Le Juge, un film de David Dobkin : Critique

Le Juge, une œuvre désuète embourbée dans un classicisme obséquieux

Synopsis: Fils de magistrat, Hank Palmer, grand avocat, revient dans la petite ville de son enfance, où son père, qu’il n’a pas revu depuis longtemps, est soupçonné de meurtre. Il décide alors de mener l’enquête pour découvrir la vérité et, chemin faisant, renoue avec sa famille avec laquelle il avait pris ses distances …

Lorsqu’on évoque un procès au cinéma, on en retient généralement le jury hétéroclite, le ton grave des protagonistes, les interminables questions d’avocats, la stature patriarcale du juge ou encore l’atmosphère caustique voire étouffante du tribunal. On en retient aussi un cadre quasi papal d’où émane la grandeur et le respect, habillé çà et là, de teintes lambrissées et sombres, de mélodies douces et discrètes et surtout d’un profond relent d’immobilité. Difficile en effet de faire plus sage et plus figée que la représentation à l’écran de l’étonnante et assommante sobriété entourant les événements se passant au sein d’un procès, fait d’une extra rigide bienséance des parties demeurant civilisées, peu enclines à provoquer un carnage ou de futiles effets pyrotechniques, et d’une omniprésence virant à la fascination béate, pour ce lieu abritant les joutes verbales juridiques.

En plus d’incarner le théâtre de toutes les péripéties du film, le catalyseur de toutes les interrogations du spectateur, et d’épouser l’idéologie libertaire du pays de l’Oncle Sam, le tribunal est un symbole.

Millénaire, quasi christique et devenu depuis, une institution cimentant les bases de chaque nation sur le globe, il demeure aussi une marque de liberté, de justice équitable, de respect des droits de l’Homme ou plus indirectement celui apportant la preuve d’un monde civilisé et éduqué. Un symbole relayant aussi la grandeur, la droiture et autant d’adjectifs évoquant le gigantisme, qui n’a pas tardé à attirer les réalisateurs du monde entier, voyant en ce lieu si froid, la possibilité d’exprimer les prémices d’un cinéma total, comprenant regard tranché contre un système, glorification d’acteurs se prêtant au monologue, critique ouverte contre un jugement et même portrait de grands hommes.

En somme une quasi glorification à l’américaine de ces icônes, de ces procès divers et varié, rendant invariablement hommage à la puissance et l’affirmation de l’humain. Tourmenté, sous les feux des projecteurs, coupable, innocent, autant de distinctions entourant l’humain, qui dans ces films constitue la pièce maîtresse, ne pouvant se réfugier derrière les effets visuels ou autres musiques larmoyantes pour faire avancer une intrigue, souvent sinueuse, retorse et énigmatique.

Un symbole qui ne survivra hélas pas aux affres du temps, conséquence de l’irruption massive de la technologie dans notre société, ayant quelque peu relégué l’humain et donc le genre aux oubliettes.

BACK IN TIME

Fort de ce bagage historique devenu rapidement un fardeau, car appuyant l’aspect redondant et donc daté du genre, celui-ci à l’aune des années 80 est tombé en désuétude, lorsque le cinéma hollywoodien, fort de cadors bodybuildés venant des pays de l’Est, a changé la donne en imposant comme seule parole d’évangile les mélodies des stries et des déclics des armes à feux, au détriment des paroles vives et ardentes d’un avocat en pleine plaidoirie, tout en remisant ces productions élitistes effrayant la plèbe de par leur complexité et leur phrasé interminable.

Pourtant, bien que courte, l’hégémonie qu’a endossé le procedurial (nom donné à ce genre) a permis à Hollywood dans ses fastes années de verve créatrice, de produire une tripotées de long-métrage revêtant des oripeaux différents de ceux d’alors, en osant dépeindre soit par la fiction, soit par le traitement de faits réels, des erreurs judiciaires ou des procès ayant défrayé la chronique.

On en retiendra peu. 12 Hommes en Colère, Philadelphia, Des Hommes d’Honneur. Une catégorie fermée, quasi hermétique, auquel Le Juge, dernière incursion en date du cinéma US dans les travers d’un palais de Justice, a tenté de s’y adjoindre mais s’entiche d’un résultat aussi laborieux que poussif.

Quand l’homme d’Acier rencontre le Consigliere.

Curieux que de voir une énième variation du genre procedurial, genre définitivement hérité du passé, sortir sur les écrans. Un peu comme Fury, film de guerre brutal sorti cette année, Le Juge dénote la petite santé du cinéma américain, qui fort d’une année loin d’être aussi réussie en termes financiers, retourne à ses basiques en espérant réveiller la flamme de l’excellence made in 70’s, aujourd’hui supplantée par la veine mercantile où héros encapés sont légions.

Des basiques incarnant ce qu’Hollywood arrivait à conjuguer d’antan, osant conjuguer une pluralité de thèmes et d’intrigues au sein d’un même film, allant du film à rédemption, à celui du mélodrame familial ; du film tantôt comique, tantôt massif, tantôt rempli d’émotions, tantôt sobre et calme.

Une recette, qu’a souhaité suivre à la lettre David Dobkin, grand trublion du rire américain, capable du bon (Serial Noceurs) comme du moins bon (Echange Standard), et dont la propension à se ficher éperdument de son sujet et à laisser libre court aux frasques de ses acteurs, inquiétait au plus haut point, à la vue de son souhait de transposer une authentique tranche de cinéma à l’américaine. Ambition démesurée ? Volonté inébranlable de sortir du carcan étriqué et concurrentiel du milieu de la comédie ? Ou simple démonstration de l’aptitude du metteur en scène à se plier à n’importe quel genre ? Quoiqu’il en soit, la surprise était là, et malheureusement, elle fut de courte durée.

Car, oser remanier un genre démodé et symbole d’une époque en le modernisant est toujours à double tranchant. Soit le greffon prend et surprend le public sceptique face à cet OVNI récalcitrant. Soit, ce greffon ne prend pas et rend à l’écran la complexité et toute l’amertume d’un genre, trop peu habitué à notre société actuelle, qui préfère en prendre plein les yeux que subir un défouloir verbal virant à la logorrhée absurde.

Et le cas du Juge est une tentative qui rate dans tout ce qu’elle entreprend.

Law, Low, Low

Surfant sur la vague générée par le succès sans faille de ses péripéties Marvel, la production a cru bon d’engager Robert Downey Jr, en fils absent dont le comportement faussement gentillet cache un être rusé, égocentrique, charmeur et blagueur à l’excès ; qui se retrouve confronté à un paternel vieillissant et bougon, figure juridique d’une petite bourgade perdue de l’Indiana, soupçonné de meurtre, campé par le fils adoptif du parrain le plus connu du cinéma, Robert Duvall.

Un tandem de Robert, tous deux incarnant un visage d’Hollywood entre prestige, démence et légende pour l’un et opulence et décontraction pour l’autre, qui de par leur carrière respective, ont su rendre jusque dans leurs personnages, les fondamentaux de l’intrigue. Downey Jr, avocat de bas-étage ayant quitté son bled pour la reconnaissance, et Duvall, ayant su rester fidèle à son patelin, comme à sa carrière et n’ayant jamais vu ailleurs, tous deux réunis par le deuil, qui vont devoir apprendre à cohabiter et à s’aimer de nouveau, alors qu’ils traversent une épreuve lorsque le vieux magistrat qu’est Duvall est soupçonné de meurtre.

Ainsi débute, un mélodrame familial, empli de relents filiaux attendrissants et souvent clichés, surmonté d’une intrigue judiciaire, tendant à démontrer si le père est bien coupable. Ambitieux, le film l’était, osant conjuguer tous les boniments du film total, œuvre casse-gueule car devant faire cohabiter en son sein une pluralité d’intrigues capables de porter le film, une fois que le volet juridique se termine.

Mais ici, force est de constater que la mièvrerie a remplacé l’ambition. Outre un classicisme étouffant, une galerie de seconds-rôles indigents si ce n’est inutile (mention spéciale à Billy Bob Thornton et à Vincent d’Onofrio, et un rythme aussi rapide qu’une délibération de cour administrative, le film déçoit par son absence notable de fraîcheur. Ainsi, on n’est pas surpris de voir à travers les quelques 2h21 du long métrage, s’empiler les clichés à un rythme édifiant, rassemblant la jeunesse déchue, le rapprochement familial tardif, l’amourette de lycée toujours fidèle au poste, ou les quelques pitreries d’un Robert Downey Jr qui, pour son rôle, a dû s’inspirer de son alter ego marvelien Tony Stark tout en croisant avec la bonhomie et le sens inné du mensonge de Saul Goodman de Breaking Bad.

On en ressort ainsi, rincé, lessivé, de voir une ambition sincère et touchante au milieu de microcosme hollywoodien, se crasher en beauté de par l’inaction de son réalisateur, qui sans doute trop frileux, ne sort jamais du sacro-saint cahier des charges.

Le Juge – Bande Annonce Officielle

Fiche Technique: Le Juge (The Judge)

États-Unis – 2014
Réalisation: David Dobkin
Scénario: Nick Schenk et Bill Dubuque, sur une histoire de David Dobkin et Nick Schenk
Interprétation: Robert Downey Jr (Hank Palmer), Robert Duvall (juge Joseph Palmer), Billy Bob Thornton (Dwight Dickham), Vera Farmiga (Samantha Powell), Vincent D’Onofrio (Glen Palmer), Jeremy Strong (Dale Palmer)
Date de sortie: 22 octobre 2014
Durée: 2h21
Genre: Drame
Image: Janusz Kamiński
Décor: Mark Ricker
Montage: Mark Livolsi
Musique: Thomas Newman
Producteur: Susan Downey, David Dobkin, David Gambino
Distributeur: Warner Bros France

 

 

 

 

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Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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