Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour referment leur diptyque sur Newland Arrow, héritier de la haute finance new-yorkaise qui persiste à préférer aux salons bourgeois la poussière des trains et la compagnie des hobos. Une belle idée de personnage, une Amérique saisissante, mais un second volume qui avance parfois un peu trop vite.
New York, 1883. Newland Arrow a grandi, mais guère choisi. Fils d’un puissant banquier, bientôt appelé à prendre les commandes de l’empire familial, il continue de disparaître dès qu’un train passe à portée de main. Costume ou guenilles, Wall Street ou wagons pris clandestinement : Arizona Joe demeure cet homme coupé en deux, incapable de renoncer à l’un de ses mondes sans étouffer dans l’autre.
C’est toujours la meilleure idée du diptyque de Stéphane Piatzszek : faire de son héros le point de rencontre presque impossible entre deux Amériques a priori inconciliables. D’un côté, celle qui finance, possède et décide ; de l’autre, celle qui marche, crève de faim, travaille à la journée et voyage sous les trains. Newland est à la fois l’héritier du système et son transfuge occasionnel. Un Largo Winch avant l’heure, en somme, mais débarrassé des jets privés.
Ce deuxième et dernier volume pousse la contradiction jusqu’à son terme. Newland veut financer le transport frigorifique, reprend la route, assiste à un meurtre, connaît la prison, retrouve Butch et Sadie, perd son père et se voit brutalement placé devant les responsabilités qu’il n’a cessé d’esquiver. Stéphane Piatzszek brasse beaucoup – et peut-être même un peu trop. Les péripéties et les ellipses s’accumulent, certaines relations basculent brusquement, et le récit finit par ressembler à la vie de son héros : toujours en partance, rarement posé assez longtemps pour laisser une situation produire tous ses effets.
Cette relative précipitation empêche notamment les personnages secondaires de s’étoffer autant qu’ils le mériteraient. Elle fragilise aussi, par moments, la vraisemblance de cet héritier qui peut se permettre de jouer au hobo avant de retrouver sa place au sommet de la pyramide. Mais l’ambiguïté du protagoniste reste un moteur fécond : Newland ne devient jamais tout à fait l’un ou l’autre, il passe d’un microcosme à l’autre sans heurts (quoique…).
Fabrice Meddour donne une chair convaincante à cette Amérique de la fin du XIXe siècle. Son dessin au lavis excelle surtout dans les atmosphères : structures métalliques, rues noyées de gris, intérieurs bourgeois, foules et silhouettes errantes…
On aurait volontiers échangé quelques rebondissements contre davantage de temps, pour développer les angles morts et les personnages. « Le Clochard de Wall Street » reste pourtant une conclusion solide à un diptyque dont la singularité tient avant tout à son drôle de héros : un homme assez riche pour posséder un avenir radieux, et suffisamment erratique (ou libre ?) pour lui échapper.
La Vie extraordinaire d’Arizona Joe : Le Clochard de Wall Street, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour
Bamboo/Grand Angle, 19 août 2026, 64 pages