Knives And Skin : Girls Just Wanna Have Fun

Carolyn Harper n’est pas dans sa chambre. Elle ne se rend pas au lycée, ni aux répétitions de la fanfare dont le costume est son emblème. Carolyn Harper a disparu ; on retrouve son chapeau, pas ses lunettes. Pas de bal du diable pour Car(ol)y(n), juste une absence qui dévisse le couvercle de l’ordre de surface auquel s’astreignaient sûrement ceux qui l’entouraient de près ou de loin. Ce n’est pas tout de grandir dans le Mad World de Yusuf, encore faut-il parvenir à s’y bâtir une place. Forts de l’état d’hypnose dans lequel il a su nous plonger, partons à la recherche de l’essence amère et onirique de Knives And Skin.

A Ghost Story

Nous vous avons menti. Enfin non, car parler d’absence était bel et bien justifié, mais la disparition de Carolyn en elle-même n’est qu’une fausse piste, un leurre, un bâton tendu pour attirer dans l’antre véritable du film, dont les néons ne suffisent pas toujours à atténuer la noirceur. Ce qui est neuf, c’est de faire d’une absente, non pas un personnage principal, mais un astre central autour duquel nous sommes invités à suivre la gravitation des autres. C’est un spectre iconique, et, paradoxalement, une présence, qui hante et aliène l’objet dans sa globalité. Un fantôme qui impose son autorité vivante en une scène de début et imprime sa trace en une autre finale que l’on voit venir dès l’incipit, mais que l’on savoure comme une première fois.

Tu seras une adolescente ma fille

Dans les empreintes laissées par un Levinson rageur (Assassination Nation, Euphoria), Reeder impose les siennes, dans le même mouvement déflagrant d’explosion des codes du Teen. Tout comme le premier, sa jeunesse n’a pas de parents, ceux-ci étant depuis longtemps enterrés dans leurs défaillances et leur incompétence régis par une morale nauséabonde. Sa jeunesse tire de sa souffrance une colère ravageuse, une volonté d’accès au bonheur par l’affirmation du moi intérieur, en dépit de toutes les charges dont on inonde leurs épaules. De leur look volontairement tapageur à leur manière de mener leurs relations affranchies, les teenagers de Reeder cultivent une décomplexion extravagante de façade dans le seul but de trouver, seuls donc, une façon de faire taire les complexes et les douleurs qui leur bouffent le cœur et l’esprit.

Le Deuxième Sexe

Knives And Skin, c’est aussi un essai monstre sur la mutation de la féminité, sur son affirmation découlant naturellement de l’exhumation des tabous. Ceux-ci sont tant représentés de manière frontale (le sang des règles qui parcourt les jambes de la mère qui se refuse à la fin de la maternité, les débats autour de ces fameuses règles dans toutes leur contraintes et la honte qu’elles éveillent si bien…), que de façon symbolique, métaphorique. Ce deuxième choix, à une époque où une simple publicité représentant enfin vulves et sang en choque plus d’un, déstabilisera à coup sûr en montrant ces objets que l’on CHOISIT de s’introduire dans le vagin et de s’échanger avec amour. Les jeunes femmes de Reeder ne sont pas autoritaires, elles sont femmes qui s’assument, posent leurs limites et imposent (toutes) leurs règles. On pense à la justesse de ce moment où, tandis qu’un garçon dénonce la « méchanceté » de Carolyn Harper, une de ses consœurs répond « c’est souvent tout ce qu’on a »…

J’ai encore rêvé d’elle…

Mais, en amont de toutes ces réflexions, il y a une atmosphère, une brume épaisse, hypnotique et repue d’un mystère qui se cultive, non toujours sans défaut ou fragilité, mais avec une soif de cinéma évidente qui, soit fascinera, soit laissera sur le bord de la route. Nous, nous ne craignons pas de vous confier à quel point nous nous sommes délectés d’arpenter ce chemin biaisé et outrageux. L’irrévérence néonneuse a eu l’effet hanté des expériences dont on ne revient pas complètement, et c’est tant mieux…

Carolyn, j’ai aimé te chercher et ne jamais vraiment te trouver…

Knives And Skin : Bande Annonce :

Knives And Skin : Fiche Technique :

Ecrit et réalisé par : Jennifer Reeder
Avec Marika Engelhardt, Raven Whitley, Tim Hopper, Ty Olwin, Audrey Francis, Kate Arrington, Tony Fitzpatrick, James Vincent Meredith
Produit par : Brian et Jan Hieggelke
Compositeur : Jenne Lennon
Durée du film : 112 minutes
Sortie : 20 novembre 2019
Genre : Drame
Distribution France : UFO Distributions

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