Les années 2010 : Rooney Mara, entre ombre et lumière

Lorsqu’on fait le bilan de la dernière décennie, certaines actrices ont marqué de leur empreinte le cinéma des années 2010. En y regardant de plus près, grâce à ses multiples rôles iconiques ou même par sa capacité à hypnotiser l’écran de sa présence, Rooney Mara fait, à coup sûr, partie de ces nouveaux visages qui vont continuer à rayonner et à œuvrer pour le septième art. 

Dès l’année 2010, Rooney Mara, presque à son insu, retient notre attention dans l’une des scènes les mieux écrites de la décennie : cette fameuse séquence inaugurale, dans The Social Network de David Fincher, qui voit Mark Zuckerberg et sa copine de fac se séparer. Cette scène est à marquer d’une pierre blanche : les dialogues d’Aaron Sorkin et le jeu d’acteur de Jesse Eisenberg et de Rooney Mara brillent de mille feux, pour donner vie à un moment de cinéma qui explore avec synthèse les maux concurrentiels, ou la violence compétitrice et égocentrique de notre époque 2.0. Cette première collaboration avec le cinéaste américain n’était que le prémisse du talent tonitruant de l’actrice, pour un an après, faire place à Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes. 

Au-delà de la qualité intrinsèque du film, c’est avant tout Rooney Mara, incarnant la ténébreuse Lisbeth Salander, qui éclot et dévoile son talent au grand jour. Alors que le personnage avait été joué par Noomi Rapace, quelques années plus tôt, l’actrice américaine s’imprègne des caractéristiques du protagoniste, pour nous abreuver d’une prestation ambiguë et terriblement abrasive. Lisbeth Salander prend les allures d’une femme androgyne, aussi aliénante que magnétique et dont la faculté à représenter la modernité et ses ressorts, se marie parfaitement avec les vieilles méthodes de son acolyte joué par Daniel Graig. Dès le premier coup d’oeil, Rooney Mara illumine le long métrage, et compose les tenants et les aboutissements de son personnage : autour d’une douceur fragile, presque psychotique et une violence facilement expressive voire mortifère. Ces deux versants du personnage sont surtout aussi les deux grandes caractéristiques de l’actrice, qui ne se contente pas que d’un seul profil de personnages ou de scénario. 

Elle est une artiste caméléon, indépendante et autonome, qui sait faire muer son physique ou son acting pour déjouer les attentes et faire resurgir au mieux les sentiments qui ressortent de ses personnages. Rooney Mara ne joue pas la « girl next door » ou des personnages d’infortune, elle ne délimite pas sa manière de jouer à un vain souci de performance, mais au contraire, elle est de la trempe des Cate Blanchett, Adèle Haenel ou même Jessica Chastain : des comédiennes au talent protéiforme, au jeu iconoclaste et au physique hypnotique et singulier qui capte autant l’écran que nos sens. La référence à Jessica Chastain peut sembler opportune, dans le sens où elle aussi s’est faite connaitre dans les années 2010 et elle aussi sait parfaitement jouer des rôles d’une douceur inouïe (The Tree of Life ou Take Shelter) et d’autres, beaucoup plus alertes et viscéraux (Zero Dark Thirty). C’est indéniable, Rooney Mara est l’une des personnalités marquantes de cette décennie, qui s’amuse autant à jouer dans des projets à vocation populaire et grandiloquent (Pan) que dans des oeuvres plus intimistes (A Ghost Story ou Effets Secondaires) voire spectrales (Marie Madeleine). Même lorsqu’elle apparait dans quelques scènes, ou par bribes de souvenirs, elle étincelle par sa réserve et sa désinvolture (Her). 

Mais alors que Millenium est le long métrage qui l’a mise sous les feux des projecteurs, c’est un tout autre film, qui enfoncera le clou et fera d’elle l’une des meilleures actrices de la décennie : Carol. Sauf que cette fois-ci, c’est son aptitude à faire tressaillir les non dits et la fièvre amoureuse et timide qui éclabousse l’écran. Son duo avec Cate Blanchett, sous la caméra de Todd Haynes, est d’une complémentarité somptueuse, et nous n’avions pas vu un aussi beau duo au cinéma depuis celui incarné par Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive. Face au flegme et à la « noblesse » de Cate Blanchett, Rooney Mara est le symbole d’une timidité croissante, d’une simplicité dans le jeu qui fait tout ressentir par le biais d’un regard pris au vol ou par sa voix suave. Cette fragilité, cette tendance à la mélancolie qu’elle fait retranscrire par le biais de la thématique existentialiste, ou ce regard au bord de la rupture, sont aussi frappants dans A Ghost Story et Les Amants du Texas de David Lowery. 

Derrière son charisme tangible, sa beauté frêle et magnétique, sa candeur unanime, Rooney Mara, un peu comme Adam Driver ou Robert Pattinson, est le genre d’artiste qu’on a envie de voir avec les plus grands cinéastes. Lorsqu’on la voit jouer avec Fincher sous les traits de Lisbeth Salander, comment ne pas vouloir la voir travailler avec David Lynch, Claire Denis ou même David Cronenberg dans le futur. Dans un cinéma sombre et ombrageux. Quand on l’observe en train de croiser la route de Todd Haynes ou Spike Jonze, comment ne pas vouloir la voir finir dans une oeuvre de Wong Kar Wai, Andrea Arnold ou même de Jim Jarmusch. A croire que Rooney Mara pourrait séduire la caméra des plus grands. 

Pourtant, malgré tous ses grands rôles, une prestation parait minime, mais s’avère extrêmement majeure, et captive notre intention plus que les autres  : celle de Song to Song sous le regard de Terrence Malick. Alors que l’on connait l’habitude du cinéaste à couper certains acteurs du montage narratif de ses films, la première heure de Song to Song est presque une ode à Rooney Mara, une déclaration d’amour à une actrice rock’n’roll qui erre et survole la beauté même du film. Le temps parait suspendu, et la caméra mouvante et omnisciente de Malick semble vouloir troubler le mutisme et le silence de son personnage. Comme Adèle Haenel, Rooney Mara dépasse le cadre de la simple identification à la féminité ou à la masculinité, pour au final, embrasser une carrière déjà bien remplie, qui symbolise parfaitement ce que nous fait vivre l’actrice : un doux sentiment de liberté et une envie jouasse de profiter des ténèbres de la vie. 

Festival

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