Back to Black de Sam Taylor-Johnson : ces larmes qui séchaient d’elles-mêmes

Porté par la remarquable performance de Marisa Abela, Back to Black ne révolutionne pas le genre du biopic mais célèbre néanmoins le talent pur et la résilience d’Amy Winehouse, jeune rebelle anglaise au chignon choucroute dont le cœur brisé, ivre de jazz, chantait à la fois l’amour, le deuil et le spleen des sixties pour trouver le sens de sa trop courte et dramatique existence. Elle qui, comme un frêle canari s’échappant de sa cage, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de l’éternelle mélancolie. 

Dans Back to Black, la réalisatrice britannique Sam Taylor-Johnson (Cinquante Nuances de Grey) s’accroche au répertoire prêt à l’emploi de l’icône Amy Winehouse pour raconter l’idylle tumultueuse de l’artiste avec Blake Fielder-Civil et, à travers elle, la tristesse sublime qui hante le parcours fragile de cette jeune anglaise d’un autre temps, dont l’âme singulièrement romantique, rongée par la drogue et les regrets, flirte constamment avec la mort. Il y a probablement ici trop peu d’idées de mise en scène pour parvenir à faire décoller pleinement un scénario aussi balisé, mais la débutante Marisa Abela (vue dans Barbie de Greta Gerwig) incarne la chanteuse avec une sensibilité troublante. C’est là la plus belle réussite du film. Masquant ses doutes sous un épais trait noir d’eye-liner, réparant chaque blessure avec un nouveau tatouage thérapeutique, l’actrice creuse remarquablement le contraste tragique entre la pureté du talent de la jeune Amy et la nocivité de son entourage, impréparé à une célébrité si fulgurante, si fatale. En effet, derrière l’exercice de mimétisme plutôt réussi, se cache un autre film plus discret, émouvant, sur l’amour comme substance addictive, le chant d’un cœur brisé par l’abandon et la nécessité de crier dans le vide un ultime « je t’aime ». Jack O’Connell, quant à lui, injecte ce qu’il faut de masculinité toxique dans le rôle de Blake, bad boy turbulent et instable au cœur aussi obscur que la nuit.

Là où le célèbre documentaire d’Asif Kapadia (2015) rendait hommage au génie créatif et au style Winehouse en se focalisant davantage sur la genèse de sa discographie et le fruit de sa collaboration avec le producteur Mark Ronson, Back to Black veut d’abord rendre palpable une vérité émotionnelle brute ; celle de la fusion de deux amants terribles qui, au son d’un vieux tube des Shangri‐Las et à l’abri du déchaînement du monde extérieur, se réconfortent autant qu’ils se consument. Le film sonde avec acuité ce profond mal-être existentiel, cette urgence vitale d’apprendre à mourir à feu doux, de monter sur scène pour graver à jamais la mélodie prémonitoire d’une destinée funeste, sabotée par un coup de foudre ultra-médiatisé et voué à l’échec dès ses premiers accords. Devenu une chanson signature, un hymne rebelle et tragique vendu à des millions d’exemplaires, le refus véhément d’entrer en cure de désintoxication se fait ainsi l’écho rythmique d’un déni intime qui enlise Amy dans une toxicomanie laissée hors champ. En effet, après l’avoir partagée avec le monde entier, il s’agit pour l’artiste, alors spectatrice de son corps ravagé, de se réapproprier sa douleur, de dompter sa dévorante solitude, de composer avec le terrible reflet que lui renvoie le miroir. Enfin, planent au-dessus de la jeune pin-up trash partie en juillet 2011 rejoindre le « Club des 27 » , tous les spectres légendaires de la musique jazz (Judy Garland, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Tony Bennett, Frank Sinatra…), leurs grands standards (« Embraceable You » de Gershwin ou « Body and Soul » de Green), mais également l’esprit de Cynthia Levy Winehouse, sa grand-mère paternelle elle aussi chanteuse, qu’elle divinisait. Autant d’influences qui viennent féconder son talent inné de parolière et participent de la poésie ténébreuse, vintage et envoûtante du film. Sam Taylor-Johnson recrée notamment l’atmosphère vibrante des pubs de Camden town, la lente déchéance d’Amy devant les flashs de paparazzi surexcités et même la fameuse cérémonie des Grammy Awards 2008 lors de laquelle l’album éponyme et testamentaire fut cinq fois récompensé. 

Si dans sa forme peut être trop scolaire, Back to Black ne révolutionne pas le genre, il célèbre néanmoins la résilience de cette jeune artiste torturée, traquée jusqu’à l’os, qui chantait le déchirement du deuil pour donner un sens à sa trop courte et dramatique existence. Amy qui, comme un frêle canari s’échappant de la cage dont il était prisonnier, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de la mélancolie.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Back to Black retrace la vie et la musique d’Amy Winehouse, à travers la création de l’un des albums les plus iconiques de notre temps, inspiré par son histoire d’amour passionnée et tourmentée avec Blake Fielder-Civil.

Back to Black – Fiche technique

Réalisation : Sam Taylor-Johnson
Scénario : Matt Greenhalgh
Avec : Marisa Abela, Jack O’Connell, Eddie Marsan, Juliette Cowan, Lesley Manville, Jeff Tunke…
Production : Nicky Kentish Barnes, Debra Hayward, Alison Owen
Photographie : Polly Morgan
Costumes : PC Williams
Montage : Laurence Johnson, Martin Walsh
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h02
Genre : Biopic musical, Drame
Sortie : 24 avril 2024

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Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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