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« Oldman » et « Smother Me » à découvrir aux éditions Glénat

Avec Oldman, Chang Sheng compose un récit de vengeance baroque, où la magie et la cruauté du pouvoir se mêlent dans une fresque aussi spectaculaire que mélancolique. Mini-série sombre et nerveuse de Hiroshi Shimomoto, Smother Me nous plonge quant à elle dans une Détroit cauchemardesque où les enfants sont dressés, vendus, jetés dans l’arène. 

Un royaume lointain, une reine que le temps semble épargner, un magicien enfermé dans les geôles après avoir été trahi, une générale mutilée, un anatomiste excentrique capable de rendre aux corps brisés une forme de puissance mécanique : Chang Sheng assemble ces motifs avec un sens évident du romanesque. 

Au centre de cette mécanique narrative se trouve Billy Oldman, ou plutôt Edward, figure d’innocence dévoyée par le pouvoir. Recueilli enfant par la reine dans un geste de façade destiné à calmer les tensions sociales, il devient bientôt l’instrument d’une ambition monstrueuse : conserver à tout prix la jeunesse de la souveraine. La magie, d’abord perçue comme un art, se change alors en malédiction. Ce qui faisait d’Edward un être à part devient la raison de son enfermement, de son vieillissement prématuré, de sa chute. Le manga tire de cette injustice une force motrice : la vengeance y naît d’une vérité confisquée trop longtemps.

Visuellement, l’ouvrage impressionne. Chang Sheng déploie un dessin dense, élégant, parfois étourdissant dans son souci du détail. 

Dans Smother Me, Akio n’a que treize ans, mais l’enfance semble déjà très loin derrière lui. Vendu par sa mère, privé de son nom, formé au meurtre, il devient Serpent : un tueur à gages miniature, produit d’un monde où les adultes se servent des enfants comme d’armes. Cela donne au manga son noyau moral. La violence est héréditaire, sociale. Elle circule dans les rues, les familles, les organisations criminelles, et finit par modeler ceux qui n’ont pas eu le choix.

Le décor de Détroit, ville gangrénée par les trafics et les règlements de comptes, a quelque chose de glaçant. Tout y paraît hostile, cabossé, livré à des figures d’adultes défaillants : Singe, Moreh, Éléphant, autant de noms de code synonyme d’une humanité qui s’effrite. 

Moreh veut renverser le système tout en reproduisant ses méthodes de manipulation ; Singe règne dans la violence, l’alcool et le désespoir ; Éléphant, tueur redoutable, se révèle pourtant capable d’une attention tendre. Chez Shimomoto, personne n’est tout à fait innocent et les nuances prévalent.

La rencontre entre Akio et Lynne apporte au récit sa lumière. Lynne est aveugle ; elle voit en Serpent autre chose qu’un outil ou une menace. Elle devient une présence inespérée dans un monde de prédation.

La brièveté de la série est à la fois sa force et sa limite. En deux volumes, Smother Me va droit au but, sans s’encombrer d’un long développement autour de son organisation criminelle ou de ses tueurs secondaires. Le rythme est tendu, l’intrigue avance vite. Certains enjeux auraient cependant gagné à s’étayer davantage.  

Tant Oldman que Smother Me valent le coup d’œil : adultes, dotés d’un sens moral fort, ils battent brèche l’innocence et la sacrifie sur l’autel du pouvoir et de la corruption. En clercs, Chang Sheng et Hiroshi Shimomoto façonnent des univers haletants dans lesquels tous les coups sont permis. 

Smother Me (1&2), Hiroshi Shimomoto
Glénat, 22 avril 2026, 202 pages

Oldman, Chang Sheng 
Glénat, 11 février 2026, 360 pages 

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Sept ans. Sept longues années sans que la galaxie lointaine, très lointaine ne daigne se montrer dans nos salles obscures. Pas de quoi créer le moindre sentiment de manque pour autant, tant Disney s’est senti obligé de tuer toute attente ou aura autour de la saga Star Wars, en nous bombardant de séries Disney +. Dans l’idée, pas de soucis, la plateforme est faite pour ça. Sur le papier, on a enchaîné les catastrophes industrielles. Seules lumières à travers le côté obscur de la farce, les séries d’animations et deux séries live action. L’une d’entre elles, The Mandalorian, évolue sur nos écrans pour le grand retour de la saga. Alors, que vaut The Mandalorian and Grogu ? Ben… ça existe. Voilà.

The Mandalorian, c’est deux excellentes saisons dans l’univers de Star Wars, suivies d’un troisième acte plus… difficile, pour rester poli. C’est Disney+ à ses débuts, quand ils essayaient encore de faire que leurs séries ressemblent à quelque chose. C’est Dave Filoni, quand il créait encore autour de La Guerre des Etoiles, avant qu’il comprenne qu’il suffisait qu’Hayden Christensen fasse son mouvement du dos dans des séries catastrophiques pour satisfaire le public. Bref, c’est ce qu’on attend de la licence : une œuvre qui ne donne pas l’impression d’avoir un sabre laser braqué sur la tempe si elle ne s’intègre pas à la nonalogie Skywalker. Un film Star Wars peut aussi explorer le lore, raconter d’autres choses et agrandir l’univers créé en 1977 par George Lucas. En ce sens, difficile de reprocher au film ce qu’il est : une œuvre parfaitement inoffensive autour de deux personnages adorés des fans, rien de plus, rien de moins. Non, pas d’apparition de Luke Skywalker rajeuni numériquement. Pas de mini Ben Solo que l’on verrait en coup de vent ou de Faucon Millenium en arrière plan. Et, plus surprenant encore, aucune allusion au retour du Grand Amiral Thrawn ou d’Ezra Bridger, qui aurait amorcé la saison 2 de la série Ahsoka. Non. Le Mandalorian and Grogu, c’est le Mandalorian et Grogu, épicétou.

Un peu, grogu, passionnément

D’un côté, on apprécie. Contrairement à Marvel, Star Wars semble vouloir garder des histoires indépendantes pour le cinéma. Pas besoin de faire ses devoirs et de mater 15 séries nulles pour comprendre qui est qui, ou de quoi parle tel personnage. Rassurez-vous donc, si vous n’avez pas vu les trois saisons, ou même un seul épisode de la série principale, vous pouvez voir ce film sans craindre d’être perdu. Mando (le Mandalorien) a la classe, Grogu (Bébé Yoda) est mignon, c’est le plus important. Alors, certes, le film vous balance quelques personnages comme si vous aviez grandi avec, mais l’intrigue principale reste parfaitement autonome. Là où ça blesse, c’est que de cette volonté de faire du projet une histoire totalement indépendante naît un défaut important : l’absence totale de toute tension dramatique ou d’importance pour le futur de la saga. Nos héros possèdent une immunité scénaristique en beskar armé et le scénario suit une autoroute certes pas désagréable, mais prévisible au possible. Mandalorian and Grogu, c’est les trois premiers épisodes de la saison 4, avec un peu plus de budget. C’est le minimum d’enjeu, pour être certain de ne pas bousculer Ahsoka et les autres œuvres à venir dans cette chronologie. La comparaison avec des épisodes n’est pas anodine, tant le découpage de l’histoire semble construit pour diviser le film en 4 segments de 30 minutes, à balancer plus tard sur la plateforme. Comparer l’histoire à un début de saison fait sens aussi, tant rien n’a changé, pour personne, à l’issue des 2h.

Le pire, c’est que c’est pas mauvais. Enfin, à l’échelle de ce Star Wars est devenue en dix ans, c’est pas si mal. On passe même un moment plutôt sympa. Le souci, c’est que l’aspect téléfilm de luxe se ressent trop souvent. Comme d’habitude avec Disney, le chef de la photographie semble s’être perdu dans les limbes de la force, tant le film est éclairé comme une série télévisée. Jon Favreau sait ce que les fans attendent d’une aventure du duo et joue dessus. Les scènes d’actions sont nombreuses et franchement réussies, avec une entrée de Mando diablement efficace de caractérisation. Malheureusement, la magie Star Wars a disparu et on sort de la salle sans grand chose à dire, tant il ne s’est rien passé. L’histoire se suit, oui. Les décors sont magnifiques, top. Mais le cœur du film lui, n’essaye rien.  Le traumatisme de l’Episode VIII : Les Derniers Jedi semble encore trop frais dans l’esprit de Lucasfilm. Tout est fait pour que le vaisseau continue son trajet en pilote automatique. Seule la musique propose des sorties de route très inhabituelles pour la franchise et ça passe plutôt pas mal. Certains diront que l’absence de Jedi est préjudiciable. Non. Andor et Rogue One existent (le final avec Vador ne rend que meilleur un film déjà exceptionnel). Et c’est ça, le problème principal de Mandalorian and Grogu. A trop vouloir faire plaisir aux fans de Grogu, il en oublie les passionnés de cinéma.

Parce que oui, le film se destine au cinéma et, comme dirait l’autre, il faut le considérer en tant que tel. Malgré tous ses énormes défauts qui font de lui le pire de la saga, L’ascension de Skywalker proposait de belles idées visuelles, de mise en scène. C’était le film avec le pire scénario jamais conçu, mais on ne sortait pas de la salle avec l’impression d’avoir vu un téléfilm. On vous dira surement que bon, ça va, c’est pour les enfants. Non. En 1977 aussi, le public visé était très jeune. Pourtant, l’Histoire s’en souvient encore. Faire de la mise en scène, du cinéma, ça ne coute pas plus cher. Ca demande du travail, de l’ambition, des qualités d’écriture et surtout, une bonne coordination entre les différentes équipes qui composent un long métrage. Obsession, sorti ce mois-ci avec 750 000 dollars de budget, est d’ores et déjà considéré comme l’un des meilleurs films d’horreur de ces 20 dernières années. Mandalorian and Grogu, malgré son manque d’ambition narrative vis-à-vis de l’univers, aurait pu se vanter d’être le meilleur western spatial jamais sorti. Non, c’est une petite chose mignone, qui ne fait pas de mal à une mouche et dont personne ne se souviendra, tant notre regard est déjà tourné vers l’avenir. La saga mérite mieux. Pedro Pascal et Sigourney Weaver, qui apparaît dix minutes à tout casser, aussi.

The Mandalorian and Grogu – bande-annonce

The Mandalorian and Grogu – fiche technique

Réalisation : Jon Favreau
Scénario : Jon Favreau, Dave Filoni, Noah Kloor
Interprètes : Pedro Pascal, Sigourney Weaver, Jeremy Allen White, Steven Blum, Jonny Coyne
Photographie : David Klein
Décors : Doug Chiang, Andrew L. Jones
Costumes : Mary Zophres
Montage : Rachel Goodlett Katz, Dylan Firshein
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Jon Favreau, Kathleen Kennedy, Dave Filoni, Ian Bryce
Société de production : Lucasfilm
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 2h12
Genre : Aventure, Fantastique, Science-Fiction
Date de sortie : 20 mai 2026

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2.5

Cannes 2026 : Jim Queen, Armagayddon Time

Un virus transforme les gays en hétérosexuels dans Jim Queen. Le premier long-métrage de Bobbypills, hilarant, décomplexé et étonnamment touchant, est une bombe d’animation queer présentée en Séance de Minuit à Cannes 2026.

Dans un Paris uchronique, l’homosexualité est la norme. On y trouve Jim Parfait, influenceur musclé, icône des réseaux, roi du booty workout, qui voit sa vie s’effondrer le jour où il contracte l’hétérose, une IST qui transforme ses victimes en hétérosexuels monogames, fans de football et porteurs de doudoune sans manche. L’enfer absolu. Pour se sauver, et sauver avec lui toute la communauté gay de l’extinction, Jim devra traverser Paris aux côtés de Lucien, son dernier follower, un jeune homme qui peine à assumer sa propre homosexualité face à sa mère, Christine Bayer, ministre de la santé, homophobe assumée, et référence à peine voilée à Christine Boutin et aux laboratoires Bayer du scandale du sang contaminé. Marco Nguyen et Nicolas Athané signent là leur premier long-métrage, et c’est une réussite, généreuse et libératrice.

Portrait acide d’une communauté qui s’aime avec ses défauts

Ce qui frappe d’emblée, c’est la précision du regard porté sur la communauté gay, de l’intérieur, sans condescendance ni prosélytisme. Jim n’est pas seulement une icône, c’est aussi un miroir grossissant des injonctions qui traversent le monde queer : le culte du physique, la hiérarchie silencieuse entre les membres du Gym Queens, les twinks qui sont plus minces, les bears pour leur pilosité excessive, et les drags pour leur transformation extravagante. Il y a une valeur sociale de l’esthétique corporelle qui est présentée avec un certain amusement, même si elle est aussi vectrice de conflit. Mais quand l’hétérose fait perdre à Jim ses abdos un par un, c’est toute son identité sociale qui se dérobe et pas seulement son orientation. Le film déconstruit ainsi brillamment la figure de l’influenceur, dont le pouvoir repose moins sur ce qu’il est que sur ce qu’il exhibe. Face à lui, Lucien incarne le contrepoint parfait. Il est invisibilisé, marginalisé jusque dans sa propre communauté et ne rentre dans aucune case valorisée. Et c’est précisément dans la relation entre ces deux-là, le surhomme qui dégonfle et le jeune homme qui s’assume de plus en plus, que se niche toute l’émotion du film. La « gaystapo », figure absurde et jouissive, pousse la logique encore plus loin : même au sein d’une communauté opprimée, les mécanismes d’exclusion et de conformité reprennent leurs droits. C’est méchant, c’est juste et c’est hilarant.

Narrativement, Jim Queen structure sa quête comme un conte d’aventure picaresque. Jim et Lucien progressent de rencontre en rencontre, chaque personnage-relais constituant un sketch autonome avant de céder la place au suivant. C’est exactement l’ADN de Bobbypills, forgé sur Les Kassos, appliqué au format long avec une cohérence parfaite. Le burlesque trash, le politiquement incorrect, la cassure franche dans le geste animé, tout ça fonctionne et on ne s’en lasse pas. L’animation, avec ses aplats criards et ses mouvements délibérément saccadés, oscille quelque part entre Rick et Morty et les fanzines queer des années 90, convoquant en chemin une comédie musicale façon Disney et une scène de power-up directement inspirée de Dragon Ball Z. Ces références ne s’entrechoquent pas, chaque code étant immédiatement retourné et dévoyé pour servir le gag. Les blagues s’appuient sur une langue française savoureuse : « solution fionale », « Chloroqueer ». Inévitablement, elles perdront de leur brio pour les publics anglophones. Mais l’animation est suffisamment inventive pour que le plaisir reste intact.

Jim Queen sort en salles le 17 juin, et avec Lesbian Space Princess qui arrive en VOD, 2026 s’annonce comme un cru béni pour le cinéma d’animation queer décomplexé. Deux films, un seul mot d’ordre : rigoler fort, sans demander pardon.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Jim Queen – bande-annonce

Jim Queen – fiche technique

Réalisation : Marco Nguyen, Nicolas Athané
Scénario : Simon Balteaux, Marco Nguyen, Nicolas Athané, Brice Chevillard
Interprètes (voix) : Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon
Animation : Stefan Thaler, Julien Licata, Estelle Antonini
Décors : Éléonore Ware, Matthieu Saghezchi, Laurent Maillot, Bertrand Piocelle
Montage : Ivy Buirette
Musique : Mathieu Rosenzweig, Benjamin Nakache
Producteurs : David Alric, Arthur Delabays
Sociétés de production : Bobbypills, uMedia
Pays de production : France
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h25
Genre : Animation, Comédie
Date de sortie : 17 juin 2026

Cannes 2026 : Notre salut, un homme de notre siècle

Présenté en Compétition officielle à Cannes 2026, Notre Salut d’Emmanuel Marre s’attaque à la collaboration depuis l’intérieur des ministères de Vichy, avec un dispositif formel audacieux et un Swann Arlaud habité. Intellectuellement fascinant, esthétiquement bluffant, le film peine pourtant à tenir sa promesse sur la durée.

Il y a des films qu’on admire davantage qu’on ne les aime. Notre Salut est de ceux-là. Emmanuel Marre plonge dans les archives de sa propre famille, plus précisément de son arrière-grand-père, fonctionnaire au service du régime de Vichy. Ses lettres à son épouse forment la colonne vertébrale du récit pour livrer quelque chose d’hybride et d’ambitieux, car ce n’est ni une fresque historique, ni un documentaire, ni une pure fiction. Henri Marre arrive donc à Vichy en 1940, fauché, l’égo abîmé, une mallette sous le bras et un traité de management qu’il a rédigé l’été précédent. Il croit tenir sa revanche, mais il ne voit pas encore l’escalier qu’il descend marche après marche, chaque pas semblant raisonnable pris séparément. Swann Arlaud le joue avec une juste fragilité, toujours à mi-chemin entre la lucidité et l’aveuglement consenti, sans forcer le trait. La violence ne sera jamais frontale, elle se négocie en réunion, se noie dans des colonnes de chiffres, dans des litres de carburant comptés pour acheminer des « produits » vers leur mort. C’est précisément là que réside la force du projet, dans la représentation du mal, banalisé par le management et l’administration, comme on a pu le constater dans La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer.

La réussite de Vichy

Après l’hôtesse de l’air de Rien à foutre, engloutie par la logique froide du low cost, Marre confirme son obsession pour celles et ceux qui se laissent happer par un système sans jamais vraiment le choisir. Mais le vrai coup d’audace du réalisateur français, c’est son dispositif. La caméra à l’épaule laisse volontairement apparaître les reflets dans les objectifs, les ombres portées par les lumières de tournage, des zooms qui hésitent comme une main qui tremble. Ce ne sont pas des maladresses, ce sont des aveux. La caméra ne disparaît pas dans le récit, elle s’atteste, elle témoigne. Nous ne sommes pas en train de regarder l’Histoire dans un musée, c’est plutôt comme l’avoir sous la main. Et puis survient la chanson Life is Life, plaquée sur des images d’archives de foule en délire devant un Pétain qui copine avec le Führer, ou Sounds Like A Melody d’Alphaville lors d’une soirée mondaine où les corps dansent et l’absurde devient un geste de cinéma. Ces interludes anachroniques ne ridiculisent pas l’époque, ils la contaminent avec la nôtre, rappelant que l’enthousiasme populaire est une constante humaine, disponible pour n’importe quelle cause.

Reste que ce même dispositif finit par se retourner contre lui. Ce mockumentaire tient à une condition : qu’une tension souterraine maintienne l’attention même quand rien d’apparent ne se passe. Or Notre Salut s’étire, et certaines séquences probablement improvisées ne trouvent pas toujours leur densité. On reste parfois en surface et on observe l’écran sans être vraiment happé, et la rupture avec le procédé finit par s’installer durablement. Une voix off épistolaire plombe également le rythme. Dans une Compétition cannoise surchargée d’émotions et de sujets pesants, Notre Salut est peut-être le genre de film où l’on décroche involontairement. Non pas par ennui profond, mais par saturation d’un rythme qui refuse de s’emballer. On ne peut qu’applaudir cet opus pour ses intentions et on aura raison. Mais on rentrera aussi peut-être chez soi avec l’impression d’avoir davantage pensé le film que de l’avoir vécu.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Notre salut – fiche technique

Titre international : A Man of His Time
Réalisation : Emmanuel Marre
Scénario : Emmanuel Marre
Interprètes : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Jean-Baptiste Marre
Photographie : Olivier Boonjing
Décors : Anna Falguères
Son : Antoine Bailly
Montage : Nicolas Rumpl
Sociétés de production : Kidam, Michigan Films
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : Condor
Durée : 2h35
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 30 septembre 2026

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

On est ici dans le pur film de genre d’exploitation, loin de l’horreur pointue et plus intellectuelle. Et Passenger est un avatar plutôt correct et regardable de ce cinéma de série B à popcorn et frissons. À partir d’une légende urbaine et d’une idée avec un certain potentiel, le vieux routard André Ovredal accouche d’une bobine sympathique comme à son habitude mais qui ne marquera pas les mémoires du film d’épouvante pour autant. La scène d’introduction, malheureusement spoilée dans la bande-annonce, est magistrale et le reste a du mal à se mettre à son niveau. Heureusement, il y a d’autres petites séquences horrifiques bien senties mises en valeur par la réalisation affûtée du norvégien. Hormis cela – ce qu’on attend en priorité à la vision de ce type de productions – rien à se mettre sous la dent, entre malédiction banale et personnages sans grand intérêt. Si on est fan du genre, ça fait le travail!

Synopsis: Après avoir été témoin d’un terrible accident de la route, un jeune couple réalise qu’il n’a pas quitté les lieux du drame sans être suivi. Une présence démoniaque, le Passager, se joint à leur voyage en van et transforme leur aventure en un véritable cauchemar, déterminée à ne s’arrêter qu’une fois qu’elle les aura tous les deux emportés.

Il y a un fossé de plus en plus béant entre les films d’horreur commerciaux et ceux issus du sérail indépendant (plus communément appelés elevated horror aujourd’hui). Que ce soit en termes de qualité ou de public cible. En revanche, ce sont désormais les deux qui se taillent la part du lion au box-office, les succès n’étant plus réservés aux seuls films d’exploitation. Mais la bonne nouvelle est que le film de genre est à la mode. Il a véritablement le vent en poupe en plus d’être celui qui surprend le plus aujourd’hui, peu importe le sous-genre et la nationalité. Passenger est cependant et sans conteste issu de la première catégorie et il ne s’en cache pas. Ce qui n’empêche pas qu’il aurait pu et dû être plus original et stimulant.

Il ne faut cependant pas cracher sur ceux-ci quand bien même on est allergique au cinéma commercial puisqu’il peut parfois apporter de belles surprises tout comme celui plus pointu peut, à l’inverse, s’avérer particulièrement prétentieux ou ennuyeux. Par exemple, l’an passé on peut se remémorer l’excellent à tous points de vue Smile 2. Qui plus est une suite… Il est cependant vrai que pour un The Conjuring réussi, combien de films foireux et sans intérêt issus de son univers. Chez Blumhouse idem. On a eu l’un des plus grands films d’horreur des dernières décennies avec Sinister mais on a aussi une flopée de navets lisses et interchangeables pour adolescents en manque de frissons faciles chaque année. Passenger est loin des deux extrémités, il se positionne sur la médiane de la qualité. Un petit film d’épouvante honnête qui ne révolutionnera rien mais fait son travail. Ni plus, ni moins.

Pourtant, l’excellente séquence d’ouverture aurait pu donner le la. Ce prologue est particulièrement effrayant et il l’aurait été encore plus si la promotion ne l’avait pas spoilé jusqu’à plus soif à grand renfort de bandes-annonces tapageuses. Extrêmement agaçant mais preuve que même le distributeur avait conscience de la maestria de ladite séquence et de son potentiel de trouille. La suite est plus consensuelle malheureusement. Passenger part pourtant d’une prémisse intéressante avec son entité qui hante les routes à base de légende urbaine et de folklore de voyageurs. Il est clair qu’avec un tel matériau de base, on aurait pu faire un plus grand film fantastique ou d’horreur pure.

La suite du long-métrage nous gratifiera de deux ou trois autres scènes bien effrayantes à défaut d’être terrifiantes. Le metteur en scène norvégien André Ovredal, routard du genre depuis qu’on l’a découvert avec Troll Hunter, est doué pour les séquences de peur. Entre idées de mise en scène savoureuses (le drap du vidéoprojecteur ou encore les phares de la voiture clignotant en intermittence) et climat spectral bien négocié dans la nature nocturne et sauvage, il sait y faire. Mais comme la plupart de ses films, du Voyage de Demeter à Scary Stories, ce qui enrobe la peur est pauvre.

La malédiction tissée autour de cette intrigue plutôt bête est banale au possible. On a l’impression d’avoir vu ça cent fois. Entre la rencontre avec une dame qui permet de donner du corps et un contexte à l’entité (pauvre Melissa Leo) et la manière d’éventuellement la détruire, c’est d’une trivialité qui ferait bâiller un mort. Ensuite, le couple de protagonistes n’est jamais intéressant et la mauvaise idée est de n’avoir aucun autre personnage valide à se mettre sous la dent. En effet, s’il y en avait eu d’autres, on aurait pu avoir davantage de morts et de sang. Mauvais choix narratif que de se limiter quasiment à deux personnages. Ou alors mal exploité. Passenger est donc honnête mais bien trop calibré et déjà vu pour sortir du tout-venant du genre de la série B horrifique pour grand public.

Bande-annonce – Passenger

Fiche technique – Passenger 

Réalisation : André Øvredal
Scénario : Zachary Donohue, T.W. Burgess
Interprètes : Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Devielle Johnson…
Montage : Martin Bernfeld
Musique : Christopher Young
Production : Walter Hamada, Gary Dauberman
Producteur exécutif : (non communiqué)
Société de production : 18Hz Productions, Coin Operated
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Paramount Pictures France
Durée : 1h34
Genre : Épouvante, Fantastique
Date de sortie : 22 mai 2026

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3

Cannes 2026 : Le Corset, l’appel de l’ouragan

Présenté à Un Certain Regard 2026, Le Corset est le film d’animation le plus personnel de Louis Clichy et une comédie dramatique familiale portée par l’aquarelle, la musique et une sincérité bouleversante dans la campagne française.

Coécrit avec Franck Salomé, Louis Clichy redoutait, en amont de la projection, de ne pas avoir sa place au Festival de Cannes. Il prouve le contraire avec Le Corset, une comédie dramatique familiale qui navigue entre agriculture et adolescence, et qui s’impose comme l’une des belles surprises de cette sélection Un Certain Regard.

Grandir de travers

Après avoir redonné un second souffle aux célèbres Gaulois au cinéma, aux côtés d’Alexandre Astier (Astérix : Le Domaine des dieux et Astérix : Le Secret de la potion magique), Clichy revient à un cinéma d’animation plus traditionnel, en remplaçant la 3D par l’aquarelle, avec des coups de pinceau lisibles, des couleurs aux belles nuances. Lui et son équipe donnent vie à Christophe, onze ans, adolescent turbulent qui a un handicap : il penche sur la gauche. Pour redresser sa colonne vertébrale et son rapport d’opposition avec son père, il doit porter un corset. Mais au cœur d’une vie de ferme en Beauce dans les années 1980, entouré d’un grand frère qui a renoncé aux études pour l’entreprise familiale et d’une petite sœur qui n’aspire qu’à s’amuser, l’avenir de Christophe semble déjà tout tracé. Ses parents, comme tant d’agriculteurs de l’époque, font face à une situation économique précaire, en s’improvisant céréaliers. Tout pousse Christophe vers les champs, quand lui se découvre un talent naturel pour l’orgue dans son église locale, une passion qui prendrait trop de place dans son quotidien, malgré le soutien silencieux de sa mère.

Porter un corset ne semble pas non plus arranger les choses, mais cela lui a néanmoins permis de se rapprocher de Clara, une fille légèrement mystérieuse et kleptomane. Ensemble, ils s’évadent et se découvrent un peu plus. On reste surtout derrière Christophe, qui doit composer avec la crise de la prochaine récolte et les répétitions pour son envol en solo. Face à l’orgue, du clavier aux pédales en passant par les pistons, il est aux commandes et ne reçoit d’ordre de personne. C’est là que le film trouve l’une de ses plus belles idées, en confrontant deux regards, deux formes d’autorité, celle du père et celle de l’instrument, pour mieux montrer où Christophe choisit de se redresser.

On sent à chaque plan combien ce film est personnel. Avoir situé l’histoire en Beauce, ce paysage plat de fermes et de coopératives où Clichy a grandi, c’est y mettre de l’amour et de la nostalgie. Le style aquarelle n’est pas un simple choix esthétique, car ses nuances douces et ses contours esquissés épousent parfaitement cette mémoire d’enfance, à la fois nette et légèrement floue. Le corset de Christophe devient aussi une passerelle vers l’imaginaire, quelque chose de l’ordre d’un ouragan de folie, de révolte, mais toujours amené avec une puissance émotionnelle qui grimpe avec sensibilité et une énergie authentique. Puis, c’est finalement la musique qui métamorphose les personnages, et qui fait de Le Corset un film d’animation capable d’émouvoir autant les petits que les grands.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026

Le Corset – fiche technique

Titre international : Iron Boy
Réalisation : Louis Clichy
Scénario : Louis Clichy, Franck Salomé
Interprètes (voix) : Gary Clichy, Rod Paradot, Brune Moulin, Dimitri Colas, Aurélie Vassort, Alexandre Astier, Jean-Pascal Zadi
Storyboard : Cédric Guarneri, Nils Balleydier
Design des personnages et décors : Louis Clichy
Animation : Chloë Aubert
Montage : Vincent Tricon
Étalonnage : David Chantoiseau
Producteurs : Céline Vanlint, Nicolas de Rosanbo
Studios d’animation : Eddy Studio, Caribara, Les Astronautes, Amopix, L’Enclume
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution France : KMBO
Durée : 1h39
Genre : Animation, Famille, Comédie
Date de sortie : 14 octobre 2026

Cannes 2026 : Her Private Hell, l’antre de la bêtise

Nouveau long-métrage de Nicolas Winding Refn depuis The Neon Demon, Her Private Hell était l’un des événements attendus du festival de Cannes 2026. Le résultat, présenté hors compétition dans une séance de minuit, est une déception totale : film prétentieux, visuellement creux et profondément misogyne, il confirme la longue dégringolade d’un cinéaste définitivement perdu dans son propre miroir.

Le festival cachait un blockbuster dans la compétition avec Hope, mais hors compétition, personne ne pouvait anticiper qu’un film aussi malaimable oserait se présenter aussi frontalement. Après la trilogie Pusher, qui avait imposé son audace visuelle et narrative, puis Drive, qui avait fait de lui un faiseur d’images léchées, adulé par le public et la presse, Nicolas Winding Refn a entamé une lente et inexorable descente aux enfers hollywoodiens. Et toujours pas de signe de parachute dans Her Private Hell. C’est au contraire la confirmation d’une chute libre, une bouse cosmique livrée avec la prétention d’un artiste convaincu de son génie, dans un univers à la fois futuriste, onirique et prétendument spirituel, dont la bêtise n’a d’égale que la suffisance.

L’art du vide viriliste

Dix ans sans tourner de long métrage, et Refn revient l’air de rien avec une proposition aussi douteuse que détestable. On reconnaît immédiatement l’homme de la publicité, car la maîtrise formelle est là, convenable, efficace à ce format promotionnel. Sauf qu’ici, on ne vend pas de produit, ou plutôt si, on en vend un seul : un désir viriliste emballé dans du cuir et du néon. Sophie Thatcher, Kristine Frøseth et Havana Rose Liu servent autant de décor que les espaces faussement luxueux qu’elles traversent avec un désintérêt total. Elles ne sont là que pour satisfaire le regard voyeuriste d’un cinéaste qui les rend complices d’une misogynie ambiante, sans que jamais le film ne semble en avoir conscience, ce qui est précisément le problème. Alors de quoi parle Her Private Hell, au fond ? On pourrait croire à une représentation de la psyché de personnages gravitant autour de Johnny Thunders, playboy revêtu de cuir et aux intentions démoniaques. Il est une figure paternelle et maléfique. Mais il n’y a pas d’histoire à proprement parler. On suit essentiellement Elle, qui cherche à s’émanciper de Johnny en « Enfer » et à résoudre un conflit avec sa belle-mère Dominique, du même âge qu’elle, dans une scène d’étouffement érotico-morbide à l’aide d’une culotte souillée. Celle-ci résume à elle seule le niveau de provocation du film : gratuite, vide, et fière de l’être. Les dialogues sont sans cohérence et la narration est sans cap, si bien qu’on finit par craquer et rire jaune devant cet ovni aussi indigeste que l’était Megalopolis de Francis Ford Coppola. On traverse des décors de néo-Tokyo envahis d’une épaisse brume numérique, où chaque plan est renforcé par des effets poussés à un tel niveau de lissage qu’on pourrait les confondre avec des images générées par intelligence artificielle.

En parallèle de cette pittoresque vie de famille qui lorgne aussi vers Star Trek dans un élan burlesque assumé, le soldat américain, Private K, erre dans les ruelles nimbées de néon à la recherche de sa fille. Si Only God Forgives était imparfait dans ce qu’il racontait, si lent et si stylisé qu’il en devenait éprouvant, il possédait au moins une beauté plastique indéniable. Rien ne sauve Her Private Hell. Les deux récits finissent bien par se croiser, mais la mise en scène demeure un obstacle constant au visionnage, avec pour seul objectif d’exciter la rétine, surtout celle des hommes, au mépris absolu des personnages féminins.

Her Private Hell n’a même pas la décence d’être un nanar que l’on savoure avec le recul plaisant du film de série Z. Il est simplement gênant, profondément misogyne, et vain. Certainement le pire film de cette édition du festival, et sans doute de toute la carrière de son réalisateur. Dix ans d’absence pour en arriver là… Refn ne s’est pas réinventé, il s’est autoparodié.

Ce film est présenté en Hors Compétition au Festival de Cannes 2026.

Her Private Hell – bande-annonce

Her Private Hell – fiche technique

Réalisation : Nicolas Winding Refn
Scénario : Esti Giordani, Nicolas Winding Refn
Interprètes : Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth
Photographie : Magnus Jønck
Musique : Pino Donaggio
Producteur : Nicolas Winding Refn
Production déléguée : Lene Borglum, Christina Erritzøe, Takuma Takasaki, Kimberly Willming
Sociétés de production : Neon, byNWR
Pays de production : États-Unis, Danemark
Société de distribution : The Jokers Films
Durée : 1h49
Genre : Thriller

Cannes 2026 : Garance, l’enverre du décor

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Dans Garance, Adèle Exarchopoulos incarne une actrice alcoolique un peu perdue, qui enchaîne les petits rôles, les rencontres et les soirées bien arrosées. Un portrait de femme plein de douceur et de sensibilité signé Jeanne Herry.

La réalisatrice française aime ancrer ses films dans la réalité. Elle se renseigne toujours sur le terrain pour garantir l’exactitude de ses récits et de ses personnages. Après Pupille, puis Je verrai toujours vos visages, qui a valu à Adèle Exarchopoulos le César de la Meilleure actrice dans un second rôle, Jeanne Herry intègre pour la première fois la sélection cannoise. Comme La Vie d’une femme, également en Compétition, Garance s’attache au quotidien d’un personnage féminin dans la tourmente. Pour le caractériser, la cinéaste s’est inspirée du parcours d’une jeune alcoolique qu’elle a rencontrée, mais aussi de sa propre expérience de comédienne. En narrant une tranche de vie de cette actrice désorientée, elle compose un drame attachant sur la quête de soi et la guérison.

La fureur de boire

Garance, jeune comédienne dans une petite troupe soudée, enchaîne les castings pour décrocher des rôles. Entre espoirs et désillusions, elle peine à gérer son addiction à l’alcool, qui l’éloigne peu à peu de ses proches et la prive d’emploi. Gueules de bois et déménagements s’ensuivent, jusqu’à ce que Garance rencontre Pauline, interprétée par Sara Giraudeau. En centrant son film sur un personnage, défini par son alcoolisme et ses relations aux autres, Jeanne Herry raconte une histoire de quête de soi, de transformation personnelle, à la fois professionnelle et intime, qui passe autant par l’amour de l’autre que par l’autodestruction. L’ennemi, c’est l’alcool, toujours présent discrètement à l’écran. Un verre de vin blanc dans la main, une barrique ou une bouteille cachée dans un coin. Pour Garance, cette situation est devenue une norme, une fatalité qu’elle ne peut plus combattre. C’est simplement « comme ça« . L’occasion pour Jeanne Herry de mettre en garde contre la banalisation d’une consommation excessive d’alcool et de ses risques.

Décomposé sur plusieurs années, avec des ellipses, le récit relate les hauts et les bas de la vie de cette comédienne, mais ne décolle jamais vraiment. Il manque un peu d’émotion et joue habilement sur l’humour pour désamorcer le drame. Cependant, Garance démontre justement toute l’importance de l’émotivité. La jeune actrice rappelle ainsi aux enfants que « la fragilité et la sensibilité valent de l’or« . Cette affectivité, essentielle aux comédiens, est parfaitement exprimée par Adèle Exarchopoulos, qui pourrait bien repartir avec un prix d’interprétation samedi soir.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Garance – fiche technique

Réalisation : Jeanne Herry
Scénario : Jeanne Herry
Interprètes : Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud, Anne Suarez
Photographie : Antoine Cormier
Décors : Nicolas de Boiscuillé
Costumes : Ariane Daurat
Maquillage : Christophe Oliveira
Montage : Laurence Briaud
Producteurs : Alain Attal, Nicolas Dumont, Philippe Logie, Solveig Rawas, Hugo Sélignac
Sociétés de production : Trésor Films, Chi-Fou-Mi Productions
Coproduction : Artémis Productions
Pays de production : France
Société de distribution : StudioCanal
Durée : 1h45
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 23 septembre 2026

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

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La guerre ne se réduit pas aux champs de bataille et aux lignes de front. Dans Minotaure, Andreï Zviaguintsev choisit d’aborder l’envahissement de l’Ukraine par le prisme d’une société fragmentée et d’un couple qui se délite. Une manière subtile de dénoncer le conflit politique, toujours présent en arrière-plan, en montrant ses conséquences sur le quotidien des individus. Un drame marquant, dont le message partisan pourrait lui rapporter un prix en ces temps de crise.

Andreï Zviaguintsev, invité de marque connu pour Le Bannissement, puis Faute d’amour, Prix du jury à Cannes, fait son grand retour sur la Croisette. Après la figure du serpent de mer, utilisée dans Léviathan, le réalisateur russe s’attaque dans Minotaure à un nouveau monstre mythologique. Dans le contexte troublé de la guerre en Ukraine, cette créature fantastique à corps d’homme et à tête de taureau représente les démons intérieurs qui s’emparent de l’être humain et l’enferment dans un labyrinthe inextricable. En traitant d’un conflit politique à travers la sphère intime, le réalisateur russe signe une œuvre frappante et engagée.

Guerre intérieure

Gleb, chef d’une petite entreprise d’import-export, vit avec sa femme, Galina, et son fils dans une province russe. L’existence confortable de la famille bourgeoise est bouleversée par l’arrivée de la guerre en Ukraine. Le gouvernement impose des quotas et mobilise pour l’exécution de « l’opération militaire spéciale », contraignant Gleb à se séparer de ses employés. Le conflit fracture vite toute la société et chacun doit choisir entre « des vacances » loin du pays, la fuite vers la Géorgie, l’endoctrinement dans l’armée, désiré ou forcé, et la poursuite du travail. Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, sa situation professionnelle et personnelle extrêmement tendue achève de faire craquer Gleb, qui libère brusquement toutes ses pulsions. Quant à Galina, elle peine à s’affirmer dans l’ombre de son mari et ne vit que dans les bras de son amant. En s’inspirant de La Femme infidèle de Claude Chabrol, le réalisateur russe insuffle à son drame un aspect policier, qui lui permet de brosser les rapports de pouvoir entre politique et forces de l’ordre.

Andreï Zviaguintsev, qui s’est toujours opposé à la guerre, traite l’invasion de l’Ukraine comme un catalyseur de la bête tapie au fond de nous, un révélateur de nos instincts les plus sombres. Minotaure exprime donc un affrontement essentiellement intérieur, le conflit armé ne pénétrant l’écran que par le biais d’affiches de propagande, de soldats marchant dans les rues ou de tanks circulant sur la route. Sous la forme d’une tragédie grecque, il place ses personnages dans le dédale d’un système qu’ils servent mais qui les dévore. À l’instar du minotaure, qui se nourrit d’hommes, Gleb sacrifie en effet ses salariés pour alimenter la machine soviétique. Dans une dernière scène aussi magnifique qu’effroyable, Andreï Zviaguintsev donne à voir un monde crépusculaire, dont l’avenir chargé de nuages nous enveloppe dangereusement. Réfugié en France, le réalisateur russe pourrait bien remporter sa première Palme d’or avec cette œuvre d’une grande portée politique, dans laquelle la société engendre des monstres.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Minotaure – fiche technique

Titre original : Minotaur
Réalisation : Andreï Zviaguintsev
Scénario : Andreï Zviaguintsev et Simon Liachenko, d’après le film « LA FEMME INFIDÈLE » écrit et réalisé par CLAUDE CHABROL
Interprètes : Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin
Photographie : Mikhail Kritchman
Son : Andreï Dergatchev
Décors : Masha Slavina, Andreï Ponkratov
Costumes : Ouliana Polianskaïa
Montage : Andreï Zviaguintsev
Musique : Evgueni et Sacha Galperine
Mixage : Andreï Dergatchev
Producteurs : Charles Gillibert, Nathanaël Karmitz, Marco Perego
Sociétés de production : MK Productions, CG Cinema Avec Forma Pro Films / Razor Film
Pays de production : France, Lettonie, Allemagne
Société de distribution France : Les Films du Losange
Durée : 2h20
Genre : Drame
Date de sortie : 14 octobre 2026

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Blockbuster de science-fiction coréen présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Hope est la proposition la plus improbable et la plus jouissive de ce festival. Un film bourrin, imparfait, épuisant et pourtant irrésistible.

On s’avance vers Hope dans un mélange d’impatience et de grande confusion. Après l’uppercut viscéral de The Chaser, la noirceur de The Murderer et l’horreur rurale foudroyante de The Strangers, que pouvait bien nous réserver Na Hong-jin après dix ans d’absence ? La réponse est à la fois simple et vertigineuse : un blockbuster d’action baigné dans une sauce science-fictionnelle d’une ampleur qu’on n’attendait pas, déversé sans prévenir sur la compétition officielle de la Croisette.

Cache-toi si tu peux

Le réalisateur retrouve sa ruralité vieillissante familière, ce calme provincial instantanément fracassé par l’irruption d’une créature féroce aux abords de la zone démilitarisée. Les quarante-cinq premières minutes sont dédiées à sa traque survoltée, à travers le regard de Beom-seok, officier de police aussi froussard que ses équipiers sont bras cassés. Il a beau suivre les hurlements, les coups de feu et les cadavres laissés sur le passage de la « bête », il a constamment un train de retard, et c’est là tout le sel du dispositif. La menace reste invisible, la caméra enchaîne les travellings rapides sur de longues distances, et une légèreté pince-sans-rire, limite adolescente, vient digérer la montée d’adrénaline. On pense au diptyque Alienoid : Les protecteurs du futur et Alienoid : L’affrontement, à ce plaisir régressif presque enfantin que le film revendique sans complexe. Soit on accepte le contrat, soit on se fait éjecter. C’est la seule exigence de Hope et c’est une exigence honnête.

Na Hong-jin s’emploie formellement à capter le chaos avec une rigueur inattendue. Le décor rappelle une zone de guerre ou le résultat d’une catastrophe naturelle. La gestion de la tension dans les petits espaces est aussi millimétrée, toujours ludique, et quelques personnages secondaires, à commencer par Seong-ae, l’adjointe de Beom-seok, immédiatement badass, font leur entrée avec beaucoup d’allure. Hélas, ils restent à peine caractérisés par la suite, et c’est l’un des vrais problèmes d’un scénario qui accumule les belles intentions sans toujours les tenir. Une fois la mythologie extraterrestre dévoilée, le film plonge dans un long ventre mou, le temps d’une digression forestière tournée dans un parc national roumain qui ressemble davantage à une pause qu’à une relance. Et quand les courses-poursuites continuent, on pense alors à ce que le manga L’Attaque des Titans aurait pu être en live-action, avec des morts violentes, cartoonesque par moment, et à un Predator revisité quand la chasse s’inverse dans les bois. Mais c’est aussi là que la bouillie numérique prend le dessus, car les créatures manquent de masse, les déplacements sonnent souvent faux, et le maquillage numérique de Michael Fassbender et Alicia Vikander rappelle douloureusement une ébauche du premier Avatar. Forcément, tout ce qui touche au scénario frise le ridicule. Mais on s’en fiche un peu et c’est peut-être ça, la vraie réussite du film.

Car il y a quelque chose de magique, entre la fatigue et l’excitation propres au festival, dans la capacité de Hope à maintenir le taux d’adrénaline sans jamais le laisser retomber vraiment. C’est bourrin, épuisant et souvent absurde. Mais la promesse de l’action est tenue, et on se languit déjà de découvrir la suite. Il s’agit là du premier volet d’une trilogie qui s’annonce aussi ultra généreuse que Mad Max : Fury Road, mais avec les codes du blockbuster coréen comme on l’a aperçu plus tôt dans Colony.

Au milieu de films marqués par des notes d’intention très politiques ou très personnelles, Hope est, comme son titre l’indique, un petit espoir : celui que la compétition ne devienne pas exclusivement le terrain de jeu d’œuvres dont on devine tous les gimmicks d’auteurs. Que le festival ait osé le sélectionner ici plutôt qu’en séance de minuit, c’est en soi un geste courageux. Et ça mérite le respect.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Hope – bande-annonce

Hope – fiche technique

Titre original : 호프
Réalisation : Na Hong-jin
Scénario : Na Hong-jin
Interprètes : Jung-Min Hwang, In-sung Zo, Jung Ho-Yeon
Photographie : Hong Kyung-pyo
Animation : Hanjoon Kim
Décors : Hwokyoung Lee
Son : Changsub Kim
Montage : Sunmin Kim
Musique : Michael Abels
Producteurs : Chae Ji-woong, Kim Sae-mi, Na Hong-jin
Sociétés de production : FORGED FILMS CO., LTD., PLUS M ENTERTAINMENT, WESTWORLD
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 2h40
Genre : Action, Science-fiction, Thriller

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

En compétition à Cannes 2026, L’Inconnue, le troisième film d’Arthur Harari, repose sur un pitch fascinant, un homme piégé dans le corps d’une femme, pour livrer une œuvre longuement attendue et rapidement décevante, trop longue, trop froide, et finalement creuse.

Il faut reconnaître à Arthur Harari une certaine audace. Adapter Le Cas David Zimmerman, la bande dessinée qu’il a coécrite avec son frère Lucas, c’était prendre le risque de se confronter à un matériau riche, psychologiquement dense, dont la force tenait précisément à l’intériorité de son personnage. On attendait que le cinéma fasse ce que la BD ne pouvait pas faire, comme incarner cette bascule vertigineuse, ce moment où un homme se réveille dans un corps qui n’est pas le sien et doit recomposer son identité de l’intérieur. L’idée est de questionner le rapport à son propre corps, à l’enveloppe charnelle que l’on habite ou que l’on s’approprie, à la frontière fragile entre soi et l’autre. Mais L’Inconnue rate cette promesse avec une régularité décourageante.

Dans la peau de moi-même

Le film débute avec l’énergie d’une malédiction à la It Follows. David Zimmerman, photographe solitaire et anxieux de 40 ans, se retrouve projeté dans le corps de la femme qu’il a suivie. La mécanique narrative est posée, le trouble installé. Puis, très vite, l’enquête est abandonnée. Ce qui aurait pu devenir un thriller métaphysique sur l’identité et la dépossession de soi glisse vers une sorte de buddy movie maladroit, sans jamais aboutir franchement à quoi que ce soit. L’Inconnue n’est ni la comédie romantique et poétique que le genre du body switch autorisait, à l’instar de Your Name, ni le drame de la transidentité qu’il effleure sans jamais s’y engager, ni même le film de genre décomplexé qu’on pouvait espérer. Harari semble avoir voulu tout cela à la fois, et n’a finalement pas d’identité à défendre. On traverse des banlieues, dans une photographie granuleuse, sans vraiment les investir, et on suit David sans jamais entrer en lui.

C’est là le paradoxe douloureux du film : Niels Schneider est méconnaissable, métamorphosé physiquement comme Christian Bale dans The Machinist, et cette intention impressionne. Mais derrière ce corps squelettique, on ne traite pas beaucoup de l’anxiété sociale du personnage, ni de ce que ce changement, dans un corps peut-être plus désirable et plus regardé, change ou ne change finalement pas sa condition intérieure. La tragédie psychologique est esquissée, jamais creusée. Léa Seydoux, de son côté, porte une présence indéniable, mais son jeu semble lui aussi flotter dans un récit qui ne lui offre pas beaucoup d’options, contrairement à Gentle Monster, où on la sent libérée et authentique. Il reste une réflexion à demi-formulée sur le corps et le regard que l’on porte sur le corps des autres, notamment à travers la caméra de David, mais elle n’atteint jamais la force d’un vrai propos. Ce n’est pas non plus un culte de la beauté déconstruit comme dans Jim Queen, c’est simplement une mise en scène trop hitchcockienne pour un film qui ne se donne pas les moyens de l’investir.

Aussi, L’Inconnue est bien trop long pour ce qu’il veut raconter. Ce qui aurait tenu en une heure trente, avec un montage plus rythmé, s’étire sur 2h20 dans un visionnage qui devient pénible, puis franchement ennuyeux. L’idée d’une impasse psychique forte, d’un homme prisonnier d’une enveloppe qui n’est pas la sienne, ne transparaît jamais vraiment à l’écran. Et il ne reste qu’une belle idée, un beau titre, et le sentiment amer qu’Onoda, plus maîtrisé, plus sensoriel, plus émotionnel, mieux écrit et beau à regarder, n’a pas eu la lumière qu’il méritait, et que ce film en compétition ressemble, hélas, à un désir de réparer une injustice.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Inconnue – fiche technique

Titre international : The Unknown
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari, Vincent Poymiro
Interprètes : Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois
Photographie : Tom Harari
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli, Tommaso Colliva
Producteurs : Nicolas Anthomé, Lionel Guedj
Sociétés de production : To Be Continued, Bathysphère
Coproduction : Pathé, France 2 Cinéma, Logical Content Ventures, Ascent Film, Rai Cinema
Pays de production : France
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 2h20
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 26 août 2026

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l’ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs-métrages documentaires consacrés au monde carcéral, La Liberté et La Détention, et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu’on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Qu’est-ce qu’on sait, vraiment, de la prison ? On en a tous des images en tête : les barreaux, les coursives, les portes qui claquent. Des images de films, le plus souvent. Des clichés, au sens propre du terme. C’est précisément contre cet imaginaire figé que travaille Guillaume Massart, documentariste dont les deux longs-métrages forment aujourd’hui un diptyque singulier sur l’univers carcéral.

Dans La Liberté (2020), il filmait des hommes condamnés pour les crimes les plus graves au sein de Casabianda, l’unique prison ouverte de France. Dans La Détention (2026), il tourne sa caméra vers l’École nationale d’administration pénitentiaire, où se forment les futurs surveillants. Deux films, deux angles radicalement différents, et pourtant la même question se pose : qu’est-ce que la prison fait aux gens, à ceux qu’elle enferme comme à ceux qui l’habitent au quotidien ?

« Soudain, ils sont dans l’urgence de dire, pour témoigner bien sûr, mais aussi pour savoir quoi faire à l’avenir. »


Dans La Liberté, vous filmiez des hommes condamnés pour les crimes les plus infamants qui soient, et pourtant vous leur donniez la parole. Dans La Détention, vous retournez la caméra vers ceux qu’on ne voit jamais non plus, mais pour des raisons inverses. Est-ce que vos films parlent moins de prison que d’invisibilité ?

Je ne sais pas si la prison relève exactement de l’invisible. Je crois que sa représentation existe en fait assez fortement, mais qu’elle est communément dominée par plusieurs clichés, qui sont fermement ancrés dans l’inconscient collectif.

Pourtant il y a bien une certaine exposition, malgré tout, des réalités carcérales. Elle est portée par des voix publiques, qu’il s’agisse de celles des équipes de Contrôleurs généraux des lieux de privation de liberté, des associations telles que l’OIP, ou même des syndicats pénitentiaires — toutes voix dont on ne peut pas dire qu’elles soient exactement tenues au silence. Mais elles ne parviennent pas à s’imposer dans le champ des représentations.

Et c’est donc une question d’image : en 2000, Harun Farocki, dans Images de prison, un peu comme il l’avait fait 5 ans plus tôt en compilant les images de sorties d’usines, fait le bilan de cent ans d’histoire de la représentation de la prison au cinéma. Et il est flagrant qu’elle n’a fait que bégayer. Couloirs froids rythmés de portes épaisses, silhouettes strictes du personnel pénitentiaire à l’heure de l’extinction des feux, cours grillagées, cellules étroites faiblement éclairées par les lueurs hachurées d’une fenêtre à barreaux… « Que de fois le cinéma a montré cela ! », soupire le commentaire. La stratégie institutionnelle qui a consisté à reléguer la prison derrière ses signes extérieurs de sécurité, derrière ses hauts murs, ses grilles, ses barreaux, est parvenue à cela : filmer la prison revient la plupart du temps à filmer justement ces hauts murs, ces grilles, ces barreaux, qui font écran au risque, aux luttes, aux énergies, aux trajectoires vitales et essentielles.

Du côté de la fiction, on peut certes franchir ces murs, mais c’est pour charrier du spectacle : incroyables évasions, dangerosité exacerbée de certains détenus, portraits monstrueux… Et le résultat est au final le même : les images de prison véhiculent, à dessein, les fantasmes et les peurs que la société doit projeter sur l’univers carcéral, dont elle attend qu’il soit dissuasif. Le documentaire s’en trouve évidemment vite contaminé, qui aime à reprendre les codes de mise en scène de la fiction et les aggrave parfois par certains stigmates télévisuels, notamment le floutage des visages — enjeu majeur pour les documentaristes, qui se démènent pour conserver le droit à l’image, mais bataille réglée pour les journalistes, qui ont pris le pli de flouter, pixeliser, ou désormais remplacer numériquement les visages des personnes détenues avec le concours de l’IA. À quelques exceptions près (notamment De jour comme de nuit, de Renaud Victor), il est donc très difficile de faire surgir une autre représentation de la prison.

Quand j’ai tourné La Liberté, c’est le personnel pénitentiaire qui, le premier jour du tournage, a décidé de s’escamoter de l’image. Et je me suis retrouvé penaud, dans la cour, à ne plus savoir que filmer, puisqu’il me semblait improbable que les personnes détenues souhaitent l’être — la suite me prouvera le contraire. J’étais pourtant dans la prison la plus atypique de France : Casabianda, cette prison sans barreaux, cette prison ouverte en bord de mer où les travaux des champs remplacent les habituels ateliers d’empaquetage, où la forêt remplace le mur d’enceinte, où le ciel bleu n’est entaché par aucun filin anti-hélicoptère ni aucun mirador… Donc, théoriquement, je me tenais à l’endroit précis où la prison pouvait être vue sans son décorum habituel, sans ses barreaux qui bloquent la vue. Et peut-être aussi à l’endroit où l’institution prison aurait pu en profiter pour exhiber sans rougir son idéal, son utopie de la réinsertion et de la contrainte vertueuse.

Mais c’était compter sans la « persistance rétinienne » de ces barreaux, pour reprendre les mots d’un détenu, qui empêchait à la fois tout dévoilement, mais aussi, justement, toute utopie. Une prison est une prison. Quand on envoie quelqu’un en prison, on dit qu’on le met « à l’ombre » et, sous le soleil de Casabianda, la chose ne faisait aucun doute : pour réussir à sortir la prison de l’ombre, il fallait oser se mettre en pleine lumière. Et ça réclamait, à tout le monde, un effort gigantesque.

À l’époque, ce sont donc les détenus qui l’ont accompli. Et c’était très troublant, puisqu’on aurait pu imaginer qu’à cet endroit, c’est l’inverse qui se passerait : que les détenus resteraient cachés pour ne pas menacer la réinsertion qu’on leur promettait ; et que les surveillants seraient fiers d’incarner l’idéal de la détention. Mais non. Ce qu’on comprenait, sur place, c’est que l’idéal de la détention n’avait d’une part pas bonne presse et, d’autre part, que les surveillants ne voulaient pas passer aux yeux de l’opinion publique ou de leurs collègues pour des planqués. Ce qu’ils n’étaient pas, du reste. Casabianda incarcère certes différemment dans certaines de ses modalités pratiques, mais Casabianda reste une prison. Les points brûlants du métier de surveillant y sont donc en partie répartis différemment, mais le principe ne bouge pas.

À croire que c’était pour ne pas décevoir le discours réformiste que le personnel préférait rester invisible : on imagine bien ce qu’on risque à découvrir qu’une prison moins violente et plus confortable est bien, de fait, moins violente et plus confortable, mais qu’elle n’en devient pas pour autant plus vertueuse ni plus efficace.

Je dirais donc que le point commun entre les deux films, c’est que dans les deux cas j’aborde la question carcérale presqu’empiriquement : je me demande, dans La Liberté, si une meilleure prison est possible ; et j’adresse en quelque sorte la même question à l’École nationale d’administration pénitentiaire, dans La Détention.

Et dans les deux cas, l’institution est d’accord pour essayer d’y répondre. C’est-à-dire que, dans les deux cas — pour revenir sur votre question de l’invisibilité —, on accepte ma présence sur un temps long. Je tourne La Liberté aux quatre saisons et on me laisse circuler à ma guise partout dans l’établissement. De même, on me laisse suivre, pour La Détention, tous les cours que contiennent les six mois de formation d’une promo entière à l’ENAP, avant même de commencer le tournage — et puis on me laisse y retourner ensuite, six mois de plus !

Très contre-intuitivement, les deux institutions, la prison et l’école, ne s’opposent donc aucunement à ma présence, me signifient qu’elles n’ont rien à cacher. On me laisse voir, sans doute aussi parce que, dans les deux cas, je me trouve là où rien a priori ne peut poser problème. À Casabianda, je verrai la seule prison ouverte en France, cette exception commode qu’on peut opposer, au moins symboliquement, au désastre ordinaire et unanimement condamné de la politique carcérale française. Et à l’ENAP, puisque je n’accompagne pas les apprentis en stage, je ne serai témoin que de l’exposé de la doctrine, de son irréprochable canon. Pourquoi cacher ça ?

Vous êtes passé à l’ENAP en 2022, sans caméra, avant de revenir filmer. Qu’est-ce qu’on voit différemment quand on a déjà tout vu une fois ?

Oui, en 2022, avec mon co-auteur Simon Kansara, qui m’avait déjà accompagné sur le tournage de La Liberté, nous avons suivi une première fois les 6 mois de formation de l’ÉNAP. En auditeurs libres, sans uniformes et sans autre matériel qu’un carnet et un stylo. Devant nous se déroulait une sorte de répétition générale du film à venir. Nous en prenions note et je pensais, à chaque nouveau cours, à l’endroit où je placerais, à l’avenir, ma caméra. Ces repérages ont donc fait office de répétition générale et me permettaient, d’une part, de comprendre la manière dont la doctrine carcérale était transmise ; et, de l’autre, d’anticiper sur la manière dont j’allais filmer les cours.

Mais c’était une vraie première, pour moi. Je n’ai jamais eu l’occasion avant cela, pour aucun de mes films, courts ou longs, d’une telle répétition générale. Pour La Liberté, les repérages étaient de toute façon à peu près impossibles. L’autorisation de tournage était exceptionnelle : il n’était pas question de filmer quoi que ce soit en amont. Et ça avait d’ailleurs été une des forces du film : accueillir l’imprévisible, l’accident, en tant que principe narratif et de mise en scène. Si je n’avais pas été pris de cours, je n’aurais jamais fait un tel film.

Comme je suis plutôt sensible à toute une école du cinéma direct qui se revendique de l’observation pure, les repérages de La Détention m’inquiétaient un peu, même si j’en ressentais vraiment le besoin. Wiseman affirmait qu’il voulait en savoir le moins possible avant de tourner, pour garder une fraîcheur de regard, une spontanéité. Et quelqu’un comme Kazuhiro Sōda, par exemple, est l’hériter de cette démarche, qu’il a même théorisée dans une liste de règles très précises, selon lui essentielles. J’avais en tête sa mise en garde : « Plus vous prévoyez les choses, afin d’éviter l’échec, et plus vous finirez par échouer. (…) L’intérêt du documentaire relève précisément de sa nature incertaine et immédiate. Ces moments où (…) vos attentes et vos hypothèses s’écroulent devant la force et la crudité du réel, où vos intentions profondes sont trahies, où vos certitudes sur le monde s’effondrent sous vos yeux : c’est dans ces moments-là que les choses commencent à devenir intéressantes. » (Traduction personnelle de son livre Why I make documentaries)

Mais j’ai vite découvert que je n’allais pas avoir ce problème. Je ne pouvais en vérité rien prévoir de ce qui allait se passer, puisque la promo 218, celle que j’allais filmer deux ans plus tard, n’était pas la promo 212, celle que je n’avais pas filmée. Par conséquent, les personnes n’allaient pas être les mêmes, les visages allaient changer, les voix, les paroles, les actes, les expériences du terrain recueillies lors des retours de stage, allaient forcément être uniques… Bref, j’avais besoin, pour cette fois, de trouver en repérages le principe de mon film à venir, mais le film lui-même, je ne le connaîtrais qu’en le tournant.

Et c’est bel et bien pendant les repérages que j’ai compris que la pénitentiaire se connaissait très bien et qu’elle n’avait aucune intention de se dissimuler. C’est-à-dire qu’avant les repérages, si je savais à peu près ce qui pouvait se jouer pendant la formation, j’ignorais ce que je voulais, vraiment, rendre apparent. S’agissait-il de dénoncer une formation médiocre, incomplète ou mensongère ? Ce premier temps à l’ENAP m’a à vrai dire convaincu du contraire : avec les moyens qui lui sont donnés, j’ai vu que la formation ne pouvait pas faire mieux. Les formateurs et formatrices connaissent leur métier, sont réellement expérimentés. Ce ne sont pas des bonimenteurs : la prison à laquelle ils préparent est bien celle qu’ils décrivent. Ils ne cachent pas qu’elle est en échec, qu’elle est violente et inefficace.

Et c’était pour moi une bonne nouvelle : ça me permettait d’éviter le film ironique ou militant que je redoutais de réaliser, puisque c’était l’école qui prenait la critique directement en charge. C’était justement la sincérité désarmante de l’école qui m’intéressait. C’est par elle, que la prison se dévoilait dans sa crudité. C’est bien les formateurs et les formatrices qui préviennent les recrues de ce qui les attend, de la violence qu’elles vont affronter aussi bien que de la violence qu’elles vont susciter. C’est eux qui nomment le choc carcéral, qui mettent en garde sur le fait qu’il atteint aussi bien les personnes détenues que celles et ceux qui les surveillent. Il me semble qu’on comprend, en les écoutant, que les problèmes de la prison lui sont ontologiques. Et c’est tout à fait troublant, puisqu’on voit bien, par ailleurs, leur foi dans l’institution carcérale comme fondement de la République. Ça m’a semblé une zone d’ambiguïtés vraiment passionnante.

J’ai également pu constater la transformation brutale des personnes formées, au retour de leurs stages. Puisqu’on vivait jour et nuit sur le campus avec elles, on les connaissait de près et on était témoins immédiats de ce que ce savoir inédit — la prison telle qu’elle est réellement — provoquait chez eux. Parce que ça provoquait des choses similaires chez nous. Parce qu’on était en empathie immédiate. Et, en même temps, on voyait aussi très distinctement le fossé se creuser entre elles et nous : puisqu’on n’allait pas en stage (on avait immédiatement décidé que le film se passerait exclusivement à l’ENAP et jamais en prison), on les retrouvait transformées, devenues spécialistes de la coursive, alors que nous restions dans la théorie. Et ça nous éloignait lentement mais perceptiblement.

Je me souviens de ce formateur, qui incitait ces fonctionnaires en devenir à démissionner d’urgence s’ils ne se sentaient pas à la hauteur. Ça m’avait d’abord touché et puis j’en étais venu à la conclusion que cette prévention était à la fois bienveillante et retorse de sa part. C’est-à-dire que, si l’école ne fait pas mystère de la violence de la prison, c’est bien parce qu’elle doit y former. Il y a les impératifs règlementaires et déontologiques, mais au bout de la course, si elle veut former des surveillants en grand nombre (et elle doit former des surveillants en grand nombre, le manque de personnel est un immense problème de la pénitentiaire), elle doit bien, pour être une bonne école, les préparer à la violence du réel.

L’école n’est pas en mesure de changer la prison et il me semble que les formateurs, pour la plupart, le déplorent. Mais il me semble aussi qu’ils n’en ont jamais été tout à fait dupes. Et les élèves, bien vite, doivent à leur tour s’y faire. Les espaces de simulation, dont je pensais qu’ils seraient des simulacres, des manières de se déguiser ou de se voiler la face, sont en vérité des sas, des paliers préparatoires. Et chaque pas franchi est une montée en puissance, afin de rendre, autant que possible, acceptables les secousses du fameux choc carcéral.

Donc, tout ça, je l’ai effectivement vu sur place lors des repérages et ça m’a beaucoup remué. En même temps, ça m’a permis d’affirmer mon écriture et ma mise en scène, de prendre des décisions claires. Par exemple, j’ai compris que je tiendrais la caméra moi-même, comme dans mes films précédents, alors que ma première idée était de faire appel à un chef-opérateur. Mais je comprenais bien que, dans une salle de classe, une fois qu’il y aurait Pierre Bompy avec sa perche et moi avec ma caméra, on prendrait déjà tout l’espace disponible.

Vous filmez à hauteur de cadets, ce qui place mécaniquement les formateurs en position de surplomb. Ce choix était-il délibéré dès l’écriture, ou est-il apparu au tournage ?

On a eu quelques jours d’essais filmés, un peu avant la fin des repérages, et c’est là que ça m’est apparu : il fallait rester à la même hauteur que les élèves, tout le temps. C’était le seul point de vue possible. Mais il ne fallait pas non plus prétendre être des leurs. Il fallait occuper une place à mi-chemin entre les élèves et les formateurs, un peu éberluée, un peu stupéfaite, toujours ouverte à la surprise et aux imprévus. J’avais notamment en tête Soldier/Citizen de Silvina Landsmann, qui panotait librement et sans hésiter des formateurs aux élèves, à l’intérieur de la salle de classe.

C’est aussi ça, qui change, entre les repérages et le tournage : une fois qu’on a une caméra, tout est différent. Concrètement, dans une salle de classe où les chaises sont disposées autour du formateur en U, je ne suis plus, comme pendant les repérages, assis sur une chaise, sur une des jambes du U. Je m’extrais du rang et, pour pouvoir filmer les élèves de face, je me retrouve à l’intérieur du U, à naviguer de visage en visage. Je ne suis pas pour autant avec le formateur, qui est debout auprès du tableau. Moi, je reste assis à hauteur des élèves, dans l’intervalle entre eux et lui. Donc je ne suis plus ni d’un côté ni de l’autre, je suis dans mon endroit à moi : celui de mon point de vue. Je quitte le retrait passif de l’observateur et je deviens actif, au centre de l’action.

Ça change tout. Ça veut dire que, pour voir le formateur (qui en effet, tant que les élèves restent assis, est un peu en surplomb : c’est celui qui sait, sa parole descend vers nous), l’élève me trouve sur le chemin. Il regarde un peu au-dessus de moi, pour attraper le regard du formateur, mais il ne peut pas me rater. L’œil de la caméra le fixe. Il sait bien qu’il est filmé, qu’il va être vu. Il y a d’ailleurs régulièrement des regards caméra, qui en disent long. Alors il se surveille, sans doute, l’élève qui se sait filmé — un temps au moins. Au fil des six mois, forcément, il baisse petit à petit la garde, puisque ça devient le quotidien. Mais malgré tout, il ne va pas parler de la même manière selon que ma caméra est allumée ou coupée. Et le formateur non plus. Lui aussi va veiller à son image, à sa parole.

Au début, je redoutais d’ailleurs de me retrouver face à un discours plus policé que pendant les repérages. Mais en vérité, ça servait mon propos. Tout le monde était, face caméra, plus exemplaire que jamais. Et comme je n’étais pas là pour traquer les dysfonctionnements de l’école, ça m’allait très bien.

Si je n’avais pas eu les repérages pour découvrir ça, j’aurais peut-être été autrement plus inquiet, car j’aurais probablement eu du mal à comprendre aussitôt que je pouvais prendre le risque d’un enseignement sans faux pas. Oui, sans les repérages, je n’aurais sûrement pas pris ce risque, réel, de ne filmer que pendant les cours, de peur qu’ils ne se suffisent pas.

Les moments les plus forts du film semblent être les retours de stage, quand la parole des cadets se libère et contredit tout ce qu’on vient de leur apprendre. Est-ce que vous saviez que c’est là que le film allait basculer, ou est-ce le montage qui l’a révélé ?

C’était très clair, dès les repérages, qu’il s’agirait de points de bascule majeurs et qu’on aurait donc un récit en trois temps. Les deux retours de stage étaient les moments où se confrontaient la théorie et la pratique le plus frontalement. Pas forcément pour se contredire, d’ailleurs. Mais c’est bien dans ce frottement que se produisent les plus grosses étincelles.

Et ça venait complètement valider notre intuition que le film serait plus fort en gardant la prison hors-champ. Le trou noir de la prison engloutit les élèves. Dans le film, c’est d’ailleurs un trou noir littéral : les stages ont lieu dans les deux seuls fondus au noir et ce sont les noirs les plus longs du film. La rupture est marquée. Quand les élèves reparaissent, ils ne sont plus les mêmes.

Il s’agit alors de considérer ces esprits et ces corps en voie d’uniformisation, de mesurer les conséquences qu’un bref bain dans la détention a pu avoir sur eux. Leurs paroles individuelles rivalisent dès lors davantage avec celles des formateurs, tenus désormais plus souvent hors-champ. Leurs timidités et leurs naïvetés du premier cycle sont balayées par le stage. Soudain, ils sont dans l’urgence de dire, pour témoigner bien sûr, mais aussi pour savoir quoi faire à l’avenir, face aux situations déroutantes qu’ils ont rencontrées et qui les ont laissés démunis.

Donc, à partir de là, les formateurs ne sont plus les seuls détenteurs du savoir. Et ce sont les élèves qui sont porteurs des nouvelles les plus fraîches du « terrain » et qui se mettent à actualiser, pour nous, la représentation de la prison. C’est désormais avec eux, à travers la diversité de leurs expériences, que nous apprenons à réviser nos stéréotypes. Et nous comptons sur eux pour nous apporter de nouvelles représentations, qui nous fourniront des perspectives inédites, bien souvent déroutantes.

C’est aussi avec les premiers retours de stage que les corps des grands absents, les détenus, apparaissent. La personne détenue jusqu’ici n’était personne. À partir du premier stage, elle existe, elle a été rencontrée, elle n’est plus une hypothèse. Et on en parle enfin comme si elle existait.

La parole est au cœur de vos deux films. Elle se libère dans La Liberté et se formate dans La Détention. Vos films documentent-ils des gens qui changent, ou des gens qu’on change malgré eux ?

Peut-être que ce sont aussi des films sur ceux qui ne parlent pas ? Sur ceux qui parlent à leur place ? Neige Sinno avait pointé cette limite à La Liberté, dans Triste tigre : « La victime est abstraite dans le film parce qu’elle est absente de l’image et de la scène. Elle n’a pas la parole. » Dans La Détention, d’une manière très différente mais qu’il peut être intéressant de creuser, la personne détenue est aussi absente, n’a pas la parole. La différence majeure est qu’elle est moins abstraite : ici, on lui prête une parole. On demande même à un comédien de l’inventer. Et, s’il n’y a pas de comédien, alors c’est le surveillant en devenir ou le formateur qui singe le prisonnier, qui imite sa parole, qui prête son corps et sa voix à une incarnation fictive de la personne détenue, au risque du stéréotype.

Dans La Liberté, tourné avant #MeTooInceste, on voyait un discours autour de l’inceste tenter de s’articuler, avec maladresse, avec violence, on pourrait dire par effraction. Il n’y avait quasiment pas de parole publique sur le sujet jusqu’alors, mais, au contraire, du silence. Alors, l’invention se faisait dans un désordre extrêmement malaisant.

Dans La Détention, il y a au contraire une parole normative, doctrinaire, qui devrait dicter un monde idéal. Et puis il y a le monde, qui n’est jamais idéal, et son infinité de registres de langue et de discours. Le monde qui ne peut jamais être dompté, mais qu’on essaie pourtant de contraindre.

Je ne suis pas sûr que les surveillants en formation soient absolument passifs face à cette doctrine. Quand, à la fin d’une simulation, on demande à une surveillante de résumer ses actions, c’est bien elle qui se reprend spontanément et qui passe de : « J’ai signalé à l’Unité Sanitaire et au gradé », à : « US et gradé avisés. » Elle opère elle-même, par le langage, sa transformation d’apprentie à professionnelle de l’enfermement, en un instant, sous nos yeux.

L’uniforme est censé effacer les individus, mais votre caméra fait exactement l’inverse. Comment choisit-on ses personnages dans un groupe aussi homogène ? Et à quel moment sent-on que certains visages résistent mieux que d’autres à cette uniformisation ?

Je ne crois pas au « personnage » documentaire. Je l’ai appris très directement, d’une personne que j’ai filmée en 2011, et qui acceptait fort mal de m’entendre parler d’elle comme d’un « personnage ». Elle n’était pas un personnage : elle s’appartenait, sa vie restait la sienne. Il était irrecevable que je revendique ainsi sa propriété. Julien Meunier, avec qui j’ai co-réalisé ce film en question, a désormais pour résumer cela une très bonne formule, tout à fait à propos pour ce qui concerne le sujet qui nous intéresse : « Un personnage, si je le tue, c’est une péripétie. Une personne que je filme, si je la tue, je vais en prison. » C’est une position difficile à tenir, puisque le mot est facile à employer, pratique, très commun dans les discours sur les films, dans les commissions de financement, dans les critiques, dans les échanges après les séances…

Mais on a tort d’être si légers, je crois. Une personne qu’on filme dans un documentaire existe avant nous et existera après, n’a pas besoin de nous pour exister. Elle aura sa vie propre, sa mort propre. Je ne maîtriserai rien de son destin.

Mais j’ai une responsabilité néanmoins, vis-à-vis de ce qu’elle me laisse voir d’elle. Nous avons convenu de quelque chose : il y a un pacte, une transaction, qui n’est pas du tout la même que celle passée avec un comédien. Notamment car, en général, dans un documentaire, la transaction entre filmeur et filmé n’est pas financière. Il me semble que la transaction est avant tout morale. Il y a une confiance aveugle, dans ce curieux legs que ces personnes, qui acceptent de nous céder leur image, nous font. Puisque cette personne me confie pour un temps compté son image, dont elle ne peut être que partiellement en maîtrise lorsque je l’enregistre, et puisqu’elle accepte de la soumettre aux risques infinis du montage, alors il est de ma responsabilité d’avoir conscience de ce que j’en fais. Qu’est-ce que je peux me permettre d’en faire ?

Quand je filme un père incestueux, dans La Liberté, quelques années avant sa libération, quelle est ma responsabilité ? Elle est multiple : j’ai une responsabilité devant les victimes de cette personne qui vont subir la reproduction publique de son image, mais encore devant les possibilités de réinsertion de cette personne qui me confie son image… Et devant moi-même aussi ! Je pense souvent à Avi Mograbi qui, dans Z32, chante cette complainte du cinéaste documentaire : « Il y a un assassin dans mon film ! » Et alors, qu’est-ce qu’il faut en faire ? Est-ce que ça va m’aller, de vivre toute ma vie avec cette connaissance, que j’ai donné de l’espace d’exposition et d’expression, sciemment, à un assassin, un vrai, dans mon film ? C’est une question essentielle pour la pratique documentaire. Elle suscite une infinité de réponses, de doutes, d’errances aussi. Elle m’accompagne en permanence.

Dans La Détention, donc, je fais émerger une vingtaine de visages parmi les centaines de recrues de la promotion 218. Qu’est-ce que ça signifie ? Pour eux ? Pour moi ? Pour nous tous, qui pouvons les voir de près ? Qu’est-ce que ça signifie, pour un métier de l’ombre et de l’anonymat ? Je les désuniformise, en effet, puisque nous les regardons dans les yeux. J’ai une attention très volontaire aux visages. Je leur consacre des gros plans qui excluent le bleu marine hors-cadre. Pour autant, je ne suis pas non plus dans leur intimité, pas dans leur quotidien, pas dans le récit de leurs vies. Je prends le parti de l’immédiateté, pas du passé ni du devenir.

Reste alors la visagéité, qui est une affaire de projection. C’est Deleuze et Guattari qui écrivent, dans Mille Plateaux : « Le gros plan de visage au cinéma a comme deux pôles : faire que le visage réfléchisse la lumière, ou au contraire en accuser les ombres jusqu’à le plonger dans une ‘impitoyable obscurité’. » Et effectivement, ce qu’il reste, si nous n’avons pas affaire à des personnages, c’est ce que la mise en scène de ces personnes suscite sensiblement. Ce que leur fait tel raccord. Ce que leur fait un gros plan. Ce que les visages réfléchissent, ce qu’ils absorbent, ce qu’ils laissent passer, ce qu’ils refusent. La résistance à l’uniformisation n’est pas forcément spectaculaire. Elle tient parfois à presque rien : un regard qui décroche, une hésitation, une manière de ne pas encore savoir où mettre son corps, ou au contraire de le savoir déjà très bien…

Il y a une apprentie dont on apprend qu’elle a reçu des menaces de mort de la part de collègues. Et puis elle disparaît du film, sans résolution. Est-ce un choix de votre part, une impossibilité pratique, ou une décision qui s’est imposée au montage ?

C’est un choix délibéré, oui, qui découle de ce que je viens d’expliquer. Puisqu’il ne s’agissait pas de personnaliser ni de psychologiser les personnes que je filmais, puisqu’on n’allait pas aborder leur origine sociologique, leur passé familial ou professionnel, puisqu’on était dans le direct, dans l’immédiat, et que tout ce qu’il y avait à comprendre ne se déroulait donc que dans l’unité de lieu de la salle de classe, il nous a vite semblé avec Théophile Gay-Mazas, le monteur, que la séquence se suffisait à elle-même. On aurait pu monter une séquence, qui est bel et bien dans les rushes, où on la voit faire sa valise et quitter le campus. Mais ç’aurait été un tout autre film que celui qui nous intéressait.

Donc, le fait qu’on ne la revoie plus dans la suite du montage, qu’elle ne soit plus dans aucune salle de classe, ce qu’aucun spectateur ne rate, nous a précisément semblé être une résolution. Elle n’est plus là : elle ne deviendra pas surveillante. Il n’est pas nécessaire d’en dire davantage. Après cet événement, elle ne suit plus la formation. Tout est dit.

La Liberté, puis La Détention. Deux titres qui nomment ce qu’on ne verra pas. Est-ce que le hors champ est votre vrai sujet, et si ce cycle devait continuer, quel mot viendrait le prolonger ?

C’est vrai que le point commun entre mes deux longs métrages est la place centrale du sujet absent : la victime, dans La Liberté et le détenu, dans La Détention. Est-ce le vrai sujet ? Ça, je laisse le soin aux spectateurs et spectatrices d’en décider.

En vérité, il n’y aura a priori pas d’étape supplémentaire à ce cycle carcéral, car La Détention vient déjà boucler une trilogie, entamée en 2017 avec un moyen métrage, Fleurs Sauvages. Avant de me rendre en prison, pour m’aguerrir avant d’y mettre les pieds — parce que ça me faisait très peur ! —, j’avais fait la rencontre d’un anthropologue, Pierre-Jacques Dusseau, qui collectionnait les objets, d’art ou d’usage, licites ou clandestins, fabriqués par des personnes détenues pendant leur incarcération. Je filmais cet homme dans son bureau, où il dévoilait avec passion son étrange collection. La prison était déjà un hors-champ fortement convoqué, sans que jamais je ne mette les pieds sur la coursive.

Mais c’était aussi un portrait, le portrait d’une de ces personnes qui, comme moi, se trouvent soudain, sans autre raison intime que notre stupeur de vivre dans une société qui considère la prison comme une évidence indiscutable, happées par elle.

Merci à Anne-Lise Kontz (N66) d’avoir rendu cet entretien possible.

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