Dos Madres de Victor Iriarte : Un très bon film qui en cache plusieurs autres

Dos Madres : Ce premier film de Victor Iriarte est une heureuse découverte pleine de surprise, basée sur des faits réels dramatiques de vols massifs d’enfants en Espagne, depuis l’époque franquiste jusque dans les années 90.

Synopsis de Dos Madres :  Il y a 20 ans, on a séparé Vera de son fils à la naissance. Depuis, elle le recherche sans relâche, mais son dossier a mystérieusement disparu des archives espagnoles. Il y a 20 ans, Cora adoptait un fils, Egoz. Aujourd’hui, le destin les réunit tous les trois. Ensemble, ils vont rattraper le temps perdu et prendre leur revanche sur ceux qui leur ont volé.

 Maternal

Le cinéma hispanophone a décidément le vent en poupe en ce  moment. Pas uniquement dans la quantité, mais dans une certaine qualité novatrice, tirée par les latino-américains et leur cinéma singulier, représentée récemment par exemple par le collectif argentin El Pampero Cine (Trenque Lauquen, Flora,…), les formidables Colons du chilien Felipe Gálvez ou Border Line des vénézuéliens Alejandro Rojas et Juan Sebastián Vásquez, ou encore Lost in the night du mexicain Amat Escalante. Mais le Vieux Continent n’est pas en reste avec des films espagnols très robustes comme la curiosité Fermer les yeux de Victor Erice, ou  ce très bon premier film d’un autre Victor, Iriarte de son nom : Dos Madres.

Introduit par un carton, une citation du chilien Roberto Bolaño, « voici une histoire d’horreur mais qui ne ressemblerait pas à une histoire d’horreur » (puisque  c’est lui, Bolaño qui la raconte), le film intrigue d’emblée. Iriarte nous prévient : lui aussi, il prendra des chemins de traverse pour son film. Les premières images sont d’ailleurs à l’avenant, mystérieuses, simples en apparence mais brillantes dans leur mise en scène. Un doigt suit , d’une carte à une autre, jusqu’au marbré d’une table, un tracé imaginaire qui amènerait sa propriétaire vers son destin, vers sa quête existentielle. Ayant accouché trop jeune de son fils, Vera (Lola Dueñas, très convaincante)  l’abandonne avant de se raviser. Malheureusement, on lui rétorque que son fils est mort, impossible de mettre la main sur son dossier. Comme 300 000 de ses compatriotes, Vera est victime du vol de son enfant. Ces vols ont été organisés par l’administration franquiste, aidée des autorités religieuses à de fins idéologiques, en enlevant les enfants à des mères « marxistes » pour les mettre dans des familles chrétiennes. La pratique a continué bien après, jusque dans les années 90, sous la forme d’un trafic lucratif. Vera n’aura de cesse de retrouver son fils.

Le film est découpé en chapitres, et en autant de formats différents. La première partie est une longue lettre de Vera pour son fils dont elle a retrouvé la trace à force de ruses plus ou moins légales, de détermination, d’envie. Accompagnant sa voix off lisant la lettre, les scènes retraçant sa démarche se succèdent, dignes d’un vrai film d’espionnage : de l’argent  en pagaille dans un sac , des échanges de clés, d’armes, des rendez-vous nocturnes , surtout nocturnes (le titre original Sobre todo de noche signifie surtout la nuit), dont une rencontre dans des citernes souterraines qui ne sont pas sans évoquer le From Russia with Love dans la Citerne Basilique d’Istanbul. C’est très inventif et très bien fait, et c’est sans conteste la meilleure partie du film.

Dans un deuxième mouvement, le cinéaste introduit les deux autres protagonistes, Cora l’autre maman (interprétée par la toujours divine Ana Torrent), la maman adoptive, et le fils Egoz (Manuel Egozkue). L’une pianiste , l’autre facteur de piano, les deux follement proches. Cora est dans une sorte de mélancolie, peut-être d’une vague culpabilité liée à la transaction originelle, même si elle est également victime du mensonge. Quand ils reçoivent chacun et en même temps la lettre de Vera. Egoz, puis Cora à la suite de son fils, partent à la rencontre de Vera. Dans un format iris subjectif, ce chapitre suit leur voyage à travers la Péninsule Ibérique, de San Sebastian aux bords de la Douro, puisque la réunion des trois se fera au Portugal. C’est ici qu’un film comme le récent Los Delincuentes argentin trouve son écho, dans cette vie à trois qui s’écoule paisible, harmonieuse, presque naturaliste. La beauté formelle est toujours là, malgré un léger tassement du rythme résultant du sujet lui-même.

Dos Madres est un excellent premier film qui enchante avant tout par sa mise en scène très originale, mais qui n’écrase pas l’émotion liée à un sujet porteur, celui de la maternité, d’une magnifique double maternité en l’occurrence.

Dos Madres – Bande annonce

Dos Madres – Fiche technique

Titre original : Sobre todo de noche
Réalisateur : Victor Iriarte
Scenario : Isa Campo, Víctor Iriarte, Andrea Queralt
Interprétation : Lola Dueñas (Vera), Manuel Egozkue (Egoz), Ana Torrent (Cora)
Photographie : Pablo Paloma
Montage : Ana Pfaff
Musique : Maite Arroitajauregi
Producteurs : Isa Campo, Tamara García Iglesias, María Gómez, Víctor Iriarte, Isaki Lacuesta, Andrea Queralt, Ivan Saldaña, Katixa Silva, Coproducteur : Pandora da Cunha Telles
Maisons de production : 4A4 Productions, Atekaleun Films, Euskal Irrati, Telebista (EiTB), Filmin, Instituto de la Cinematografía y de las Artes Audiovisuales (ICAA), Televisió de Catalunya (TV3), Termita Films,Ukbar Filmes
Distribution : Shellac Distribution
Durée : 95 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Juillet 2024
Espagne. Portugal. France – 2023

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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