Quentin Victory Leydier : « Un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet »

Il s’était déjà penché sur la saga Rocky et sur le binôme Stéphane Brizé-Vincent Lindon. Quentin Victory Leydier publie cette fois, toujours aux éditions LettMotif, une monographie consacrée à John Cassavetes.

Très libre sur la forme, plus passionnée qu’académique sur le fond, cette dernière nous permet de papillonner dans la filmographie du cinéaste américain, au gré des pérégrinations discursives de l’auteur. Avec John Cassavetes conjugue l’analytique, le définitoire et l’anecdotique, au sein d’une publication aérée faisant la part belle aux illustrations et caractérisée par son papier noble et épais. Une édition soignée, qui se lit avec légèreté, sans toutefois rien sacrifier des sophistications d’un cinéaste passé à la postérité. On a voulu creuser plus avant le sujet et adresser quelques questions à l’auteur, qui a eu l’amabilité de nous répondre.

Dans votre ouvrage, vous portez un regard critique sur ce que vous qualifiez d’« onanisme interprétatif ». Bien qu’il soit difficile de plaquer une grille de lecture uniforme sur le cinéma de John Cassavetes, qu’est-ce qui, selon vous, en constitue l’étoffe ?
Effectivement, je pense que trop souvent l’analyse permet à l’analyste de briller sans que cela rejaillisse sur le film. C’est régulièrement une entreprise assez narcissique. Je ne crois pas que ce soit comme ça qu’on donne envie de voir les films.
Assez simplement, je dirais que ce qui constitue l’étoffe des films de Cassavetes, c’est la liberté. J’ai conscience qu’en disant cela, on n’avance pas beaucoup ! Une liberté de ton et une liberté dans la façon de filmer les choses. Bien entendu, il y a des thématiques récurrentes, mais il me semble que ce que l’on retient surtout après le visionnage d’un de ces films, c’est le tourbillon dans lequel il nous entraîne, un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet.

À mesure que vous commentez les différents films de John Cassavetes, vous vous demandez quelle en aurait été la réception critique et publique s’ils voyaient le jour aujourd’hui. Pourquoi ?
Au risque de passer pour un réactionnaire (que je ne suis pas), il m’arrive d’être inquiet lorsque je vois tout ce qui passe à la moulinette de la « cancel culture » aujourd’hui. Je me méfie du courant qui emporte et de l’air du temps. Ainsi, logiquement, je me questionne sur la place que pourraient occuper ces films aujourd’hui, tant l’intégrisme fait rage un peu partout. Est-ce que les personnages masculins seraient considérés tour à tour comme des pervers narcissiques (terminologie tellement à la mode), des machistes faisant des barbecues ou comme la quintessence de la toxicité de l’homme ? (Si l’homme est par nature toxique, ce que je ne crois pas, est-ce qu’on peut parler de la toxicité des femmes, ou est-ce interdit ?) Cela ne m’étonnerait pas et j’imagine que ces analyses hautement scientifiques rejailliraient sur le cinéaste. J’ai moi-même été confronté à cela : il y a par-ci par-là des chantres de la tolérance qui se révèlent en réalité de nouveaux censeurs, et on ne peut plus discuter. Il ne faudrait pas dire telle chose ni même la penser… Je serais même à leurs yeux un crétin parce que je loue un artiste plutôt que je ne l’attaque. Ça me met en colère et surtout m’effraie beaucoup. J’en parle peu dans le livre car, si j’aime bien faire de l’humour, j’essaie au maximum de ne pas être provocateur pour le seul plaisir de l’être. Mais quand j’observe la manière de penser de toute une catégorie de personnes, je me dis que je pourrais y aller bien plus fort par endroits ! Après tout, mon avis vaut bien celui d’un autre.
Cependant, il se peut que je me trompe, peut-être que les relations hommes-femmes décrites dans ces films ne poseraient de problèmes à personne et que les spectateurs seraient capables de saisir les situations. Je le souhaite d’ailleurs. En ce qui concerne la réception critique, je dois dire que cela m’intéresse nettement moins. Car de quelle critique parle-t-on ? De celle qui par essence se coule dans le moule de la doxa ? Celle qui donne des prix à des films qui se lovent dans une pensée à la mode ? Je n’ai pas l’impression que nous soyons dans une période qui cherche à rassembler mais bien plutôt, encore et toujours, dans l’ère de la division.

Vous revenez abondamment sur la consommation d’alcool ainsi que le langage gestuel et corporel des personnages de John Cassavetes. En quoi ces deux éléments structurent-ils son cinéma ?
Je crois que ces deux éléments sont intrinsèquement reliés : sous l’effet de l’alcool, notre corps ne fonctionne plus tout à fait de la même façon (notre esprit encore moins !). Et cela produit alors toute une variété de corps : ceux qui s’effondrent, ceux qui au contraire sont électrisés. L’alcool est le personnage qui revient le plus dans tous ces films. Il occupe des fonctions diverses : remontant, excitant, calmant… Et je trouve que cette substance est très bien représentée car sous toutes ses coutures, Cassavetes montrent tous les états que la consommation d’alcool fait naître, du premier au dernier verre (qui est toujours l’avant-dernier, si l’on en croit Deleuze).

Vous le confessez vous-même, Avec John Cassavetes est un essai peu académique. Vous papillonnez et digressez autant que vous analysez, avec une large place accordée aux photogrammes et aux anecdotes personnelles. Pourquoi ce choix éditorial ?
Tout à fait franchement, je n’avais pas envie de repartir sur un livre rigoureusement construit comme l’était celui consacré à Brizé et Lindon. Avec mon premier livre sur Rocky, j’avais eu le besoin de prouver que j’avais bien étudié donc il y avait quantité de notes en bas de pages, de références… Là, ça ne me disait rien parce que j’ai grandi avec Cassavetes. Je voulais donc me replonger là-dedans sans faire le professeur ou l’étudiant. Je sais aussi que certains de mes rares lecteurs apprécient que ce livre se lise plus facilement, comme un roman (peut-être plutôt comme un recueil de nouvelles, je dirais). Je crois que l’on peut apporter quelque chose avec humilité et il me semble que l’on n’est pas obligé de couper les cheveux en quatre pour parler d’art. Je ne sais pas si ce livre fait avancer le champ des idées et je m’en fous, je n’ai pas cette prétention. Je crois en revanche qu’il est sincère et qu’il donne envie. Peut-être même qu’on passe un bon moment !
En ce qui concerne ce choix de l’utilisation de nombreux photogrammes : Cassavetes, c’est une texture d’image et des morceaux de corps humains, il fallait pouvoir montrer ça et le montrer bien. C’est pour cette raison qu’avec Jean-François Jeunet, nous avons décidé de faire un livre plus beau que mes précédents, je veux dire un vrai livre d’art, avec un papier qui reçoit bien mieux les photos, avec le choix d’images pleine page… Le livre est donc un peu plus cher, mais j’en suis fier, parce qu’il se lit autant qu’il se regarde.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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