« Dictionnaire d’iconologie filmique » : creuser l’image jusqu’à son essence

Ouvrage collectif placé sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri, ce Dictionnaire d’iconologie filmique, publié aux Presses Universitaires de Lyon, est une somme volumineuse, comprenant pas moins de 98 entrées sur des théoriciens de l’art, des notions théoriques, des motifs, des films et des cinéastes. De Stanley Kubrick à Pier Paolo Pasolini en passant par l’écologie, la voix ou le paysage, l’image et ses extensions s’y trouvent interrogées par le menu.

L’iconologie est un concept bien plus complexe qu’il n’y paraît. Il fallait bien une équipe entière réunie autour de trois professeurs en études cinématographiques pour témoigner de sa transversalité et aboutir à une synthèse relativement accessible (pour peu qu’on soit initié). Cette entreprise de présentation et de vulgarisation prend la forme d’un dictionnaire d’une centaine d’entrées, au sein duquel les auteurs se penchent tant sur le zombie que le mouvement, le burlesque que l’esthétique, le cinéma de Wes Anderson que celui de Jean-Luc Godard. Précieux outil pour tous ceux qui entendent se livrer à l’exercice de l’analyse filmique, ce volumineux ouvrage (696 pages) se caractérise par des explications étayées qui tendent à se compléter les unes les autres. Les réflexions sur l’image, sa composition, ses formes, ses champs (visibles ou invisibles) apparaissent comme le fruit d’une transdisciplinarité salutaire. On trouve en effet, aux côtés des spécialistes du cinéma, des experts issus de la philosophie, de la littérature ou des arts visuels.

La collection « Le Vif du sujet » doit s’envisager comme un laboratoire théorique des films et des idées. Ce Dictionnaire d’iconologie filmique y prend place tout naturellement, en définissant des vocables qui parfois, par facilité, s’amalgament (image, iconologie, iconographie, etc.) ou en revenant sur certains théoriciens de l’art (Walter Benjamin, Aby Warburg, Erwin Panofsky, etc.). Tour à tour, les auteurs éclairent les ressorts culturels de la pulsion meurtrière de Norman Bates (par le tableau du Titien), analysent Shining à travers le prisme matriciel du labyrinthe et considèrent l’Overlook sous l’angle gothique rural, expriment la manière dont le motif du zombie subvertit la figuration de l’humain instaurée en Occident au long des XVIII et XIXe siècles (il serait, grossièrement résumé, une sorte d’automate mécanique croisé avec un écorché) et le renvoie à son ultime réalité matérielle (celle du cadavre).

Le cri apparaît dans l’ouvrage comme une forme d’expulsion d’énergie, laquelle a partie liée avec une certaine primitivité. Les femmes expriment souvent leur extrême désarroi face à la mort par des cris, comme cela a été théorisé avec les final girls des slashers. Des parallèles figuratifs avec Picasso ou Munch sont sans surprise dressés par les auteurs. On trouve aussi une évocation des théories de Siegfried Kracauer qui, pour rappel, envisageait les films en prise directe avec les changements sociaux, les turbulences politiques ou le contexte historique de leur apparition. Il est par ailleurs noté que le burlesque ne se fait jour que lorsque l’incongru, l’étrange et le tragique métamorphosent leur tension en un relâchement soudain ; tout peut alors arriver et le spectateur en jubile par anticipation. De nombreuses lectures théoriques irriguent ce dictionnaire. Pour Panofsky, le motif est l’élément descriptif à partir duquel le travail d’interprétation peut s’enclencher, tandis que pour Warburg, il est le moteur qui permet d’associer une série d’œuvres diverses s’éclairant les unes les autres dans leur rapprochement respectif. Pour sortir un peu de l’image, on pourrait se pencher sur L’Homme invisible de James Whale : par le truchement du son, le cinéma rend visuel ce qui n’est pas visible. Le souffle, la musique, le ricanement diabolique font de cet individu imperceptible à l’œil nu un objet sonore.

Par la pluralité de ses entrées et l’assise théorique qui justifie leur problématisation, ce Dictionnaire d’iconologie filmique creuse plus avant l’image au cinéma, dans toutes ses dimensions. L’iconologie ne saurait d’ailleurs s’y réduire, puisqu’à travers elle se fixe un dialogue transculturel au sein duquel des personnalités telles que Charlie Chaplin, Andreï Tarkovski, Alejandro Jodorowsky ou Terrence Malick auraient pu prétendre, sans doute, à davantage de visibilité.

Dictionnaire d’iconologie filmique, ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuelle André, Jean-Michel Durafour et Luc Vancheri
Presses Universitaires de Lyon, mai 2022, 696 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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