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Lire Lolita à Téhéran : le cercle des femmes disparues

Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma

Peut-on vivre, ou même survivre, dans une prison sociale et patriarcale ? Un vent de révolution et de liberté répond à cette réalité iranienne et continue de souffler vers nos cinémas, quand bien même ce film a été tourné en Italie. Lire Lolita à Téhéran réussit le pari de restituer de précieux témoignages sur l’émancipation des femmes, portées par la littérature, mais échoue à insuffler une âme ou de la tension à son intrigue.

Synopsis : Azar Nafisi, professeure à l’université de Téhéran, réunit secrètement sept de ses étudiantes pour lire des classiques de la littérature occidentale interdits par le régime. Alors que les fondamentalistes sont au pouvoir, ces femmes se retrouvent, retirent leur voile et discutent de leurs espoirs, de leurs amours et de leur place dans une société de plus en plus oppressive. Pour elles, lire Lolita à Téhéran, c’est célébrer le pouvoir libérateur de la littérature.

Habitué à brosser divers portraits de familles affiliées à la culture israélienne, que ce soit à travers un mariage teinté de deuil et d’adieu (La Fiancée syrienne), une femme prise en étau dans un dispositif répressif par son voisin, le ministre de la Défense (Les Citronniers), ou en montrant l’absurdité de la discrimination dans un internat (Mon Fils), Eran Riklis semble, malgré l’ironie des conflits politiques et religieux en vigueur, tout indiquer pour ausculter les tensions culturelles similaires de son pays voisin, l’Iran. Il se saisit ainsi du roman autobiographique d’Azar Nafisi, professeur d’anglais à l’université de Téhéran, qui a encouragé un mouvement d’insubordination et la transgression auprès des femmes de son entourage. Une manière radicale et pacifique afin de récupérer un peu de liberté dans un environnement de plus en plus hostile pour elles.

Un printemps éphémère

L’espoir renaît après la révolution iranienne de 1979. Les réfugiés reviennent peu à peu chez eux pour fonder une famille et pour redorer l’identité de leur nation retrouvée. Azar Nafisi fait partie de ceux-là, mais les prémices d’un régime islamique défaillant s’annoncent dès son contrôle à la douane. Femme de lettres et de caractère, rien n’aurait pu prédire que son rôle d’enseignante à l’université serait compromis par des livres, ou plutôt des idées pouvant contrarier les courants de pensée sunnite ou chiite. Méthodique et symbolique dans sa mise en scène, le réalisateur israélien s’applique à surligner les valeurs intuitives du régime islamique de l’Iran, dont certaines sont encore valides à ce jour. Riklis apporte un grand soin à sa composition de l’image, en étant conscient de sa portée patrimoniale et pédagogique pour les générations futures. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, le port du voile, détentions arbitraires, torture et peine de mort sont autant de thématiques récurrentes du cinéma iranien autour des droits humains bafoués. Et parmi eux, Azar s’est frotté à l’impitoyable censure du gouvernement.

Il fallait une Golshifteh Farahani remarquable pour camper ce rôle clé, celui d’une matriarche de la littérature, et c’est le cas. Cependant, Riklis manque à lui insuffler l’énergie des premiers cours d’Azar tout le long d’un récit aussi linéaire que ses personnages. Il y avait pourtant de belles promesses autour du procès ludique, organisé par les étudiants d’Azar, concernant le roman Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzgerald. Certains hommes auraient préféré passer ces exemplaires au chalumeau, si bien qu’on se rapproche de la dystopie décrite dans Fahrenheit 451. Mais Riklis s’intéresse davantage à ce que renvoient ses personnages qu’il en néglige la nature fondamentale du régime islamique, qui s’immisce dans l’intimité des citoyens et des familles. Les Graines du figuier sauvage en a formidablement brossé le portrait en suggérant l’emprise de l’État et la terreur qu’elle suscite à travers l’autorité paternelle. Il est plus difficile d’en dégager un soupçon de tension dans Lire Lolita à Téhéran, malgré une envie de porter la flamme de la lutte des femmes.

Résistance silencieuse

« Purifiez le programme ! » C’est ce que l’on peut lire tout au long du récit et ce que l’on peut traduire du comportement des gardiens de la révolution. Le changement arrive à grand pas et le port obligatoire du hijab n’est qu’une étape, parmi tant d’autres, qui poussera Azar à réunir ses plus fidèles élèves dans un rassemblement clandestin, à l’abri de tout regard et jugement masculin. Et cela, malgré la complicité de son époux, Bijan (Arash Marandi), conscient de la nécessité et des limites de cette résistance silencieuse. Plus de barrière, plus de hijab, juste des femmes amoureuses de leurs bouquins. Ces rencontres furtives forment un sas de décompression et de réflexion pour celles-ci, car la littérature étudiée les pousse à faire leur propre choix. Sont-elles finalement les « Lolita » de leur époque ?

De Daisy Miller à Orgueils et Préjugés, en passant bien entendu par Lolita de Vladimir Nabokov, chacune d’entre elles s’ôte un poids dans la société patriarcale où leurs aspirations et leurs désirs sont contrôlés. Riklis parvient à rendre quelques-uns de ces moments touchants et intimes, mais lorsqu’il s’agit de faire dialoguer cette parenthèse avec la dure réalité qui les attend en dehors de ce salon de sérénité, le réalisateur tombe dans les travers d’un discours trop démonstratif. La brève participation, bien que marquante, de Zar Amir Ebrahimi (Les Nuits de Mashhad, Les Survivants, Tatami) en témoigne, car il ne s’attaque pas en profondeur à ce qui pourrait sembler évident, comme la question des femmes battues. En prenant autant de distance avec les personnages et leurs enjeux politiques, on ne peut que se raccrocher aux faits réels qui ont laissé des cicatrices sur les Iraniennes. Suggérer ce drame par quelques séquences fugaces n’aident en rien l’intrigue à tenir le spectateur en haleine, bien qu’elles soient en accord avec son ton diplomatique.

Si Je suis toujours là souffrait de ses multiples épilogues, le film brésilien ne manquait pas de séquences marquantes et oppressantes afin d’ausculter, de manière formelle, les rouages d’un régime totalitaire. Celui de cette Iran « libérée » s’en rapproche avec son lot de répression policière. La Loi de Téhéran donnait déjà un aperçu du sort réservé aux « indésirables », mais Lire Lolita à Téhéran souffre d’un traitement et peu convaincant de la tension, au détriment d’une reconstitution lissée du parcours d’Azar Nafisi à travers la rigidification d’une société renfermée sur elle-même. C’est un film qui n’ose pas et qui ne se risque pas à froisser ses valeurs féministes, qu’il en trahit ses intentions initiales. Une séquence début du générique de fin montrant Golshifteh Farahani chantant la vie comme jamais en atteste, ce qui dessert la conclusion inspirante d’une sororité triomphante. Cet aparté agit comme une insertion opportuniste et dispensable, qu’il synthétise ce qui ne fonctionne pas dans ce récit qui peine à déployer son potentiel émotionnel.

Lire Lolita à Téhéran – Bande-annonce

Lire Lolita à Téhéran – Fiche technique

Titre original : Reading Lolita in Tehran
Réalisation : Eran Riklis
Scénario : Marjorie David (d’après le livre d’Azar Nafisi)
Interprètes : Golshifteh Farahani, Zar Amir, Mina Kavani
Image : Hélène Louvart
Décors : Tonino Zera
Costumes : Mary Montalto
Montage : Arik Lahav-Leibovich
Son : Aviv Aldema, Nin Hazan
Musique : Yonatan Riklis
Producteurs : Marica Stocchi, Gianluca Curti, Moshe Edery, Santo Versace, Eran Riklis, Michael Sharfshtein
Production : Minerva Pictures, United King Films, Rai Cinema, Topia Communications, Rosamont, Eran Riklis Productions
Pays de production : Italie, Israël
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 26 mars 2025

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