tête du box-office local dans l’année, Full River Red parvient toujours à honorer une respectable fresque sur la loyauté, dont on assume le devoir de mémoire jusqu’au bout du programme. Reste qu’il n’y a pas à bouder son plaisir dans ce huis clos récréatif, si l’on est prêt à y accorder 2h37 de son temps. À côté du piège à cinéphiles de M. Night Shyamalan, qui a essentiellement bâti son identité cinématographique sur des twists, Yimou compile les révélations dans un enchaînement indigeste dans sa dernière ligne droite. Mais quitte à choisir son camp, on navigue mieux dans le fleuve rouge, abreuvé du sang des martyrs, que dans une salle de concert où l’euphorie est de courte durée.

Bande-annonce : Full River Red

Fiche technique : Full River Red

Titre original : Manjianghong
Réalisation : Zhang Yimou
Scénario : Zhang Yimou, Chen Yu
Musique : Han Hong
Son : Yang Jiang, Zhao Nan
Photographie : Zhao Xiaoding
Montage : Li Yongyi
Décors : Lu We
Costumes : Chen Minzheng, Qin Xilin
Chorégraphie des combats : Sang Lin
Supervision des effets visuels : Samson Wong
Producteur : Pang Liwei
Producteurs délégués : Liang Yu, Li Lin
Sociétés de production : Médias Huanxi
Pays de production : Chine
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h37
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 31 juillet 2024

Full River Red : enquête sous intimidation
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3

Eat the Night : Mange la violence du monde et regarde le feu

Film à la forme mutante, empreint d’écriture hybride, cyberpunk, mélancolique et fiévreuse à la Maurice G.Dantec (Les Résidents), Eat the Night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel résonne avec rage et lueur de toutes les dissonances du monde.

Présenté à la Quinzaine des cinéastes en mai dernier, Eat the Night est une œuvre à l’écriture difficilement( et c’est tant mieux) classable dans un genre (le faut-il à tout prix!), en résonance avec les ombres d’un monde âpre et tragique, tentant le pari urgent d’une histoire d’amour et de sororités, de pactes romantiques et de sexualités lyriques par delà l’apocalypse, par delà les errances, les fins de jeux vidéo, les gangs, la drogue, le néant et la violence inanimée.

La vitalité brûlée, brusque et sauvage, tels des éclats fauves dans la lune, éclairent le beau Eat the Night.

Frère et sœur Apoline et Pablo vivent leurs solitudes, leurs désirs, révoltes et luttes à la marge du monde. Apo se réfugie dans Darknoon le jeu vidéo qui est sa vraie maison, le lieu refuge qui l’a vue grandir et dont la fin annoncée scande le rythme et la tonalité du film. Pablo lui a son cocon au milieu des bois: c’est là qu’il échappe au monde en fabriquant de  l’ecstasy. Tabassé lors d’un de ses deals, Pablo (l’intense Théo Cholbi) est secouru par Night (le doux ataraxique Erwan Kepoa Falé).

Alors que la fin du serveur de Darknoon jette le film dans la tragédie nerveuse et son décompte syncopé, Pablo et Night s’aiment et arrachent à l’hostilité des petits mafieux des gangs leurs gestes crus et intimes.

Ce qui est envoûtant et presqu’hypnotique dans Eat the Night ce sont ses climats : sa Vitesse. Sa Brûlure. Son Intensité. Sa Brusquerie. Son Romantisme. Son Noir Avide. Ses Hétérotopies rauques et dressées. La somptuosité et langueur gothique du jeu vidéo Darknoon.

Les personnages de Pablo, Apo et Night dans leur asocialité, dans leur contestation sourde et mutique, sensible et épidermique font rage et échafaudent des espaces autres, des triades dissidentes et fragiles, des amours et amitiés loin des normes sociales, ancrés dans les forêts irréelles de Darknoon et les ailleurs stratosphériques des ports du Havre.

Caroline Poggi et Jonathan Vinel réussissent un film dark à la fulgurance scintillante, à la noirceur vibrante, un film à part, puissant et intimiste dont les marges sont des brèches, des Free Zone ardentes et libres.

Bande-annonce : Eat the Night

De Caroline Poggi, Jonathan Vinel | Par Caroline Poggi, Jonathan Vinel
Avec Théo Cholbi, Erwan Kepoa Falé, Lila Gueneau
17 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame, Thriller

Mon parfait inconnu : mon bel insolite !

Mon Parfait Inconnu de Johanna Pyykkö propose un film surprenant et troublant aux multiples twists, une œuvre profondément originale tant dans son scénario que dans sa mise en scène.

C’est avec Ebba une jeune norvégienne d’à peine 18 ans, tantôt ingrate, tantôt séduisante, faisant le ménage près du port d’Oslo que s’ouvre cet objet insolite, premier long-métrage de la réalisatrice finno-suédoise.

Des les premières images, transparaît  dans le visage  très mouvant  de l’actrice (passionnante Camilla Godø krohn) le nerf scénaristique du film, sa dynamique narrative: la solitude folle, la recherche d’amour et la labilité de son personnage. En effet, c’est la grande qualité de Mon parfait inconnu, le film donne sans cesse l’impression qu’il s’invente avec les instabilités, les décisions aléatoires et les délires de son personnage. Cette façon de faire crée pour le spectateur un vertige de plus en plus prenant au fur et à mesure de l’intrigue. 

Ebba donc recueille un homme blessé à la tête près du port d’Oslo, voyant très vite qu’il ne se souvient de rien, elle décide de se faire passer pour sa petite amie et de lui construire la fiction d’une vie à deux.

Johanna Pyykkö offre alors toutes en  subtilités et pistes inattendues  une riche et complexe réflexion sur ce que la violente solitude et le besoin d’amour peuvent générer. Manifestement son personnage Ebba n’est pas folle mais victime d’un sentiment d’exclusion ou d’inappartenance, exilée dans son propre pays et déjà déclassée. En prenant soin de cet homme amnésique, en décidant d’en faire son amoureux, elle choisit de vivre avec sincérité, désir et curiosité ce qu’elle crée de toute pièce: le roman de ses amours. Et nous sommes témoins de cette création hasardeuse autant que l’est son nouvel amoureux.

La force du film est alors de suivre Ebba sans jugement sans surplomb dans la construction chaotique et totalement déroutante de sa propre  mystification.

On la voit convaincre malaisément puis de plus en plus fermement  cet homme amnésique, qu’elle renomme et à qui elle insuffle tous les rudiments de leur pseudo histoire d’amour. On voit l’hébétude de cet homme qui certes a le souvenir de comment fonctionne le monde mais sans se souvenir de « son moi » dans ce monde, on voit sa difficulté à s’approprier ce récit d’un amour tout entier fruit des mensonges vrais d’Ebba. Puis on le voit subtilement se laisser apprivoiser par ce qui lui arrive. Déjà cela suffit à transformer Mon Parfait Inconnu du drame social qu’il aurait pu seulement être en un thriller psychologique à la tension permanente et à la narration toujours étonnante.

Et c’est cela qui nous trouble : la force véridique de la croyance de cette jeune femme à sa duperie, la vérité de son mensonge et l’ambivalence du spectateur face à l’avancée du récit.

À partir de là, le film déroule les bifurcations insoupçonnées et soudaines auxquelles la mythomanie de l’héroïne peut conduire. Les parti-pris sont risqués et tenus, nous sommes tellement plongés dans la quête identitaire de Ebba qui cherche les traces du passé de son amoureux que nous comprenons qu’elle l’a sans doute sauvé d’une vie beaucoup plus indigne que ses propres mensonges.

Mon Parfait Inconnu tout à la fois maîtrisé et étonnant s’augmente d’un vrai thriller inventif, chevillé à l’imaginaire borderline de son personnage, entraînant l’amant sur son rivage vénéneux et pur.

Par une mise en scène ouverte et aventureuse, n’hésitant pas à basculer dans l’incertitude onirique pour revenir plonger dans l’audace de ses propres choix ambigus (voir la scène avec la voisine),  Johanna Pyykkö s’inspire de la causticité  de son compatriote Kristoffer Bogli et du très impressionnant Sick of Myself. Preuve s’il en est que le cinéma norvégien se renouvelle avec sophistication et singularité, brio et culot. 

Mon Parfait Inconnu : Bande-annonce

Titre original Min fantastiske fremmede
De Johanna Pyykkö | Par Johanna Pyykkö, Jørgen Færøy Flasnes
Avec Camilla Godø Krohn, Radoslav Vladimirov, Maya Amina Moustache Thuv…
24 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

Trap : idée géniale pour nanar improbable !

Il faut le voir pour le croire. Et c’en est presque rageant à moins de prendre ce nanar au dixième degré ! Si ce n’est le revenant Josh Hartnett qui s’en tire avec les honneurs d’un rôle de serial killer intéressant, ce Trap nous renvoie au pire de Shyamalan, à la fin de son adoubement des débuts et après une période de renaissance riche en bons films. L’idée était intrigante – voire même excitante – mais l’exécution est purement et simplement catastrophique. Une gigantesque blague où les invraisemblances et les incohérences s’enchaînent, acte après acte, jusqu’à saturation. Le scénario est tellement sans queue ni tête qu’on se demande comment les producteurs ont pu financer un projet pareil. Et le cinéaste ose, de surcroît, faire une promotion sans gêne de ses deux filles, assortie d’une musique pop de mauvais goût. Un cas d’école et son plus mauvais film !

Synopsis : 30 000 spectateurs. 300 policiers. Un tueur. Cooper, père de famille et tueur en série, se retrouve pris au piège par la police en plein cœur d’un concert. S’échappera-t-il ?

L’idée, comme souvent chez le roi du twist final, était pour le moins alléchante et originale. Piéger un serial-killer à un concert alors qu’il y accompagne sa fille, et le suivre alors qu’il tente désespérément de trouver une échappatoire… Voilà un postulat pour le moins peu commun et intrigant ! Et quand on connaît la malice du cinéaste depuis son inoubliable Sixième sens pour nous faire passer des vessies pour des lanternes, on peut dire que l’excitation avant de rentrer dans la salle était à son comble. Malheureusement, on en sera d’autant plus déçus et en totale hallucination devant le film qui va défiler sous nos yeux ahuris !

Comment des producteurs ont-ils pu valider un tel script ? Comment Shyamalan a-t-il pu gâcher un pitch comme celui-ci avec une exécution aussi ridicule ? Comment a-t-il pu nous pondre des situations toutes plus improbables les unes que les autres ? Les questions pleuvent à la vue de ce naufrage total qui sent bon le nanar. À la limite, si on n’en attend rien, Trap peut se voir comme un navet du samedi soir à regarder entre potes au dixième degré, mais peu probable que l’intention première du cinéaste soit celle-ci. C’est clairement le pire film du réalisateur, même le mal-aimé La jeune fille de l’eau ou le raté After Earth passeraient pour des pièces d’orfèvrerie à côté de cette avalanche de non-sens défiant la logique et insultant notre intelligence.

Pourtant, après des débuts tonitruants qui ont vu le réalisateur enchaîner un quartet de films cultes au scénario méticuleux et aux retournements de situation incroyables (Sixième sens donc, puis Incassable, Signes et Le Village), il avait connu une traversée du désert avec des échecs critiques et publics en plus de se planter au box-office avec Le dernier maître de l’air, Phénomènes et les deux opus cités plus haut. Après une pause, le réalisateur était revenu sur le devant de la scène depuis dix ans avec des œuvres moins coûteuses mais diablement efficaces et malignes. On a même eu droit à deux petites bombes dont le magistral et mémorable Split (suivi d’un Glass un petit peu moins pertinent mais qui, collé à Incassable, formait une trilogie inattendue et cohérente) ou le récent et génial Knock at the Cabin. De le voir passer juste après à ce truc est clairement incompréhensible.

C’est à se demander si l’auteur n’avait pas pris des hallucinogènes quand il a écrit ce script et de nouveau quand il l’a mis en scène. C’est bien simple : on ne compte pas les incohérences, les invraisemblances et les facilités narratives que comptent le film. Une fois les prémisses posées, plus rien ne va ! Rien que le fait que la police choisisse un concert bourré de monde pour coincer un tueur en série ne tient pas debout. Mais soit. Parfois, il faut laisser la logique au placard pour apprécier un film, notamment ce genre de thriller. Mais, ensuite, c’est un carnaval de décisions débiles, de réactions sans queue ni tête et de personnages qui ne tiennent pas la route et agissent en dépit du bon sens. Le vendeur de t-shirt, on en parle ? Les flics et le FBI sont-ils tous complètement demeurés ? Et lorsque démarre la seconde partie avec la starlette où on sort de la salle de concert, on pense que ça va devenir moins tarabiscoté et illogique mais non, Trap pousse les curseurs encore plus loin !

Un autre souci un peu gênant dans ce long-métrage sous LSD est la manière dont M. Night Shyamalan promeut ses filles. Entre une affiche clin d’œil pour Les Guetteurs de son aînée à la limite amusant, il nous serine des chansons pop vide d’intérêt qui nous feraient passer Aya Kanamura pour Tina Turner tellement c’est mauvais. Des sucreries musicales qui agressent les oreilles pour toute personne qui n’est pas adepte de ce type de musique commerciale et générique. Et comme sa fille joue un des rôles principaux, on a également droit à sa prestation de qualité très approximative. Du népotisme cinématographique un peu gênant, surtout que le concert et l’abus de musique nous déconnecte de la tension nécessaire à un tel thriller.

On termine tout de même sur quelques petites notes positives. Il fait plaisir de revoir l’acteur Josh Hartnett qui a connu une longue traversée du désert de plus de dix ans lors de la décennie 2010 et qui revient depuis quelques années grâce aux films de Guy Ritchie et qu’on a également vu dans Oppenheimer. En tête d’affiche, il excelle et c’est encore plus dommage de voir un rôle bien écrit et un acteur qui lui rend honneur évoluer dans un navet. Espérons malgré tout que le film ait du succès de manière à ce que l’acteur prometteur de Pearl Harbor puisse rester sur le devant de la scène. Papa aimant ou psychopathe meurtrier, il est impeccable. Enfin, un micro-rebondissement permet de rattraper quelques énormités et s’avère assez surprenant, mais il est déjà trop tard et la cinquantaine de coquilles inacceptables vues avant ne permet pas de rattraper la chose. Surtout qu’à la dernière minute, Trap se permet une énième pirouette sans queue ni tête. Encore une fois, il faut le voir pour le croire !

Bande-annonce – Trap

Fiche technique – Trap

Réalisateur : M. Night Shyamalan
Scénariste : M. Night Shyamalan
Production : Warner Bros
Distribution: Warner Bros France
Interprétation : Josh Hartnett, Ariel Donoghue, Saleka Shyamalan, Hayley Mills, Alison Pill…
Genres : Thriller
Date de sortie : 7 août 2024
Durée : 1h45
Pays : USA

Note des lecteurs2 Notes
1.5

« San Francisco 1906 » : chaos et intérêts mafieux

San Francisco 1906 : La Part du feu, de Damien Marie et Fabrice Meddour, poursuit le récit entamé dans le premier tome, qui nous entraînait dans une ville de San Francisco en proie au désastre après le célèbre tremblement de terre du 18 avril 1906. Cet album, publié par les éditions Bamboo, est ancré dans une reconstitution historique documentée et explore des thèmes universels tels que la corruption, le danger et la lutte pour la survie.

Au Palace Hotel, l’incendie est sur toutes les lèvres. Les conduites de gaz défaillantes, le vent changeant et les incendies se propageant des quartiers industriels vers les structures en bois des maisons créent une situation désastreuse et particulièrement anxiogène. La mort du chef des pompiers dans l’effondrement de sa caserne vient encore accentuer l’ampleur du chaos. La ville, en ruines, doit faire face à une crise sans précédent, avec des prisons endommagées et la nécessité de libérer les petits délinquants tout en regroupant les plus dangereux à San Quentin. Pendant ce temps, ce qu’il reste de la ville est en proie aux pillages… 

Les autorités, débordées, reçoivent l’appui de 1700 militaires. Des mesures drastiques sont envisagées, telles que l’utilisation d’explosifs pour dynamiter certains bâtiments afin de freiner l’avancée des flammes. Le maire ordonne à la police de tirer à vue pour réprimer les actes criminels et prévenir la violence qui s’intensifie. Les forces de l’ordre ont pour consigne d’abattre sans sommation toute personne suspectée de pillage. L’approvisionnement en gaz et en électricité est coupé pour éviter de nouveaux départs de feu. 

Judith, l’héroïne de l’histoire, se retrouve toujours impliquée dans une conspiration complexe autour d’un tableau de Gustav Klimt. Encombrée par cette œuvre précieuse, elle est obstinément poursuivie par les mafias italienne et chinoise. La tension culmine lorsque la pègre chinoise parvient à s’emparer du tableau sous le nez des Italiens. Malgré le danger, Judith refuse de fuir, déterminée et désireuse de se sortir de ce pétrin. Mais les choses sont peut-être un peu plus complexes qu’attendu et des jeux de pouvoir se trament dans les coulisses… 

San Francisco 1906 vaut en premier lieu pour son réalisme : Damien Marie et Fabrice Meddour dépeignent parfaitement une ville en déchéance accélérée, soumise aux ruines, aux incendies et à la criminalité. L’incendie finit par détruire 80 % de San Francisco, faisant 3000 morts parmi les 400000 habitants et laissant 300000 personnes sans abri. L’album expose également le racisme ambiant, notamment à travers le traitement des Italiens par les militaires, surnommés « spaghetti » et abattus froidement. Cette tension raciale exacerbe le climat de violence et de désespoir qui règnent dans la ville.

L’album se termine sur une note historique avec un dossier pédagogique détaillant l’incendie de San Francisco, ainsi que des références à l’œuvre de Gustav Klimt (qui apparaît occasionnellement dans ce second tome), enrichissant ainsi la compréhension du contexte et des enjeux de l’époque. San Francisco 1906 : La Part du feu donne ainsi lieu à une immersion passionnante dans une période charnière de l’histoire de San Francisco, portée par une reconstitution visuelle très réussie et un récit mené avec talent.

San Francisco 1906 : La Part du feu, Damien Marie et Fabrice Meddour
Bamboo/Grand Angle, septembre 2024, 56 pages

« Miou-Miou, la noblesse des humbles » : les valses d’une comédienne

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Miou-Miou, la noblesse des humbles, de Dominique Choulant, est publié par les éditions LettMotif. Biographie passionnée de l’actrice française Sylvette Herry, plus connue sous son pseudonyme Miou-Miou, cet ouvrage nous plonge dans la carrière et la vie privée d’une figure emblématique du cinéma français des années 1970.

Née en 1950 dans un milieu modeste, Miou-Miou, de son vrai nom Sylvette Herry, a gravi les échelons du cinéma français grâce à un talent indéniable et une détermination sans faille. Issue du quartier des Halles, elle découvre tôt les difficultés de la vie, ce qui forge son caractère et son ambition, bien qu’elle rechigne à en parler. Le livre de Dominique Choulant détaille comment, après ses débuts timides au Café de la Gare, elle réussit à se faire un nom dans le milieu du cinéma. 

Sa rencontre avec des personnalités comme Coluche, qui lui attribue son célèbre surnom, et Bertrand Blier, qui lui offre un premier rôle iconique dans Les Valseuses, constitue des tournants décisifs dans sa carrière. « Comme j’étais dans une tristesse molle à cette époque-là, c’est Coluche qui m’a dit : “T’es toute gnan-gnan, t’es toute miou-miou”. Et puis, voilà. C’était réglé. Tout le monde m’appelait Miou-Miou. »

De La Dérobade à Coup de foudre en passant par La Lectrice, l’actrice s’est imposée comme engagée et versatile dans ses rôles. Son refus du star-system et son désir de rester fidèle à elle-même, loin des paillettes et des projecteurs, se traduisent par ailleurs parfaitement dans cette biographie : « Le paraître ne l’intéresse pas : « Je tourne des films, et c’est tout. Je ne tiens pas à rester dans ce tout petit milieu qu’est le cinéma où vous êtes très vite “superstar”… même si vous n’avez pas fait grand-chose ! Je préfère garder les pieds bien sur terre et regarder bien en face les réalités de la vie, même si parfois elles ne sont pas très drôles, que de me vautrer dans une célébrité uniquement professionnelle… »

Dominique Choulant revient longuement sur les collaborations artistiques qui ont émaillé – et conditionné – la carrière de Miou-Miou, mais aussi son approche personnelle du métier d’actrice. « J’ai aimé la dimension hors normes du métier de comédienne, le fait de ne jamais faire la même chose. Chaque rôle est une aventure qui dure deux mois et puis on change. Il y a aussi un côté “entrer par effraction”, qui me plaît beaucoup. » La dimension humaine et affective des relations nouées dans le métier est mise en exergue, tout comme l’importance de ses rencontres avec Bertrand Blier, Claude Miller, Georges Lautner, Patrick Dewaere ou Gérard Depardieu. 

Si Les Valseuses en 1974 est un jalon majeur, propulsant Miou-Miou, Dewaere et Depardieu au rang de stars, la comédienne a ensuite enchaîné les rôles marquants, de La Dérobade, pour lequel elle remporte le César de la meilleure actrice en 1980, à Milou en mai, en passant par des films comme F… comme Fairbanks et La Lectrice. Chaque rôle s’appréhende comme une nouvelle aventure, et Miou-Miou parvient à se réinventer constamment. Sur le film de Bertrand Blier, l’auteur écrit : « C’est comme ça qu’au printemps 1974 un vent nouveau de liberté a soufflé sur la France. Le duo Dewaere-Depardieu étant d’une évidence absolue et Miou-Miou d’un naturel confondant. »

Miou-Miou a toujours cultivé une certaine discrétion sur sa vie privée, pourtant marquée par des relations amoureuses fortement médiatisées, comprenant des histoires avec Patrick Dewaere, Julien Clerc, avec qui elle a une fille, Jeanne Herry, elle-même réalisatrice, et enfin avec le romancier Jean Teulé. La comédienne se caractérise aussi par ses engagements politiques et sociaux, notamment pour les droits des femmes, une cause qui lui tient particulièrement à cœur. Miou-Miou n’a jamais hésité à prendre position, comme en témoigne sa participation à la manifestation contre le projet de Code de la nationalité en 1986.

Malgré une filmographie décrite comme inégale ces dernières années, Miou-Miou continue occasionnellement de surprendre et de séduire le public. Ses récentes apparitions dans Larguées (2018) et Pupille (2018), réalisé par sa fille, montrent qu’elle n’a rien perdu de son talent. Elle incarne aujourd’hui une certaine idée du cinéma français, authentique et sans artifice. Elle reste une figure libre et indépendante, une actrice populaire et appréciée du public pour sa sincérité et son naturel parfois désarmant.

Miou-Miou, la noblesse des humbles de Dominique Choulant rend un hommage appuyé (peut-être trop ?) à une actrice-phare du cinéma français. En plus de retracer son parcours depuis son enfance modeste jusqu’à son statut de célébrité, l’ouvrage dévoile une personnalité riche et complexe, faite de simplicité et de sincérité, qui continue discrètement son bonhomme de chemin. Et qui inspire toujours autant : « Ce que j’ai aimé dans le succès, c’est la reconnaissance et l’identification : j’ai rencontré des femmes très disparates, pour lesquelles certains de mes films ont été primordiaux. »

Miou-Miou, la noblesse des humbles, Dominique Choulant
LettMotif, juin 2024, 294 pages

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3.5