Deauville 2023 : critique de Joika, palmarès & cérémonie de clôture du festival

Ce samedi 9 septembre a marqué la fin du 49ème Festival du cinéma américain de Deauville. Une édition singulière, sur fond de grève hollywoodienne, où la relative désertion du tapis rouge n’a pas empêché de célébrer le septième art. Qu’il s’agisse de la compétition, des avant-premières ou des documentaires, les films se sont distingués cette année par leurs variétés et leurs richesses. LaRoy, l’exceptionnel thriller à l’humour noir de Shane Atkinson, sort grand vainqueur du Festival, clôturé par le film de danse Joika.

Un regard sur le monde américain, voilà ce que propose la sélection du Festival du Deauville. Pendant dix jours, les jurys et les spectateurs progressent, comme Lilian dans The Sweet east, au sein d’une succession de tableaux qui, au fil des films, brosse le portrait de l’Amérique d’aujourd’hui. Une Amérique faisant face au deuil, à la douleur (The Graduates, Manodrome), à l’immigration (Past lives, Fremont), à l’acceptation et l’affirmation sexuelles (Aristote et Dante découvrent l’univers, La vie selon Ann, Summer Solstice), ou encore à ses propres démons (I.S.S., Blood for Dust, Laroy). Mais aussi une Amérique en quête de vérité (Cold Copy) et d’amour (Wayward, Runner, Fremont).

Notre top – palmarès

Après ces dix jours intenses de festival, il est l’heure de revenir sur nos films coups de cœur de la compétition, accompagné du Palmarès :

1. Laroy – Prix du public, Prix de la critique, Grand Prix du Festival de Deauville

Laroy, premier film de Shane Atkinson, a vraiment fait mouche. Ce thriller jouissif, inventif et drôle, dans la lignée du cinéma des frères Coen et de Quentin Tarantino, a réussi la très rare prouesse de mettre d’accord, ou plutôt à terre, spectateurs, journalistes et membres du jury. Si la distribution du film n’était pas programmée avant le Festival, ARP vient d’annoncer que Laroy, fort de son succès, sortira dans les salles françaises au mois d’avril.

2. Past lives, nos vies passées

Past lives, drame touchant et soigné filmé entre Séoul et New-York, sort malheureusement bredouille du Festival. Ce film romantique empreint de poésie relate la relation complexe de deux amis d’enfance, séparés et réunis par le destin, qui se retrouvent et se redécouvrent en jeunes diplômés puis en adultes. Tout en sensibilité et avec un humour bien dosé, il montre que parfois, le fait d’être ensemble est moins question d’émotions que de timing de vie. Past Lives sortira en salles le 13 décembre.

3. The Sweet East – Prix de la Révélation, Prix du jury

The Sweet East de Sean Price Williams a convaincu les deux jurys du Festival en remportant le Prix de la Révélation et le Prix du jury. Il trace le parcours initiatique, sous la forme d’un conte fantastique, d’une lycéenne curieuse en quête d’aventures. Comme Alice aux pays des merveilles, la jeune fille découvre derrière le miroir un monde invisible et mystérieux. Le premier long-métrage de Sean Price Williams nous offre ainsi une belle virée onirique au cœur de l’Amérique profonde.

4. Fremont – Prix du jury

Fremont, réalisé par Babak Jalali, dresse le portrait en noir et blanc d’une jeune réfugiée afghane travaillant dans une fabrique de fortunes cookies. Ce drame traite avec humour et fantaisie de la solitude et de l’immigration, sous l’inspiration du cinéma de Jim Jarmusch et d’Aki Kaurismäki. Fremont, film touchant et un peu décalé, sortira au cinéma le 6 décembre 2023.

5. Cold Copy

Cold Copy de Roxine Helberg questionne notre regard sur la vérité sous la forme d’un thriller d’investigation où s’affrontent une jeune étudiante en journalisme et une célèbre présentatrice. Avec des accents de Le diable s’habille en Prada, Cold Copy met en place un puissant rapport de force entre deux figures féminines au caractère bien trempé, magnifiquement interprétées par Bel Powley et Tracee Ellis Ross.

La cérémonie de clôture : « kif » et « participatif » avant tout

Après la remise du Prix d’Ornano-Valententi à Rien à perdre de Delphine Deloget, le maire de Deauville, Philippe Augier, est entré en scène. Il a annoncé le Prix du public pour LaRoy en rappelant le caractère « participatif » du Festival. En effet, Deauville propose à ses spectateurs de noter et voter pour leurs films favoris, offrant ainsi la possibilité à un autre réalisateur de se faire remarquer. Un prix du cœur, de la popularité, qui permet à chacun de devenir un acteur du Festival.

Le jury de la Critique, composé de journalistes, a succédé au maire. Partagé entre quatre films, le jury a précisé avoir choisi « le kif », « le plaisir » et a rejoint l’avis du public en récompensant LaRoy.

Le jury de la compétition, présidé par Guillaume Canet, termine la soirée dans une ambiance un peu « colonie de vacances ». Nous ne reviendrons pas sur la décision un peu polémique du jury de ne pas assister à la présentation des films par les réalisateurs, sous le prétexte étonnant de ne pas être « influencé », à l’heure où seuls quelques rares cinéastes ont fait l’effort de venir fouler le tapis rouge. Si même le jury ne les écoute pas, on peut en effet questionner l’intérêt du voyage…

C’est avec les larmes émouvantes de Shane Atkinson, ovationné pour Laroy, que s’est finalement clôturé le Festival de Deauville. La 50ème édition, qui se tiendra du 6 au 15 octobre 2024, promet déjà de belles célébrations.

Film de clôture : Joika, l’art du sacrifice

Avec Joika, James Napier Robertson signe un très beau film de danse tiré d’une histoire vraie. En prenant le contrepied de Black Swan, dernier film marquant sur le ballet, le réalisateur choisit la sincérité et le réalisme. Porté par deux magnifiques actrices, Talia Ryder et Diane Kruger, Joika montre les sacrifices exigés par l’art de la danse tout en mettant l’accent sur le système patriotique et corrompu du Bolchoï.

Joy Womack, une jeune danseuse américaine de quinze ans, n’a qu’un rêve : intégrer le Bolchoï et ses danseuses étoiles légendaires. Première américaine acceptée à l’Académie du Bolchoï, elle quitte le Texas pour s’installer à Moscou. Mise au ban du groupe par ses origines, Joy doit affronter les exigences d’une enseignante, la concurrence russe et surtout un milieu qui la rejette sans la connaître.

Chaussons de verre

Mise à l’épreuve dès son arrivée, Joy n’a pas le droit à l’erreur. Déterminée à prouver qu’elle peut faire aussi bien et même mieux que les danseuses russes, elle s’entraîne avec acharnement. Crainte par ses camarades, qui commencent à percevoir en elle une menace, Joy doit également faire face à des trahisons et des coups bas, notamment le classique verre pilé au fond des chaussons. A l’annonce d’un casting pour le rôle de Paquita, Joy n’envisage même pas d’échouer. Elle pousse alors son corps et son esprit jusqu’à ses limites, au risque de devenir quelqu’un d’autre.

Joika offre ainsi de belles séquences de danse classique, filmés avec un certain réalisme. Il présente avec authenticité le portrait d’une jeune artiste prête à réaliser tous les sacrifices pour réaliser son rêve. Cependant, après avoir tant donné pour l’intégrer, Joy quitte le Bolchoi en 2013.

Le Bolchoï, rêve américain ?

Joika donne à voir un système d’enseignement pro-russe et corrompu. Un milieu dans lequel une américaine, aussi douée soit-elle, ne pourra jamais figurer en tête d’affiche, et où des sponsors exigent le pire en échange de premiers rôles. Lorsqu’elle dénonce cette réalité, Joika devient « une traîtresse », une danseuse à abattre. Si le parcours de cette jeune femme, aujourd’hui danseuse étoile, reste exemplaire, pas sûr qu’il incite les américaines à suivre la voie du Bolchoï, d’autant plus dans le contexte actuel.

Entre drame et réalité, Joika clôt avec classe, sur un beau pas de deux, le Festival de Deauville 2023. Espérons que l’année prochaine, les stars hollywoodiennes reviendront danser en Normandie, sous le feu des projecteurs.

Joika – fiche technique

Réalisation : James Napier Robertson
Scénario : James Napier Robertson
Interprétation : Talia Ryder (Joy Womack), Diane Kruger, Oleg Ivenko (Nik), Natasha Alderslade…
Montage : Chris Plummer
Photographie : Tomasz Naumiuk
Producteurs : James Napier Robertson, Paul Green, Paula Munoz Vega, Laurie Ross
Sociétés de production : Anonymous content
Durée : 1h50
Genre : drame, historique
Date de sortie : prochainement

Joika – bande-annonce

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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