Tango, de Patrice Leconte (1993) : balade champêtre

Tango est sans doute l’œuvre la plus incomprise du trio de films restaurés et réédités par Pathé, d’où le double intérêt de cette sortie : éprouver le plaisir de la redécouverte d’une réussite majeure de Patrice Leconte, et donner une nouvelle chance à ce film au cas où on l’aurait trop vite jugé à l’époque. Pourtant, ressortir dans le contexte actuel une fiction évoquant l’assassinat d’une épouse infidèle, déjà qualifiée à tort il y a près de trente ans de « misogyne », n’allait pas de soi. Il faut donc saluer ce choix de Pathé, qui nous permet de réaliser l’inanité d’un tel jugement, Tango n’étant rien de plus qu’une comédie solaire qui prend un malin plaisir à ridiculiser les deux sexes. Une œuvre qui célèbre la liberté et la légèreté, sans œillères idéologiques, comme on n’en fait plus que rarement.

Après une première partie de carrière où il connut le succès, notamment grâce à sa collaboration avec la troupe du Splendid qui lui permit de signer plusieurs films culte (les deux volets des Bronzés, bien sûr, mais aussi Viens chez moi, j’habite chez une copine), Patrice Leconte opéra un virage aussi surprenant que convaincant dans la seconde moitié des années 80. A partir du remarquable Tandem, où il retrouva un membre du Splendid, Gérard Jugnot, mais aussi Jean Rochefort malgré une très mauvaise expérience avec le comédien sur son premier long-métrage, Les vécés étaient fermés de l’intérieur (1976), le cinéaste enchaîna les réussites dans un registre tragi-comique (ou carrément dramatique) dans lequel il se révéla particulièrement doué. L’inspiration ne le quitta plus jusqu’à la consécration de Ridicule (1996) et ses quatre César. Depuis les années 2000, son parcours est plus discutable, entre films sympathiques, vraies surprises et réalisations paresseuses. Mais nous nous égarons.

Tango, sorti en salles en 1993, est avant tout un film solaire. Cela peut surprendre si l’on considère son sujet : un coureur de jupons qui ne peut supporter que sa femme le quitte, décide de la faire assassiner. Epaulé par son oncle, un célibataire fantasque et endurci (qui, accessoirement, exerce le métier de juge), il engage comme exécuteur des basses œuvres un homme qui, jadis, a été acquitté par l’oncle pour l’homicide de son épouse… alors qu’il était bel et bien coupable. Mis en scène par un autre que Leconte, ce point de départ aurait donné lieu à un drame ou, au mieux, à une comédie cynique. Point de cela avec l’auteur de L’homme du train, dont le plaisir de tourner ce film rejaillit immanquablement sur le spectateur. Et pour cause : tournée dans la campagne de la Drôme, l’œuvre est baignée de couleurs, de grand air et d’un soleil généreux. Le style du road movie qu’elle adopte rapidement lui confère en outre un souffle de liberté qui sent bon les vacances. Enfin et surtout, Patrice Leconte imprime à Tango une vitalité, un amour de l’absurde et une énergie qui désamorcent définitivement la noirceur potentielle du scénario. Sans vouloir en révéler trop, la longue introduction du film, qui retrace en quelques séquences l’uxoricide commis jadis par Vincent (Richard Bohringer), résume parfaitement l’état d’esprit du film. Alors qu’on assiste à l’élimination physique de deux personnages, impossible de prendre tout cela au sérieux, tant les scènes débordent d’énergie et de bonne humeur (!), et traduisent le plaisir du cinéaste à tourner des scènes d’action délirantes avec maintes cascades en avion dans un décor à même de nous faire oublier notre spleen hivernal et les vagues de (re)confinement.

Comme mentionné plus haut, Tango joue sur deux registres complémentaires : la légèreté, mais aussi l’absurde. Les aventures de notre trio haut en couleurs sont émaillées de scènes improbables, et cela dès le début : un pêcheur qui pêche sans hameçon, une discussion de couple qui se prolonge alors que l’épouse est en train de se faire culbuter par son amant, un assassinat en plein restoroute imaginé quelques instants auparavant, etc. Ces petites « vignettes » absurdes sont introduites dans le scénario avec adresse et finesse, en parfaite cohérence et sans rupture narrative. Le talent de Leconte est d’adopter exactement la même attitude que ses personnages : ne pas se prendre trop au sérieux.

Comme souvent, la réussite d’un film du metteur en scène français dépend du talent de ses comédiens et, en l’occurrence, Tango n’en manque pas. Philippe Noiret et Richard Bohringer dominent les débats, le premier dans le rôle loufoque d’un distingué gourou du célibat, affichant le même détachement bourgeois lorsqu’il profère ses théories insensées sur l’amour et la vie de couple, et lorsqu’il jouit du plaisir de pouvoir se laisser aller à quelques flatulences sans que personne ne puisse le juger (!) Le second a beau être le seul vrai meurtrier de l’équipe, c’est le personnage le plus équilibré et sensible, qui observe toujours avec le même regard admiratif les femmes, qu’il aime toujours autant. Thierry Lhermitte complète le trio, un peu moins convaincant que ses deux collègues mais bien aidé par une complicité palpable avec Noiret, forgée notamment en tournant ensemble les deux volets des Ripoux. A côté de ces trois-là, le film propose également plusieurs rôles secondaires mais néanmoins jouissifs : Miou-Miou en épouse que Paul (Lhermitte) poursuit de ses velléités homicides alors qu’il l’aime évidemment encore ; Carole Bouquet en irrésistible femme fatale, objet d’un pari qui se révèle plus lubrique que Paul ; ou encore Jean Rochefort, dans un rôle minuscule mais savoureux et presque touchant, celui d’un mari cocu employé de l’hôtel où sa femme couche avec d’autres hommes ! Tout ce beau monde a manifestement pris autant de plaisir à jouer dans ce film que Patrice Leconte en a éprouvé à le tourner.

SUPPLÉMENT

En guise de pousse-café, Pathé nous propose un entretien éclairant, d’une grosse demi-heure, avec Leconte et Lhermitte. Le cinéaste y dévoile notamment le plaisir d’avoir fait tourner un grand comédien comme Philippe Noiret, symbole de raffinement à la française, dans quelques scènes vulgaires, ou encore le fait que Bohringer se sentit quelque peu exclu de la relation de complicité nouée entre ses deux collègues, une situation dont Leconte s’acquitta en jugeant, à juste titre, que cela reflétait finalement bien les relations qu’étaient supposés entretenir les personnages du film. Le metteur en scène et son comédien évoquent tous deux l’influence assumée de Bertrand Blier (notamment Buffet froid), surtout dans certaines répliques absurdes. Lhermitte souligne toutefois avec pertinence la différence entre les deux cinéastes, Tango demeurant toujours « charmant » alors que les films de Blier sont souvent grinçants ou acides.

Leconte retrace surtout la double origine du film, d’une part l’envie de réaliser un film en extérieur après Monsieur Hire et Le mari de la coiffeuse (effectivement, la jouissance des grands espaces, des paysages estivaux et du voyage sont très perceptibles), et d’autre part la volonté de se moquer de la bêtise des hommes en amour. Cette dernière ambition n’a pas toujours été bien perçue à la sortie de ce film qui fut quelquefois qualifié de misogyne. Ce qui nous amène à poser une question évidente : serait-il possible de sortir aujourd’hui un film tel que celui-ci ? L’interview n’évite d’ailleurs pas cette question, prouvant la place que prend aujourd’hui l’insupportable bien-pensance qui empêche de juger une œuvre pour ce qu’elle est, sans y plaquer les obsessions idéologiques actuelles (misogynie, violence faite aux femmes voire « féminicide », dans le cas qui nous intéresse). On ne peut que regretter le constat dressé par les deux hommes – quoiqu’il soit juste – que le film serait sans doute incompris aujourd’hui. Malgré le bon sens de leurs réflexions et leur défense du film, qu’il est exaspérant que ce sujet donne lieu à une espèce de justification, triste démonstration que l’humour et un certain plaisir de la transgression sont trop souvent pris au premier degré, de nos jours. Pour notre part, Tango est une œuvre qui se moque gaiement de tout le monde. Il montre la bêtise des hommes, certes, mais il balance aussi avec plaisir quelques vérités sur les sentiments que les hommes ressentiront toujours – et où est le mal là-dedans ? – vis-à-vis des femmes : le plaisir de se retrouver entre eux, de ne pas être jugés, de mener une vie simple et libre, de regarder les femmes et de les désirer. C’est évidemment cet humour qui tire tous azimuts en renvoyant dos-à-dos les deux sexes, qui séduit dans ce film. Il reste à espérer que les générations actuelles sont encore à même de le saisir. Et d’en rire de bon cœur, tout simplement.

Synopsis : Six ans après qu’un juge l’ait acquitté du meurtre de son épouse, un pilote d’avion se voit contraint par celui-ci d’aller tuer une autre femme.

Supplément de l’édition DVD :

  • Retour sur Tango : entretiens avec Patrice Leconte et Thierry Lhermitte
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Festival

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