Ceux qui nous restent : lutte et cinéma à Montreuil

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2.5

Si l’on devait rapprocher Ceux qui nous restent d’un « genre » de cinéma, il faudrait aller lorgner du côté de François Ruffin et de son Merci Patron ou encore de L’Assemblée de Mariana Otero. Elle s’était postée au cœur du Mouvement Nuit debout pour en sortir un documentaire dans le feu de l’action, sans grand discours, mais qui tentait de contenir en lui-même la vivacité d’un mouvement. C’est en partie ce que tente de faire Abraham Cohen dans un documentaire aux enjeux complexes et au cœur d’un conflit loin d’être totalement achevé. Il pose surtout , si l’on prend la peine de lire entre les lignes ou de développer le sujet, l’épineuse question des circuits de distribution du cinéma en France, question elle-même loin d’être achevée. Il pose moins la question, et c’est dommage, de la gestion d’un cinéma, de l’ego et de la figure d’un homme pourtant au cœur du film : Stéphane Goudet.

Ils veulent du cinéma, mais lequel ?

Ceux qui nous restent est un film de lutte, filmé dans l’urgence, non pas de donner à voir des images sur le moment, mais d’avoir quelque chose à montrer plus tard. Avec très peu de texte entre les images qu’il montre, Abraham Cohen réalise un montage savant des images qu’il a sous la main, prises sans trop y penser pourrait-on presque croire, mais qui toujours sont symboliques. En effet, au fur et à mesure que l’œuvre se déroule, ce qui pouvait au départ sembler « bon enfant », se transforme en des échanges de plus en plus « violents », non pas physiquement mais moralement. On gardera ainsi longtemps en mémoire ce jeune homme sorti de nulle part qui se met à hurler « ils veulent du cinéma » dans un discours confus. Parce qu’au-delà du clivage politique et de l’enjeu financier d’un cinéma tel que Le Méliès à Montreuil (qui lutte contre les grandes firmes, comme Les Carmes à Orléans bien souvent), Abraham Cohen filme aussi et avant tout des gens qui souffrent et qui décident un jour de dire « stop » à cette souffrance. Et cette souffrance porte un nom : le travail. Non pas que le travail fasse toujours souffrir, mais qu’il nous rend déprimé, démoralisé, lessivé parce que justement il ne répond plus à nos attentes ou nous broie. On lorgne donc aussi du côté d’un Ken Loach dans le film, rien qu’à voir son dernier film Sorry we missed you. Les ennemis sont assez peu identifiables (parce que politisés et peu présentés en dehors de leur représentation politique) mais la souffrance est bien présente.

Un objet complexe

Cependant, Ceux qui nous restent est un film compliqué à aborder, parce que malgré le peu d’interventions extérieures aux images, ces dernières ont un sens tout de même, accolées surtout à des extraits de films. Films qui évoquent la lutte, mais aussi l’absurdité ou le fait de tourner en rond (cf Buster Keaton et Tati dont les extraits sont présents dans le documentaire). Lire ensuite des articles ou des récits concernant ce qui s’est passé au Méliès pendant deux ans, tenter de comprendre le concept du cinéma public étroitement lié à celui d’indépendance, de choix , de débat, de construction commune avec le public spect’acteur ou encore les réalisateurs, s’avère titanesque. On peut d’ailleurs lire ceci à propos du terme « cinéma public » sur le site d’Unifrance : «[…] Elle soutient une certaine idée de l’exploitation cinématographique non soumise aux règles du marché. Elle mène des luttes avec les spectateurs et les réalisateurs. Le cinéma est devenu un produit et les spectateurs des consommateurs. Les salles publiques, face aux transformations du marché, à l’inflation du nombre des copies et à la très grande concentration des circuits de diffusion doivent jouer leur rôle de garantes de l’action culturelle. Nos salles doivent être à contre-courant du marché, proposer des films qui n’entrent pas dans les plans de développement des grands circuits (…) ». Ces questions se posent donc à travers le film, si l’on dépasse une seconde la construction même d’une grève et d’un conflit qui peine à être compris d’emblée quand on y est totalement extérieur. Une des protagonistes expliquera d’ailleurs vers la fin du documentaire, qu’elle-même a du mal à sortir du conflit, à le trouver clair, dès lors que l’interlocuteur en face n’est plus clairement « un ennemi », comprendre quand ça n’est plus Dominique Voynet qui est à la tête de la Mairie de Montreuil.

Cinéma un jour, cinéma toujours ?

Au-delà de toutes ces considérations, la force du film est de donner la part belle au cinéma, d’inscrire les images comme les vecteurs de nos émotions. Ainsi le cinéma est ici une mémoire, une empreinte, un discours. Il est fait de souvenirs, de corps qui s’unissent, de voix qui disent leur intimité. Il est toujours un choix intime, mais aussi politique. Choisir l’endroit où l’on visionne un film, le film et la manière dont on le regarde devient aujourd’hui un véritable enjeu. Dans certains quartiers le cinéma et plus largement la culture deviennent des enjeux eux aussi car quand ils disparaissent, nos vies s’appauvrissent. On se souviendra ainsi longtemps de cette scène du film La Lutte des classes où un professeur s’interroge sur la raison pour laquelle les enfants ne profitent pas du cinéma du quartier pourtant gratuit. En imaginant qu’en leur interdisant ils vont le prendre d’assaut, il prouve aussi que le cinéma est une affaire intime autant que collective, transgressive, intense. Ses enjeux mercantiles aujourd’hui ne peuvent que conduire chaque commune possédant un cinéma public à définir sa stratégie. Pour qu’on puisse entendre plus de témoignages comme ceux de l’enseignant intervenant dans Ceux qui nous restent et qui raconte une salle d’élèves de CE1 applaudissant un film iranien dont ils ont dû lire intégralement les sous-titres. Il s’agit bien là d’un véritable enjeu éducatif et donc de société. Chaque lutte en est là, avec le besoin de s’associer à d’autres. Ainsi le film évoque (peu subtilement) d’autres combats, notamment lorsque les mots  « sage-femme en lutte » apparaissent ou lors du dernier plan du film… Espérons que le Méliès et ses 6 salles, qui en font visiblement « le plus grand cinéma d’art et d’essai d’Europe, parviennent à garder le cap.

Ceux qui nous restent : Fiche technique

Synopsis : Pendant 2 ans, la lutte des salariés et des spectateurs du cinéma Le Méliès a agité la ville de Montreuil. Ceux qui nous restent restitue la mémoire et la vitalité de ces moments de grève, de rage, d’espoir et rend hommage aux films qui nous font vivre.

Réalisation et écriture : Abraham Cohen
Images : Abraham Cohen
Montage : Abraham Cohen et Victoria Follonier
Production : Ad Libitum, TVM-Est- Parisien-Vlà 93
Genre : documentaire:
Durée: 115 minutes
Date de sortie : 4 décembre 2019

France-2019

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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