« Un été cruel » : shooté au pessimisme

Les éditions Delcourt publient Un été cruel, d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Ce récit sépulcral, dans lequel fourmillent les personnages négatifs, prouve une nouvelle fois que le tandem américano-britannique est au sommet de son art.

« Était-elle une femme désespérée prise dans une spirale d’autodestruction ? Ou bien un esprit libre, brûlant la chandelle par les deux bouts ? » Le détective Dan Farraday semble peu à peu vampirisé par l’objet de son enquête, qui n’est autre que l’énigmatique Jane Hanson, une femme fatale digne des meilleurs films de Brian de Palma. Voleuse, escroc, elle use de ses charmes depuis ses 14 ans pour mener les hommes à la baguette. Et si c’est un cadre de l’industrie financière qui a mis Farraday sur sa piste, c’est avec le délinquant Teeg Lawless que l’obscur détective va avoir maille à partir.

Tout Un été cruel est là : une ronde de personnages négatifs dont le parcours est éventé par de prolixes flashbacks et dont les destins vont s’entrechoquer, avec pour centre névralgique une femme malicieuse dont on peine parfois à deviner les réelles motivations. Le récit s’étend de mars 1988 à l’été de la même année, une période estivale – mais noire – au cours de laquelle l’existence des principaux protagonistes va être chamboulée à jamais. Et si l’album parvient à faire mouche, au-delà de sa grande réussite graphique, c’est aussi parce que le scénariste Ed Brubaker a l’intelligence d’y glisser Ricky, le fils de Teeg, souvent employé en contrepoint. Tout au long de l’histoire, le lecteur n’a de cesse de sonder son tempérament autodestructeur, ses petits coups foireux, mais aussi les rapports dysfonctionnels qu’il entretient avec son père et Jane, propulsée au rang de nouvelle petite amie.

Ricky reproche à son père d’avoir changé au contact de Jane. Il est aussi blessé par l’attention que cette dernière reçoit, surtout comparativement au peu de considération que son père lui adresse. Tandis que Teeg semble s’adoucir, son fils ne trouve l’ivresse que dans la provocation (envers ses amis, la police, etc.). Ed Brubaker et Sean Phillips caractérisent des personnages tout en fêlures, ayant des difficultés à tempérer leurs sentiments et en déconnexion totale avec la vie « normale ». Si l’été est cruel, comme l’indique le titre de l’album, c’est aussi en raison de l’obsession de Dan Farraday pour Jane, qui va entraîner toute une série de conséquences désastreuses. Pendant ce temps, Ricky se morfond en écoutant Joy Division et règle de vieux comptes, dans le sang, avec l’aide inattendue… de Jane. Partout et chez tous, les plaies semblent béantes et rien ne paraît en mesure d’initier le processus de cicatrisation.

Un été cruel se montre souvent astucieux. Il emploie par exemple ses parenthèses narratives pour conter les horreurs du Vietnam, les dérives du survivalisme ou encore la manière dont les Japonais se distrayaient au détriment des Américains après la Seconde guerre mondiale. On le verra aussi exprimer le deuil par l’usage de phylactères vides. Échevelé, il se distingue par des scènes très cinégéniques telles que le braquage de l’Arena ou le vol d’un jeu d’arcade. Finalement, que ce soit par ses dessins, ses reliefs psychologiques, sa dimension crépusculaire ou son souffle, le volumineux album (288 pages) d’Ed Brubaker et Sean Phillips, issu de la série Criminal, a tout pour satisfaire aux attentes du lecteur. Qui, de son côté, ne peut que renouveler son intérêt pour un tandem dont les créations sont désormais attendues avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

Un été cruel, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, juin 2021, 288 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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