Retour de « Chapatanka » : les spectres du gag continu

B-Gnet et Jocelyn Joret plongent leur bourgade du Midwest dans une foire aux revenants manifestement friande du cinéma populaire des années 1980-1990. Il sert en effet d’adjuvant à un comique volontiers décalé et gourmand en références. Un deuxième tome qui confirme une chose : Chapatanka a trouvé sa petite musique, entre parodie débraillée, absurde bonhomme et amour du grand écran.

À Chapatanka, les morts n’en finissent plus de faire des vagues. La shérif Maddie Edward, flanquée de ses subalternes Pratt et George, œuvre dans une ville infestée de fantômes. Le point de départ installe d’emblée ce mélange de placidité provinciale, de catastrophe surnaturelle et de bêtise policière qui fait tout le charme de la série. On pense toujours à Fargo pour le décor, mais les frères Coen sont passés à la moulinette Fluide Glacial.

Le grand plaisir de ce deuxième tome tient à sa façon de transformer la mémoire cinéphile en terrain de jeu. Ghost, Il faut sauver le soldat Ryan, Christine, Retour vers le futur, et d’autres encore : tout y passe, sous la forme d’une matière première utile au détournement potache. B-Gnet pousse chaque prémisse jusqu’à l’absurde, au mauvais goût assumé, à la solution la plus bête possible, donc souvent la plus drôle. Cette lecture intégrale de la Bible jusqu’aux mentions légales pour épuiser les fantômes dit assez bien la méthode : une idée saugrenue, tirée jusqu’au bout, et tant pis si elle a l’air parfaitement stupide, du moment qu’elle produit l’étincelle comique.

Le risque, évidemment, avec une bande dessinée aussi nourrie de références, c’est l’embolie. Chapatanka frôle parfois cet écueil : le plaisir de reconnaissance menace de prendre le pas sur le plaisir de lecture. Certains gags semblent moins reposer sur leur efficacité propre que sur la connivence qu’ils entretiennent avec une culture populaire omniprésente.

Les personnages, eux, se fondent parfaitement dans ce théâtre de l’absurde. Maddie Edward est une shérif flegmatique emportée malgré elle dans des scénarios de plus en plus invraisemblables. Ce décalage entre son sérieux relatif et le délire ambiant donne à l’album de jolis ressorts comiques. Plus l’univers devient grotesque, plus la droiture du personnage fait rire.

Au dessin, Jocelyn Joret accompagne idéalement cette entreprise de sabotage ludique. Son trait caricatural a ce qu’il faut d’élasticité et d’expressivité pour faire vivre les grimaces, les surgissements, les apparitions et les explosions de non-sens. Ce deuxième volet confirme donc la singularité modeste mais solide de Chapatanka. Une bande dessinée qui vise la drôlerie de collision, le plaisir du détournement, la chaleur un peu foutraque d’un imaginaire populaire digéré sans snobisme.

Une suite réussie, en somme : plus spectrale, plus cinéphile encore, et toujours assez débraillée pour rester vivante.

Chapatanka (T02), B-Gnet et Jocelyn Joret
Fluide Glacial, mars 2026, 56 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.

« Le Comte de Monte-Cristo » : la vengeance en édition prestige

Dans l’océan des adaptations du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, certaines œuvres prennent le large. Avec cette édition prestige réunissant deux volumes précédemment publiés, Patrick Mallet et Bruno Loth signent une traversée particulièrement convaincante du monument littéraire, portée par une narration limpide et un écrin éditorial à la hauteur de sa légende.