« Amériques » : avant que Lafayette ne devienne une légende

Avant l’Hermione, avant le héros célébré des deux côtés de l’Atlantique, il y eut La Victoire et une première traversée clandestine. Avec Amériques, Esther Gil et Laurent Paturaud racontent cette aventure française dans la guerre d’Indépendance américaine en déplaçant légèrement le regard : Lafayette est là, mais le véritable guide se nomme Charles-François du Buysson.

Il faut parfois s’écarter des statues pour retrouver l’Histoire. Lafayette appartient depuis longtemps au grand récit franco-américain. Amériques choisit justement de revenir en amont du monument, en 1777, lorsque le jeune marquis n’est encore qu’un aristocrate de vingt ans décidé à traverser l’Atlantique pour rejoindre les insurgés américains.

La France, elle, avance masquée. La guerre de Sept Ans a laissé des traces et Louis XVI n’entend pas provoquer ouvertement la Couronne britannique. En coulisses, pourtant, les choses s’agitent. Des hommes intriguent et recrutent ; ils préparent une traversée. Quelques jeunes nobles français voient dans la révolte américaine une cause à défendre, mais aussi la promesse d’une aventure et d’une gloire militaire. L’idéalisme n’exclut pas l’ambition. 

« C’est encore un affront à notre Couronne, une défiance ouverte envers notre autorité ! La France nourrit la révolte dans nos colonies en espérant voir notre Empire s’effondrer ! Tandis que nos ressources s’épuisent, que nos forces s’affaiblissent et que le murmure de la désobéissance se fait entendre jusqu’ici, en Angleterre… »

C’est dans cet entre-deux qu’apparaît Charles-François du Buysson. Gentilhomme bourbonnais, démobilisé de l’armée, il embarque sur La Victoire, navire acquis par Lafayette, avec ceux qui veulent offrir leur épée aux insurgés. Esther Gil en fait le héros et le narrateur du récit. 

Un choix judicieux : plutôt que raconter une nouvelle fois Lafayette, elle raconte ceux qui étaient autour de lui, ceux que la postérité a laissés dans son ombre. Le voyage prend alors des allures de roman d’aventures : réunions secrètes, préparatifs clandestins, traversée, débarquement dans le Nouveau Monde, rencontres politiques et batailles…

Le contexte a son importance. « Quel curieux paradoxe ce fut pour nous d’être accueillis par des esclaves, alors que nous étions venus sur ce continent pour défendre la liberté… » Ou encore : « Messieurs, vous n’êtes certainement pas habitués à voir une femme dans ce rôle, mais ici, vous êtes en Amérique. Chacun fait ce qu’il a à faire, sans égard pour le rang ou le sexe. » Le récit accompagne ces Français jusqu’auprès de George Washington et pousse le parcours jusqu’à la bataille de Camden. Mais la guerre rêvée par ces jeunes hommes avides d’exploits se révèle autrement plus sale et brutale.

Amériques est toutefois moins un pur récit d’aventures qu’une bande dessinée historique au sens plein du terme. Esther Gil prend le temps d’expliquer les forces en présence, les calculs diplomatiques et les contradictions françaises. Cette volonté pédagogique constitue à la fois la force et la limite de l’album. L’Histoire est dense, et elle finit parfois par phagocyter le reste. 

Laurent Paturaud propose un dessin réaliste qui s’inscrit dans une tradition classique de la bande dessinée historique. Ses meilleures planches sont peut-être celles où le récit lui laisse enfin la place nécessaire : une lumière sur l’eau, une forêt noyée de brume, un bateau perdu dans l’immensité… L’album n’échappe pas à une certaine idéalisation de la lutte américaine pour la liberté. Le récit épouse volontiers son souffle romantique et introduit également une dimension sentimentale. 

Publié pour le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, Amériques trouve finalement son intérêt dans ce léger déplacement de focale. Lafayette traverse l’album, Washington aussi, mais ils n’en confisquent pas complètement l’horizon. Derrière les grands noms apparaissent les compagnons, les intermédiaires, les ambitieux et les idéalistes.

Amériques, Esther Gil et Laurent Paturaud 
Daniel Maghen, 26 août 2026, 96 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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