Xavier Dolan : ralentissons avant que les émotions ne prennent le dessus

Xavier Dolan est un cinéaste rempli de manies, de manières et au cinéma plein d’exercices de style poétiques. Le ralenti en est l’emblème qu’il sublime car il en fait un outil au service de l’émotion, qu’elle soit soulignée ou qu’elle attende d’exploser. Petite analyse à travers quelques films du réalisateur québécois.

Des images et des émotions démultipliées

Le ralenti serait en quelque sorte le premier effet spécial de l’histoire du cinéma, né par hasard en 1894 alors que deux employés de Thomas Edison cherchent à résoudre un problème de luminosité sur un film. L’idée est qu’ils prennent plus d’images par seconde que nécessaire pour la diffusion, l’image est donc véritablement ralentie (et on fait l’inverse pour accélérer!). En bref, le ralenti d’abord inventé pour un problème technique, puis utilisé pour réduire certains coûts, deviendra vite un procédé poétique. Pensons aux images des sportifs dans L’Homme à la caméra (Dziga Vertov, 1928), ou encore à l’accident pourtant si brutal des Choses de la vie vu depuis l’intérieur de l’habitacle, au ralenti, alors que vu de l’extérieur c’est une vie qui bascule en une fraction de seconde. Le ralenti peut aussi devenir une véritable figure de style cinématographique, comme une marque de fabrique, deux cinéastes s’invitent dans nos pensées en disant cela : Wong Kar Wai et Xavier Dolan. Dans cette analyse, il s’agit de Xavier Dolan qui s’exprimait d’ailleurs en 2010 (dans une interview au Courrier International) à propos de ses influences, du moins de ses goûts de cinéma, « Wong Kar Wai filme les femmes au ralenti. Ça marche à la perfection. Mais, quand j’ai vu In The Mood For Love, j’ai aimé parce que j’aime les plans au ralenti et les courbes des femmes et j’aime quand les femmes sont bien vêtues ». Une transition parfaite vers son cinéma, notamment Les amours imaginaires dans lequel on peut entendre une musique intitulée In the mood for love que Dolan assume comme un hommage.

De l’artifice

Xavier Dolan offre une grande place au montage dans son œuvre : répétitions, flous, ralentis, musiques populaires venant changer la lecture d’une scène familiale. Il donne à travers ses films une relecture esthétisante du réel, parfois qualifiée de « clipesque » (il a d’ailleurs réalisé un clip pour le groupe Indochine). Le cinéma de Dolan (et même sa série!) raconte l’histoire d’un personnage ou de personnages « uniques » qui s’opposent au monde (même s’il s’est essayé à la mise en scène du groupe dans Matthias et Maxime, la dernière scène vient de nouveau suggérer cette idée). Son cinéma parle plus généralement de corps qui résistent au monde. Dans cette écriture le ralenti a (au moins) deux fonctions (au-delà de la beauté visuelle aimée et voulue par le réalisateur) : intensifier la charge émotionnelle (on s’attarde sur la scène en question, sur ce qui s’y joue) ou pour être en contrepoint au rythme effréné de ses films souvent bavards, parfois bruyants, sans relâche. La musique, autre motif de son esthétique, vient accompagner ces ralentis. On peut ainsi penser à la scène où Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chorki) se préparent pour leur premier rendez-vous avec Nicolas (Niels Schneider) au son de Bang Bang (version Dalida). Ici, le ralenti vient souligner l’enjeu pour chacun des deux personnages de ce rendez-vous, ils s’apprêtent tous deux bien trop pour un premier rendez-vous. Le ralenti sert donc à décupler l’émotion d’un personnage, quand la déception submerge Marie, elle allume sa cigarette, le regard tourné vers son amour impossible. Tout le ralenti vient insister sur ce qu’elle ressent, sur ce qui bouillonne à l’intérieur d’elle. Il lui a fallu pourtant une seconde pour paraître tout gâcher, en débarquant et en déclarant « méchante ambiance » sans réfléchir (scène qu’elle revivra d’ailleurs face à un miroir, comme pour en souligner l’importance malgré sa fugacité).

Un seul évènement vous hante et tout est démultiplié

Chez Dolan, on l’a vu notamment dans La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé (2022), un événement peut compter plus que tout, hanter toute la mise en scène, d’où le recours au ralenti pour en souligner la force, la vivacité. Paradoxalement en arrêtant le temps, Dolan accélère l’impact émotionnelle de la scène. Les personnages sont habités par le moment et le spectateur doit l’être aussi, malgré le flou qui entoure la réalité de ce qui s’est passé. Ce qui compte aussi c’est l’obsession, le motif quasi poétique que devient le ralenti associé au ressassement (et donc à la répétition d’une même sous des angles parfois différents). Ainsi, le ralenti est aussi chez Dolan le signe qu’une décision importante va être prise, comme quand Tom s’apprête à rentrer dans la maison de son amant dans le prologue de Tom à la ferme. On voit aussi souvent des personnages de dos, déterminés, qui avancent, qui vont vers leur but et qui sont montrés au ralenti. Procédé notamment utilisé dans Les amours imaginaires, mais aussi dans Laurence anyways.

Xavier Dolan, à travers sa caméra, porte une attention aux détails, à ce qui va finir par exploser. Sa mise en scène raconte les drames avant même qu’ils ne se produisent. Dans Mommy, avant la scène finale elle-même filmée au ralenti, une autre scène de ralenti et de flou vient souligner ce qui aurait dû être (entre la mère et son fils) et qui n’existe que dans un fantasme de cinéma. Une scène de pique-nique imaginaire qui pourtant est montrée mais par l’exercice de style qui la constitue, elle se pose comme irréelle et pourtant si nécessaire à la vie de Steeve. Ces figures ou exercices de style, nombreuses dans le cinéma de Dolan, participent également de la fascination pour les autres qui est portée par le regard, regard du cinéaste lui-même acteur de plusieurs de ses films, regard porté sur lui dans des films aux accents autobiographiques. Dans Les amours imaginaires, Nicolas est le personnage fantasmé.

Amours impossibles

Xavier Dolan explique qu’il aurait pu arrêter son film au ralenti sous le parapluie quand Marie et Francis sont réunis (là encore filmés de dos) mais il dit : « Ce n’est pas ce que je voulais démontrer. Je ne voulais pas m’en tenir à ça, parce que le but du film, c’est de démontrer qu’il existe un cercle vicieux, une boucle infernale ». C‘est pourquoi, après avoir compris que Nicolas se jouait d’eux, les deux protagonistes jettent pourtant leur dévolu sur un nouveau corps filmé au ralenti, Niels Schneider étant remplacé par Louis Garrel sur la piste de danse. Le fantasme passe autant par les couleurs, les textures que par ce ralenti qui redonne sa force aux corps, à ce qu’il exerce comme pouvoir d’attraction sur celui qui observe. Même pouvoir d’attraction observé dans Tom à la ferme lors d’une scène de danse improvisée. Le ralenti participe aussi du corps à corps, de l’étreinte brisé car en déréalisant celui qui est observé, il rend l’amour impossible.

Enfin, chez Dolan, on l’a dit, les émotions fusent, les mots aussi, le silence n’est (presque) qu’une illusion. Pourtant, le réalisateur sait ménager ses effets, à l’aide de la musique notamment dans Mommy, mais aussi encore et toujours du ralenti. La scène emblématique de cet arrêt sur image, de cette pause dans l’émotion, avant la tempête, est celle où Laurence et sa compagne Fred marchent tous deux, sourire aux lèvres, alors que du linge tombe comme une pluie fine autour d’eux. Ils sont ensemble, ils marchent et se battent ensemble, à ce moment-là encore leur amour semble du domaine du possible. Xavier Dolan sait donc offrir à son cinéma des fulgurances, des instants de grâces qu’il fait durer grâce aux ralentis.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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