Les années 2010 : Nicolas Winding Refn, Pour servir la violence, il faut savoir l’éclairer

La décennie qui vient de s’écouler a permis à Nicolas Winding Refn d’opérer une rupture de ton franche et assumée avec le début de son œuvre. Il y a développé une musique entêtante, une toile tissée puis tendue sur le plafond de ses obsessions : la violence, la quête du Beau, la filiation, la solitude, la masculinité… Du Driver esseulé et amoureux à la figure poissonneuse de la jeunesse qui s’expose, il s’est affranchi du réalisme de ses débuts, pour partir à la conquête d’une forme, d’une couleur, d’une empreinte pour les symboles qu’il explore avec une obsession évidente. Il y a là, tant la volonté d’imprimer de façon pérenne sa trace, de bâtir son mythe, que de soigner ses tares et de combattre ses affres sans fin. Que ce soit dans une chambre de motel, un ascenseur ou sur un ring déserté, Refn se cherche avant tout lui-même, dans une quête éternelle (et vaine ?) de maestria parfaite et inoubliable.

La main d’un créateur

A partir de Drive (2011), Nicolas Winding Refn affirme sa volonté de se muer en auteur soucieux du style et de l’allure qu’il saura apposer à ses créations. Celles-ci se déchaussent du sens du récit habituel pour s’orienter vers une abstraction entièrement vouée au développement d’une métaphore filée sur la durée (Too Old To Die Young). Le réalisateur devient créateur et c’est donc tout naturellement qu’il profite de l’explicité du monde de la mode qu’abrite The Neon Demon  pour devenir NWR, tel un styliste qui veut faire de son nom une marque à part entière, un gage de qualité. Car s’il ne manque pas d’exposer la noirceur du monde de la mode, il reconnaît lui-même, et le prouve dans chacune de ses recherches formelles, qu’il en chérit la manière de mettre en lumière et de se passionner pour l’esthétisme.

C’est l’artisan, l’esthète qui ne cherche plus à cacher sa soif de reconnaissance et ses ambitions dont on questionne la démesure. Ses films deviennent créations stylistiques, avec tout ce que cela implique d’incompréhension, voire de dégoût et de rejet. Il y a une volonté d’avant-gardisme certaine, accouplée à une auto-persuasion farouche de son génie et de son talent, mais aussi la construction d’une solide bibliothèque à plusieurs étages, regroupant des ouvrages dont les couvertures néonneuses regroupent des thématiques obsessionnelles qui se recoupent sans cesse en, plutôt que de chercher des réponses, développant les questions de leur existence même.

Un violent poème

Les détracteurs de Refn n’ont de cesse de brandir l’étendard de la violence gratuite, de la manie tendancieuse d’un usurpateur qui choquerait pour choquer. Pourtant, c’est nier la base même du travail entamé par l’auteur durant cette décennie, celui qui consiste en une poursuite sans fin du Beau et de son essence. Chez NWR, le Beau est un étui, un emballage dont l’on recouvre la noirceur et le vide existentiel qui font aussi l’être que l’on voudrait « humain ». Que ce soit Ryan Gosling dans Drive et Only God Forgives, ou Elle Fanning dans The Neon Demon, les personnages créés par le maître sont en premier lieu icônisés par le biais de leur beauté physique. Cette dernière est un leurre, un puissant moyen d’opposition avec la violence ou la dangerosité que leur être intérieur finit toujours par dévoiler. Quand la forme se craquelle, se fissure, le pus qui en ressort a le même caractère extrême dans sa violence que dans son aspect glauque. C’est le Driver qui, en un moment de bascule presque imperceptible, passe de l’accomplissement d’un des plus beaux baisers de cinéma, soit de la preuve ultime de la pureté de son amour, à un déchaînement d’extrême violence, de massacre enragé et immodéré. Ce sont les deux facettes de l’être humain qui se dévoilent dans l’espace confiné d’un ascenseur. Un être humain qui aime mais crée des guerres.

C’est donc tout logiquement que son dernier film, The Neon Demon, se fait illustration « finale » de cette réflexion en dévorant, régurgitant puis avalant encore l’objet de la beauté qui est en lui-même matrice de la violence.

Miroir pour regard (de l’) intérieur

Tout au long de cette décennie, NWR s’est appliqué à construire, avant même ses œuvres, des personnages. Autour de ceux-ci s’opère un fétichisme certain car, avant que ce ne soit les spectateurs qui ne le fassent, c’est Refn lui-même qui leur voue un culte et les construit avec toujours cette volonté d’empreinte puissante et inoubliable. Le meilleur exemple demeure son Driver, avec déjà dans le choix de l’absence de nom, au profit de la dénomination qui renvoie à son activité mystique, une volonté certaine de bâtir un mythe à élever au rang de classique. Le héros taiseux à l’inimitable manière de conduire donc, tantôt rageuse, tantôt douceur cathartique à l’intérieur, ou en dehors, du carcan de la solitude, est aussi un blouson au scorpion doré, un cure-dent emblématique, une phrase culte (« I drive »), mais aussi une gueule qu’on n’oublie pas, celle de Ryan Gosling.

Au travers de ces personnages, il faut aussi voir le fascinant kaléidoscope introspectif qui s’y joue. Avant d’être génie revendiqué, Refn est un homme qui s’interroge sans cesse sur sa masculinité et ses filiations : l’impuissance, la virilité, la beauté… Autant de questionnements qui connaissent sûrement leur point culminant avec Only God Forgives, récit s’il en est, de celui qui ne sait comment devenir ce que l’on attend de lui, c’est-à-dire un homme, un vrai (« tu seras viril mon Kid » n’est-ce pas ?). Refn y cultive le paradoxe de la beauté que l’on tabasse, comme un cri vengeur face à ses propres complexes. Car, n’oublions pas que NWR, c’est aussi celui qui, au début d’une projection de The Neon Demon explique que celui-ci est né d’une question sans réponse, « Pourquoi ma femme et mes enfants sont si beaux et moi non ? »…

Décennie écoulée pour portrait ambigu

Derrière le magnat visionnaire bouffé par la fierté, la décennie a également su éclairer les failles, faiblesses et doutes dévorants d’un Nicolas Winding Refn qui crée pour catalyser ses questionnements sombres et intimes (preuve en est avec l’excellent documentaire réalisé par sa femme, Liv Corfixen, My Life Directed By Nicolas Winding Refn). Car, avant la quête de reconnaissance, l’homme qui se tord les mains d’anxiété avant la projection de son film, ou demande à Jodorowsky de lui tirer les cartes, ne serait-il pas en demande d’amour, comme tout artiste qui se respecte ?

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