The Brutalist : « American Dream » façon cauchemar

Voilà une œuvre monstrueuse dans tous les sens du terme. Le genre de film qu’on ne voit qu’une fois dans une vie tant il sort de tous les carcans du cinéma habituel. Pointue mais accessible, extrêmement ambitieuse mais maîtrisée, incroyablement épique mais intimiste à la fois, la fresque monumentale et intemporelle de The Brutalist ne ressemble à rien de connu et c’est tant mieux. Elle demeure, sur bien des aspects, passionnante et foisonnante dans ce qu’elle raconte en tant que miroir de la manière dont s’est faite l’Amérique, on lui pardonnera donc sa durée trop généreuse et excessive (trois heures auraient amplement suffi) et une seconde partie moins galvanisante que la première.

Synopsis : Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte visionnaire László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie, sa carrière et le couple qu’il formait avec sa femme Erzsébet, que les fluctuations de frontières et de régimes de l’Europe en guerre ont gravement mis à mal. Livré à lui-même en terre étrangère, László pose ses valises en Pennsylvanie où l’éminent et fortuné industriel Harrison Lee Van Buren reconnaît son talent de bâtisseur. Mais le pouvoir et la postérité ont un lourd coût.

Une œuvre issue du cinéma d’auteur de plus de trois heures et demie avec un entracte de quinze minutes semble une anomalie dans le paysage cinématographique et pourtant Brady Corbet l’a fait. Et on peut dire que sa fresque monumentale, imposante et monstrueuse dans tous les sens du terme est une immense réussite. Peut-être pas le chef-d’œuvre incontestable attendu mais, en tout cas, une œuvre qui fera date dans l’Histoire du septième art !

Le réalisateur de l’imparfait mais singulier, méconnu et passionnant Vox Lux avec Natalie Portman (qui diagnostiquait déjà une certaine « Amérique malade » par le biais de ses tueries lycéennes et de ses pop stars dans un même film) réalise un tour de force avec The Brutalist qui a coûté à peine dix millions de dollars mais paraît en avoir coûté dix fois plus (coucou Francis Ford Coppola et son mégalomane Megalopolis complètement foiré qui en a coûté 120 !). Dans la même veine que le There will be blood de Paul Thomas Anderson, mais bien plus accessible et plaisante, cette chronique pharaonique sur le parcours de cet architecte hongrois sorti des camps de concentration est un long-métrage mémorable qui se révèle aussi puissant qu’intemporel. Comme s’il était impossible de le dater. Et qu’il sera encore impossible de le faire dans plusieurs années, entre testament passéiste fondu dans un écrin à l’ancienne mais aussi projet visionnaire, indéboulonnable et indémodable. Dès la scène d’introduction incroyable, on sent que l’on va assister à quelque chose d’unique, de rare et de mémorable, bien aidé par la musique imposante et extraordinaire de Daniel Blumberg, une partition qui résonne encore longtemps en nous après la projection.

The Brutalist entend à la fois parler du parcours d’un homme et de son métier (celui d’architecte) que d’Histoire et de la manière dont l’Amérique s’est créée. Comme si le film entendait rappeler les fantômes du passé à un pays de plus en plus malade. Et au vu de l’actualité improbable et effrayante de son pays, il arrive à point nommé! On dénote en filigrane les notions de capitalisme, de racisme ou encore de lutte des classes et d’art ainsi que tous les maux d’un pays fantasmé et bercé sous les oripeaux du fameux « American Dream ». Les thématiques invoquées par ce film fleuve sont multiples et pourraient avoir besoin d’une seconde vision tellement elles sont nombreuses. On sent pléthore d’allégories dans ce scénario à la fois riche mais concret et compréhensible par tous.

Certains pourraient être rebutés par la durée. Et si le film se révèle certes dense, touffu et pointu, il n’est cependant jamais trop versé dans les travers intellos du cinéma d’auteur bien qu’il soit certes très bavard et difficile à digérer. Quant à la mise en scène de Corbet, elle en impose à chaque seconde et fera date dans sa maîtrise impeccable des outils du cinématographe. Le jeune cinéaste enchaîne les plans marquants et ambitieux avec d’autres plus minimalistes et délicats. Que ce soit les plans inauguraux sur la Statue de la liberté ou ceux sur les carrières de marbre italienne, Corbet a une patte commune à nul autre.

Voilà donc un film aussi passionnant que foisonnant dont les deux parties distinctes coupées par un entracte de quinze minutes se répondent et ne font qu’une. On pourra reprocher tout de même une durée trop généreuse. Trois heures auraient probablement amplement suffi pour narrer ce portrait plus grand que nature étalé sur plusieurs décennies. Quelques longueurs dans la seconde partie se font sentir et il est vrai qu’elle est moins addictive et satisfaisante que le premier morceau. Mais c’est peut-être aussi ce qui fait la singularité d’un projet incroyablement maîtrisé de bout en bout où les moments épiques se situent aussi bien dans ce que l’on voit que dans ce que l’on entend et ressent.

La distribution est irréprochable en tous points et on ne saurait retirer une prestation plus qu’une autre même si le film est porté par un Adrien Brody qui nous rejoue un rôle aussi notable que celui qu’il incarnait pour Roman Polanski il y a vingt-cinq ans dans Le Pianiste, oscarisé plusieurs fois. Le tout est sombre et austère mais parfaitement en accord avec ce que le film souhaite évoquer. Certaines séquences feront date, notamment dans la seconde partie (celles en Italie ou le cri du cœur final du personnage de Felicity Jones) alors que la première apparaît pourtant plus homogène et agréable. Dans tous les cas The Brutalist s’inscrira au panthéon du grand cinéma et pourrait même, tel le bon vin, gagner en saveur avec le temps. Un film qu’il faut donc laisser maturer et qu’il faut digérer. Cinéphiles, tentez-le, ce genre d’expérience entière et monstrueuse en ambition n’est pas si commune.

Bande-annonce – The Brutalist

Fiche technique – The Brutalist

Réalisateur : Brady Corbet.
Scénaristes : Brady Corbet & Mona Fastvold.
Production : Proton Cinema.
Distribution : Universal Pictures France.
Interprétation : Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Aylwin, Stacey Martin, Alessandro Nivola, …
Genre : Drame.
Date de sortie : 12 février 2025.
Durée : 3h37.
Pays : États-Unis.

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3.5

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