Quitter la nuit : sur la route de l’exil

Chacun possède son petit monstre à nourrir et ses traumatismes à surmonter. Mais alors, comment sortir d’un mauvais rêve si nous sommes déjà réveillés ? Dans son premier film vertigineux, Delphine Girard fait en sorte que ses personnages puissent enfin trouve le moyen de quitter la nuit, de restaurer une dignité volée en l’absence d’un système judiciaire pertinent dans son processus impartial.

Synopsis : Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves, Aly, Anna et Dary font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.

Présenté à Venise, puis rapidement récupéré à Saint-Sébastien et au Cinémania de Montréal.

Sans détour, le film ouvre sur une voiture qui avance dans les ténèbres. À son bord, un conducteur s’agace de voir la femme qui l’accompagne au téléphone. Ce qu’il ignore, c’est qu’elle simule un appel avec une proche afin de joindre les urgences de la police. Cette situation semble, de prime abord, offrir le contrechamp du redoutable thriller danois, The Guilty, mais la comparaison s’arrête là. En réalité, le film de Delphine Girard souhaite explorer les mécanismes du déni dans l’après-coup, tout en redéfinissant la nature du monstre au masculin. Quitter la nuit constitue alors un curieux prolongement de ses courts-métrages Monstre (2014) et Une sœur (2018), au service d’une satire qui déconstruit le dédale juridique dans lequel un trio de protagonistes s’embourbe.

La justice du doute

Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. Il existe une fracture psychologique évidente que l’on souhaite aborder et cela se fait sans jugement. Loin de correspondre à la « victime parfaite » d’une agression sexuelle, Aly est mise en doute par la police. Ce qui démontre l’incapacité du système judiciaire à isoler le mal et à traiter les victimes avec compassion. Les interrogatoires qui suivent témoignent de la brutalité des procédures, avec des échanges froids. Il n’est donc pas étonnant qu’Aly ne coopère pas naturellement face à la neutralité professionnelle des agents. Comment peut-on alors espérer qu’un dépôt de plainte puisse aboutir à une sanction satisfaisante ? Il existe encore suffisamment d’ambiguïtés et de contradictions pour que la vérité judiciaire puisse trancher. Et la première partie donne le ton et la forme sur l’état mentale de cette femme que on veut bien croire, mais qui a encore tout à prouver de la culpabilité de son agresseur.

Delphine Girard invite les spectateurs à prendre part au récit depuis la banquette arrière d’une voiture ou de l’espace réservé au public dans la cour d’assise. Nous observons trois trajectoires et trois personnages de dos, comme s’il était compliqué de faire face au dramatique incident qu’ils partagent. Elle comprime le temps et la tension au cœur de son cadre, trop serré pour que ses personnages puissent s’échapper de cette nuit, qui les hantent tout le long de l’enquête. Il ne s’agit pas là d’employer le filon du genre policier, mais d’arrondir les angles sur la digestion d’un drame qu’il faut à présent confronter au sein de son propre cercle intime et familiale. Selma Alaoui impressionne dans cette démarche et dans une retenue déstabilisante. Elle se glisse parfaitement dans la peau d’une mère anéantie par la garde partagée de sa fille avec son ex. En regardant son seul rayon de soleil partir en coup de vent, il ne reste donc plus que la solitude pour l’accueillir dans sa demeure.

Réinsertion psychosociale

Dans le cas de l’homme que tout accuse, magnifiquement campé par Guillaume Duhesme, sa réaction suite à l’incident constitue un axe de réflexion fort sur son comportement. Girard met ainsi le doigt sur la sensibilité du consentement, des choses humaines dont les débats restent et resteront d’éternelles quêtes introspectives. Dary est-il réellement passé à l’acte ou sa posture de victime est-elle justifiée ? Aly aurait-elle tout inventer ? L’expérience vécue diffère bien évidemment d’un individu à l’autre. Les enseignements d’Akira Kurosawa (notamment depuis Rashōmon) continuent d’ailleurs de hanter les créateurs de polar qui envisagent un procédé narratif aussi risqué. D’un autre côté le choix d’un film choral, telles les petites mains agricultrices assouvies par le Goliath de Frédéric Tellier, permet un dialogue officieux entre les deux protagonistes. Leurs trajectoires sont parallèles à bien des égards et tout remonte jusqu’à cet appel passé dans la nuit, un « dialogue secret » entre deux femmes.

C’est à partir de cet instant qu’un pamphlet féministe se dessine et que la cinéaste rend la parole aux victimes, aux femmes, sans verser dans la théâtralité d’un Women Talking par exemple. C’est dans la spontanéité que le film distille les contre-coups, les mensonges et les faits, à la force de flashbacks révélateurs. Ils sont autant à destination des spectateurs que des personnages, dont les souvenirs s’entremêlent, se métamorphosent et se reconstruisent. C’est pourquoi celle qui a intercepté l’appel d’Aly semble constituer le liant de cette sombre affaire. Anna (Veerle Beatens) n’est plus en phase avec son monde et passe pour la belle-mère rigide et absente dans une famille où les interactions se font rares. Ce portrait, loin d’être indispensable, trouve toutefois sa pertinence dans un épilogue aussi solaire que dans How to have sex.

La mise en scène est pourtant loin d’être explosive et le champ-contrechamp prédomine mais, par sa distance et une intention formelle d’isolement, la caméra parvient à capturer l’âme de ses personnages, brisés et en quête de réinsertion sociale. La réalisatrice belgo-québécoise déroule ainsi son intrigue avec une sobriété déconcertante, si bien que les amateurs du sensationnel n’y trouveront pas leur compte. Ce qui est toutefois prodigieux avec Quitter la nuit, c’est qu’il parvient sans peine à planter le germe d’une réflexion, pure et sans appel. Et quitte à choisir entre les larmes ou la haine, Girard choisit tendrement la féminité et la sororité comme source de guérison universelle. Un geste authentique et sincère qu’il redonne foi en l’humanité.

Retrouvez également nos échanges avec l’équipe du film (la réalisatrice Delphine Girard, puis les comédiens Selma Alaoui et Guillaume Duhesme).

Bande-annonce : Quitter la nuit

Fiche technique : Quitter la nuit

Réalisation et scénario : Delphine Girard
Image : Juliette Van Dormael
Scripte : Morgane Aubert-Bourdon
Montage : Damien Keyeux
Son : Pablo Villegas, Lucas Le Bart
Montage son : Marie-Pierre Grenier
Mixeur : Bernard Gariepy Strobl
Musique originale : Ben Shemie
Décors : Eve Martin
Costumes : Oriol Nogues
Maquillage : Saori Matsui
Coiffure : Pascal Joris
Casting : Christophe Hermans, Angèle Bardoux
Directrice de production : Caroline Tambour
Régie : Aurone Benoît
Production : Versus Production, Colonelle Films, Haut et Court, The Reunion
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Haut et Court
Durée : 1h48
Genre : Drame
Date de sortie : 10 avril 2024

Quitter la nuit : sur la route de l’exil
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3.5

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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