Règlements de comptes à O.K. Corral (1957) de John Sturges : deux géants au service de la fabrique du mythe

Wyatt Earp, Doc Holliday, la fusillade à O.K. Corral… Ces trois mythes occupent une place prépondérante dans le « roman national » de l’Ouest américain. Pour les évoquer au cinéma, quoi de mieux que deux légendes d’Hollywood ? Au service du réalisateur John Sturges (Les Sept Mercenaires, La Grande Evasion), Burt Lancaster et Kirk Douglas font des étincelles dans ce western immense qui bénéficie aujourd’hui d’une belle édition Blu-ray et 4K Ultra HD par l’incontournable spécialiste du genre, Sidonis Calysta. 

C’est bien connu, les Etats-Unis n’ont pas leur pareil pour chanter leurs légendes et, pour ce faire, n’hésitent pas à utiliser tout l’arsenal du soft power culturel (livres, films, musique, etc.). Quitte à s’asseoir allègrement sur la vérité historique, faisant sienne la belle formule d’un des personnages de L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » Pour ne s’en tenir qu’au western (tant dans le domaine littéraire qu’au cinéma), combien de mythes solidement installés dans la mémoire collective correspondent à la réalité ? Probablement aucun. Ni Wyatt Earp, ancien chasseur de bisons et représentant de l’ordre au passé trouble devenu l’invincible et incorruptible défenseur de la civilisation face au chaos, ni son ami John « Doc » Holliday, l’ancien dentiste tuberculeux et joueur alcoolique devenu pistolero romantique et ami indéfectible, n’échappent à la règle. Il en va évidemment de même de la plus célèbre fusillade de l’histoire de l’Ouest, celle survenue dans l’enclos Old Kindersley (en anglais, « O.K. Corral »), dont la réalité historique est particulièrement éloignée de l’image qu’on en a donnée.

Si la figure de Wyatt Earp fit une première apparition (très brève) à l’écran dès 1923, dans le film muet Wild Bill Hickok de Clifford Smith (le seul film réalisé du vivant de Earp, mort en 1929), la naissance de son mythe – ainsi que celui d’O.K. Corral – a été clairement identifiée. Il s’agit de sa biographie, écrite par Stuart N. Lake en 1931 (Wyatt Earp: Frontier Marshal), à laquelle l’intéressé contribua personnellement et qui fut publiée deux ans après sa mort. En cette période où le western est un genre très populaire, le cinéma va s’en emparer immédiatement. C’est ainsi que pas moins de trois longs-métrages vont adapter le livre de Lake : Frontier Marshal de Lewis Seiler dès 1934, suivi d’un film du même nom (L’Aigle des frontières en version française) signé Allan Dwan, en 1939, qui lance la carrière de Randolph Scott. Ce dernier long-métrage bénéficie ensuite d’un remake en 1946 (certaines séquences entières seront refaites), et pas des moindres puisqu’il s’agit du classique La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford. Réalisé en 1957, Règlements de comptes à O.K. Corral de John Sturges est lui-même présenté comme un remake des œuvres de Dwan et Ford. On estime qu’à ce jour, le personnage de Wyatt Earp apparaît dans une vingtaine de longs métrages de cinéma. Aux films déjà mentionnés, il convient d’ajouter Sept Secondes en enfer, la suite à Règlements de comptes à O.K. Corral que Sturges tourna en 1967, un film plus respectueux de la réalité historique et qui bénéficie d’un excellent James Garner dans le rôle de Earp. Plus récemment, Tombstone de George P. Cosmatos remporta un succès important en 1993 (notamment grâce aux performances de Kurt Russell dans le rôle de Earp et, surtout, de Val Kilmer dans celui de Holliday), contrairement au biopic Wyatt Earp (de Lawrence Kasdan, avec Kevin Costner dans le rôle-titre) sorti quelques mois plus tard, qui s’étend inutilement sur plus de trois heures.

Contrairement à ce que laisse accroire son titre, l’originalité du film de John Sturges est de ne pas focaliser toute l’attention sur la fameuse fusillade qui fit la renommée de Earp, certes tournée comme une chorégraphie spectaculaire et mémorable de 11 minutes (alors que les événements réels durèrent moins d’une minute !) mais elle ne constitue que la conclusion d’un film qui compte finalement peu de scènes d’action. Le scénario intelligent écrit par le romancier Leon Uris (dont le plus grand succès, Exodus, sera porté à l’écran en 1960 par Otto Preminger) se concentre essentiellement sur la relation entre les deux figures légendaires, Wyatt Earp et Doc Holliday (les deux autres frères Earp, Virgil et Morgan, sont tout à fait secondaires). Rien d’étonnant puisque ce choix était déjà au cœur de l’article à l’origine du film, publié en 1954 dans Holiday Magazine et dont le producteur Hal Wallis avait acquis les droits. A travers ces deux hommes, Uris développe le véritable sujet de ce western : deux visions différentes de l’Amérique. D’une part, l’homme de loi discipliné et à la moralité irréprochable, incarnation de l’ordre civilisateur (Earp), de l’autre le marginal imprévisible et violent (Holliday). Le premier représente l’avenir, mais il a pourtant encore besoin du second, relique d’un passé sans foi ni loi (il est d’ailleurs mourant), pour imposer le règne de la loi et de l’ordre. Le film évite néanmoins tout manichéisme dans la représentation de ces deux figures. Ainsi, Earp n’a rien du héros parfait : son inflexibilité et son côté donneur de leçons (son ami Holliday le traite d’ailleurs de « Preacher » et lui interdit de lui faire la morale) peuvent agacer, tandis que le célèbre ex-dentiste révèle ses failles et sa fragilité en dépit de ses excès, puis couronne sa rédemption en participant à la fameuse fusillade finale au service du Bien. Dans sa volonté de peindre des personnages qui échappent aux traits simplistes que leur confère leur statut légendaire, Leon Uris a même ajouté dans son scénario des éléments suggérant une attirance homosexuelle entre les deux héros ! Même si ce « blasphème » reste perceptible, il a été largement réduit par le producteur Wallis, qui en guise de « rééquilibrage » a imposé l’introduction du personnage de Laura (Rhonda Fleming), dont Wyatt Earpe s’éprend. Il s’agit là d’un des rares défauts du film, tant ce personnage féminin paraît inutilement greffé au récit.

Même si Burt Lancaster est parfait dans le rôle de Wyatt Earp et que l’amitié entre deux personnages aussi dissemblables fait tout le charme de ce western, il faut admettre que Kirk Douglas vole la vedette à son comparse, en compagnie duquel il n’avait plus tourné depuis L’Homme aux abois (I Walk Alone) de Byron Haskin, neuf ans plus tôt. Alors qu’il sortait du tournage éprouvant de La Vie passionnée de Vincent van Gogh de Vincente Minnelli et aspirait à un projet plus léger, Douglas retrouve pourtant un rôle assez complexe, initialement dévolu à Humphrey Bogart, qui mourut avant le tournage. Dans son autobiographie publiée en 1988 (Le Fils du chiffonnier), Douglas raconte avoir apporté un soin particulier à certains détails de son personnage, notamment la toux de tuberculeux, planifiée scène par scène par le comédien afin d’assurer une bonne continuité au montage. La future star de Spartacus trouve là un de ses meilleurs rôles, celui d’un homme torturé qui se sait condamné et qui a par conséquent décidé de brûler la chandelle par les deux bouts.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Si nous avons déjà évoqué le cas malheureux de Rhonda Fleming, bonne actrice mais qui hérita d’un rôle artificiel, Jo Van Fleet (qui joua la mère du personnage interprété par James Dean dans A l’est d’Eden) brille dans celui de Kate Fisher, la compagne de Holliday avec lequel elle entretient une relation d’un type rarement montré dans un western – voire dans le cinéma hollywoodien classique. Un amour sincère lie ces deux êtres marginaux dont la tendance à l’autodestruction rend tout avenir commun impossible. Un théâtre cruel, entre dépendance sentimentale, sadomasochisme et désespoir, auquel les deux acteurs donnent toute la profondeur requise. Parmi les autres comédiens, notons la présence de John Ireland dans le rôle du criminel (et amant occasionnel de Kate) Johnny Ringo, Lee Van Cleef qui apparaît brièvement, et surtout le tout jeune Dennis Hopper, dans le rôle secondaire mais crucial de Billy Clanton, symbole de la jeunesse américaine encore fascinée par la violence clanique, et qui finit par être sacrifiée sur l’autel de la civilisation.

Last but not least, il faut louer la mise en scène de Sturges, un cinéaste rarement reconnu à sa juste valeur. Avec une dizaine de réalisations, il est un spécialiste oublié du western. Mieux encore, il joua un rôle-clé dans la modernisation du genre, une évolution déjà annoncée dans Règlements de comptes à O.K. Corral et qu’il accentuera quelques années plus tard avec le célèbre Les Sept Mercenaires qui annonce le western italien. Les héros de Règlements de comptes à O.K. Corral sont imparfaits (voire carrément des anti-héros), l’ambiguïté morale et les relations psychologiques sont une préoccupation majeure, et la violence est présentée dans toute sa brutalité, sans glorification. A l’instar du récit, la mise en scène impressionnante du cinéaste atteint son point culminant dans la fameuse fusillade finale. Si Sturges ne souhaitait pas en faire l’unique prétexte au film, loin s’en faut, il était aussi conscient des attentes du public. Il ne le déçoit pas, tant cette séquence virtuose, âpre et brutale, marque les esprits. Elle achève de faire de Règlements de comptes à O.K. Corral ce grand classique du genre qu’il demeure encore actuellement, près de sept décennies après sa sortie…

Synopsis : A l’issue d’une longue carrière au service de la loi, satisfait de faire régner l’ordre à Dodge City, Wyatt Earp souhaite se ranger. Mais ses plans de retraite sont remis à plus tard, le jour où son frère Virgil, shérif comme lui, l’appelle à l’aide, ne pouvant plus contrôler les activités criminelles de la famille Clanton et de ses hommes de main dans sa ville. Il fait route vers Tombstone où, en Doc Holliday, un ancien dentiste devenu joueur professionnel, il trouve le plus précieux des alliés… 

SUPPLEMENTS

Sidonis Calysta a eu l’heureuse idée d’éditer ce western remarquable dans un format « mediabook », qui comprend le film en 4K UltraHD (il est inédit sous ce format) et en Blu-Ray, ainsi qu’un livre de 52 pages. Bref, une édition prestigieuse comme on les aime.

En guise de bonus vidéo, le spectateur a droit à une présentation de Noël Simsolo, prolifique historien du cinéma, auteur, scénariste, comédien et réalisateur, qu’on a déjà souvent vu dans cet exercice. Si ses explications ne sont pas toujours très structurées, on y apprend malgré tout pas mal de choses sur la genèse du film et les coulisses de son tournage. Avec humour, Simsolo distille également quelques anecdotes savoureuses dont il a le secret. Ensuite, l’éditeur a excavé un épisode d’une série documentaire américaine datant du début des années 1970, Appointment with Destiny. Tiré de la première saison, cet épisode de 50 minutes s’intéresse – bien sûr – à la fameuse fusillade à O.K. Corral, dans le but d’en narrer le déroulement historiquement exact. Si ce supplément peut paraître quelque peu improbable, et surtout daté, il ne manque pourtant pas d’intérêt et permet de mesurer l’écart énorme entre la légende et la réalité. On y apprend notamment que la fusillade est la conclusion, non pas tant d’une mise au pas d’une bande de cowboys vivant en marge de la loi (même si cela est vrai aussi), mais d’une rivalité entre la fratrie Earp (dominée par Virgil, qui agissait en tant que marshal fédéral, et non par Wyatt) et celles des Clanton et McLaury, sur fond de lutte de pouvoir et d’une justice aux contours flous. A travers une reconstitution vintage, le documentaire fait ainsi le point sur une histoire qu’on connaît finalement très mal.

Enfin, il convient de saluer le travail de Jean-François Giré, qui signe le livre roboratif qui accompagne ce mediabook. Il ne s’agit pas tant d’une analyse de Règlements de comptes à O.K. Corral que d’un hommage argumenté à John Sturges à travers une revue de tous ses westerns. S’il n’occulte pas ses échecs, tant commerciaux que critiques, Giré donne au cinéaste la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma, et permet au lecteur de (re)découvrir quelques perles. Un complément captivant !

Suppléments :

  • Livre de 52 pages écrit par Jean-François Giré
  • Présentation du film par Noël Simsolo
  • Documentaire sur la vraie histoire d’O.K. Corral

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4.5

Festival

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