L’affaire J’accuse : Roman Polanski déféré au spectateur

Bon allez c’est parti. On y va. Assez trempé le gros orteil dans l’eau pour savoir qu’elle est gelée, assez attendu que les passions retombent pour ne plus espérer la descente du mercure. Assez de threads sans dénouements, de polémiques sans conséquences, et de coupables sans punitions.

Assez de paroles en l’air et mesures symboliques, assez d’attendre encore et toujours que les choses changent et que les lendemains cessent de chanter pour les bourreaux. Bref, il est temps de prononcer ces mots magiques dont le seul murmure dresse les poils de l’opinion publique : Roman Polanski.

A ceux qui auraient eu la bonne idée de prendre congé d’Internet ces deux dernières semaines, on rappelle la situation. A quelques jours de la sortie de J’accuse, son nouveau film, Roman Polanski est encore une fois accusé de viols par de potentielles nouvelles victimes. Toute l’histoire sordide du réalisateur revient alors sur le devant de la scène et se confronte avec une actualité post Me-Too dont les braises viennent d’être réanimées par le témoignage de l’actrice Adèle Haenel. C’en est trop pour tout un pan du public et de la critique, qui appelle purement et simplement au boycott du film. Sauf qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, le film approche trankilou bilou du million d’entrées. Bref, c’est ce qu’il convient d’appeler un flop, à peu près aussi spectaculaire que la pétition sur la privatisation des aéroports de Paris. Et surtout, ça suffit à certains pour condamner les Français complices de la culture du viol. Rien que ça.

Profession spectateur

Si tu n’es pas du côté des victimes, tu es forcément avec les bourreaux : on connait la mélodie du manichéisme moral qui réduit la problématique à un questionnaire à choix binaire (Oui/non). La démarche laisse d’autant plus sceptique qu’elle déroule à J’accuse une publicité qui réveille sans doute l’intérêt des quidams sensibles au sensationnalisme médiatique. En sus du public intéressé, J’accuse a probablement bénéficié de l’afflux des curieux qui voulaient renifler des traces de viol dans le film sur Dreyfus. Et qui sont surement sortis déçus et frustrés de la salle.

J’accuse est un film qui se divise en deux facettes. Pour la critique et le milieu, il s’agit effectivement du nouveau film de Roman Polanski. Qualité qui fait d’emblée monter sa côte sur le marché de la validation artistique, avec comme débouché la visibilité du film en festival (Lion d’argent à Venise) et pignon sur rue chez les prescripteurs reconnus (Masque et la plume conquis).

De l’autre, il y a la dimension purement industrielle de J’accuse. Celle où le grand-public, le seul à avoir le fin mot de l’histoire, se déplace pour voir un film historique avec Jean Dujardin en costumes et en moustaches. Roman Polanski dans tout ça ? Ah oui, c’est pas lui le film sur le musicien dans le ghetto juif, joué par l’autre acteur un peu chiant qu’il vaut mieux éviter de prendre de profil ( et qui a roulé une pelle à Halle Berry pour célébrer son oscar… Merde, #shetoo, masculinité toxique, qui-se-ressemble-s’assemble, enlevez lui sa statutette !!!! ) ?

On grossit le trait à dessein, mais c’est bien à ce public que l’on demande de rejoindre la croisade contre celui qui est devenu un symbole de la culture du viol. Ce public qui n’a jamais appris à réduire un film à son seul réalisateur, et ne comprend pas pourquoi il devrait se pénaliser d’une bonne séance de cinéma pour une faute commise par un autre. Parce qu’on n’a déjà plus le droit de grand-chose en France ma bonne dame, si en plus on peut plus aller voir les films qu’on veut…

Cinéma à plusieurs

On l’oublie trop souvent, mais le cinéma n’existe qu’à partir du moment où il rencontre le regard des individus. Un film n’appartient pas plus à ses concepteurs qu’aux spectateurs : il s’agit d’un objet partagé par l’expérience de l’un depuis la sensibilité des premiers. Autrement dit, le 7ème art est un acte de copropriété et si J’accuse peut aussi permettre de repenser l’habitude intellectuelle consistant à attribuer sans réserve la possession de son œuvre à l’artiste, on aura au moins avancer dans le bon sens de ce côté-là.

Car sommer le public de se détourner de J’accuse, ce n’est pas tant l’inciter à rejeter la personne de Roman Polanski que de lui reconnaître l’emprise absolue sur un film sur lequel ont travaillé plusieurs centaines de personnes. C’est priver le spectateur d’une rencontre d’une œuvre dont le cinéaste n’est que l’un des maillons (essentiels, mais quand même) d’une chaîne qui commence dans la tête de quelqu’un et se termine dans celle de quelqu’un d’autre en passant à travers son regard. La chose aurait pu s’avérer plus problématique si Polanski avait effectivement tenté de noyauter le dispositif à son profit. Si, comme il l’a déclaré dans le dossier de presse avec un aplomb qui laisse pantois, il s’était permis d’identifier son propre martyr à celui du colonel Dreyfus, et transformé le scandale judiciaire fondateur du XXème en pupitre pour plaider sa cause.

Or, jamais J’accuse ne se définit à l’aune de la propre histoire du réalisateur. On peut reprocher bien des choses à Polanski, mais certainement pas de se tromper de priorités quand il fait son boulot. A la manière de Chinatown, J’accuse est un film d’enquête prenant le point de vue d’un personnage auquel on demande de rester spectateur, mais dont les valeurs le conduisent à devenir acteur du récit collectif.

La morale de l’abstention

Morale et principe : la différence entre celui qui reste dans les gradins de celui qui s’engage. Polanski fait sa version de « L’homme debout » interprété par Tom Hanks dans Le pont des espions de Steven Spielberg. A croire qu’il anticipait non seulement la polémique qui allait entourer la sortie du film, mais les termes qui allaient l’articuler ! A ceci près que la problématique s’inverse dans le cas présent : on invite le public à ne pas être acteur du succès du film et par extension de la légitimité de son instigateur.

Dans J’accuse il s’agit de pas rester passif devant la grande histoire en marche, et cela vaut aussi bien pour le personnage incarné par un Jean Dujardin impérial que pour les personnes dans la salle. Le cinéma de Polanski (dans ses meilleurs moments s’entend) est un cinéma pour spectateur engagé au sens cinématographique du terme, au sein même du récit.

Isolé des autres par sa quête de vérité, Dujardin n’a que nous pour partager ses doutes et ses sentiments. Une interaction qui s’opère en faisant du héros l’avatar de l’intuition du public, mis à contribution en temps réel par le médium pour faire de l’enquête de Picquart une histoire personnelle. Ce que nous demandent également de faire ceux qui appellent au boycott de Polanski, mais sur la base de notre non-participation. Soit construire un film avec le spectateur ou enterrer son réalisateur avec son absence : la proposition change du tout au tout lorsque le messager devient le message lui-même.

Bis repetitia

Déjà en 2009, à la suite d’un traité d’entraide judiciaire que la Suisse avait signé avec les États-Unis, Polanski s’était retrouvé sous le feu des projecteurs pour les mêmes raisons. C’était pendant la sortie de The ghost writer, qui fut chevillé de la même façon à l’exégèse judiciaire du cinéaste. On entendit pour sa défense les mêmes arguments « WTF » servis par les mêmes personnalités qui militent pour leur propre euthanasie. Mais l’époque n’était pas la même, Me Too n’était pas encore passé par là. L’artiste pouvait encore se planquer derrière les relents d’antisémitisme des uns et la cabale des autres, et le système médiatique avait encore confiance en une asymétrie pas encore totalement remise en cause par les réseaux sociaux.

Au fond, seules quelques accusations supplémentaires (et prescrites) différencient la situation du réalisateur de 2009 à 2019. Pour le reste, on ne peut que lui reprocher que factuellement (c’est-à-dire ce qui a été prouvé) la même chose. A savoir avoir fui les États-Unis devant la menace d’une révision de la peine initialement fixée, et déclaré à la télévision qu’il était attiré par les jeunes filles de 14 ans. Chose que l’on ne peut heureusement plus déclarer par les temps qui courent, peu rompus à la relativisation triviale de ce genre de déclarations.

Polanski, coupable ? Surement, il a été condamné. Victime ? Un peu, même Roger Guson (son « homme debout » à lui…), le procureur « All american » qui a instruit l’affaire en 1977, a déclaré que le réalisateur avait exécuté toute la peine qu’il devait effectuer. Martyr ? Faut pas charrier, il s’en est tiré à (très) bon compte. Récidiviste ? Possible, probable, mais en fait j’en sais rien. Et sur un strict plan cinématographique, J’accuse n’est pas plus tributaire de ce qu’a pu faire ou non Polanski que ses précédents travaux. Bon ok, essayer de le caser en tant que président des Césars, c’était quand même pousser mémé dans les orties. Surtout à une époque qui ne tolère plus les demi-mesures.

Le monde est à nous

Car là se trouve le nœud du problème : pour des raisons aussi diverses que tout à fait légitimes, les temps hurlent l’exigence de justice de ceux qui l’habitent. Il n’y a pas de vie après la mort, la fin du monde se rapproche et les victimes n’ont plus le temps de ravaler leur salive et d’attendre les effets de l’entrisme sur la longueur. L’histoire ne te jugera pas, c’est le présent qui doit le faire, tout de suite et maintenant.

Nate Parker en a fait les frais  il y a 3 ans, au point de voir son indispensable et déplaisant Birth of a Nation injustement condamné à payer les dommages et intérêts de la polémique qui le rattrapa. Une situation similaire à celle de J’accuse finalement, si ce n’est États-Unis oblige, le scandale a effectivement empêché le film de rencontrer le public qui lui était destiné initialement destiné.

Plus récemment, on se souvient que Kevin Spacey et Louis CK, virent leurs œuvres respectives frappées d’annulation. Se souvenir que Spacey s’est carrément fait remplacer par Christopher Plummer dans Tout l’argent du monde, alors que le tournage était terminé ! Même s’il faut avouer que la porosité entretenue par certains des films concernés avec la situation des deux acteurs impose un regard quelque peu différent sur la question.

Mais comme le souligne le camarade Jonathan Fanara, personne n’a appelé au boycott de Bohemian Rhapsody (dommage, ça aurait permis à tout le monde de gagner 2h pour trier ses chaussettes) malgré les casseroles poids-lourds que se trimballaient Bryan Singer. Certes, le réalisateur a été mis sur la touche en postproduction et pendant la promo. On reconnait au studio le mérite d’avoir fait en sorte que personne n’ait à se poser de questions de déontologie collective pour le karaoké-live du moustachu en marcel. Au fond, Bryan Singer a surtout eu le bon goût de ne pas réaliser de films sur l’affaire Dreyfus, ça aurait été la goutte d’eau.

Car au final, Polanski est l’un des symboles emblématiques d’un système déréglé où le citoyen est en passe de se substituer tout simplement à un appareil qui n’a plus la crédibilité nécessaire pour invoquer ses principes. Mais façon Judge Dredd : flic, juge et bourreau. Mais malheureusement pas spectateur, luxe superflu de ce qui est désormais engagé comme un effort de guerre.

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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