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PIFFF, Paris International Fantastic Film Festival jour 3 : feu et glace

PIFFF 2014, deuxième jour de compétition : le feu et la glace

Jeudi 20 novembre, boulevard des Capucines. Deuxième journée de compétition officielle, et programme chargé en vue avec pas moins de quatre films à enchaîner. J’ai hésité à amener la tente Quechua pour camper directement dans la salle 2 dans laquelle je vais, mine de rien, passer l’essentiel de ma journée. Un joli marathon en perspective, avec deux films en compétition, une Séance Culte qui a exhumé un long-métrage quasiment inédit en France et un petit documentaire sur l’horreur dans la culture actuelle pour clore les festivités.

Mise en boîte

Début des hostilités avec Bag Boy, Lover Boy, d’Andres Torres, un réalisateur pour le moins atypique, comme le montre son message laissé à l’attention du public. « Jugez-moi sur la quantité, pas sur la qualité, car je suis quantité, pas qualité ». Ok. Grosse ambiance en vue. Le film est précédé d’un court-métrage bien gore sur un amateur de tatouage qui arrache la peau de ses victimes pour se la recoudre sur lui-même. Avec gros plans sur les dépeçages et final façon illumination religieuse. Je ne suis pas vraiment emballé et, à entendre les réactions du public, je ne suis pas le seul.

Heureusement, la séance officielle débute bien vite. L’histoire se passe à New York et suit Albert, un jeune homme au physique atypique, qui attire l’attention d’un photographe érotique. S’ensuit une plongée dans la perversion narcissique d’un homme dont la douceur et la naïveté dissimulent une âme de psychopathe. C’est court (à peine plus d’une heure), brutal et très visuel. Il y a une vraie ambiance qui se dégage du film, un univers halluciné et hallucinant mêlant séquences urbaines un peu glauques et fantasmes sur pellicule.

Torres n’hésite pas à tomber dans le trash tout en conservant un second degré parfaitement calculé. Il a également su trouver un acteur de grand talent en la personne de Jon Wachter, qui porte le film sur ses épaules. Son Albert est incroyable de fragilité et de perversité, portant ses fêlures sur son visage tout en gardant une part d’innocence presque enfantine. Il s’agit là de son premier long-métrage, mais il pourrait bien exploser dans un cinéma de genre friand de ce genre de physique.

Un week-end en enfer

Séance Culte à présent. Après Les Griffes de la Nuit, l’équipe du PIFFF nous propose Réveil dans la terreur (Wake in fright en VO), un film Australien signé Ted Kotchneff, le réalisateur de Rambo premier du nom, datant de 1971, et quasiment inédit en France, selon Fausto Fasulo. Il était bien sorti en VHS sous le titre Savane ( ! ), mais le négatif avait été égaré et n’a été retrouvé qu’en 2007. C’est donc une version remastérisée qui nous est projetée, et qui devrait bientôt retrouver le chemin des salles françaises.

Et là, c’est la claque. Le coup de cœur absolu. Réveil dans la terreur est juste hallucinant, une œuvre d’une brutalité totale, jusqu’au-boutiste, proche d’un Délivrance version Australienne. Un jeune professeur (superbe Donald Pleasence) se retrouve coincé dans une petite ville perdue dans l’Outback. C’est le début d‘un week-end en enfer, entre parties de chasse surréaliste, beuveries interminables et paris incontrôlables.

Beau, intense, d’une brutalité parfois poussée à l’excès, Réveil dans la terreur ne plaira pas à tout le monde, et notamment aux défenseurs de la cause animale. Il y a quelque chose de presque hypnotisant dans les tribulations de ce jeune homme bien sous tous rapports se retrouvant soudain dans un milieu qui n’est pas le sien, et obligé d’en adopter les codes. On reste presque sans voix face à cet exercice de style qui n’est pas sans rappeler la filmographie de Peckinpah, par sa violence décomplexée mais réaliste et ses personnages hors du commun. C’est pour ça, aussi, qu’on vient au PIFFF, pour découvrir ainsi des chefs d’oeuvre oubliés. À voir absolument lorsque le film sortira enfin dans toutes les salles.

Le silence des papillons

Je sors de cette séance un peu hébété, presque KO debout face à l’intensité du film. Ça va être difficile d’enchaîner après ça, pensais-je alors. Ce qui ne m’empêche pas de me rasseoir une demie-heure plus tard dans le même fauteuil, entouré des mêmes visages avides de nouvelles images. Cette fois, la salle est aux trois-quarts pleine. Surprenant, la bande-annonce n’était pas celle qui m’avait le plus attiré. Pourtant, Fausto déclare que The Duke of Burgundy est son favori de ce festival. On va bien voir. Extinction des lumières, série habituelle de messages publicitaires pour le PIFFF, début du film. Re-claque.

D’un point de vue formel, on ne pourrait pas être plus à l’opposé du spectre par rapport à Réveil dans la terreur. Les terres arides de l’Australie profonde ont laissé place au froid d’un manoir Hongrois, la mise en scène sauvage et vivante de Kotcheff à une réalisation millimétrée d’une implacable précision, et la lumière aveuglante du soleil à une obscurité menaçante. Pourtant, la même fascination émane de la pellicule, la même sensation d’être face à du grand cinéma.

Fausto a raison de le préciser, le film de Peter Strickland n’est pas le plus accessible de la sélection. Plusieurs personnes quittent d’ailleurs la salle avant l’heure. Pour un peu, on pourrait le comparer avec du Lynch, en plus réaliste. Il y a quelque chose de Mulholland Drive dans cette histoire d’amour et de domination, aux accents baroques et à l’érotisme vénéneux. Le directeur de la photographie a accompli un travail d’orfèvre qui mérite d’être salué, et chaque plan est un petit bijou sombre et magnifique. The Duke of Burgundy sortira aussi en salles dans quelques semaines et je ne saurais trop vous le recommander, tant le voyage vaut le détour. Mais pas pour tout le monde. À la sortie, le spectateur devant moi glisse tout de même son bulletin dans le trou 1, la plus faible note. Du coup, je lui mets 5, pour rattraper.

 Pourquoi l’horreur ?

La soirée se termine sur le documentaire Why Horror ?, une tentative pour un jeune Canadien d’expliquer sa fascination pour le genre, malgré le rejet qu’en fait la société et les réactions de dépit de son entourage. Nous suivons donc Tal Zimmerman, journaliste spécialisé, alors qu’il remonte aux sources de l’horreur dans la peinture, la littérature, et le cinéma, et en explore les moyens d’expression à travers le monde. Un travail titanesque dans lequel interviennent des références d’hier et d’aujourd’hui comme John Carpenter, George Roméro ou Alexandre Aja.

Intéressant quoique tournant parfois un peu en rond, ce documentaire vaut le coup d’oeil pour les amateurs du genre, mais aussi pour ceux qui souhaitent découvrir un panorama plutôt complet du cinéma fantastique, de Méliès à Paranormal Activity. En guise de hors d’oeuvre, nous avons même droit à quelques minutes de Creature Designers, The Frankenstein Complex, qui suit les créateurs des monstres les plus célèbres du 7ème art, et devrait être présenté au PIFFF l’année prochaine. Plus technique, à priori, mais non moins intéressant.

Minuit sonne presque lorsque je sors enfin de la salle 2, un peu groggy mais pleinement satisfait de cette troisième journée. Demain, programme plus léger avec « seulement » trois films à enchaîner. Si le programme est du niveau d’aujourd’hui, je ne suis pas au bout de mes émotions.

Auteur : Mikael Yung

PIFFF, Paris International Fantastic Film Festival jour 2 : futur et cauchemar

PIFFF 2014, premier jour de compétition

Mercredi 19 novembre, boulevard des Capucines. Il fait moins sombre que la veille, mais pas moins froid. Aujourd’hui, c’est le début de la compétition « officielle » du PIFFF. Huit films, qui vont s’affronter pour obtenir le prix Ciné +. L’occasion, pour les réalisateurs, de faire parler de leur film avant la sortie. L’occasion aussi, pour certains en tout cas, d’attirer l’oeil des distributeurs. Certains des long-métrages présentés ont déjà fait le tour des festivals, et ont été présentés à Strasbourg, il y a quelques semaines.

C’est le cas de Housebound, présenté en début de soirée, et déjà critiqué en ces lieux. Ça tombe bien, je peux pas y aller ce soir. Zut, ça avait l’air sympa. Je vais aussi rater l’avant-première de Nightcall, avec Jack Gyllenhaal. Double-zut. Tant pis, je vais me rabattre sur Time Lapse, qui a le redoutable honneur d’ouvrir la compétition. Et puis après, c’est la séance Culte, avec Les Griffes de la nuit. L’original, pas le remake. Joie.

Instantané du futur

On sent que le festival « officiel » vient de débuter. D’abord, on reçoit enfin nos petits badges accréditation, histoire de pouvoir se la péter dans quelques jours. Le PIFFF ? Ouais, j’y étais, c’était marrant. Beaucoup moins de monde, aussi. Hier, la salle 1 (la plus grande) était pleine à craquer. Aujourd’hui, elle l’est aussi sûrement, avec toutes les adolescentes venues voir le dernier Hunger Games. Du coup, le festival est relégué dans la salle 2, qui est tout de même à moitié vide. C’est encore Fausto Fasulo qui présente le film.

Le réalisateur, Bradley King, n’a pas pu venir en personne, mais il nous adresse un petit message vidéo, accompagné de BP Cooper, son co-scénariste et producteur. Sympa. D’après Fasulo, Cooper a été traumatisé dans sa jeunesse par Retour vers le Futur ( ! ) et s’est servi de cette inspiration pour écrire le scénario de Time Lapse. L’histoire de trois amis qui découvrent par hasard un appareil photo qui prend des images du lendemain. Tout cela a l’air bien prometteur, surtout quand on apprend que King a été influencé par Hitchcock et Danny Boyle, période Petits Meurtres entre amis.

On retrouve en effet l’ambiance du premier film du réalisateur de Trainspotting jusque dans la mise en scène de King. Time Lapse s’est monté sur un petit budget, et cela se sent. Une économie de moyen qui ne porte pas préjudice à l’efficacité du film, bien au contraire. C’est simple, intime, les gros plans sont favorisés et les cadres travaillés. C’est très fixe, aussi, peu de mouvements, la caméra de King reste sur son socle comme l’appareil photo au cœur de la machination. Du coup, certaines longueurs apparaissent lorsque le film rentre dans son troisième tiers, mais rien de trop pénalisant. En fait, c’est plutôt agréable, on a vraiment l’impression de faire partie du cercle d’amis.

Côté scénario, on le sait, les histoires jouant avec les voyages dans le temps sont toujours casse-gueules, et rares sont les exemples à s’en tirer sans que n’apparaissent des failles dans le récit. Time Lapse décide de plutôt jouer avec le côté métaphysique et presque philosophique de l’avenir, et des maux de crâne peuvent vite apparaître lorsqu’on se penche avec trop d’attention sur certains détails. La trame a toutefois le mérite de rester assez simple, même si on sent un peu trop venir le retournement de situation final. Sans être un chef d’oeuvre, Time Lapse est un bon premier film, et plutôt une bonne surprise. J’ai hâte de voir la suite de la compétition.

Freddy sort de la nuit

En attendant, c’est l’heure de la Séance Culte. Et aujourd’hui, les organisateurs nous ont particulièrement gâtés avec un grand classique : Les Griffes de la Nuit, version Wes Craven de 1984. La salle s’est un peu remplie, quelques fans sont venus s’ajouter aux journalistes et professionnels présents sur place. Devant moi, un admirateur particulièrement acharné a même ramené un gant de Freddy Krueger, fait maison avec un certain réalisme. La projection a lieu dans une ambiance bonne enfant et détendue, et les éclats de rires fusent avec régularité.

Il faut dire que le film a pris un petit coup de vieux. Si la personnalité grandiloquente de Freddy dénotait déjà d’un certain humour à l’époque, un détail que le remake a laissé de côté, certains passages sont tombés dans le kitsch absolu. Témoin, cette scène dans laquelle Nancy hurle à l’aide depuis sa fenêtre sous le regard impassible du collègue de son père. Ou l’obsession presque burlesque de la mère de la jeune héroïne pour l’alcool. Peut-être Wes Craven a-t-il aussi lui-même contribué à décrédibiliser son bébé avec sa saga Scream.

Malgré tout, Les Griffes de la Nuit reste un monument du slasher et, comme le fait justement remarquer Fasulo, « Freddy est rentré dans la pop-culture comme un symbole. Ce qui est assez étrange, quand on voit qu’il s’agit quand même d’un pédophile ». Mais force est de reconnaître que le réalisateur parvient à lui insuffler une personnalité qui, toute malsaine qu’elle soit, parvient à le rendre presque attachant. C’est un tueur qui ne se prend pas au sérieux, contrairement à ses grands frères Michael Myers et Jason Voorhees, et son aspect démesuré fait de lui un personnage d’autant plus marquant.

Fin de projection, les lumières se rallument, l’homme devant moi tente vainement d’applaudir sans se trancher les doigts comme l’a fait son modèle quelques minutes auparavant. La foule sort de la salle comme elle s’extirperait d’un rêve pour retrouver la fraîcheur extérieure. Dans le couloir, nous croisons une foule d’adolescentes venues remplir la salle 1. Aucune d’entre elle n’était née lorsque le film est sorti, et leurs parents se sont peut-être même rencontrés dans les salles obscures, lors de la projection originale du film. La plupart des spectateurs part faire un tour dans le lobby pour se refournir en confiseries. Les émotions ça creuse… Pour moi, c’est le moment de se retirer. On verra ce que nous réserve la séance de demain.

Auteur : Mickael Yung

 

Calomnies, un film de Jean-Pierre Mocky: Critique

Il y a une polémique à propos de Calomnies, polémique liée à une sortie confidentielle dans seulement trois salles française, polémique soi-disant liée au sujet supposé « brûlant » du film, polémique liée au retrait des financements promis par France 2, juste avant la dernière présidentielle. Qu’affirme Jean-Pierre Mocky ?

Synopsis : Fraichement élu député, Xavier Durmont débarque à Paris la tête pleine d’idéaux. Il est rapidement contacté pour espionner un ministre, soupçonné de tremper dans une affaire de délit d’initiés. Rapidement sa vie bascule, lorsque son image commence à être salie publiquement.

Le Naufrage De Jean-Pierre Mocky

La polémique

Que France 2 s’était engagée à produire ce film en 2012 et s’est retirée juste avant l’élection présidentielle car le sujet du film, la corruption des élus, aurait percuté de manière trop brutale l’actualité politique. Il affirme être aujourd’hui une victime de la censure médiatique, du fait d’un film supposé trop pertinent sur le thème des liens entre élus et milieux criminels. Du coup, on veut prendre la défense de Mocky, crier comme lui au complot, à la censure et à l’injustice.

Un film sans le sou

Pour ça, il faudrait que son film tienne les promesses annoncées par la polémique : un film qu’on attend grinçant, cynique et pertinent sinon impertinent. Sauf que le film de Mocky est mauvais, exécrable même, ou alors il s’agit d’un film pour initiés à l’univers du réalisateur mais alors, très initiés ! C’est vrai qu’on sent le manque de moyens d’un film autoproduit, monté avec des bouts de ficelles et l’absence de fonds se ressent dès le générique : court et sobre, comme à l’ancienne. Si le côté fauché de Calomnies peut expliquer l’aspect « cheap » de certains décors ou la récupération d’images recyclées et même le fait que des acteurs y jouent gratuitement, il n’explique quand même pas tout.

De « mauvais » bons acteurs

Il n’explique pas la médiocrité abyssale des dialogues, sans aucun naturel. Bien sûr on y voit des politiques, êtres « à part » qui ne s’expriment pas comme le commun des mortels mais tout de même, ça sonne aussi faux qu’une Céline Dion aphone. Du coup, le jeu d’acteurs suit le même chemin et on n’est pas loin de penser que faire jouer des acteurs sans cachet, ça les pousse à mal jouer. Il y a peu d’exceptions : ils sont dans le sur-jeu, dans l’excès, les grimaces, les mouvements et positionnements du corps pas artificiels. C’est bien simple, ils semblent poser devant la caméra au lieu d’évoluer devant elle. Pourtant la distribution est belle, Mocky rassemblant autour de lui les derniers fidèles parmi les fidèles et, même Marius Colucci (fils de Coluche, sans le talent) qui ressemble de manière frappante à son défunt père, ne parvient pas à emporter le spectateur. Le seul bon moment sera proposé par Jonathan Lambert, hilarant en footballeur professionnel.

Mocky tape, mais à côté

Tout étant lié, les mêmes causes ayant les mêmes effets, le fond du film sombre avec le reste. Tout ce que semblait promettre Mocky, avec son acharnement à monter son film, avec son affiche façon « vous allez voir ce que vous allez voir » bref, cette idée que les puissants allaient tomber de leur piédestal et que ce film serait mordant, tout ça disparait dès les dix premières minutes. Tout de suite le ton est donné : c’est gras, grossier et absolument sans finesse. Mocky ne sait pas taper là où ça aurait fait mal et ne sachant pas viser, il manque systématiquement sa cible. Il ne fait que caricaturer les hommes politiques, il le fait avec tant d’excès que c’est trop : on ne peut pas être d’accord avec lui, avec son côté « tous pourris ». C’est à un point tel qu’on se dit qu’il ne caricature pas les politiques, mais qu’il caricature la caricature des politiques.

Il faut sauver le soldat Cosma

Il n’y aurait finalement que l’indétrônable Vladimir Cosma à sauver de cette catastrophe, éternel compositeur du cinéma français, dont le talent ne s’est jamais démenti et qui signe, encore une fois, une bande-originale inspirée. Il sait, comme à chaque fois, trouver un thème facilement indentifiable, qu’on retient avec plaisir et facilité. On se dit que pour être là, il doit également faire partie des proches de Mocky et qu’il a cru fait une œuvre militante en apportant son soutien à un ami. Morale de l’histoire, il n’y a finalement que pour la musique qu’il est inspiré.

L’orgueil d’un homme

La leçon est donc amère pour ce nouveau film de Jean-Pierre Mocky, on aurait aimé que cette polémique soit finalement justifiée, on aurait aimé une authentique censure, qui aurait signifié que ce film était un vrai pavé dans la mare aux canards politiques. Mais finalement, Mocky est peut-être un brin parano, de croire qu’on veut faire taire les idées qu’il défend. Il est plus sûrement orgueilleux, trop orgueilleux en tout cas pour reconnaître que, si son film n’a eu le soutien ni des producteurs, n i des médias, c’est simplement parce qu’il n’est pas bon. Alors c’est vrai qu’il y a un grand nombre de films, sûrement plus mauvais encore, qui ont le soutien des médias, des producteurs et sortent dans un nombre de salles stratosphérique. Mais pour une fois que les distributeurs épargnent un mauvais film aux spectateurs, on ne va pas cracher dans la soupe, pas comme Mocky en tout cas…

Fiche Technique : Calomnies

Réalisation : Jean-Pierre Mocky
Scénario : André Ruellan & Jean-Pierre Mocky
Chef Décorateur : Arnaud Chaffard
Régisseur : Jean-Paul Sergent
Musique : Vladimir Cosma
Production : Jean-Pierre Mocky et Jean-Maurice Belayche
Sociétés de production : Mocky Delicious products, Nompareille productions
Distribution : Zodiak Rights
Durée : 80’
Sortie : 19 novembre 2014

Auteur : Freddy M.

 

Qui Vive, un film de Marianne Tardieu : Critique

Assistante caméra sur quelques films, et chef op sur de « tous petits films » comme elle le dit elle-même, Marianne Tardieu a fait son « big move » vers la mise en scène avec ce premier film, Qui Vive.

Synopsis : Retourné vivre chez ses parents, Chérif, la trentaine, peine à décrocher le concours d’infirmier. En attendant, il travaille comme vigile. Il réussit malgré tout les écrits de son concours et rencontre une fille qui lui plaît, Jenny… Mais au centre commercial où il travaille, il perd pied face à une bande d’adolescents désœuvrés qui le harcèlent. Pour se débarrasser d’eux, il accepte de rencarder un pote sur les livraisons du magasin. En l’espace d’une nuit, la vie de Chérif bascule…

Le sens de la vie 

Filmé au printemps 2013, le film vient seulement de sortir à l’écran. A l’époque, Adèle Exarchopoulos n’était qu’une actrice débutante qui venait de tourner dans La Vie d’Adèle, le film d’ Abdellatif Kéchiche. En revanche, ces deux dernières années, Reda Kateb a le statut de l’acteur incontournable : il a tourné dans Gare du Nord de Claire Simon, Hippocrate de Thomas Lilti, ou encore dans Guillaume et les garçons à table ! de Guillaume Gallienne.

Les voici donc réunis par Marianne Tardieu dans un film de genre, le film de banlieue, un genre qui appelle par excellence un traitement naturaliste. Mais la sincérité du propos de la réalisatrice, ainsi que son empathie envers ses personnages empêchent le film de demeurer sur ce postulat, et le fait sombrer vers la pâle imitation de la vie de banlieue, avec tous les stéréotypes que cela peut charrier.

Qui vive raconte l’histoire de Chérif, un jeune homme mal dans sa peau, mal dans sa vie, vigile pour gagner sa croûte, mais rêvant de devenir infirmier, apparemment sans grande conviction non plus, car il passe le même examen pour la 4ème année consécutive. Chérif est un homme à la croisée des chemins, laissant derrière lui un passé en compagnie de camarades plus ou moins honnêtes (dont le personnage joué par Rashid Debbouze qui confirme ses talents d’acteur après son rôle remarqué dans la Désintégration de Philippe Faucon), et avec comme perspective ce qui semble être des choix de vie, mais qui ne sont en réalité que des simulacres de choix, sous contrainte d’un certain déterminisme social. Obligé de vivre chez ses parents à 30 ans bien tassés, forcé d’accepter un travail qui ne lui plaît pas, qui l’oblige à mettre une cravate pas n’importe comment, ni n’importe laquelle, un travail dans lequel il s’étiole au lieu de s’épanouir. Comme représentant de l’ordre mercantile, il ne se sent certainement pas à sa place. Et il donne la nette impression de ne se sentir à sa place nulle part.

De fait l’inquiétude suggérée par le titre du film se lit en permanence dans ses yeux, devant des parents pour lesquels il a du respect, mais peut-être aussi du mépris, ou de la honte, devant des employeurs le plus souvent intransigeants et secs, même s’il apprend à se rapprocher de l’un d’eux dans une relation graduellement amicale, à défaut d’être pleinement humaine, face à ces jeunes de banlieue qui le harcèlent sur son lieu de travail, ces jeunes désœuvrés  qui symbolisent ce qu’il ne veut plus être, ce qu’il aurait envie de fuir.

La rencontre avec Jenny (Adèle Exarchopoulos), une jeune femme douce mais solide, allume enfin autre chose dans ses yeux, une fierté d’être à son bras, une motivation pour ses projets d’étude, un espoir d’une autre vie. Mais ici encore, Chérif s’empêtre dans ses décisions.

Malgré sa présence toujours aussi magnétique, Adèle Exarchopoulos paraît faire de la figuration de luxe en comparaison de son interprétation remarquable dans La Vie d’Adèle, tant son rôle n’a pas ici beaucoup de consistance. Elle le prend vaguement par le petit bout de la lorgnette, en étant cette fois-ci encore animatrice pédagogique pour de tous petits et amoureuse d’un de ses collègues…Son personnage, Jenny semble penser que Chérif n’est pas une personne pour laquelle il vaudrait le coup de se battre.

Le film était prometteur, mais il est hélas inabouti. La mise en place est  laborieuse, gérée à coups d’ellipses qui relient de petites saynètes de la vie de Chérif et de son entourage : Chérif au foot, Chérif au centre commercial, Chérif à la maison, Chérif avec les enfants et avec leur monitrice Jenny… Ces petites touches éclairent la complexité du personnage, ses ambivalences aussi, mais la manière est maladroite et molle, et donne l’impression que le film ne démarre jamais véritablement. A la suite d’évènements tragiques qui interviennent au milieu du film , il bascule vers une sorte de thriller sans en avoir l’énergie nécessaire, et sans l’intensité du jeu de Reda Kateb qui donne de la profondeur à un personnage très introverti dans un univers qui ne lui permet pas de s’exprimer, on pourrait assez vite sombrer dans l’ennui. Le film de Marianne Tardieu repose sur lui, sur Adèle Exarchopoulos et sur ses autres acteurs, mais il lui faudra sans doute une plus grande inspiration afin qu’elle réussisse le test d’un deuxième film éventuel…

Qui Vive – Bande-annonce

Fiche Technique : Qui vive

Titre original : –
Réalisateur : Marianne Tardieu
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 12 Novembre 2014
Durée : 83 min.
Casting : Reda Kateb (Chérif Arezki), Adèle Exarchopoulos (Jenny), Rashid Debbouze (Dedah), Moussa Mansaly (Abdou), Serge Renko (Claude Gilles), Alexis Loret (L’enquêteur)
Scénario : Nadine Lamari, Marianne Tardieu
Musique : Sayem
Chef Op : Jordane Chouzenoux
Nationalité : France
Producteur : Christophe Delsaux, Céline Maugis
Maisons de production : La vie est belle, Oriflamme films
Distribution (France) : Rézo films

Ouija, un film de Stiles White : Critique

Bourré de défauts et de très peu de qualités, Ouija est un énième film d’horreur pour adolescents qui vient s’ajouter à toutes ces histoires pour faire peur, mais qui passent complètement à côté.

Synopsis : Debbie trouve dans le grenier de sa maison, une planche Ouija qu’elle va utiliser pour communiquer avec les morts. Elle va malheureusement réveiller les esprits d’une mère et de sa fille qui ont vécu la cinquante auparavant. Ce réveil va entraîner une suite de drames pour elle et ses amies.

Même Pas Peur !

Un film industriel

Conséquences : au mieux on s’ennuie, au pire on s’agace (et on s’agace beaucoup ici). Car, non content d’être un mauvais film « d’horreur », Ouija est un mauvais film tout court. Aux commandes de ce navire en perdition, le déjà inconnu Stiles White (Possédée), réalisateur qui doit être impressionnable (pauvre garçon), puisqu’il semble penser que ses petits effets de mise en scène vont nous dresser les cheveux bien droits sur le crâne.

Déjà-vu

Seulement Ouija n’effraie pas, pas un instant, c’est à peine si on tressaille. L’histoire est trop convenue et vue un millier de fois : une maison dont les anciens propriétaires ont vécu un drame et reviennent hanter et tuer la nouvelle habitante, qui les a réveillés (quelle gourde) à travers un Ouija, ces fameuses planches couvertes de l’alphabet et utilisées dans les séances de spiritisme. On est donc en terrain connu, balisé et White n’a même pas pour lui l’effet de surprise.

L’art du faux-rythme

La faute aussi à un rythme infernal, à un film qui prend un temps infini à démarrer et qui, du coup, provoque l’impatience du spectateur qui, lui, en voudrait pour son argent. C’est bien simple, le film met pas loin d’une cinquantaine de minutes à démarrer, c’est beaucoup trop, d’autant qu’il ne dure que 89 minutes. Le pire étant sans doute que tout ce temps consacré à l’introduction ne sert pas à rien, si ce n’est à poser les personnages. En-dehors de ça, c’est malheureux, aucune montée en régime, aucun suspens ni angoisse. Les deux tiers du film ne servent qu’à tourner autour du pot.

Les acteurs anonymes

La faute encore à des acteurs que White à dû croiser au coin de la rue, à défaut de trouver des têtes d’affiches pour lui faire confiance. Au menu, on trouve dans le désordre Olivia Cooke (The Quiet Ones, The Signal), Daren Kagasoff (dont c’est le premier long), ou encore Douglas Smith (Percy Jackson, Harvey Milk). Pour faire court : les filles sont jeunes, belles et pulpeuses et les garçons sont ténébreux bref, tout ces tics cinématographiques propres au genre et dont Wes Craven s’était moqué dans Scream.

Une musique fade

La faute également à la bande-originale de bazar, composée par Anton Sanko (Possédée), qui tente tout au long du film de se hisser à la hauteur du genre (on ne parlera même pas des compositeurs de références) et qui s’écroule à la moindre note, tellement qu’on ne se rend pas compte qu’elle est bel et bien présente. On la dirait composée par un débutant sur l’orgue électronique qu’il a eu à Noël, qui aurait déjà entendu une telle musique et n’en aurait retenu que l’écume. Pourtant, l’horreur est le genre pour lequel la musique est la plus fondamentale, la louper c’est ôter la moitié de son impact au film.

Une mise en scène… sans metteur en scène

Quand à la mise en scène, à défaut d’être créative elle est au moins scolaire, d’où l’ennui. Stiles White récite ses gammes sans aucun talent, use et abuse de l’effet-bus et oublie que celui-ci ne fonctionne qu’associé à un autre effet : l’effet de surprise. Les effets spéciaux sont bons et heureusement, puisque de ce côté-là ils souffrent, comme le reste du film d’ailleurs, du manque d’ambition de leur réalisateur, à croire que d’avoir été produit par Michael Bay n’a même pas aidé à avoir des moyens.

Et au bout: le néant

Voilà donc un film d’horreur absolument passe-partout, qui ne s’encombre ni de talent, ni d’ambition, on ne peut même pas se dire qu’on va le voir pour le prendre au dixième degré, histoire de rigoler un peu, même là on s’ennuie. C’est d’un vide total, d’une vanité incroyable et ça semble surtout par moment très prétentieux. De là à dire que c’est un film pour ados, il n’y a qu’un pas. Mais encore faudrait-il que les ados puissent avoir peur d’un tel navet et il y a qu’une chose qui fait peur ici: c’est de ce dire que Michael Bay finance des réalisateurs qui ont encore moins de talent que lui.

Ouija – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=jjR3YoIkYGM

 Fiche Technique : Ouija

Réalisateur : Stiles White
Scénario : Juliet Snowden & Stiles White
Photographie: David Emmerichs
Montage: Ken Blackwell
Production: Michael Bay, Jason Blum, Andrew Form, Bradley Fuller, Brian Goldner et Bennett Schneir
Musique: Anton Sankon
Sociétés de production: Platinum Dunes, Hasbro Films, Blumhous Productions et Media Rights Capital
Distribution : Universal Pictures
Origine : U.S.A.
Format : Couleur
Genre : Horreur
Durée : 89’
Sortie française : 29 avril 2015

Auteur : Freddy M.

PIFFF, Paris International Fantastic Film Festival Jour 1 : bienvenue au royaume de l’étrange

Ouverture du PIFFF 2014, bienvenue au royaume de l’étrange

Mardi 18 novembre, boulevard des Capucines. Face au Gaumont Opéra, une petite foule se presse, battant du pied pour lutter contre la fraîcheur ambiante. Rien ne permet de les distinguer des habituels spectateurs venus admirer le dernier Woody Allen ou le nouveau David Fincher. Non, si tous ces amoureux du cinéma bravent le froid sur le trottoir, c’est pour se permettre quelques nouveaux frissons une fois à l’intérieur. Car ce soir marque le coup d’envoi du Festival International du Film Fantastique de Paris, un rendez-vous incontournable pour tous les amateurs de cinéma barré, différent, de films ne ressemblant à aucun autre. Et, pendant une semaine, du film bizarre on va en bouffer.

Vive la différence, vive l’amour

À l’entrée, une immense bannière tease l’événement tant attendu, qui entre mine de rien, dans sa quatrième année. Signe des temps, alors que nous venons justement de dresser le top de ces films qui n’auraient jamais dû atteindre le quatrième volet. Mais le PIFFF n’a pas ce problème. En terme d’histoire, il est encore jeune, ne manifeste pas de signes d’essoufflement, et a encore de belles années devant lui. Pour accéder à la salle 1, mieux vaut être accrédité, afin d’être sûr d’avoir une place assise. Mais les « profanes » peuvent aussi assister aux projections, et les abonnés au Pass Gaumont-Pathé bénéficient même d’une réduction.

L’événement a lieu dans la salle 1, la plus grande. Je suis parmi les premiers arrivés, et j’ai donc la satisfaction de choisir une place dans les premiers rangs, histoire de bien profiter du spectacle. Sur l’écran, le visuel de ce PIFFF 2014 s’étend. Au menu, chaos, destructions et zombies. À moins qu’il ne s’agisse d’infectés, j’ai un doute… Niveau sonore, c’est la musique de Suspiria qui rythme les entrées. Ambiance.

Suspiria Musique

Petit à petit, les fauteuils se remplissent, et la salle bourdonne vite du murmure excité des conversations. Les haut-parleurs crachent des classiques des films de genre. Devant moi, un petit groupe débat sur l’origine de ce morceau. C’est du Carpenter, assure l’un d’entre eux. Quelques secondes d’hésitation avant de reconnaître le film en question. C’est L’Antre de la folie. Ambiance, toujours.

Enfin, entre le maître de cérémonie, le président du PIFFF Gérard Cohen. Après quelques remerciements bredouillés d’une voix mal assurée, il se lance dans un discours sur les bienfaits du genre fantastique, et sur cette quatrième édition du festival, son festival. Il termine par un hymne à la tolérance et au respect de la différence, qui se veut un reflet de cet événement, où la différence est non seulement recherchée, mais mise en avant. Un peu inattendu, mais pourquoi pas.

Suit ensuite le directeur artistique de l’événement, Fausto Fasulo, qui plus un look de technicien avec sa barbe fournie et sa dégaine un peu métal. Lui aussi est content d’être ici, et présente les grandes lignes du festival aux habitués comme aux novices. Difficile, conclura-t-il, de dresser un thème à chaque édition, mais s’il fallait en retenir un cette année, ce serait l’amour. Voilà qui promet le meilleur. Les lumières s’éteignent à nouveau, et c’est parti pour la projection.

Tempêtes de vaches et papillons de lumière

On ouvre le bal avec un court-métrage animé, parfaite illustration de l’ambiance « What The Fuck » qui peut régner parfois en ces lieux. Une entité mystérieuse cherche à retrouver une invention qui ne l’est pas moins. Deux étudiants un peu fêlés cherchent à atteindre le futur. Ils sont pris dans une tempête géante, et se retrouvent en panne en pleine campagne.

L’un d’entre eux tombe sur une charmante jeune femme en scooter, l’autre sur une étrange vieille dame qui déclenche une invasion de vaches. Pour le reste, je vous invite à le découvrir vous-mêmes. C’est écrit, réalisé, animé et doublé par Paul Cabon, ça s’appelle Tempête sur Anorak, et c’est un peu l’enfant illégitime de South Park et des Lascars.

Le film de cette ouverture, c’est The Mole Song : Undercover Agent Reiji, et c’est signé Takashi Miike. Pour ceux qui ne connaissent pas, Miike est un réalisateur Japonais extrêmement prolifique, plus de 90 films au compteur tout de même, et possédant une capacité à brasser les genres comme on en fait peu. Il s’est fait connaître en occident au début des années 2000, en pleine vague de ce que l’on appelait alors la J-Horror, l’horreur venu du soleil levant.

Une mode lancée par Ringu, qui avait vu pléthore de films adaptés par les Américains. Parmi eux, on peut citer les trois plus connus : The Ring, Dark Water et The Grudge. Miike, lui, avait réalisé Audition, un chef d’oeuvre de tension et de glauque, qui n’a jamais trouvé le chemin des salles. C’est bien dommage, d’ailleurs, je vous le recommande chaudement. Il a aussi réalisé la trilogie Dead or Alive (rien à voir avec le jeu de baston aux combattantes fortement poumonnées), des films d’action policier bien barrés, mais déjà cultes.

The Mole Song, à la base, c’est un manga, Mogura No Uta, de Noboru Takahashi. On y suit les aventures de Reiji, jeune agent infiltré dans un groupe de yakuzas. D’après, Fausto Fasulo, ça commence comme un film d’infiltration classique, et ça part en vrille à mi-parcours. Je ne sais pas quels films d’infiltration monsieur Fasulo a l’habitude de voir, mais « classique » n’est pas le mot que j’emploierai pour celui-ci. Pour vous donner une idée, l’un des premiers plans nous montre Reiji, notre futur héros, entièrement nu et attaché à l’avant d’une voiture lancée à fond.

Difficile de décrire ce Mole Song avec notre vision occidentale. On sent l’esprit manga transpirer de la pellicule, tandis que les scènes les plus délirantes s’enchaînent sans temps mort. Les personnages sont outranciers, les situations complètement frappadingues, la mise en scène de Miike et la photographie de Kita se font tour à tour tape-à-l’oeil ou plus discrètes. C’est un véritable grand huit émotionnel loufoque et truculent, qui ressemble un peu à une parodie de ce que le Japon compte de plus surprenant. À voir la réaction de la salle, ça a l’air de plaire. Personnellement, je suis conquis. Malheureusement, comme le souligne Gérard Cohen, le film n’a pas encore trouvé de distributeur. Espérons que des professionnels présents dans la salle ont flairé le potentiel.

Retour sur le trottoir après ces quelques heures suspendues à un écran. Demain, mercredi, commence la compétition officielle. L’occasion, une nouvelle fois, de découvrir des pépites venues d’ailleurs, dont certaines trouveront difficilement le chemin du public. C’est, finalement, ce qui rend le PIFFF si intéressant et si magique. Vive la différence, et vive le cinéma fantastique.

Auteur : Mikael Yung

Olive Kitteridge : Critique de la Mini-Série de HBO

Olive Kitteridge, une série douloureusement émouvante

Synopsis: Olive Kitteridge est une retraitée qui vit dans une ville côtière du Maine. Elle est mariée à Henry Kitteridge, un homme gentil et prévenant, tout son contraire, qui dirige une pharmacie en ville. Ils ont un fils, Christopher. 

Avant d’être une mini-série HBO, Olive Kitteridge est un roman d’Elizabeth Strout paru en 2008, puis couronné du prix Pulitzer en 2009. Après sa lecture, Frances McDormand en acquis les droits, proposant la réalisation à Lisa Cholodenko, avec laquelle, elle avait déjà tourné en 2002 dans « Laurel Canyon ».
Durant près de 4 heures, on va découvrir la vie d’Olive Kitteridge étalée sur 25 ans et magistralement interprétée par Frances McDormand, qui trouve là, un de ses plus grands rôles. Une femme dure et insensible, une épouse acariâtre, une mère froide, qui rejette son mal-être sur ceux qui lui sont proches, au risque de les blesser ou de les perdre, ne montrant que rarement, ses sentiments.

A travers l’histoire de cette femme, la série parle aussi de la vie de couple, de la difficulté de vivre et de vieillir ensemble. Le couple qu’elle forme avec Henry (Richard Jenkins), démontrent bien que les opposés s’attirent. C’est un homme sociable et prévenant, tout l’opposé de sa femme, dont les sorties en société, accentuent encore plus leurs différences.

Olive pousse à l’extrême l’expression « qui aime bien, châtie bien », même si elle ne fait pas preuve d’amour, du moins, pas en apparence. Olive est une femme amoureuse de Kim O’Casey (Peter Mullan), mais c’est aussi une femme d’une autre époque, qui ne quitte pas son mari. Elle fait souffrir ses hommes, de par son attitude, ses mots et ses choix de vie. Comme cette vie ne l’a rend pas heureuse, il en sera de même pour ceux qui l’entourent, du moins ceux qui sont trop près d’elle : son mari, son fils, son amant et ceux qui sont proches d’eux. Car Olive est aussi une femme jalouse et possessive. Elle n’aimera jamais les femmes qui entourent son mari : Denise (Zoe Kazan) qu’il embauche dans sa pharmacie et convoite du regard, ou les femmes qui vont partager la vie de son fils Christopher (John Gallagher Jr).

Frances McDormand est exceptionnelle dans ce rôle. Elle réussit à rendre un personnage fortement antipathique, presque sympathique. Malgré la violence de ses mots, de son regard ou de son rictus. Elle fait preuve d’un humour noir salvateur, face aux douleurs de cette ville, ou chacun semble souffrir de dépression. Les enfants lui demandant même, si elle n’est pas une sorcière, à la vue de son visage marqué par son mal-être.
L’ambiance est pesante et cette ville pluvieuse, n’aide pas à combattre la morosité qui s’installe au cours du récit. Mais à l’image du personnage d’Olive, des éclaircies apparaissent, même furtivement. On l’a doit à Henry, souvent émouvant, avec qui, l’on ne peut-être qu’en empathie et qui lui vole presque la vedette. Ce sont leurs confrontations qui sont les plus intéressantes, son fils Christopher ayant quitté le foyer familial et même la ville, surement pour échapper à cette mère castratrice.

La série, Olive Kitteridge, a un rythme lent, en osmose avec celui de cette ville et de ses habitants. Il ne s’y pas grand chose, c’est à l’image du quotidien. On côtoie une mère bipolaire et un fils suicidaire, à l’image de ce monde en souffrance. Pourtant, elle procure beaucoup d’émotions, l’œil devenant souvent humide et la gorge se nouant face aux drames qui se déroulent sous nos yeux.
Mais encore une fois, elle se sauve par la présence de Jack Kennison (Bill Murray). Un personnage aussi froid qu’Olive au premier abord, mais qui va apporter une touche de douceur bienvenue.

Olive Kitteridge est un personnage marquant, à l’image de Tony Soprano (James Gandolfini) dans « Les Soprano ». A la différence, qu’elle ne bouffe pas les autres interprètes, tous sont réussis et magnifiquement interprétés. Cela en est même frustrant de ne pas mieux les connaitre, de les voir plus souvent. Mais avec un format aussi court, il ne pouvait en être autrement, puis cela n’enlève rien à la réussite de cette série, bien mis en image par Lisa Cholodenko, tout en retenue, offrant parfois de beaux plans mélancoliques à travers les yeux d’Henry.
Un casting exceptionnel : Frances McDormand, Richard Jenkins, Peter Mullan et Bill Murray, entre autres. Pour une série exigeante, et de qualité, comme souvent avec HBO.

HBO Miniseries: Olive Kitteridge – Bande-annonce

Fiche technique: Olive Kitteridge

USA – 2014
Réalisation : Lisa Cholodenko
Scénario : Jane Anderson
Distribution : Frances McDormand, Richard Jenkins, Peter Mullan, Zoe Kazan, Jesse Plemons, Rosemarie DeWitt, Ann Dowd, John Gallagher Jr, Bill Murray et Brady Corbet
Musique : Carter Burwell
Photographie : Frederick Elmes
Monteur : Jeffrey M. Werner
Producteurs : Jane Anderson, David Coatsworth, Gary Goeztman, Frances McDormand, Steve Shareshian et Tom Hanks
Production : HBO
Genre : Drame
Durée : 52 minutes

Auteur : Laurent Wu

Le Juge, un film de David Dobkin : Critique

Le Juge, une œuvre désuète embourbée dans un classicisme obséquieux

Synopsis: Fils de magistrat, Hank Palmer, grand avocat, revient dans la petite ville de son enfance, où son père, qu’il n’a pas revu depuis longtemps, est soupçonné de meurtre. Il décide alors de mener l’enquête pour découvrir la vérité et, chemin faisant, renoue avec sa famille avec laquelle il avait pris ses distances …

Lorsqu’on évoque un procès au cinéma, on en retient généralement le jury hétéroclite, le ton grave des protagonistes, les interminables questions d’avocats, la stature patriarcale du juge ou encore l’atmosphère caustique voire étouffante du tribunal. On en retient aussi un cadre quasi papal d’où émane la grandeur et le respect, habillé çà et là, de teintes lambrissées et sombres, de mélodies douces et discrètes et surtout d’un profond relent d’immobilité. Difficile en effet de faire plus sage et plus figée que la représentation à l’écran de l’étonnante et assommante sobriété entourant les événements se passant au sein d’un procès, fait d’une extra rigide bienséance des parties demeurant civilisées, peu enclines à provoquer un carnage ou de futiles effets pyrotechniques, et d’une omniprésence virant à la fascination béate, pour ce lieu abritant les joutes verbales juridiques.

En plus d’incarner le théâtre de toutes les péripéties du film, le catalyseur de toutes les interrogations du spectateur, et d’épouser l’idéologie libertaire du pays de l’Oncle Sam, le tribunal est un symbole.

Millénaire, quasi christique et devenu depuis, une institution cimentant les bases de chaque nation sur le globe, il demeure aussi une marque de liberté, de justice équitable, de respect des droits de l’Homme ou plus indirectement celui apportant la preuve d’un monde civilisé et éduqué. Un symbole relayant aussi la grandeur, la droiture et autant d’adjectifs évoquant le gigantisme, qui n’a pas tardé à attirer les réalisateurs du monde entier, voyant en ce lieu si froid, la possibilité d’exprimer les prémices d’un cinéma total, comprenant regard tranché contre un système, glorification d’acteurs se prêtant au monologue, critique ouverte contre un jugement et même portrait de grands hommes.

En somme une quasi glorification à l’américaine de ces icônes, de ces procès divers et varié, rendant invariablement hommage à la puissance et l’affirmation de l’humain. Tourmenté, sous les feux des projecteurs, coupable, innocent, autant de distinctions entourant l’humain, qui dans ces films constitue la pièce maîtresse, ne pouvant se réfugier derrière les effets visuels ou autres musiques larmoyantes pour faire avancer une intrigue, souvent sinueuse, retorse et énigmatique.

Un symbole qui ne survivra hélas pas aux affres du temps, conséquence de l’irruption massive de la technologie dans notre société, ayant quelque peu relégué l’humain et donc le genre aux oubliettes.

BACK IN TIME

Fort de ce bagage historique devenu rapidement un fardeau, car appuyant l’aspect redondant et donc daté du genre, celui-ci à l’aune des années 80 est tombé en désuétude, lorsque le cinéma hollywoodien, fort de cadors bodybuildés venant des pays de l’Est, a changé la donne en imposant comme seule parole d’évangile les mélodies des stries et des déclics des armes à feux, au détriment des paroles vives et ardentes d’un avocat en pleine plaidoirie, tout en remisant ces productions élitistes effrayant la plèbe de par leur complexité et leur phrasé interminable.

Pourtant, bien que courte, l’hégémonie qu’a endossé le procedurial (nom donné à ce genre) a permis à Hollywood dans ses fastes années de verve créatrice, de produire une tripotées de long-métrage revêtant des oripeaux différents de ceux d’alors, en osant dépeindre soit par la fiction, soit par le traitement de faits réels, des erreurs judiciaires ou des procès ayant défrayé la chronique.

On en retiendra peu. 12 Hommes en Colère, Philadelphia, Des Hommes d’Honneur. Une catégorie fermée, quasi hermétique, auquel Le Juge, dernière incursion en date du cinéma US dans les travers d’un palais de Justice, a tenté de s’y adjoindre mais s’entiche d’un résultat aussi laborieux que poussif.

Quand l’homme d’Acier rencontre le Consigliere.

Curieux que de voir une énième variation du genre procedurial, genre définitivement hérité du passé, sortir sur les écrans. Un peu comme Fury, film de guerre brutal sorti cette année, Le Juge dénote la petite santé du cinéma américain, qui fort d’une année loin d’être aussi réussie en termes financiers, retourne à ses basiques en espérant réveiller la flamme de l’excellence made in 70’s, aujourd’hui supplantée par la veine mercantile où héros encapés sont légions.

Des basiques incarnant ce qu’Hollywood arrivait à conjuguer d’antan, osant conjuguer une pluralité de thèmes et d’intrigues au sein d’un même film, allant du film à rédemption, à celui du mélodrame familial ; du film tantôt comique, tantôt massif, tantôt rempli d’émotions, tantôt sobre et calme.

Une recette, qu’a souhaité suivre à la lettre David Dobkin, grand trublion du rire américain, capable du bon (Serial Noceurs) comme du moins bon (Echange Standard), et dont la propension à se ficher éperdument de son sujet et à laisser libre court aux frasques de ses acteurs, inquiétait au plus haut point, à la vue de son souhait de transposer une authentique tranche de cinéma à l’américaine. Ambition démesurée ? Volonté inébranlable de sortir du carcan étriqué et concurrentiel du milieu de la comédie ? Ou simple démonstration de l’aptitude du metteur en scène à se plier à n’importe quel genre ? Quoiqu’il en soit, la surprise était là, et malheureusement, elle fut de courte durée.

Car, oser remanier un genre démodé et symbole d’une époque en le modernisant est toujours à double tranchant. Soit le greffon prend et surprend le public sceptique face à cet OVNI récalcitrant. Soit, ce greffon ne prend pas et rend à l’écran la complexité et toute l’amertume d’un genre, trop peu habitué à notre société actuelle, qui préfère en prendre plein les yeux que subir un défouloir verbal virant à la logorrhée absurde.

Et le cas du Juge est une tentative qui rate dans tout ce qu’elle entreprend.

Law, Low, Low

Surfant sur la vague générée par le succès sans faille de ses péripéties Marvel, la production a cru bon d’engager Robert Downey Jr, en fils absent dont le comportement faussement gentillet cache un être rusé, égocentrique, charmeur et blagueur à l’excès ; qui se retrouve confronté à un paternel vieillissant et bougon, figure juridique d’une petite bourgade perdue de l’Indiana, soupçonné de meurtre, campé par le fils adoptif du parrain le plus connu du cinéma, Robert Duvall.

Un tandem de Robert, tous deux incarnant un visage d’Hollywood entre prestige, démence et légende pour l’un et opulence et décontraction pour l’autre, qui de par leur carrière respective, ont su rendre jusque dans leurs personnages, les fondamentaux de l’intrigue. Downey Jr, avocat de bas-étage ayant quitté son bled pour la reconnaissance, et Duvall, ayant su rester fidèle à son patelin, comme à sa carrière et n’ayant jamais vu ailleurs, tous deux réunis par le deuil, qui vont devoir apprendre à cohabiter et à s’aimer de nouveau, alors qu’ils traversent une épreuve lorsque le vieux magistrat qu’est Duvall est soupçonné de meurtre.

Ainsi débute, un mélodrame familial, empli de relents filiaux attendrissants et souvent clichés, surmonté d’une intrigue judiciaire, tendant à démontrer si le père est bien coupable. Ambitieux, le film l’était, osant conjuguer tous les boniments du film total, œuvre casse-gueule car devant faire cohabiter en son sein une pluralité d’intrigues capables de porter le film, une fois que le volet juridique se termine.

Mais ici, force est de constater que la mièvrerie a remplacé l’ambition. Outre un classicisme étouffant, une galerie de seconds-rôles indigents si ce n’est inutile (mention spéciale à Billy Bob Thornton et à Vincent d’Onofrio, et un rythme aussi rapide qu’une délibération de cour administrative, le film déçoit par son absence notable de fraîcheur. Ainsi, on n’est pas surpris de voir à travers les quelques 2h21 du long métrage, s’empiler les clichés à un rythme édifiant, rassemblant la jeunesse déchue, le rapprochement familial tardif, l’amourette de lycée toujours fidèle au poste, ou les quelques pitreries d’un Robert Downey Jr qui, pour son rôle, a dû s’inspirer de son alter ego marvelien Tony Stark tout en croisant avec la bonhomie et le sens inné du mensonge de Saul Goodman de Breaking Bad.

On en ressort ainsi, rincé, lessivé, de voir une ambition sincère et touchante au milieu de microcosme hollywoodien, se crasher en beauté de par l’inaction de son réalisateur, qui sans doute trop frileux, ne sort jamais du sacro-saint cahier des charges.

Le Juge – Bande Annonce Officielle

Fiche Technique: Le Juge (The Judge)

États-Unis – 2014
Réalisation: David Dobkin
Scénario: Nick Schenk et Bill Dubuque, sur une histoire de David Dobkin et Nick Schenk
Interprétation: Robert Downey Jr (Hank Palmer), Robert Duvall (juge Joseph Palmer), Billy Bob Thornton (Dwight Dickham), Vera Farmiga (Samantha Powell), Vincent D’Onofrio (Glen Palmer), Jeremy Strong (Dale Palmer)
Date de sortie: 22 octobre 2014
Durée: 2h21
Genre: Drame
Image: Janusz Kamiński
Décor: Mark Ricker
Montage: Mark Livolsi
Musique: Thomas Newman
Producteur: Susan Downey, David Dobkin, David Gambino
Distributeur: Warner Bros France

 

 

 

 

Eyes Wide Shut, un film de Stanley Kubrick : Critique

Aborder Eyes wide shut ne se fait pas avec innocence. A l’époque de sa sortie, c’était le film le plus attendu depuis quelques années, chant du cygne d’un réalisateur majeur, fruit d’une gestation laborieuse et précédé de rumeurs folles. Le voir aujourd’hui, au terme d’une intégrale du maître (à l’exception de Spartacus), se fait encore moins dans l’innocence. Il nous faudra rester sur ce film pour quitter Kubrick.

Synopsis : William Harford, médecin, mène une paisible existence familiale. Jusqu’au jour où sa femme, Alice, lui avoue avoir eut le désir de le tromper quelques mois auparavant…

La fin de l’innocence

Eyes wide shut est sans doute son film le plus déconcertant. Bien des éléments le rendent a priori irritant : la trame narrative, dans son ensemble n’a rien d’original. Le film semble trop long, les temps morts dans les dialogues démesurés, et la structure bipartite nuit/jour un peu trop didactique…

Kubrick a presque toujours traité du grandiose, et l’ampleur de sa mise en scène l’a magnifié avec une cohérence impeccable. La surprise de Full Metal Jacket annonce en réalité celle d’Eyes Wide Shut : un regard clivé, à hauteur d’homme, et surtout, une position neutre qui ne guide plus le spectateur sur les visées morales du récit. Ce film n’est pas grandiose : il traite de la crise conjugale, mais surtout, de la définition même du grandiose dans le domaine du sexe, tel que l’imaginerait un être assez médiocre : ses fantasmes.

Bill est américain jusqu’au bout des ongles. Ses sourires crispés, sa conversation mondaine, sa façon de répéter votre question avant de ne pas vraiment y répondre… Impossible de les dissocier. Ce qu’on pourrait qualifier d’aveuglement de la part de Kubrick doit forcément avoir du sens. Personnage passif, spectateur, Bill est un réceptacle : à la parole d’Alice, qui domine de bout en bout et brille par son absence de plus en plus grande. A ses fantasmes, de sexe, de danger et d’occulte, qui le font vibrer tout en accroissant la distance du spectateur à son égard.

Distance accrue par le jeu étrange de l’imagerie du film : un teaser démentiel du couple Kidman Cruise, et ce premier plan où l’icône féminine nous fait tomber sa robe. Puis, sa présence aux toilettes, son déodorant et l’irruption inattendue d’un quotidien qui sape le glamour.

C’est ici que se niche l’âme étrange et composite du film. Le couple, tenté par l’adultère dans ce qu’il a de plus romanesque (triolisme avec mannequins pour monsieur, superbe quinqua hongrois pour madame) va faire face à un dilemme crucial : traverser le miroir et devenir un personnage actif de son imaginaire sexuel, ou y renoncer pour consolider un réel déceptif.

Cette subtile position crée un point d’équilibre particulièrement instable pour le spectateur : les séquences auxquelles nous assistons sont oniriques, fantasmées, et il est de notre devoir de déterminer notre distanciation critique par rapport à elles. Aisé quant aux projections de Bill sur l’adultère potentiel de sa femme ; plus complexe lorsque l’ampleur de la mise en scène excite notre fascination pour une orgie gothique, des rues nocturnes ou le danger d’une filature.

La nuit de Bill est celle d’une quête étrange : spectateur constant, il tente d’intégrer la scène qui le fascine. Encore effaré et excité par l’aveu fantasmatique de son épouse, il va donc vouloir devenir un personnage de ce type de projection. Passer d’un rôle à l’autre n’est pas si difficile, pense celui qui brandit à tout bout de champ sa carte professionnelle pour revendiquer son statut. Les opportunités se déchaînent, et la ville entière suinte de sexe, dans les rues, dans les boutiques, dans les bars. L’orgie en sera le point d’orgue, spectacle cérémonial auquel il aura accès pour mieux révéler à quel point il y est illégitime. Car au moment où il deviendra un acteur de la maison, celle-ci fera cercle autour de lui pour l’exclure, modifiant la trame de la nuit pour un spectacle dont il sera à la fois le personnage principal et l’exilé.

Non sans humour, la carte fantasmatique qui se dessine aligne les impasses pour le chaud bouillant Bill. Car c’est aussi par son mélange des registres qu’Eyes Wide Shut fascine : entre porno chic et grotesque (la boutique de costumes, les allusions homosexuelles), entre permissivité et évaporation des opportunités, tout se construit et s’effondre au même moment.

Incapable de concrétiser ses désirs, Bill refait son parcours au grand jour, mais la mort s’est invitée : sida, overdose, menaces. Là aussi, la dimension romanesque est à prendre comme une projection du spectateur devenu personnage. Si mort il y a, c’est surtout de celle d’un imaginaire dont on mesure les excès avec un rien d’embarras, notamment lorsque le phantasme rencontre le réel par l’entremise d’un masque posé sur l’oreiller à côté de son épouse.

Alors que les échanges devenaient de plus en plus lents, l’angoisse de Bill de plus en plus forte, la réalité sonne paradoxalement comme un soulagement, et c’est Alice qui le ramènera du bon côté du miroir. Pour, enfin, célébrer la vie du couple dans l’étreinte tant repoussée.

Plonger dans Eyes Wide Shut, c’est ouvrir les portes de notre perception, et nous interroger avec Bill sur nos attentes, la médiocrité de notre imaginaire et poser sur lui un regard nouveau. Attendri, analytique, et désormais un peu plus lucide. On comprend dès lors à quel point cette dernière œuvre de Kubrick peut être qualifiée de testamentaire.

Eyes Wide Shut – bande-annonce

Fiche Technique: Eyes Wide Shut

Réalisateur : Stanley Kubrick
Producteur : Stanley Kubrick ; producteur exécutif : Jan Harlan ; co-producteur : Brian W.Cook. Assistant du réalisateur Leon Vitali
Scénario : Stanley Kubrick et Frederic Raphael, inspiré par la nouvelle « Traumnovelle » de Arthur Schnitzler.
Interprétation : Nicole Kidman, Tom Cruise, Sydney Pollack, Marie Richardson, Rade Sherbedgia, Todd Field, Vinessa Shaw, Alan Cumming, Sky Dumont, Fay Masterson, Leelee Sobieski, Thomas Gibson, Madison Eginton.
Genre : Drame, Thriller, Erotique
Durée : 159 minutes.
Sortie le 16 juillet 1999.
Directeur de la photographie : Larry Smith. Superviseurs artistiques Les Tomkins et Roy Walker. Monteur Nigel Galt.
Costumes : Marit Allen.
Musique : Jocelyn Pook « Masked ball », « The dream », « Migrations » (par Pook & Harvey Brough) interprétés par Jocelyn Pook. Bert Kaempfert « Strangers in the night » interprété par l’Orchestre Peter Hughes.Giörgy Ligeti, « Musica ricercata II : Mesto, rigedo e cerimonale », interprété par Dominic Harlan, piano. Dimitri Shostakovich, « Valse 2 de la suite de jazz No. 2 », Orchestre Royal Concertgebouw, dirigé par Riccardo Chailly.

Auteur : Sergent Pepper

Full Metal Jacket de Stanley Kubrick : Critique

Dans la filmographie génériquement hétérogène de Kubrick, la guerre a déjà été traitée : Paths of glory dénonçait, Dr Strangelove satirisait. La question des motivations de Kubrick lorsqu’il s’empare du sujet du Viêt-Nam est légitime. Désire-t-il faire ses armes sur un motif qui a vu les plus grands réaliser leur chef d’œuvre ? Et quel discours sur la violence et l’aliénation, thèmes chers au cinéaste, va-t-on y trouver ?

Synopsis : Pendant la guerre du Vietnam, la préparation et l’entrainement d’un groupe de jeunes marines, jusqu’au terrible baptême du feu et la sanglante offensive du Tet a Hue, en 1968.

War face

Full Metal Jacket est avant tout un film sur la machine. Celle que nous avons vue à l’œuvre dans son absurdité (judiciaire dans Paths of glory, étatique dans Orange Mécanique, électronique dans Dr Strangeloveou sa beauté froide dans 2001), s’incarne désormais dans le corps. Celui des hommes, celui de leur collectif, le corps des marines. La première partie consacrée à l’instruction met en place les fondements de ce culte. Un individu fusionné avec son arme, lui-même partie d’un tout qui obéit et exécute. La mise en scène de Kubrick, moins ostentatoire qu’à l’accoutumée, fonde son esthétique sur l’harmonie et la géométrie : défilés, synchronisation des corps, travellings arrière suivant le Sgt Hartman galvanisant ses troupes.

Sur ces ¾ d’heure, on assiste à deux bribes de conversation privée. Tout le reste n’est qu’éructations (assez jubilatoires en la personne de R. Lee Ermey au vocabulaire fleuri) et beuglements, déshumanisation en coulisse en préparation du grand carnage.

Le personnage de Pyle, censé montrer l’inhumanité du processus, est cependant un peu poussif. Déjà, on peut légitimement douter de sa présence et de son maintien au sein des marines, au vu de ses aptitudes physiques. Ensuite, son évolution et sa fin de parcours ne sont pas entièrement convaincantes, outrancières par rapport à une démonstration qui pouvait se passer de ces extrémités.

La deuxième partie propulse les hommes dans la guerre. Kubrick, que l’on attend forcément sur le terrain, semble jouer avec le sujet qu’il traite : résolument anti spectaculaire, le récit s’attache d’abord à questionner la façon dont il sera montré. La presse et ses éléments de langage, les soldats filmés et interviewés sont autant d’éléments qui interrogent la mise en scène de la guerre. Les scènes de combats elles-mêmes, très maîtrisées, sont filmées à hauteur d’homme, au ras du sol, dans une vision souvent limitée où l’on ne sait pas d’où viennent les tirs et où se niche le danger. Le point de vue est la plupart du temps rivé à un seul personnage, et tout l’affrontement avec le sniper révèle cette volonté de faire s’affronter des individus, les uns après les autres. L’obsession architecturale qu’on voyait à l’œuvre dans Shining trouve ici une nouvelle déclinaison dans les ruines. Elles aussi labyrinthiques, béantes, dans un état de destruction continu qui mêle la solidité des gravats aux fumées noires.
Immersion, refus du baroque opératique et de l’épique, ambivalence des personnages…

Quel discours Kubrick propose-t-il sur la guerre ? C’est par le parcours de Joker qu’on peut tenter d’y répondre. Son récit initiatique est celui d’un trajet vers le meurtre, tant attendu et prôné par le fameux « Born to kill » écrit sur son casque. Joker commence par donner au Sgt Harman une « war face », masque grotesque qui en dit long sur l’aspect carnavalesque qu’a encore la guerre pour les jeunes recrues. Au Viet Nam, il est journaliste, cantonné à l’arrière : “In the rear, with the gear”, ce qui lui permet de consolider son discours provocateur sur la guerre. Comme il l’affirme à la caméra qui l’interviewe : “I wanted to see exotic Vietnam… the crown jewel of Southeast Asia. I wanted to meet interesting and stimulating people of an ancient culture… and kill them. I wanted to be the first kid on my block to get a confirmed kill!”

La confrontation au combat se révèle en deux temps : tout d’abord, son arme, objet d’une véritable vénération lors de son entrainement, se bloque. Ensuite, c’est le silence de l’agonie de la sniper qu’il doit choisir ou non d’achever. Pas d’héroïsme, pas de victoire, mais un choix moral au sein duquel donner la mort, cette quête virile et trompeuse, revient ici à faire preuve d’humanité.

Ce parcours modeste n’infléchira en rien le cours de l’Histoire. La guerre se poursuit, et les chants collectifs d’une meute immature reprennent.

Full Metal Jacket se clôt sur la voix off de Joker, finalement très disparate sur le film. (Il serait d’ailleurs très instructif de procéder à une étude de la voix off dans les films de Kubrick, qui dès Le baiser du tueur et L’ultime Razzia a une importance fondamentale dans le récit, pour trouver son point d’orgue dans Orange mécanique et Barry Lyndon. On peut aussi considérer la présence vocale de HAL comme en faisant partie).

Voici ce qu’il dit :

“My thoughts drift back to erect nipple wet dreams about Mary Jane Rottencrotch and the Great Homecoming Fuck Fantasy. I am so happy that I am alive, in one piece and short. I’m in a world of shit… yes. But I am alive. And I am not afraid. ”

Cette ambivalence dans le dénouement, ce langage imagé et cynique renvoient par bien des aspects à Orange Mécanique. Vibrant de vie, désenchanté, animé d’une jeunesse qui choque autant qu’elle sauve de la tentation du nihilisme, cette phrase résume le regard porté sur l’humain par le cinéaste. Sans illusions, délivré des excès de l’indignation, explorant cet être imparfait qui continue d’enflammer le monde.

Full Metal Jacket – Bande Annonce 

Fiche Technique: Full Metal Jacket

Réalisateur : Stanley Kubrick
Producteur : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick, Michael Herr, Gustav Hasford, d’après le roman le merdier (The short Timers) de Gustav Hasford.
Interprétation : Matthew Modine (Joker), Adam Baldwin (Animal Mother), Vincent d’Onofrio (Gomer Pyle dit « la baleine »), Lee Ermey (sergent Hartmann), Dorian Harewood (Eightball), Kevin major Howard (Rafterman), Arliss Howard (Cowboy)..
Genre : Guerre, drame
Producteur exécutif : Jan Harlan. Co-producteur Philip Hobbs. Producteur associé Michael Herr. Assistant réalisateur Leon Vitali.
Musique : Vivian Kubrick (sous le nom d’Abigail Mead)
Musique : « Hello Vietnam » de Tom T.Hall interprété par johnny Wright. « These boots are made for walking » par Nancy Sinatra, écrit par Lee Hazlwood. « Wooly Bully » de Domingo Samudio par Sam the Sham. « The marines Hymn » par The goldman Band. « Chapel of love » interprété par The dixie cups écrit par jeff Barry. « Paint it black », écrit par Mick Jagger et Keith Richards, interprété par les Rolling Stones.
Directeur de la photographie : Douglas Milsome.
Durée : 112 minutes. Sortie le 26 juin 1987.
Distributeur : Warner Bros ©

Auteur: Sergent Pepper

The Lottery : Saison 1- Critique de la Série

Critique – The Lottery, une idée originale, tuée dans l’œuf

Synopsis : En 2025, un terrible virus de stérilisation touche l’espèce humaine. Le reste d’enfants conçu naturellement est placé sous haute surveillance. Aux Etats-Unis, un groupe de chercheurs parvient à rendre fécondable 100 embryons. S’ensuit une loterie nationale, où 200 femmes sont sélectionnées pour participer à un concours afin de devenir mère porteuse.

La série a été créée par Timothy J. Sexton, scénariste également de Children of Men. Avec The Lottery, il prolonge son exploration de thèmes similaires : les femmes face à une infertilité inéluctable. Si alors le thème de départ nous immerge dans une ambiance SF futuriste très attrayante, la promesse du sujet « catastrophe prophétique » n’est pas tenue. La miraculeuse trouvaille scientifique d’un embryon fécondable n’est qu’un prétexte pour introduire cette horrible et honteuse loterie humaine (qui se passe comme souvent uniquement aux Etats Unis).

Au début, la série nous prend en haleine avec des rebondissements inattendus. Il y a un rythme qui monte crescendo et un déroulement logique des événements. Malheureusement, l’histoire de départ se dessèche vite, en partie à cause des personnages trop fades. Tout tourne et se transforme en une machination inexplicable, un complot organisé de l’organisation de la Loterie à l’origine même du virus de stérilité. Certes, un déroulement appréciable et inattendu mais non avenu, pour le thème de départ.

Des personnages littéralement stériles

Le scénario s’emmêle et dérive de personnages en personnages, malheureusement de moins en moins intéressants au fil des épisodes. Entre la Dr Allison Lennon (Marley Shelton), la scientifique qui a découvert les embryons et se  retrouve contre sa volonté au cœur de la bataille pour les obtenir;  Kyle Walker (Michael Graziadel) le père d’un des derniers enfants nés, version jeune du Liam Neeson dans Taken, prêt à tout pour sauver son fils, Elvis (Jesse Filkow) ; et enfin, Darius Hayes (Martin Donovan) en charge du département de la fertilité, caricature du boss calculateur et cupide. Des figures alors très manichéennes, malgré les différences de points de vues que les épisodes tentent d’adopter. Les dialogues eux-mêmes sont assez plats et rhétoriques, digne d’un drame de série Z.

Drame et romances s’emmêlent entre les personnages. Seule, Perry Sommers (Karissa Steples) est un personnage digne d’intérêt. Une des candidates de la loterie qui nous apparaît d’abord à l’antithèse de la mère porteuse rêvée. Caricaturée comme la blonde frivole et égoïste, celle-ci ne recherche que la célébrité et la gloire à travers cette émission. Finalement, Perry se retrouve être le personnage le plus vrai et humain qui la rend chouchoute de l’émission. Au milieu de ses esprits calculateurs, elle devient contrainte d’assouvir les intérêts de la Première Dame (Shelley Conn) elle-même, qui dirige l’émission de manière peu orthodoxe.

L’infertilité et la maternité au cœur de la série

La série, The Lottery soulève alors beaucoup d’interrogations sur la conception même de « qu’est-ce qu’un bon parent ? ». Est-ce que les liens du sang attribuent la légitimité de se proclamer parent ? Ou est-ce l’amour porté qui crée le véritable lien avec l’enfant? Dans cette univers assez prophétique, chaque femme recherche à être mère pour une raison différente. On nous dresse ses portraits différents de futures mère autour du huis clos de la loterie. On se rend compte à travers les épreuves imposées, tout à fait ridicules du jeu de télé réalité, des réelles pressions qu’endurent les mères actuellement. La société a toujours maintenu la femme dans un rôle d’utérus ambulant : entre les pressions religieuses, les mythes de la mère parfaite et les non-dits sur la maternité. Toute l’organisation dictatoriale de cette émission met en exergue ces problèmes autour du rôle de la mère.

Une critique voilée des studios de télé-réalité Etats-Uniens

On peut tout de même féliciter cet aspect critique de la télé-réalité de notre époque. Surtout les Etats-uniens, très friands de ces jeux réalités, où eux même sont juges des candidats. A travers la farce de la Loterie, on nous dévoile ce que la plupart des téléspectateurs acceptent tacitement. C’est à dire que dans ce genre de concours de beauté améliorée, tout est truqué, scénarisé, calculé comme un véritable show. C’est une manière de nous mettre en garde contre le média lui-même : « Ne nous croyez pas, tout est faux ». Même le public est manipulé, privé de sa liberté de vote. Quelque part, la série dévoile les revers des studios …

De la SF gâchée au thriller politique mal développé

De la même manière que la fin de la saison nous sert sur un plateau, toute la vérité sur ce soi-disant complot, on finit peu convaincu. Ce qui semblait n’être que SF tourne en  thriller politique. Là aussi, comme l’a si bien démontré House of Cards, les politiciens sont de très bons menteurs et manipulateurs. Tout tourne alors autour de la manipulation et de la théorie du complot, où les personnages sont tous victimes des mensonges ; ou deviennent menteurs eux même pour servir leur propres intérêts. On imagine mal alors ces mêmes dirigeants, sensés préserver l’espèce humaine, en parents exemplaires.

Heureusement, LifeTime, la chaîne américaine, n’a pas renouvelé son contrat pour une seconde saison. Alors qu’on aurait espéré un rythme plus accéléré, dans un univers qui aurait tourné en dystopie, avec le contrôle total des naissances. Les intrigues auraient pu être plus intéressantes autour des personnages principaux. Pari perdu pour Life Time qui aurait pu se détacher du programme familial qu’elle sert habituellement.

Fiche Technique: The Lottery

Production : Grady Twins Productions, Warner Horizon Television
Scénariste : Timothy J. Sexton
Casting : Marley Shelton, Martin Donovan, Michael Graziadei, Athena Karkanis, Yul Vazquez, Shelley Conn, and Louise Lombard.
Genre : Science- Fiction
Pays d’origine : Etats Unis
Date de diffusion (USA) : 20/07/2014
Chaine : Life Time
Saison : 1
Episodes : 10
Durée : 40 min

Auteur : Freddy M.

Shining, un film de Stanley Kubrick : Critique

Le pathétique Room 237 en témoigne, tout le monde trouve ce qu’il veut dans Shining. Film d’épouvante venu s’ajouter à l’impressionnant catalogue des genres explorés par Kubrick, Shining est une fois encore un film qui lui appartient pleinement.

Synopsis : Jack Torrance, gardien d’un hôtel fermé l’hiver, sa femme et son fils Danny s’apprêtent à vivre de longs mois de solitude. Danny, qui possède un don de médium, le « Shining », est effrayé à l’idée d’habiter ce lieu, théâtre marqué par de terribles événements passés…

L’ode tissée de l’espace

Pour tenter de circonscrire l’immense et inimitable pouvoir de fascination généré par cette œuvre, il suffit de suivre le mouvement qu’il initie dès son mythique générique. Cette vue d’hélicoptère sur les montagnes entame sa course sur un plan d’eau et s’incline avant de rejoindre la route sinueuse qui conduira à l’Overlook Hotel. Ce premier plan, splendide et clivé, est le programme de toute l’œuvre à venir.

Shining est un trajet. Celui, dans un premier temps, qui conduirait vers l’enfermement au sein d’une impasse dans la montagne bientôt bloquée par la neige et les intempéries. L’ouverture et sa suite nous l’indiquent : on vide les lieux pour y laisser la famille esseulée, et si l’on fait le tour du propriétaire par un jour de soleil, c’est pour circonscrire les limites de la vaste prison. On plaisante sur le cimetière indien, on indique le divertissement à venir du labyrinthe dans l’insouciance des derniers jours de la belle saison. Ce qui restera de l’extérieur sera bientôt recouvert : par la brume, par la neige, tandis que l’intérieur se tapissera de sang.

On a souvent dit que Kubrick n’avait pas osé s’affranchir suffisamment du roman de King, et qu’en achetant ses droits, il signait un pacte avec l’attente de son lectorat. En effet, Shining hésite entre le film introspectif sur les affres de l’inspiration et le registre fantastique et d’horreur. Il semblerait pourtant que cette sinuosité, cette nage en eaux troubles, soit l’un des critères qui rende unique son atmosphère.

Shining est indéniablement un film sur l’écriture, qui fonctionne sur un paradoxe. Jack cherche l’isolement pour écrire, mais cet élément n’existe qu’à l’échelle géographique : il est isolé du monde, tandis que dans l’hôtel, il occupe un espace absolument démesuré pour créer. Lieu démentiel, ce hall où les escaliers et les corridors convergent, est une métaphore du réseau de son esprit : concentré et ramifié. Un lieu trop vaste, mais dont il frappe pourtant les cloisons à coup de balle pour trouver l’inspiration. Cette confrontation aux limites du vide est une réponse à la présence du miroir dans sa chambre à coucher : Jack n’échappe pas à lui-même, et la fiction ne le délivre pas de ses obsessions; sa femme en fera l’expérience effrayante lorsqu’elle lira son abondante production, ou le sujet de cette phrase infiniment répétée n’est autre que Jack.

La claustration dans l’hôtel n’annihile jamais le mouvement, mais au contraire l’exacerbe. Pendant de la quête de Jack qui croit pouvoir trouver par les mots une échappatoire, celle de son fils se fait par une véritable odyssée architecturale. Les trajets/steadicam en tricycle de Danny sont ainsi l’occasion des séquences les plus magistrales du film. Le grand angle sur les corridors joue sur les attentes du spectateur, habitué à ce qu’on bride son regard pour accentuer sa peur de l’inconnu. Ici, tout est vu, et c’est la béance de ce lieu aux méandres continus qui suscite l’effroi, galvanisé à son tour par un travail d’orfèvre sur le son, que l’on songe aux modifications entre la moquette et le parquet au contact des roues, aux pulsations cardiaques ou le recours à une musique extraordinaire.

Un seul cinéaste parviendra à prendre ainsi la pulsation de l’architecture intérieure, en accentuant son caractère étouffant et anxiogène. David Lynch, dont les couloirs de Lost Highway, les patios de Mulholland Drive ou les labyrinthes d’Inland Empire, captent comme nul autre la dimension organique de la cloison.

Dans la cage obsessionnelle, le fauve est lâché : Nicholson au sommet de son art module sur une folie déjà si bien interprétée dans son versant solaire pour Vol au-dessus d’un nid de coucou. Puisque la cloison cérébrale flanche, autant exploser celles du réel : les frontières du temps et de la raison s’abolissent désormais, et l’Overlook confirme son nom : il permet de « voir plus » loin dans le temps, plus bas dans la mort. Flots de sang, cadavres et sorcières s’invitent au délire baroque d’une conscience ayant définitivement levé l’ancre.

Tragique et ironique, l’inspiration se déchaîne alors, invite à la danse mortuaire la petite famille : une femme qui semble depuis le début la proie idéale, tant elle nous irrite, un enfant encombré d’un pouvoir dont on ne sait pas vraiment quoi faire.

La fin est-elle frustrante ? Peut-être. Certains paradoxes insolubles ? Assurément. Qu’importe. Shining est l’un des plus grands films jamais réalisés sur l’architecture, le processus de l’écriture, son parcours sinueux et la frontière poreuse entre génie et folie.

The Shining – Bande annonce

Fiche technique: The Shining

Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick et Diane Johnson d’après le roman homonyme de Stephen King
Interprètes : Jack Nicholson (VF : Jean-Louis Trintignant) : Jack Torrance, Shelley Duvall (VF : Evelyne Buyle) : Wendy Torrance, Danny Lloyd (VF : Jackie Berger) : Danny Torrance, Scatman Crothers (VF : Med Hondo) : Dick Hallorann, Barry Nelson (VF : Michel Aumont) : Stuart Ullman, Philip Stone (VF : Jacques François) : Delbert Grady Joe Turkel : Lloyd
Directeur de la photographie : John Alcott
Opérateur caméra : Garett Brown
Producteur : Stanley Kubrick
Producteur exécutif : Jan Harlan
Pays d’origine : États-Unis ; Royaume-Uni
Durée : 119 minutes, 146 minutes (version intégrale)
Dates de sortie : USA 23 mai 1980 ; France 16 octobre 1980

Auteur : Sergent Pepper