L’Affaire Bojarski : cet inventeur et faussaire de génie

Entre thriller policier et fresque humaine, Jean-Paul Salomé raconte l’ascension d’un génie solitaire capable de tromper la Banque de France elle-même. Grâce à une mise en scène précise, une plongée captivante dans les Trente Glorieuses et à un Reda Kateb éblouissant, ce biopic passionnant s’impose déjà comme l’un des films incontournables de l’année 2026.

Pour son 10e long-métrage, après le très bon La Syndicaliste en 2023, Jean-Paul Salomé signe un biopic captivant et haletant sur l’inventeur d’origine polonaise Czesław Jan Bojarski, surnommé « le Cézanne de la fausse monnaie », soulignant ainsi la qualité des ses contrefaçons. À noter que fin 2025, un roman éponyme a été publié, écrit par l’écrivain chartrain Guillaume Soa, avec comme sous-titre « Le Maître de la fausse monnaie »; cette concomitance pourra-t-elle faire exister cet ouvrage auprès des lecteurs face à la sortie d’un très bon film ?

Le réalisateur pense à ce projet depuis 2020, se passionnant pour ce personnage mystérieux, à la Simenon, alors qu’il sort La Daronne. Grâce à des documents très précis amassés en quantité par le journaliste suisse Jacques Briod, captivé par l’histoire de Bojarski, le réalisateur reconstitue très minutieusement comment le faussaire a contrefait avec une perfection incroyable des billets largement diffusés. Il fit ainsi trembler la Banque de France pendant plus de 15 ans, cette vénérable institution, en devenant sa véritable bête noire, et ce au beau milieu des Trente Glorieuses, recrées avec exactitude dans le film.

Mais au-delà de l’aspect technique et de la capacité hors norme d’un homme seul à construire ses machines (presses, plaques, mélangeurs, fraise de dentiste pour la gravure…) et fabriquer son papier et son encre, Jean-Paul Salomé réussit à brosser avec justesse le parcours et la psychologie de l’homme aux racines polonaises : son environnement familial qu’il protège, les escrocs qu’il côtoie avec méfiance, et sa lutte sans merci contre la police, dans une ambiance de polar à suspense très bien mis en scène, où l’on ne s’ennuie pas une seconde malgré une durée de plus de 2h !

Et cela fonctionne parfaitement grâce au brio de l’acteur Reda Kateb, dont c’est sans doute le meilleur rôle. Il s’implique à fond et très tôt dans le rôle, suivant les grandes étapes du scénario avec le réalisateur. Avec lui on comprend parfaitement le malaise de cet ingénieur polonais arrivé en France après-guerre, sans existence administrative, un obstacle majeur au dépôt des brevets de ses nombreuses inventions, dont celle de le dosette à café ! Dès lors, pour lui, sa capacité extraordinaire à contrefaire des billets de banque va lui éviter de végéter dans des petits boulots ; le métrage montre néanmoins qu’il œuvre davantage pour satisfaire une soif de reconnaissance que pour s’enrichir. 

Le film décrit aussi remarquablement sa relation amoureuse avec sa femme Suzanne – dont il aura un fils –, jouée avec beaucoup de justesse par une Sarah Gireaudeau très crédible. Il lui cache son trafic certes, mais pour la protéger, en lui faisant croire qu’il est représentant de commerce, à la fois pour écouler prudemment ses faux billets et assurer ses achats de papier à cigarette OCB à travers la France entière. L’épouse ne restera pas dupe longtemps, mais l’inclinaison de Bojarski fait de lui un personnage profondément humain : préférant travailler en solitaire, redoutant que sa double vie soit révélée au grand jour, alors que la police, la Banque de France et l’État pensent avoir à faire à une organisation d’ampleur et sophistiquée, tellement ses billets semblent plus vrais que nature !

Ainsi, l’autre composante essentielle du polar est la lutte sans merci qui anime l’inspecteur Mattei, ennemi de toujours ayant consacré une grande partie de sa carrière à Bojarski. Bastien Bouillon est impeccable dans le rôle de Mattei, un personnage au fond très melvillien, rongé tout au long du film par le sacerdoce qu’il a fait sien d’arrêter le faussaire.

Enfin, il est important de mentionner la petite frappe d’origine russe, et beau-frère polonais de Bojarski, jouée avec justesse par un Pierre Lottin, dont les agissements finissent par mettre en danger le protagoniste.

Ce film passionnant et rythmé nous rappelle le génie unique d’un homme exceptionnel, dont les billets de 100 nouveaux francs Bonaparte contrefaits ont été les seuls à ce jour à avoir été échangés par la Banque de France, en 1962, incapable de les distinguer des vrais.

Assurément un des meilleurs films français de ce début 2026, à voir avec curiosité et intérêt !

À lire également la critique de Lucie Blondat.

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Bruno Arbaud
Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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