Douce France : quand la ville ne pétille plus

Douce France, c’est l’histoire sans fin de l’argent contre le bien manger, le bien vivre, la douceur du monde. Douce France est un documentaire sur la jeunesse qui ne sait plus rien, dit-on, mais qui construit son avenir. C’est enfin un conte contre ceux qui voudraient écrire notre histoire à notre place.

Synopsis : Amina, Sami et Jennyfer sont lycéens en banlieue parisienne, dans le 93. A l’initiative de trois de leurs professeurs, ils se lancent dans une enquête inattendue sur un gigantesque projet de parc de loisirs qui implique de bétonner les terres agricoles proches de chez eux. Mais peut-on avoir le pouvoir d’agir sur un territoire quand on a 17 ans ? Drôles et intrépides, ces néo-citoyens nous emmènent à la rencontre d’habitants de leur quartier, de promoteurs immobiliers, d’agriculteurs et même d’élus de l’Assemblée Nationale. Une quête réjouissante qui bouscule les idées reçues et ravive notre lien à la terre !

S’indigner

Avec Douce France, on a presque l’impression que Geoffrey Couanon a réalisé un film miracle sur une prise de conscience. C’est beau comme un film de cinéma. Mais en fait, c’est un documentaire sur un territoire, celui du 93, sur lequel les préjugés ont encore la dent dure. Surtout, c’est le parcours presque initiatique de trois ados de classe de Première qui passent du shopping aux champs. Bien sûr, ça n’est pas miraculeux et certainement le monde avance plus vite que nos prises de conscience, mais elles sont tout de même bienvenues. Amina, Sami et Jennyfer sont des lycéens lambda qui habitent une ville que l’un d’eux qualifie de « fille moins belle qui est amie avec la plus belle ». Alors certains voudraient réécrire l’histoire avec de l’argent : faire miroiter que le triangle de Gonesse est infertile et devrait abriter un gigantesque centre commercial, avec pistes de ski artificielles, piscines et tout plein de travail pour les jeunes des quartiers ! Oui, c’est une histoire éternelle de ceux qui décident pour ceux qui subissent. Heureusement, ces lycéens sont en bonne compagnie, de leurs professeurs, d’un réalisateur sensible, et ils vont sortir de chez eux, débattre, rencontrer. Ils vont découvrir la citoyenneté. Ils vont surtout découvrir ce qu’ils ont le droit de mettre dans leurs assiettes. On les voit donc passer du MacDo à la table d’un agriculteur (qui n’est pas fils d’agriculteur, une surprise pour ces jeunes !). L’orage gronde toujours, plane la menace de faire disparaître encore plus la biodiversité. On verra d’ailleurs s’empêtrer un des porteurs du projet qui veut bien être accusé de tout mais « pas de … ». Pas de quoi ? De mettre les gens à la porte de chez eux : car on ne va pas se mentir, le travail ne sera pas pour eux !

Rencontrer 

Si les petits, les tout-petits, les invisibles, ceux à qui on dit qu’ils ne peuvent rien changer, se réveillent un peu, ça pétille de nouveau. Il n’y a plus de clivage étroit, maladroit entre la ville et les champs. Oui, on peut voir à un moment dans le film le maire de la ville, grand défenseur du projet, à côté d’affiche « ma ville pétille ». Merci, mais non merci : la ville qui pétille et qui détruit tout à côté d’elle, qui ne s’arrête jamais ou si, comme le propose Jennyfer, « quand il n’y aura plus de place »… ce n’est pas ce qu’on désire. Jennyfer est d’ailleurs un personnage (oui j’ai presque envie de dire personnage, mais c’est une personne IRL comme diraient les joueurs) passionnant car elle ne cesse de le répéter, agriculteur ça l’intéresse pas, elle n’aime pas la nature, pourtant elle va évoluer petit à petit, se prendre de passion pour des gens qui vont la pousser dans ses contradictions. La rencontre avec une député qui a pour modèle Macron en est d’ailleurs une belle image, à elle seule elle dit tout : avec un discours creux et vide, qui ne s’intéresse absolument pas à ce qu’est la vie des gens, elle parvient à séduire son interlocutrice en passant pour une femme ouverte d’esprit. Heureusement que Jennyfer a d’autres voix à entendre. On la voit d’ailleurs avec sa mère, qui la pousse à travailler dans une banque pour réussir sa vie, ne plus avoir peut-être à tenir un budget au centime près en passant à la caisse. Jennyfer et ses camarades y font peut-être l’expérience du retour à l’essentiel, dans un secteur où il y a le plus de centres commerciaux par habitant que dans toute la France. Doit-on au nom de tout et de rien (en faisant miroiter l’impossible, en pensant au profit) faire tout et n’importe quoi ? Quel bonheur de voir Amina arpenter les « allées » d’une AMAP ! En plus, surprise, c’est moins cher qu’au supermarché.

Le nom des gens

Au final, si le sujet de Geoffrey Couanon est avant tout l’agriculture (son projet depuis plusieurs années), Douce France, est aussi l’histoire d’une rencontre avec trois jeunes gens, avec leurs regards, leurs rêves, leurs désillusions. Ils ne deviennent pas des militants comme s’ils avaient rencontré Baya du Nom des gens, mais ils ont appris à penser par eux-mêmes, à regarder autour d’eux. Pendant leur enquête, un des intervenants fait marcher leur classe les yeux fermés au bord d’une route… Ecouter les bruits de la ville, savoir apprécier le silence des champs… Autant d’utopies qu’ils apprennent à côtoyer. L’expression « le nom des gens » prend ici tout son sens puisque sans voix off, sans grande enjambés explicatives, Geoffrey Couanon nous fait rencontrer ces trois jeunes et à travers eux tous ceux qui les entourent et qui façonnent le territoire. On y découvre donc les espaces délaissés et ceux qui y habitent, comment ils survivent, ils adhèrent aux idées qu’on veut leur faire avaler. Les regarder aussi pour nous, les entendre, les voir travailler, ne rien faire, se tromper, recommencer, est aussi une leçon. Notre rapport à tous aux loisirs est une fabuleuse contradiction avec les désirs de protection de la Terre, de nourriture saine et de vie harmonieuse. Le moment où Jennyfer se souvient d’un cours de collège où il suffisait de donner au peuple « du pain et des loisirs » pour le satisfaire l’illustre à merveille. Après tout, entendra-t-on au cours du documentaire « ces jeunes n’iront jamais au ski alors on l’amène à eux »… Si seulement c’était aussi simple.

Pour le moment, le film ne sort en pas en salles, en raison de la situation sanitaire. Mais grâce au formidable travail de la 25e heure, il sera visible en e-cinéma dans les salles de cinéma d’Est-Ensemble (à Montreuil) suivi d’un débat avec le réalisateur. Le film est toujours en recherche de financement, pour sa sortie et sa vie en salles à la reprise notamment, via la plateforme Kiss Kiss Bank Bank.

Bande annonce : Douce France

 

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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