John Doe de Seven : l’anonyme purificateur

Durant son cycle sur la représentation du mal au cinéma, LeMagduciné fait un petit détour en 1996 (sortie française) et s’arrête dans les contrées tumultueuses de Seven de David Fincher. Une oeuvre comprenant en son sein l’une des figures les plus terrifiantes vues au cinéma lors de ces 25 dernières années : John Doe.

John Doe. L’anonyme. Celui qu’on ne voit pas, celui qui semble se faufiler à chaque fois dans un trou de souris et dissimuler les pires atrocités. Il échappe aux regards, se cache derrière un « objectif », laisse des indices par machiavélisme et se fond dans la masse. Car il est la masse, il est presque comme une résultante de la société, une réponse sans fondement dans une équation à multiples inconnues. Il pose des questions, mais semble déjà connaitre les réponses. Il n’est pas un simple fugitif qui aurait la police aux trousses, mais au contraire, il est le maître du jeu, le propriétaire des lieux : celui qui enferme les autres dans son environnement diabolique et qui dicte le récit de son emprise à l’instar de Rorchach lorsqu’il éructe dans Watchmen « Ce n’est pas moi qui suis enfermé avec vous, mais vous qui êtes enfermés avec moi ! ».

Il existe alors une réelle cohérence entre la forme du film (son scénario sec comme un coup de trique et son absence de gras ou de surplus explicatif, son découpage et son esthétisme mortifère) et le fond ( la maigreur des valeurs de l’humanité selon le tueur et la dégénérescence de l’innocence qu’il fabrique). Dans ce New York pluvieux et brumeux, il est difficile pour les enquêteurs de prêcher le vrai du faux, de savoir s’il faut continuer cette piste ou non. Pourtant, lui, a une mission, une idée en tête, une vision frénétique et fanatique : chaque pièce de l’énigme a sa place conçue d’avance comme dans un puzzle. Ce qu’il y a de mémorable dans Seven, au delà de toutes ses qualités techniques, un peu comme dans Zodiac, c’est l’absence de visage, le fait qu’on ne voit pas le tortionnaire pendant une grande partie du film, laissant alors éclore l’imagination du spectateur et des enquêteurs, laissant orphelins ces meurtres sanguinolents et surtout accentuant la sinistrose d’un monde qui s’écroule sous nos pieds, sous le poids des « pêchés » et d’une violence qui ne cesse de s’alimenter. Faire parler les actes et voir le monde s’exprimer de lui-même.

Cette absence de visage, c’est comme l’absence de compromis : une violence qui n’a pas d’ombres mais qui ne fait que s’abattre « divinement ». Certes, les vingt dernières minutes nous offriront un face à face d’un rare jusqu’au-boutisme mais le fil narratif du film mise sur sa radicalité durant toute la durée de l’oeuvre. Ce n’est plus le moment de comprendre ni de réparer mais d’observer les conséquences et voir une société déchue de son piédestal. De nombreux tueurs en série ont marqué l’histoire du cinéma, à la fois par leurs actes, leur charisme et aussi par la fascination qu’ils opèrent sur le spectateur. John Doe détient sans doute les trois caractéristiques. Il est une représentation du mal, singulière et marquante, obsédante et claustrophobe (son appartement), car il n’y a aucune tentative de conciliabule et d’opération narrative dite de « l’empathie », ni celle de l’identification autour de sa personne.

Au contraire d’un film comme Le silence des agneaux, où il est souvent question d’iconiser, de vouloir toucher de près, d’humer l’odeur du mal qui se présente face à nous, d’en faire presque une attraction interdite, comme l’attestent ces nombreux regards face caméra avec le spectateur se trouvant dans le film de Jonathan Demme, dans Seven la fascination est ailleurs : elle n’est pas dans la posture, ni dans l’introspection ni dans la performance visuelle du mal mais elle est dans sa globalisation, sa dilution dans un décorum vaniteux et inconscient puis dans sa capacité à n’avoir aucune limite. Limite que les meurtres que commet son auteur ne connaissent pas. John Doe, dans sa folie religieuse, toise du regard la « déliquescence » de la société et veut la faire resurgir par tous les pores de ses crimes, à l’image du mythique meurtre de la « Paresse », de cet homme captif depuis de longs mois, à l’état végétatif mais encore vivant malgré sa décomposition certaine. Sans parler du meurtre de la « Luxure » qui pétrifie et glace le sang rien qu’à la vue d’un simple Polaroïd.

John Doe se prend pour une sorte de demi Dieu, un réparateur du monde, un martyr qui veut laver le monde de ses péchés et dissiper le chaos qu’il y a sous ses yeux. Il n’y a aucun retour en arrière selon lui, pourtant son envie première n’est pas de tuer, mais d’éclaircir, de faire comprendre, de sauver par un mal encore plus profond que le mal qu’il côtoie au jour le jour. Son nihilisme est le sceau du personnage, il commence à détester cette puanteur qu’est l’humanité et ce n’est pas la fameuse scène de la boite qui contredira son « envie ». Car même si l’on fait abstraction du charisme frêle de Kevin Spacey, de sa chemise d’un blanc virginal jonché de sang, de son fanatisme vociférant, de sa haine de la faiblesse de l’homme, il est un tueur en série qui a toujours un coup d’avance.

Lorsqu’on pense que le roi sera attaqué et que le film pourra alors s’écrier « échec et mat », John Doe viendra de manière glaciale et prophétique annoncer une dernière sentence. Une sentence qui fera date dans ce genre cinématographique : celle d’un twist qui plongera le film dans une noirceur encore plus terrible et qui deviendra contagieuse. Un peu comme le Joker, John Doe se veut être un miroir, une idée meurtrie qui galopera d’esprit en esprit pour ne plus repartir. Le spectateur, lui, se souviendra à jamais de ces dernières minutes aliénantes et tétanisantes.

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