thecomeyrule-serie-saison1-jeffdaniels-brendangleeson-trump-avis

The Comey Rule : le biais politique

En documentant la navigation en eaux troubles de l’ancien directeur du FBI de James Comey en pleine campagne électorale américaine de 2016, la mini-série politique diffusée par Showtime et basée sur le livre rédigé par Comey après les faits relatés, poursuit ostensiblement un projet partisan anti-Trump, alors que la nouvelle campagne présidentielle bat son plein. Si le biais politique au cinéma et à la télévision n’a rien de neuf, et si un créateur est libre d’exprimer ses positions dans ses œuvres, une critique objective bien comprise se doit de les mettre en lumière et de les confronter aux faits. Une chose est sûre : The Comey Rule ne va pas réconcilier les supporters du président américain avec le monde artistique. Et pour le coup, on peut les comprendre.

Les deux épisodes de The Comey Rule, d’une durée équivalente à deux long-métrages, s’inscrivent dans une veine quasi-documentaire et adoptent un style visuel dans l’héritage direct de la référence récente en matière de fiction politique télévisée, House of Cards : environnement urbain, décors essentiellement constitués de bureaux et de salles de réunion, lieux solennels (à force de le voir, on va finir par connaître les moindres recoins du Bureau ovale !) et uniformité des costumes-cravate et tailleurs. Les couleurs grisâtres et la tonalité austère visent, à l’instar de la série-référence avec Robin Wright et Kevin Spacey, à souligner tant la gravité des lieux et des fonctions que la malhonnêteté des individus qui ne sont dignes ni des uns ni des autres. On trouve même dans cette nouvelle série un transfuge de House of Cards : Michael Kelly, le Doug Stamper de cette dernière, incarne ici Andrew McCabe, le directeur adjoint du FBI. Une différence entre les deux séries, mais elle est de taille : The Comey Rule se base sur des faits réels et des personnalités politiques, Donald Trump en tête, occupant encore aujourd’hui leurs fonctions officielles. Aux commandes de la mini-série, on trouve Billy Ray (scénario et réalisation) qui, en tant que scénariste, s’est surtout fait connaître par de très grosses productions (Volcano, Hunger Games, Terminator : Dark Fate, etc.).

Comme son titre l’indique, la série s’intéresse à James Comey, ancien patron du FBI qui, après avoir involontairement (?) joué un rôle de premier plan à la fin de la campagne présidentielle de 2016 opposant Donald Trump à Hillary Clinton, se fit limoger sans ménagement par le premier peu après son investiture, en pleine enquête sur l’ingérence russe dans les élections (qui alimenta notamment la procédure de destitution lancée en septembre 2019). The Comey Rule est d’ailleurs une adaptation du livre publié par Comey en 2018, A Higher Loyalty: Truth, Lies, and Leadership.

Si les événements narrés sont bien connus outre-Atlantique, un bref rappel des faits peut s’avérer utile pour le spectateur français. En juillet 2015, le FBI ouvre une enquête sur l’utilisation par Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État du Président Barack Obama, d’un serveur d’e-mails privé dans le cadre de ses fonctions publiques. Le traitement d’informations classifiées via un serveur privé et donc non sécurisé est en effet considéré comme une infraction à la loi fédérale américaine. De fait, le serveur sera piraté et des courriels top secrets révélés au public à de nombreuses reprises. La figure du fameux « hacker russe » manipulant l’opinion publique américaine surgit déjà… Dans l’atmosphère particulièrement toxique des élections présidentielles qui démarrent l’année suivante et qui voient les deux candidats – Hillary Clinton et Donald Trump – multiplier plus qu’à l’accoutumée coups bas, insultes et « révélations » de scandales, l’affaire va rapidement devenir le « dossier pourri » par excellence. La procureure générale Loretta Lynch profita d’ailleurs d’une accusation de partialité pour se décharger de toute responsabilité de poursuivre Clinton en justice, déclarant s’en remettre totalement au FBI et à son directeur James Comey. Alors que l’affaire des e-mails d’Hillary Clinton est au cœur des débats et que les noms d’oiseaux volent entre les deux candidats à la présidence (le scandale donnera à Trump l’idée de surnommer sa rivale « Crooked Hillary »), l’enquête du FBI aboutit. La conclusion ? Négligence extrême de la Secrétaire d’Etat, mais sans intention criminelle. Par conséquent, aucune poursuite en justice n’est recommandée. Affaire classée ? Non, car à quelques jours à peine du scrutin a lieu un rebondissement de taille : à la surprise générale, Comey informe le Congrès américain que le FBI a commencé à analyser une nouvelle série d’e-mails d’Hillary Clinton, récemment découverts. Même si la conclusion de cette nouvelle enquête, rendue deux jours avant les élections, est identique à la première, le camp Clinton prétendra jusqu’à aujourd’hui que le soupçon jeté sur la candidate démocrate à la veille de l’élection lui coûta l’investiture…

La question qui se trouve au cœur de The Comey Rule est le biais politique et, dans une société américaine profondément fracturée, les yeux du monde braqués sur elle et en proie à toute une série d’influences contraires tant intérieures qu’extérieures, ce sujet est essentiel. Quelle peut être l’indépendance de la justice et des institutions supposées neutres vis-à-vis de l’autorité politique ? Est-il possible d’enquêter sur un candidat politique, en pleine campagne, de manière impartiale ? La vérité et la justice peuvent-elles encore s’exprimer alors que de redoutables forces maîtrisent les médias et, par eux, influencent l’opinion ?

L’ironie est que la série est elle-même profondément biaisée politiquement. En effet, qui pourrait croire que son calendrier de sortie soit fortuit ? A quelques semaines à peine d’une nouvelle élection présidentielle américaine, dont la campagne se déroule dans un climat à peine moins délétère qu’en 2016, il ne fait aucun doute que The Comey Rule est un nouveau levier dans le dispositif anti-Trump. Cette évidence est encore confirmée par une dramaturgie indiscutablement partisane. Ainsi, le caractère tragique (visages consternés, larmes et violons dans la bande originale compris) de la victoire « surprise » de Trump se vautre dans le pathos et confortent la thèse des supporters d’Hillary Clinton sur le rôle de l’affaire des e-mails dans le basculement de l’opinion publique. Rappelons simplement au spectateur neutre que cette influence n’a jamais été démontrée clairement et que toutes les analyses postérieures de la victoire de Trump ont mis en évidence plusieurs facteurs concordants (principalement socio-économiques) n’ayant aucun rapport avec ce scandale qui n’en est pas vraiment un. Sans parler du fait que, quatre ans plus tard, seule la gestion très critiquée de la crise du COVID-19 est venue contrarier une réélection qui paraissait hautement probable il y a encore six mois…

Le caractère partisan de la mini-série est particulièrement évident dans le portrait qui y est fait de son héros, James Comey, présenté comme un Père la Vertu imprégné d’un profond sens du devoir qu’il répète avec l’insistance d’un saint résistant à la tentation du péché. Cet animal à sang froid, sobre jusqu’à l’ennui, dont le refus de prise de position tenu par lui en haute estime, fut la victime du contexte empoisonné dans lequel lui et son FBI se sont retrouvés. Deux arguments portés par la série convainquent : d’abord, une institution par définition « politiquement agnostique » – comme il est dit dans le premier épisode – malmenée par des manœuvres détestables, a fortiori lorsque arrive au pouvoir un individu issu du monde des affaires qui se plaît à ignorer les règles de bonne gouvernance. Ensuite, la lâcheté des élites judiciaires du pays – en particulier la ministre de la Justice (Attorney General) Loretta Lynch – qui ont « refilé » un dossier à haut risque au FBI qui ne pouvait la refuser, le laissant se débrouiller avec les conséquences d’une décision qui, quelle qu’elle soit, était destinée à s’attirer les foudres d’un parti ou d’un parti. On ne peut qu’adhérer à cette dénonciation-là. En revanche, il est permis de douter de la nature irréprochable de James Comey, roc dressé dans la tempête, qui n’écoute que sa conscience professionnelle. Le parti pris est flagrant : il faut voir la famille modèle de notre héros et les mines chagrinées du personnel du FBI le jour où son directeur quitte le bâtiment, après s’être fait licencier sans ménagement par le méchant Président. C’est un point de vue et il se respecte, mais il ne reflète pas forcément la réalité. Pour tempérer cette hagiographie, rappelons qu’une enquête de l’Inspecteur général du Département de la Justice américaine en 2018 n’épargna pas l’attitude de Comey dans l’affaire des e-mails de Hillary Clinton. Tout cela n’excuse évidemment pas la brutalité, les méthodes douteuses, le non-respect des règles et toutes les tares bien connues du Président américain actuel, mais il y a une ligne rouge incriminante qu’il faut se garder de franchir en l’absence de preuves tangibles. Or, la personnalité de Trump donne à ses adversaires le bâton pour se faire battre, ce qu’ils ne se gênent pas de faire et ce qui rend la frontière entre réalité et conjecture particulièrement floue…

La série est également imprégnée d’une russophobie typiquement américaine et assumée au point de clairement soutenir (dans l’image et les discours) l’hypothèse de la collusion entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie dans le déroulement de la campagne électorale de 2016 – le fameux « Russiagate ». Là encore, un souci de neutralité nous oblige à rappeler qu’une enquête de deux ans fut confiée à Robert Mueller, un ancien directeur du FBI peu suspect de sympathie envers Trump, enquête dont les conclusions rendues en 2019 ont mis un terme (définitif ?) aux espoirs de ceux qui espéraient l’impeachment du Président, en précisant qu’aucune preuve n’a pu être donnée aux allégations. La série défend son point de vue souvent avec talent, mais parfois aussi sans se rendre compte de l’énormité des arguments. Ainsi quand, pour comprendre l’action des Russes, on invoque leur volonté de « diviser » l’Amérique, comme si les immenses fractures fragilisant le corps social états-unien n’étaient pas un pur produit de l’histoire et des choix politiques du pays, mais le résultat d’un immense jeu d’influence venu de l’étranger ! A l’évidence, cette paranoïa aveugle nous ramène en plein cœur de la guerre froide.

Le bais politique n’a rien de neuf. Le cinéma américain a joué un rôle de propagande tout au long de son histoire, et la télévision a suivi le même chemin. Mais le voile de soupçon et de partialité qui est jeté sur cette fiction se voulant assurément « documentaire » représente une mise en abyme par rapport à son sujet qu’il nous faut dénoncer. Comment croire à ce portrait idéaliste d’un héros refusant de prendre position, alors que la série elle-même est à ce point subjective dans ses partis pris politiques ? Cette propagande, comme souvent aux États-Unis, a mis à son service des artisans de grand talent (superbe composition de Jeff Daniels, dont la sobriété en surprendra plus d’un), pour un résultat d’excellente facture… mais une propagande quand même.

On ne peut conclure cet article sans répondre à l’interrogation de bien des curieux : comment Brendan Gleeson interprète-t-il l’inénarrable Donald Trump ? L’excellent comédien irlandais fait ce qu’il peut, mais il est vraiment difficile de le voir singer tous les traits de caractère, les grimaces et les obsessions d’un Trump présenté ici comme un personnage malfaisant, ce qui renvoie une fois de plus à la partialité de The Comey Rule. Plus globalement, la question qu’il faut se poser est : comment incarner dans une fiction un personnage aussi caricatural, aussi improbable, aussi « bigger than life » que Donald Trump, a fortiori lorsque celui-ci est encore bien vivant et occupe actuellement la fonction suprême aux États-Unis ?  Trump est une réalité qui dépasse la fiction. Par conséquent, il nous semble presque impossible de l’incarner de manière pleinement convaincante dans une fiction, surtout sans pouvoir prendre de recul.

Synopsis : Le FBI et son directeur James Comey sont chargés d’enquêter sur la candidate démocrate Hillary Clinton à quelques mois des élections présidentielles de 2016. Après la victoire de Donald Trump, Comey doit cette fois composer avec le caractère imprévisible du président, alors que débute une nouvelle enquête explosive, celle sur l’ingérence de la Russie dans les élections au profit du candidat républicain.

The Comey Rule : Bande-Annonce

The Comey Rule : Fiche Technique

Création : Billy Ray
Production : Home Run Productions, Secret Hideout, The Story Factory
Casting : Jeff Daniels, Michael Kelly, Brendan Gleeson, Holly Hunter, Scoot McNairy, Jennifer Ehle…
Diffusion : Showtime
Nombre de saisons : 1
Nombre d’épisodes : 2
Durée des deux épisodes : 95 et 115 min
Date de diffusion originale : 27 et 28 septembre 2020
Pays : États-Unis

Note des lecteurs0 Note
2.5

Plus d'articles
leviolent-film-noir-dvd-bluray-nicholas-ray-humphrey-bogart-1950
Le violent : déchirante solitude de Bogart