Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? : Ivresse et rétrospection

S’il n’est pas nécessaire de lire entre les lignes pour comprendre le titre évocateur du film, Emina Kujundzic nous invite tout de même à garder nos sens à l’affût pour ce qui est du road-movie qu’elle nous a concocté. Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? est autant traversé par la mémoire de la Bosnie-Herzégovine que par un commentaire méta sur sa production en tant qu’œuvre indépendante. Un doux et enivrant récit de fantômes, de fantasmes et d’émancipation.

Disponible en VOD à partir du 10 décembre 2024.

Synopsis : Dans la triste ville de Sarajevo, un journaliste français en exil et une jeune artiste en herbe entament une existence marginale. Ils quittent la ville les poches pleines du butin d’un braquage de banque, et partent à la recherche de leur indépendance et d’une vie créative dans la campagne bosniaque ou sur la mer croate, sans jamais savoir s’ils vont réussir, tout perdre, rester ensemble, se séparer…

Sans détour, le film ouvre sur un court échange entre une jeune réalisatrice (Sadzida Tulic) et un producteur (Srdan Vuletic). Ce recul méta expose ainsi les ambitions, aussi simples soient-elles, d’une présumée histoire d’amour qui bascule en connaissance de soi. L’idée n’est pas vendeuse et l’homme n’a que des reproches à déclarer sur un script, dont le fait qu’une sensibilité féminine s’en dégage. En préférant mettre l’accent sur les couleurs des chaussettes, des murs ou des chaises plutôt que de nommer ou de justifier le parcours de ses personnages, le document révèle subtilement l’empreinte d’Emina Kujundzic et compile, par la même occasion, les remarques virulentes au sujet de ses ambitions. Cheffe costumière et décoratrice de formation, il n’est pas étonnant de la voir si enthousiaste à l’idée d’apporter du contraste et de la nuance dans un récit qui sort des sentiers battus. L’existence même de son film, ainsi que ses difficultés de productions, est donc justifiée dans cette amorce, prolongée d’un débat stérile dans un salon à l’ambiance tamisée. Commence alors cette mystérieuse intrigue dont peu de gens souhaitent en voir la couleur.

À la recherche du bonheur

Un couple mène une vie morose, claustrophobique et assourdissante dans la capitale bosnienne. La radio revient ponctuellement déplorer les symptômes d’une société malade et en perte d’identité, à l’image d’une présidence collégiale tournante composée d’un Bosniaque, d’un Croate et d’un Serbe. Malgré la passion de leur union, l’envie de prendre le large se fait sentir. Lui (Victor Bessière), veut un voilier pour se laisser porter vers l’horizon. Elle (Enisa Njemcevic), rêve d’une vie à Paris pour reprendre l’écriture. Leur amour peut encore les faire rêver et le duo quitte alors Sarajevo à bord d’une Renault 4 bleue en direction de la mer Adriatique, en longeant le fleuve Neretva. Mais peuvent-ils seulement atteindre ce bonheur, qu’ils fantasment tout en le redoutant ? Un sac rempli de liasses de billets le pourrait, laissant croire qu’un casse a été commis en hors-champ un peu plus tôt. Mais le film est déjà un braquage en lui-même, au sein d’un système de production très sélective. Le duo est alors amené à surmonter plusieurs obstacles, comme en témoignent les séquences de contrôles avec des agents douaniers ou des garde-frontières.

Même si l’on peut y voir les prémices d’un Bonnie & Clyde, le récit reste sur le circuit mémoriel d’un pays qui a connu plusieurs bouleversements, notamment dans les conflits armés des années 90 (A Perfect Day, La Voix d’Aïda). Les deux « partenaires de crime » mettent ainsi en lumière le patrimoine historique et la culture d’un État multiculturel, multiethnique et multireligieux. Ils mettent en lumière des richesses endormies, comme une station de ski désaffectée, un barrage hydraulique, un pont détruit lors de la bataille de la Neretva en 1943, un château dans les montagnes, une caméra Super 8 … autant d’éléments figés hors du temps dans la caméra de Kujundzic. Une playlist audio accentue également le sentiment de plénitude et de nostalgie qui plane dans cette escapade romantico-contemplative.

Aller sans retour

N’oublions pas non plus que nous suivons un couple fusionnel, cherchant désespérément à atteindre le mazloom, un état d’esprit comparable au dicton italien « dolce far niente » (« douceur de ne rien faire, douce oisiveté »), libérée de toute pression de la société actuelle. Leur étape à Mostar, capitale du canton d’Herzégovine, leur vaut alors une profonde introspection sur leurs désirs. Si on s’intéresse davantage à la trajectoire des personnages plutôt qu’au paysage qu’ils traversent, ce sont leurs différences qui nous interpellent. Et en une scène, tournée au pied de la statue de Bruce Lee (symbole de lutte contre les divisions ethniques), toute l’ironie du sort transparaît sur leur avenir proche. En effet, la structure de bronze a été arrachée de son socle puis coupée en deux au début de l’année 2024. Le deuil national s’y superpose, mais laisse toutefois une porte ouverte à la renaissance. C’est en tout cas, ce qui nous est présenté dans un dénouement étiré, mais qui prend justement le temps de relâcher toute la pression d’une rêverie qui touche à sa fin.

Co-financé par le programme Creative Europe Media (dans le cadre du programme European Digital Talents Rise & Shine), le film trouve véritablement sa place dans son envie d’explorer une histoire à travers des personnages anonymes. Il n’est pas nécessaire de s’identifier à eux pour en apprécier leur lâcher-prise. Emina Kujundzic injecte toutes ses convictions, ses doutes et sa frustration dans ses personnages, de même qu’une soif de liberté et de création. Par extension, son premier film regorge de ces ambitions et son dispositif, par des insertions métas, en consolide la structure. Que ce soit sur des textes ou images imprimés sur des t-shirts ou bien des commentaires absurdes de deux productrices jouant les divas, la réalisatrice porte un grand soin à la composition de l’image, afin d’en tirer une esthétique singulière. L’approche peut sembler académique et l’intrigue peine parfois à créer de la tension. Cependant, le fait de ne pas surcharger l’image de concepts abstraits évite au spectateur une stimulation intellectuelle excessive, contrairement à certaines œuvres hautement théoriques peuvent l’être.

Le film mute en permanence et génère quelques idées de mise en scène immersives dans une retenue exemplaire. Le montage, le mixage sonore et le rythme auront de quoi faire fuir les moins patients, car il faut véritablement accepter un contrat de patience avec le film pour en découvrir toute la beauté, partagée entre la mélancolie d’un couple, la mémoire des lieux visités et le discours cynique d’une métafiction. Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? fait ainsi partie de ces œuvres indépendantes, personnelles, autoproduites et cofinancées par crowdfunding qui ont besoin d’un public afin de prolonger la durée de vie. Et pour peu qu’on aime voyager dans un amalgame de plusieurs époques passées, on y trouve forcément son compte.

Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? – Bande-annonce

Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? – Fiche technique

Titre original : A Perfect Love Story Where Nothing Goes Wrong or Does It..?
Réalisation : Emina Kujundžić
Scénario : Emina Kujundžić, Danijela Dugandžić, Boriša Mraović
Interprètes : Victor Bessière, Enisa Njemcevic, Amina Dizdarevic, Nedim Cisic
Directeur de la photographie : Almir Đikoli
Décors : Nedim Cisic
Costumes : Amina Dizdarevic
Montage : Emina Kujundzic
Producteurs : Emina Kujundžić, Amira Lekić, Lana Matić, Boris T. Matić
Production : pro.ba, Propeler Film
Pays de production : Bosnie-Herzégovine, Croatie
Durée : 1h20
Genre : Romance
Date de sortie : 10 décembre 2024 en VOD sur les plateformes ITunes / Google / Amazon

Une histoire d’amour parfaite où tout va bien ou… ? : Ivresse et rétrospection
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3.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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