Lieux et cinéma : la chambre au cinéma, miroir d’intimité et d’universalité

Si à sa naissance, il a été capable de filmer la sortie d’usine d’ouvriers, c’est que le cinéma a pour vocation de montrer la vie, son intimité et sa particularité. Pour autant, après le côté brut de ce premier essai, vient la volonté d’universaliser un propos. A l’heure où les blockbusters quittent la chambre à coucher pour la zone de combat permanent où l’humain s’efface pour le héros, revenons sur quelques chambres plus ou moins célèbres au cinéma. Le tout dans le cadre de notre cycle « lieux et cinéma ».

Le cinéma n’est jamais plus beau que quand il s’infiltre dans les coins et recoins les plus secrets de l’humain. Quand il vient chercher une émotion inattendue. Ou encore nous offrir un regard sur l’être duquel il s’approche. Le lieu est aussi parfois un personnage à part entière. La chambre n’échappe pas à toutes ces catégorisations, bien au contraire. Elle est un lieu emblématique car elle peut révéler tout de la folie, de l’esprit et de la réflexion du personnage. On pense notamment à cette chambre d’hôtel qui devient peu à peu vivante, poisseuse, angoissante dans  Barton Fink des frères Coen. Une angoisse latente qui ne quittera jamais les spectateurs de Shining face à la mythique « Room 237 ». Passées ces chambres célèbres, nous allons nous intéresser à deux thématiques pour étudier la place de la chambre au cinéma : chambres d’adolescents et chambre et esprit du personnage

Chambres d’adolescents

L’adolescence, notamment dans le cinéma français, renvoie très souvent aussi bien à la rébellion qu’à l’ennui. C’est ce dernier qui nous intéresse ici. Naissance des pieuvres de Céline Sciamma et 17 filles de Muriel Coulin et Delphine Coulin en sont de dignes représentants. Chez Sciamma, la chambre, en même temps que le désœuvrement de l’été, symbolise également le désir. Mais aussi la transformation du corps adolescent et la réalisation, très cruelle parce qu’insatisfaisante, du désir. On assiste ainsi dans un lit à baldaquins aux regards perdus des deux adolescentes. Plus tard, Florianne quitte sa chambre, par une porte dérobée qui est aussi une baie vitrée comme ouverte sur le monde. Elle donne cependant à l’arrière du jardin, et offre donc une escapade loin du regard adulte. Chez Sciamma comme chez Muriel et Delphine Coulin, la chambre échappe au contrôle parental. C’est particulièrement flagrant dans 17 filles. En effet, l’attente et la solitude dominent, dans ces longs plans fixes de la ville, ou encore chez des jeunes filles prises isolées chez elles, dans leur chambre encore teintée d’enfance. A l’image d’Alice du Beau monde qui brodait l’attente des femmes, on aperçoit dans ces images des envies d’autre chose.

Quitter sa zone de confort

Dans le registre de la fille enceinte à l’adolescence, Juno de Jason Reitman s’inscrit également du côté des chambres marquantes. Juno, allongée sur son lit avec ses murs peints, ses couleurs, tente de « gérer » son avortement à l’aide d’un burger phone. Il y a quelque chose de l’ordre de l’incongru dans cet espace où rien n’est laissé au hasard. Jason Reitman a pris soin de faire que la chambre de chaque ado du film soit autant de reflets de leur personnalité. Il n’est ainsi pas étonnant que la chambre du futur bébé, dans la maison des adoptants, cristallise autant d’angoisses que d’humour tout au long du film. Mais surtout qu’elle finisse par symboliser la confiance entre deux femmes autour d’un même enfant à naître.

La chambre est aussi un lieu transitoire, de deuil ou de fin d’enfance. Elle peut parfois êtres brutale comme dans la Chambre du fils de Nanni Moretti et sa liste d’objets brisés, fêlés qui dominent dans la maison où le fils n’est plus. Dans L’heure de la sortie, sorti en 2019, les adolescents s’unissent dans un collectif vengeur.  Ils envahissent la chambre ou du moins l’espace intime de l’adulte, qui représente pour eux comme une menace . Ils quittent en fait l’espace de la chambre d’ado pour le collectif mais hantent l’intime donc l’esprit du personnage principal. Ils le font lui aussi sortir de sa zone de confort.

Chambre et esprit humain

Si l’esprit était une chambre, il serait peut-être celui des personnages féminins de Portrait  de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Prix du scénario au dernier festival de Cannes, le film épouse l’esprit libre, mais contraint des deux protagonistes. Ainsi, la chambre de Marianne est aussi l’atelier où elle doit peindre, d’abord en secret, le portrait de celle qu’elle va finir par aimer. La distance, les défis de regards et la connivence intellectuelle puis physique naîtront dans ce lieu. Il sera finalement assez peu consacré au sommeil ou au repos. Il s’agit aussi d’une sorte de dénuement puisque aucun objet intime ne vient parasiter la construction physique du personnage. Son psychisme se lit aussi dans cette absence de décor intimiste. A l’image de Claire qui dans La dernière folie de Claire Darling se déleste peu à peu de ses objets accumulés au fil des ans. Ainsi, son esprit se matérialise dans des pièces de plus en plus vides. Et une scène vient rappeler l’importance de la chambre dans la construction également de l’enfant. La fille de Claire tombe sur une horloge qui enfant la fascinait et se trouvait dans sa chambre.

Elle matérialisait l’absence de la mère, la disparition de l’objet va peu à peu matérialiser la disparition de cette même mère. Dans Girl, lui aussi récompensé à Cannes en 2018, la chambre est aussi le synonyme de la disparition d’un être ou plutôt de sa représentation sexuée au profit d’une autre. Lara qui veut devenir une danseuse avec un corps de femme, elle qui est née garçon, est filmée dans sa chambre comme dans une prison. Toujours de biais, comme enfermée, épiée, mais aussi très souvent devant le miroir qui lui renvoie l’image qu’elle ne peut supporter. C’est d’ailleurs symboliquement dans ce lieu qu’elle va mettre définitivement fin, de manière brutale, à son identité de garçon. La chambre serait donc un lieu transitoire, aussi effrayant que rassurant et matérialisé ainsi au cinéma.

Miroir de la société

Dans L’amour flou pourtant, la chambre d’enfant imaginée par Romane Bohringer et Philippe Rebbot devient un lieu de passage. Elle représente le divorce des parents, la séparation des lieux de vie. Mais elle montre surtout à quel point cette chambre qui relie les deux appartements, et dans laquelle sont les enfants, est le point d’orgue d’une histoire qui peine à arriver à son terme. Elle devient le lieu de quiproquos, de disputes, mais aussi celui du lien affectif. Cette chambre est le plateau d’un petit jeu de massacre amoureux autant que de transmission filiale. Ce lieu finit enfin par être l’endroit de l’apaisement. On y déconstruit l’histoire parentale pour en construire une nouvelle.

Un peu à l’image d’En liberté où la mère doit petit à petit redéfinir pour elle-même, mais surtout pour son fils, qui était le père. Dans la chambre où elle lui raconte mille fois l’histoire de son père tour à tour héros ou loser, se joue le besoin qu’a le cinéma de mettre en scène le deuil, avec sa capacité à faire revivre les morts. Même si parfois, ce processus là échoue devant la douleur. Ainsi dans Les Chansons d’amour de Christophe Honoré, la chambre est réduite à un lit au milieu de l’appartement. Il n’y a plus d’intimité, de solitude. Le personnage joué par Louis Garrel est donc réduit à être un passeur, de corps et de sentiments, et à ne pas ressentir la douleur du deuil. Il est hanté symboliquement à l’image du personnage endeuillé de A Ghost Story qui voit s’éterniser le fantôme de son conjoint défunt.

Plus généralement, les maisons sont des lieux mythiques au cinéma, ils sont l’espace clos duquel les personnages s’extirpent pour vivre des aventures que nous vivons par procuration. Mais parfois les huis clos les y enferment et tels les héros d’Une affaire de famille ou de Parasite, nos deux dernières Palmes d’or, ils y vivent des aventures jusqu’au-boutistes où tout se joue dans des endroits confinés mais finalement révélateurs des maux de nos sociétés. Le cinéma joue alors avec ces lieux son rôle de miroir de la société tel que le roman théorisé par Stendhal.

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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