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© Scott Garfield. Propriété de Sony Pictures Classics

Nuremberg, de James Vanderbilt : l’Histoire est-elle trop grande pour le cinéma ?

Retour en 1945 pour une plongée au cœur du procès le plus retentissant de l’Histoire : celui de Nuremberg, où furent jugés une vingtaine de responsables nazis. Parmi ces derniers, un homme endosse immédiatement le rôle du successeur d’Hitler qu’il tint jadis : le Reichsmarschall Hermann Göring. Bien servi par un casting solide, une production impressionnante et une confrontation entre deux personnages qui fait tout le sel de son film, James Vanderbilt s’embourbe en revanche de manière coupable dans son évocation de l’Histoire avec un H majuscule.

Organisé sur près d’un an, de novembre 1945 à octobre 1946, le procès de Nuremberg est assurément un des procès les plus célèbres de l’Histoire. Son objectif ? Juger 24 des principaux responsables nazis pour leur rôle dans la Seconde Guerre mondiale. Si plusieurs hauts dignitaires manquèrent à l’appel –dont Hitler, Goebbels et Himmler qui se sont suicidés –, les Alliés ont malgré tout l’occasion de juger bon nombre de figures majeures du régime déchu. Le plus célèbre est sans aucun doute Hermann Göring, qui cumule les fonctions ministérielles et titres honorifiques, dont celui de Reichsmarschall (le plus haut grade de l’armée allemande) et de successeur désigné du Führer – du moins jusqu’à la veille du suicide de ce dernier, qui nomma l’amiral Dönitz comme son nouveau successeur, ce que le film qui nous occupe ne mentionne guère.

En tant qu’objet filmique, Nuremberg est une réussite à plusieurs égards. Tout d’abord, le cinéaste et scénariste James Vanderbilt – novice dans le premier rôle mais auteur du script de Zodiac de David Fincher, entre autres – a eu l’intelligence d’éviter la voie du film de procès, genre dans lequel le cinéma américain excelle souvent mais qui, en l’occurrence, aurait immanquablement entraîné une comparaison avec le grand classique Jugement à Nuremberg mis en scène par Stanley Kramer en 1961. Vanderbilt adapte en réalité l’ouvrage The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai. Le livre se concentre sur la relation ambiguë qui se noua, dans les coulisses du mégaprocès, entre Göring et le psychiatre militaire américain Douglas Kelley. Après l’arrestation des dignitaires nazis, le haut commandement allié confia en effet à Kelley la mission de s’enquérir de leur santé mentale. Sa crainte était que certains d’entre eux se suicident avant d’être jugés – sort que s’infligea Robert Ley, responsable du Front allemand du travail, qui parvint à se pendre dans sa cellule.

En détournant l’intrigue du tribunal vers le cadre non moins tortueux des relations humaines, Vanderbilt rend son film de près de 2 h 30 très digeste et passionnant. Il est bien servi par des comédiens qui sont à la hauteur de leurs personnages complexes. Avec son physique particulier, Rami Malek (Bohemian Rhapsody, Mourir peut attendre) nous propose un Dr Kelley bien loin d’un père-la-morale affrontant « la bête nazie ». Hâbleur, imprévisible, arrogant et égocentrique (dès le début, il ne rêve que d’écrire un livre sur ses entretiens avec Göring et d’accéder ainsi à la gloire), il va se reconnaître des points communs avec le Reichsmarschall jusqu’à éprouver une certaine amitié pour lui. Il retirera de cette expérience la conviction que les nazis étaient des hommes comme il en existe beaucoup d’autres – ce que la philosophe Hannah Arendt définira en 1962 comme la « banalité du mal ». Un des cartons finaux du film précise d’ailleurs que Kelley, profondément marqué par le procès, se suicidera en 1958 avec du cyanure… exactement comme le fit Hermann Göring ! Le film ne mentionne pas, en revanche, le lien évident entre sa trahison du secret médical (il livra le contenu de ses entretiens avec le dignitaire nazi au procureur américain Robert Jackson) et le fait que Kelley était un officier des renseignements militaires américains…

Face à Rami Malek, admettons que l’annonce du casting de Russell Crowe dans le rôle de Hermann Göring avait nourri d’énormes craintes. En sortant d’une longue traversée du désert et une litanie de nanars, le comédien néo-zélandais serait-il en mesure d’incarner un personnage aussi complexe ? Après avoir vu le film, on ne peut que rejoindre le concert d’éloges. Crowe a abattu un travail préparatoire impressionnant. Au-delà de l’apparence physique, des costumes et de son apprentissage de la langue de Goethe, le comédien a surtout bien saisi la personnalité du Reichsmarschall et en livre un portrait nuancé. Si le parti pris du film en fait un personnage un peu trop machiavélique par rapport à la réalité, Crowe a parfaitement saisi le narcissisme de Göring, de même que son instinct de prédateur masqué derrière une allure bonhomme, une grande culture et un charme indéniable. La confrontation entre les deux personnages constitue ainsi sans conteste l’attrait principal du film, à telle enseigne que les autres rôles (réels ou imaginaires) paraissent, en comparaison, très stéréotypés : Leo Woodall en gentil allemand juif revenu au pays pour participer à la revanche de l’Histoire ; Michael Shannon en procureur Jackson rigide et sans relief ; John Slattery en officier buté ; Richard E. Grant dans le rôle du procureur britannique Maxwell-Fyfe, résumé par son addiction à la boisson. La palme revient à la pauvre Lydia Peckham, réduite à un rôle de journaliste potiche/séductrice dont la présence parfaitement incongrue ne semble justifiée que par un producteur ayant jugé la distribution trop testostéronée…

Si, sur le plan cinématographique, Nuremberg remporte la mise par ses indéniables qualités de mise en scène, d’écriture et, surtout, d’interprétation, il nous faut rendre un jugement plus mesuré en constatant ses partis pris historiques pour le moins douteux. Car comment ne considérer que comme pur divertissement une œuvre qui prétend représenter une page d’histoire aussi importante ? Si le film convainc tant que l’intrigue se trouve confinée à la cellule de Göring et aux jeux de manipulation entre le Reichsmarschall et le psychiatre américain, il opère plusieurs choix coupables lorsqu’il s’invite au théâtre de l’Histoire avec un H majuscule. Comme souvent, ces choix se situent surtout dans ce que le cinéaste « ne montre pas ».

Ainsi, au cours des premières minutes du film, le juge Robert Jackson se voit confier la mission de préparer le fameux procès. Son objectif déclaré est d’y convier les trois autres principaux alliés : Britanniques, Français et Soviétiques. Ce sera la seule et unique fois que ces alliés seront mentionnés dans le film. Le camp britannique est, comme mentionné plus haut, réduit à un juge porté sur la boisson qui apparaît furtivement dans une poignée de scènes. Les deux autres alliés sont purement et simplement effacés de l’Histoire ! Un « oubli » d’autant plus condamnable que le juge soviétique, Nikitchenko, joua un rôle essentiel dans la condamnation à mort de Goering, après l’échec du réquisitoire de Jackson. Une fois de plus, le cinéma anglo-saxon « revisite » donc l’Histoire en s’attribuant le beau rôle. On a beau s’y attendre, le procédé est ici franchement insupportable. Par ailleurs, la concentration de l’intrigue sur le personnage de Goering (et sur l’interprétation très method acting de Russell Crowe) en exagère mécaniquement l’importance. La réalité historique oblige à rappeler que le Reichsmarschall était totalement discrédité par le régime nazi depuis plusieurs années. S’il endossa certes le rôle de leader au début du procès de Nuremberg, y voyant l’occasion de redorer son blason une dernière fois, un grand nombre d’accusés se dissocièrent rapidement de lui. Qui sont ces 23 autres accusés, d’ailleurs ? Le film n’en retient que trois, utilisés comme simples clichés : Robert Ley (« le lâche qui se suicide »), Julius Streicher (l’antisémite forcené) et Rudolf Hess (l’ancien compagnon de la première heure d’Hitler, dont Vanderbilt ne sait que faire dans son récit). Les autres accusés subissent le même sort que les procureurs français et soviétique ! Ils n’ont pourtant rien de sombres inconnus, puisqu’ils portent les noms de Speer, Keitel, Ribbentrop, Jodl ou Rosenberg…

Admettons que l’exercice était difficile. En 1961, Jugement à Nuremberg s’étalait sur plus de trois heures pour résumer le seul procès. En 2026, James Vanderbilt tente d’y greffer une confrontation plus intime entre deux personnages complexes. Il en résulte un film mal équilibré, alternant vrais moments de cinéma et respect scrupuleux de certains événements historiques bien spécifiques, d’une part, et résumé au pas de course et omissions coupables (et révélatrices) d’autre part. Situé dans un cadre fictif, le récit aurait pu proposer à la fois un divertissement dominé par des comédiens inspirés et une réflexion sur le visage du « mal ». Le costume de l’Histoire se révèle en revanche bien trop grand pour les ambitions de James Vanderbilt. Nuremberg évite largement le naufrage, mais il laisse forcément un goût d’inachevé à tous ceux et celles qui s’attendaient à un drame historique au sens noble du terme.

Synopsis : En 1945, le psychiatre américain Douglas Kelley est chargé d’évaluer la santé mentale des hauts dignitaires nazis afin de déterminer s’ils sont aptes à être jugés à Nuremberg pour leurs crimes de guerre. Mais face à Hermann Göring, bras droit d’Hitler et manipulateur hors pair, Kelley se retrouve pris dans une bataille psychologique aussi fascinante que terrifiante. 

Nuremberg – Bande-annonce

Nuremberg – Fiche technique

Réalisateur : James Vanderbilt
Scénario : James Vanderbilt (d’après The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai, 2013)
Interprétation : Rami Malek (Douglas Kelley), Russell Crowe (Hermann Göring), Leo Woodall (Howie Triest), John Slattery (Burton C. Andrus), Michael Shannon (Robert Jackson), Richard E. Grant (Sir David Maxwell-Fyfe)
Photographie : Dariusz Wolski
Montage : Tom Eagles
Musique : Brian Tyler
Producteurs : Richard Saperstein, Bradley J. Fischer, James Vanderbilt, Frank Smith, William Sherak, Benjamin Tappan, Cherilyn Hawrysh, István Major et George Freeman
Sociétés de production : Bluestone Entertainment, Walden Media, Mythology Entertainment et Titan Media
Durée : 148 min.
Genre : Drame historique
Date de sortie : 28 janvier 2026
États-Unis – 2025

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3.5