« Pulsion » : ce qui nous anime

Dans Pulsion (La Découverte), un ouvrage dense de plus de 600 pages, Frédéric Lordon et Sandra Lucbert revisitent l’appareil conceptuel de la psychanalyse en s’appuyant notamment sur la philosophie de Spinoza. Ils y déploient une réflexion foisonnante pour comprendre comment se créent et se meuvent nos désirs et leurs dévoiements, dans un ordre social qui les conditionne.

Voilà plusieurs décennies que la psychanalyse a quitté le devant de la scène intellectuelle, parfois soupçonnée de dogmatisme ou de ne pouvoir rendre compte, de manière satisfaisante, des mutations accélérées de nos sociétés. Frédéric Lordon et Sandra Lucbert entreprennent pourtant, dans Pulsion, de réinstaller la discipline au cœur d’une réflexion permettant de mieux appréhender ce qui nous anime. 

Pour ce faire, les deux auteurs s’appuient sur la philosophie de Spinoza : le conatus, cette force de persévérer dans l’existence, devient le socle d’une nouvelle conception de la pulsion, plus large que la seule libido freudienne. En filigrane, il est question de notre servitude volontaire. Comme ils l’ont annoncé lors d’une conférence enregistrée en public à Pantin, ils se réapproprient à leur façon cette interrogation de Freud : par quel motif et par quelle voie peut-on adopter une attitude aussi désavantageuse à l’égard de la vie ?

La réponse exige de comprendre la manière dont le collectif, à travers ses injonctions morales et ses normes économiques, encadre ou dévoie la force pulsionnelle de chacun·e. Dans un processus d’écriture à quatre mains adoptant une forme hybride, à la fois théorique et narrative, on suit le parcours de « Modus », un personnage conceptuel qui illustre différentes étapes de la construction psychique, depuis le chaos originel de la naissance jusqu’à l’emprise du regard social. De ces « contes psychanalytiques » émergent plusieurs constats : d’une part, la souffrance que provoque le patriarcat lorsqu’il impose un ordre symbolique sous couvert de loi intemporelle ; d’autre part, les effets délétères du capitalisme et de ses avatars, qui mobilisent l’énergie pulsionnelle pour la tourner vers l’accumulation et le désir de possession.

Signe de l’ambition du livre, les auteurs ne se limitent pas au seul champ psychique : ils entendent transformer notre vision de la politique et du social en soulignant que tout ordre symbolique, y compris le patriarcal, est historiquement déterminé et donc potentiellement révisable. Avec une érudition impressionnante (le lecteur trouvera en fin d’ouvrage un riche glossaire), Frédéric Lordon et Sandra Lucbert plaident pour un « déverrouillage » de nos structures intérieures : il s’agirait de reconnaître nos déterminations inconscientes pour mieux déjouer les pièges du racisme, du sexisme ou de la consommation effrénée.

On comprend, à la lecture de cet essai, que les structures psychiques (névrose, psychose, perversion) peuvent être réinterprétées en termes de « stratégies » du conatus. La psychose, habituellement pathologisée, n’est ainsi plus une maladie ou un état déficient, mais un type de stratégie positive face à des conditions sociales souvent hostiles. Les luttes contre la subordination de genre, la contestation des identités fixées ou le refus des normalisations psychiatriques relèvent alors d’une véritable politique du symbolique.

Pulsion propose une « psychanalyse matérialiste », dont la clé réside dans l’alliance entre l’immanence spinoziste et les catégories lacaniennes. Exigeante, parfois absconse, cette somme érudite et stimulante n’apporte pas de solutions clés en main, mais ouvre un champ d’investigation essentiel pour quiconque souhaite penser, puis transformer, le monde qui vient. Et, peut-être, s’affranchir des désirs qui l’enchaînent.

Pulsion, Frédéric Lordon et Sandra Lucbert
La Découverte, janvier 2025, 608 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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