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Fatima, un film de Philippe Faucon: Critique

Pour l’ouverture de sa rétrospective à la Cinémathèque française, Philippe Faucon est venu présenter en avant-première, avec l’équipe du film, son nouveau long-métrage Fatima, en compétition à la Quinzaine des Réalisateurs lors du dernier festival de Cannes.

Synopsis : Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont son moteur, sa fierté, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés.

Philippe Faucon est un nom peu connu du cinéma indépendant français, pourtant, le réalisateur nous offre, avec Fatima, son 8ème long-métrage pour le cinéma. Toujours engagé et soucieux de dépeindre un milieu et des conditions sociales qui lui sont chers, Philippe Faucon offre, dans l’ensemble de sa filmographie, un cinéma réaliste. Fatima ne déroge en rien à la règle et nous fait vivre avec cette mère de famille qui se donne corps et âme à la réussite de ses filles.

Là où le film est une réussite, c’est qu’il n’est en rien misérabiliste, bien au contraire. Philippe Faucon ne s’enlise dans aucun pathos et ne force pas la main, c’est le spectateur qui éprouvera un quelconque sentiment à l’égard des personnages. Le cinéma social a tendance à rebuter, certains y voyant le simple but de faire peser toute la misère du monde sur les épaules des femmes et hommes qui composent les classes défavorisées. Dans son long-métrage, Philippe Faucon aborde le racisme et le commérage, ainsi que la place de la femme dans la société, à qui l’on apprend à « se couvrir et contrôler chaque geste et chaque parole ». Il dépeint également un souhait de s’en sortir, en arrivant à toujours mêler un humour singulier, pourvu d’autodérision, qui ne peut échapper au spectateur.

Les partis pris esthétiques sont réduits à leur plus simple expression, afin de dévoiler les acteurs et de tirer le plus possible du jeu de ces derniers. Toutefois, le film est d’une certaine lenteur car il retranscrit le quotidien d’une femme de ménage, ainsi que celui de ses filles, on peut alors reprocher au réalisateur de s’appesantir et d’être quelque peu rébarbatif avec ce schéma d’une vie cyclique, dans laquelle il ne se passe au fond pas grand chose, outre la pression de l’aînée vis à vis du concours de médecine.

Fatima est une personne personne généreuse qui cherche à se fondre dans la masse (avec des cours de français pour assurer les contraintes administratives), ne cherchant qu’à faire le bien. Une femme forte, acceptant toutes les tâches, dans l’unique but qu’est celui de rendre ses filles heureuses, en dépit d’une atmosphère sociale qui ne joue pas en leur faveur. Et même si l’une de ses filles, Souad, ne lui rend pas la pareille, son amour pour elle n’en est en rien modifié, et elle ne cessera de se battre pour cette dernière, cela malgré les remarques désobligeantes d’une adolescente en pleine recherche d’elle même. On retiendra cette phrase forte, et d’une tristesse absolue, pour qualifier Fatima « un torchon, qui ne parle même pas français ». Malgré cela, pendant tout le long-métrage, Fatima écrit, en arabe, dans un cahier, des phrases, semblables à des vers poétiques. Dans quel but ? Celui de dire à ses filles ce qu’elle pense, ce qu’elle vit et la manière dont elle voit la société. En résultera une scène magnifique chez le médecin, long monologue de Fatima, où le discours s’avère criant de vérité, et, en fin de compte, assez dérangeant.

Semblable à La loi du Marché, Fatima est une succession de longs, et souvent gros plans, où les acteurs sont mis sur un piédestal. Même si pour certains, des plans peuvent paraître futiles ou vides de tout sens, Fatima apparaît comme un ensemble dans lequel chaque fait est important. Et même si le jeu d’acteurs peut déranger, une fois de plus, il s’agit là d’un choix du réalisateur, qui le dit si bien « Si les acteurs amateurs peuvent paraître faux, c’est parce qu’ils cherchent à jouer un naturel qu’ils ont déjà.»

Mais il paraît tout de même essentiel d’aborder le casting, car Soria Zeroual (Fatima) réellement femme de ménage d’origine marocaine, et Zita Hanrot (Nesrine, fille aînée de Fatima), remarquée dans Eden et Radiostars, sont fantastiques, de véritables révélations en terme de jeu. Les deux actrices véhiculent des émotions incroyablement fortes et sont criantes de vérité. On perçoit un jeu d’une sincérité magnifique. Avec ce genre de long-métrage, on peut réellement se dire qu’engager des acteurs non-professionnels a parfois vraiment du bon, et peut être une réelle surprise, mais cela avec des réserves. En effet, le jeu de Kenza Noah Aïche (Nesrine, seconde fille de Fatima, âgée de 15 ans) peut, de prime abord, refroidir, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit du premier long-métrage de la jeune fille, qui s’avère tout de même convaincante, lors des scènes avec son père, par exemple.

Fatima est donc un film fort sur le combat d’une mère, magnifiquement interprétée, offrant une palette d’émotions au spectateur.

Fatima: Fiche Technique

Réalisateur : Philippe Faucon
Scénario : Philippe Faucon, d’après l’oeuvre de Fatima Elayoubi
Casting : Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche…
Genre : Drame
Nationalité : Française
Date de sortie : 7 octobre 2015
Durée : 80 minutes
Costumes : Nezha Rahil
Photographie : Laurent Fénart
Son : Thierry Morlaas-Lurbe
Montage : Sophie Mandonnet
Musique : Robert Marcel Lepage
Producteurs : Yasmina Nini-Faucon, Philippe Faucon, Serge Noël
Production : Istiqlal Films, Arte France, Possibles Média, Rhône-Alpes Cinéma
Distributeurs : Pyramide Distribution
Récompenses: Césars 2016 du meilleur film, de la meilleure adaptation et du meilleur espoir féminin pour Zita Hanrot

France – 2015

Mini Héros 3D, un film de Mark Brownlow : Critique

Mini Héros 3D est la nouveauté du cinéma de la Géode à Paris. Projeté dès le mercredi 7 Octobre sur cet écran arrondi, c’est un docu-fiction en relief qui met en scène deux petites créatures filmées de très près dans deux régions d’Amérique bien distinctes : un petit tamia, de la famille des écureuils, dans la forêt d’Amérique du Nord et une souris sauterelle mangeuse de scorpion dans le désert de l’Arizona

Synopsis : Au coeur du désert de Sonora, en Arizona et dans les forêts d’Amérique du Nord, les vies des minuscules souris-sauterelles et des tamias, recèlent bien des dangers. Mini Héros va suivre leurs aventures durant 48 heures. 48 heures décisives, durant lesquelles ils apprendront à se nourrir, à se cacher, à se protéger et à survivre. 48 heures aux confins de la vie sous nos regards ébahis.

. Les deux héros minuscules sont filmés à leur échelle de sorte que le spectateur entre véritablement dans le quotidien de ces animaux à la manière du film Microcosmos : Le Peuple de l’herbe ou encore de Minuscule : la vallée des fourmis perdues mais…la taille au-dessus ! Nous croisons d’ailleurs nombre de personnages secondaires, bons ou mauvais, tels que l’escargot ou le crapaud, le lézard ou le serpent, le grand duc ou le faucon sans oublier le scorpion et l’araignée.

Un univers fantastique  :

Le travail sur le film aura duré deux ans, entre le dressage des Mini Héros et les prises de vues en macro, mobilisant de nombreux chefs opérateurs. Il en ressort une oeuvre incroyable de 50 minutes intenses et magiques où nous plongeons dans cet univers végétal et animal aux séquences uniques.
Les images sont souvent prises en contre-plongée, accentuant ainsi le caractère incommensurable de la nature qui entoure ces toutes petites créatures. Les Mini Héros nous paraissent alors d’autant plus fragiles mais malgré tout rapides et habiles ou, comme l’explique la voix-off « dotées de super-pouvoirs » ! L’effet de rapidité est retranscrit par des ralentis fréquents de la caméra et utilisés dans les situations de danger comme cette pluie soudaine et diluvienne qui s’abat dans le désert. L’eau envahit le terrier de notre petite souris et forme un torrent violent induit par le ralenti. Lors des combats, les ralentis interviennent aussi et amplifient l’effet de la 3D par exemple au moment du gros plan impressionnant sur la mâchoire du serpent et sur sa langue qui s’étire à l’infinie.
Mais le visuel n’en est pas moins magnifique depuis les images sombres et inquiétantes du ciel jusqu’aux constellations de gouttes d’eau. Lorsque l’hiver arrive, le rythme s’accélère et les cristaux de glace envahissent l’écran. « Les journées sont plus courtes » nous informe la voix-off. Plus courtes et encore plus belles se dit-on…
À tout instant dans Mini Héros 3D, la caméra joue avec les ralentis et les accélérations, les plongées et contre-plongées, les ombres et surtout la 3D : une véritable œuvre d’art fantastique et ludique. Un conte merveilleux et plein d’humour.

Un humour à l’anglaise :

Filmée en parallèle, chacune des deux espèces de Mini Héros 3D devra affronter des créatures terrestres et volantes. Le petit tamia des bois défend son terrier et ses vivres contre un adversaire de sa propre espèce tandis que la souris sauterelle s’attaque à un scorpion pour se nourrir. Des scènes de combats épiques, presque humoristiques – un humour so british, il faut bien le dire – de par ces ralentis qui rappellent des passages de Matrix et l’aspect « super-héros ». Le hurlement de notre souris sauterelle, dressée sur ses pattes arrières, à la manière d’un loup (ou d’un loup-garou?) est ainsi filmé de façon outrancière, répétée et décalée dans ses effets d’ombre. Le Grand Duc d’Amérique prend quant à lui des airs de Godzilla, avec des gros plans sur les serres/griffes qui claquent impatiemment sur la branche d’arbre et attendent de s’abattre sur la petite proie. Les gros plans successifs s’attardent sur les pattes, le yeux, le bec et même la langue, suggérant l’appétit vorace du super-méchant !
Dans Mini Héros 3D, la voix-off joue aussi un grand rôle et nous rappelle très justement que « le désert est un véritable parc Jurassic ». On y croise d’ailleurs des cactus et des carcasses d’animaux dignes du Far West et le tout nous est servi avec une musique de Western. Les jeux de mots et la dérision dédramatisent les passages inquiétants du film. Ainsi, quand la souris sauteuse se réfugie dans un crâne pour échapper au faucon de Harris, la voix-off nous informe que « c’est digne d’un casse-tête » (rires).

De par son humour à l’anglaise et son travail technique, Mini Héros 3D est un film à la fois impressionnant et rafraîchissant car on évolue dans une atmosphère ludique qui plaira au jeune public comme aux grands. En témoignent les applaudissements dans la salle à la fin de la projection en avant-première ! Une exclusivité qui sortira à la Géode ce mercredi 7 octobre 2015.

Fiche Technique :

Titre : MINI HÉROS 3D (Titre original : Tiny Giants 3D)
Réalisation : Mark Brownlow
Inspiré de Hidden Kingdoms série originale de la BBC
Musique : Ben Foster
Production exécutive: Amanda Hill et Neil Nightingale
Scénario et production : Mark Brownlow et Michael Gunton
EN EXCLUSIVITÉ À LA GÉODE À PARTIR DU 7 OCTOBRE 2015
LA GÉODE
26 AVENUE CORENTIN CARIOU. 75019 PARIS
– ARRÊTS PORTE DE LA VILLETTE –
MÉTRO : LIGNE 7 – TRAMWAY : T3B – BUS : 75, 139, 150, 152
INFORMATIONS ET RÉSERVATIONS : WWW.LAGEODE.FR

Ni le ciel ni la terre, un film de Clément Cogitore: Critique

Ni le ciel ni la terre est un objet singulier qui, au-delà de l’étrange anecdote qu’il développe comme idée scénaristique, adopte un parti pris formel affirmé qui en fait un film opaque et énigmatique.

Synopsis : Afghanistan 2014. A l’approche du retrait des troupes, le capitaine Antarès Bonassieu et sa section sont affectés à une mission de contrôle et de surveillance dans une vallée reculée du Wakhan, frontalière du Pakistan. Malgré la détermination d’Antarès et de ses hommes, le contrôle de ce secteur supposé calme va progressivement leur échapper. Une nuit, des soldats se mettent à disparaître mystérieusement dans la vallée.

« Car enfin qu’est-ce qu’un homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout […] La fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. » (Blaise Pascal, Pensées)

Dans ce qui commence comme un film de guerre, le motif traditionnel du combat entre deux entités ennemies est rapidement dissout. Le film de guerre nous amène généralement à réfléchir à des questions morales, par l’intermédiaire de personnages souvent manichéens et de situations duelles. Avec Ni le ciel ni la terre, le jeune réalisateur Clément Cogitore dilue ce type de proposition et élabore une réflexion métaphysique autour de notre appréhension du monde.

Notre regard est modelé par notre culture, notre éducation ou encore notre milieu social. L’autre est toujours un étranger. Le réalisateur choisit d’adopter le point de vue des soldats français, une petite section parachutée au beau milieu des montagnes afghanes pour défendre leur position contre l’ennemi taliban. C’est ainsi que les personnages sont introduits. Ils sont exogènes à ce milieu qu’ils ont investi. Cogitore le dit au cours des nombreuses séquences d’échange entre la population locale et les soldats où le dialogue est entravé par la barrière de la langue, et il le montre surtout. Le film se déroule sur le front du Wakhan, montagnes pierreuses et désertiques. Au-delà d’être un simple décor qui viendrait appuyer un contexte en mettant l’accent sur les conditions de vie hostiles à l’établissement humain, la montagne afghane est un environnement agissant. Cogitore privilégie les plans larges pour filmer ses acteurs dans ce paysage lunaire, à l’image de ce qui se fait dans les westerns. L’homme fait partie de ce monde (les tenues de camouflage amènent les protagonistes à se fondre littéralement dans le paysage, une anticipation des disparitions à venir) mais n’a que peu de prise sur lui. Qu’il s’agisse des soldats ou même des habitants de la région, ils sont dépassés, démunis devant l’émergence de ce surnaturel. Les premiers tentent de prendre l’ascendant par l’entremise de la technologie militaire tandis que les autres s’en remettent à Dieu. Deux régimes d’images viennent traduire cette différence de rapport au monde. Les soldats regardent leur environnement au travers de leur équipement qui leur permet de pallier aux défaillance de l’acuité visuelle humaine. De nombreuses séquences sont filmées à la caméra thermique, faisant apparaître des formes ectoplasmiques plus qu’humaines. Les habitants des montagnes, eux, attribuent à une intervention divine ces disparitions inexpliquées, un dieu qu’ils perçoivent sans le voir.

Croire sans voir est une opération délicate pour ces Européens. « Ces hommes, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas là que tu ne les vois pas. Tu ne les vois pas parce qu’il fait nuit et que tu n’as pas tes jumelles » dit un enfant du village au capitaine qui lui demande de s’expliquer sur le fondement de sa conviction en Dieu. L’inconnu effraie, l’incompréhensible panique. La peur est le terreau de toutes les guerres. L’équipement militaire agit comme un talisman, destiné à protéger celui qui le porte, tout comme les rituels pratiqués par les paysans afghans. Il est question de croyances, dans un cas comme dans l’autre. Ces deux regards sur le monde s’affrontent un temps et finissent par se mêler. Cogitore met en scène cette contamination dans une scène hallucinante dans laquelle on passe de la découverte d’une grotte à l’aide du matériel militaire, vision très scientifique, au récit d’une légende tirée du Coran. Le jeune réalisateur brouille habilement les pistes. Il ne cherche pas le confort d’une fin qui apaiserait les esprits mais reste dans l’opacité et l’inexplicable. Clément Cogitore, dont ce film est le premier long-métrage, avait déjà suscité l’intérêt lors de ces précédents films, et notamment avec Bielutine. Ce court-métrage documentaire entre dans l’intimité d’un couple russe, amateur d’art, vivant en huis clos entouré d’oeuvres de maîtres dans un univers singulier empreint de spiritualité et de magie. Sous ses devants de film de guerre, Ni le ciel ni la terre emboîte le pas de son aîné en continuant de creuser le sillon d’un cinéma qui cultive une certaine inquiétante étrangeté.

Ni le ciel ni la terre : Fiche technique

Réalisation : Clément Cogitore
Scénario : Clément Cogitore, Thomas Bidegain
Interprétation : Jérémie Reiner (capitaine Antarès Bonassieu), Swann Arlaud (Jérémie Lernowski), Marc Robert (Jean-Baptiste Frering), Kévin Azaïs (William Denis), Finnegan Oldfield (Patrick Mercier), Christophe Tek (Stéphane Tek)
Photographie : Sylvain Verdet
Montage : Isabelle Manquillet
Musique : Eric Bentz, François-Eudes Chanfrault
Décors : Isabelle Pannetier
Produit par : Jean-Christophe Reymond
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 100 minutes
Genre : film de guerre, fantastique
Date de sortie : 30 septembre 2015

France – 2015

 

L’Odeur de la mandarine, un film de Gilles Legrand: Critique

Sans avoir profité d’une promotion intrusive comme beaucoup de ses concurrents qui nous assènent de bandes-annonces, L’Odeur de la mandarine a réussi à s’assurer une exploitation très étendue. Ceci s’explique par le fait que, pour son quatrième film, Gilles Legrand se confirme comme un des rares peintres contemporain de l’univers rural dans lequel il a jusque-là toujours fait en sorte d’ancrer son cinéma.

Synopsis : En juillet 1918, dans l’est de la France, Angèle, une jeune infirmière veuve et mère d’une fillette d’une dizaine d’années, entre au service de Charles, un riche vétéran de la cavalerie amputé d’une jambe et propriétaire d’un grand haras. Très vite va se lier entre ces deux individus marqués par la guerre une profonde intimité, qui va le pousser à aller plus loin, au risque de compliquer leur relation.

L’amour comme cheval de bataille

Après l’inventivité enfantine dans Malabar Princess en 2003, la solitude dans La Jeune fille et les loups en 2007 et les liens père-fils dans Tu seras mon fils en 2010, le réalisateur décide cette fois de s’attaquer à une histoire romantique. Dès les premières images du film, on comprend vers quoi  la relation employeur-employé entre Charles et Angèle va virer. L’idée d’assister à un lien platonique à la façon de Journal d’une Femme de Chambre apparaît alors même comme une crainte. Les cartes sont donc vite posées par une écriture romanesque si traditionnelle que l’on jurerait avoir affaire à une adaptation littéraire. Et pourtant le scénario est original et a été cosigné par Guillaume Laurant, connu pour avoir jusque-là essentiellement travaillé avec Jean-Pierre Jeunet. Le risque de ce parti-pris classique, dont l’intention première est de décrire la part animale des tensions intimes de ce couple à travers un parallèle avec l’approvisionnement des chevaux,est d’offrir une dramaturgie trop classique pour apparaître comme une proposition moderne.

C’est sans doute là le principal souci de l’Odeur de la Mandarine : A trop savoir où l’on va, le récit ne peut miser, pour surprendre le public, que sur ses dialogues qui alternent intelligemment non-dits et une évocation parfois crue de la sexualité. La liberté du personnage d’Angèle rompt avec la misogynie ambiante lorsqu’elle impose littéralement les conditions de son mariage, et dès lors l’amour impossible profite d’échanges tour à tour émouvants, drôles et tendus. Des changements de tons qui permettent à la romance de ne jamais tomber dans le piège de la mièvrerie. La complémentarité des personnages, le regard de l’enfant, les conseils de la vieille fille, le charme d’un inconnu débarqué comme un grain de sable, sont autant d’idées déjà mille fois ressassées du genre romanesque. La métaphore, omniprésente dans le film, entre l’équitation et le coït n’a, elle non plus, rien d’originale, mais elle est le prétexte à des scènes équestres très bien filmées. Le travail du chef opérateur Yves Angelo (qui a travaillé sur chacun des quatre films de Legrand) est remarquable et fait beaucoup pour la qualité visuelle de cette belle histoire entièrement filmée en décors réels. L’interprétation des acteurs est aussi pour beaucoup dans la force des échanges, à commencer par l’excellent Olivier Gourmet et la ravissante Georgia Scalliet qui, pour sa première apparition au cinéma, parvient à être crédible dans la plupart de ses scènes. Les rôles secondaires sont assurés par des acteurs expérimentés comme Dimitri Storoge, Hélène Vincent ou Michel Robin.

Mais, aussi bien filmé et bien interprété qu’il puisse être, le film n’en reste pas moins une œuvre à priori trop classique pour se démarquer. C’est finalement dans la mise en scène que nous propose le réalisateur que toute la sensibilité du film prend tout son essor. Les jeux de regards et le poids des silences sont, plus que tous les dialogues, la clef de la tension sexuelle qui inonde le film. Le décalage entre le caractère oppressant de l’intérieur de la ferme et l’onirisme avec laquelle est filmée la forêt qui l’entoure apparait comme la meilleure illustration de la différence entre les notions de couple et de liberté sur laquelle repose le film. Des idées de mise en scène qui rompent avec le classicisme de la dramaturgie.

De très loin le meilleur film de Gilles Legrand, L’Odeur de la mandarine peut sembler désuet sur le fond comme sur la forme mais sait tirer l’avantage des moments d’intimité entre ses deux excellents acteurs, et ce même si leurs personnages disparaissent derrière le discours tenu sur la difficulté de s’épanouir sexuellement sans amour.

Bande annonce: L’Odeur de la mandarine

Fiche Technique: L’Odeur de la mandarine

Réalisateur : Gilles Legrand
Scénario : Guillaume Laurant
Casting: Olivier Gourmet (Charles), Georgia Scalliet (Angèle), Dimitri Storoge (Léonard), Marine Vallée (Louise), Hélène Vincent (Émilie)…
Décors : Jean Rabasse
Costumes : Catherine Leterrier
Photographie : Yves Angelo
Montage : Andréa Sedlackova, Thomas Desjonqueres
Musique : Armand Amar
Producteurs: Frédéric Brillion, Victor Hadida, Samuel Hadida
Production: Epithète Films, Davis Films, France 3 Cinéma
Distribution: Metropolitan FilmExport
Genre : Romance
Durée : 110 minutes
Date de sortie en salles: 30 septembre 2015

France – 2015

The Green Inferno, un film d’Eli Roth: Critique

La viande est saignante… le film un peu moins

Attendu depuis longtemps par les nostalgiques d’un certain cinéma trash underground, cet hommage qu’Eli Roth a voulu rendre aux films de cannibales (dont, tout particulièrement Cannibal Holocaust, le plus célèbre d’entre eux), a suscité une profonde polémique lorsque son distributeur français Wild Side a annoncé que le film ne sortirait pas en salles (hormis une poignée de projections en séances spéciales) mais directement en VOD, sous prétexte que le public français n’allait « plus voir de films d’horreur». C’est donc, avant même la vision du long-métrage, un profond sentiment de déception qui entoure ce Green Inferno. La vision de Knock Knock, que Roth a réalisé plus d’un an plus tard et qui, lui, s’est vu offrir une récente distribution en salles, y a ajouté une certaine appréhension, tant son film (un mélange sans saveur de Hard Candy et de Funny Games) était bien loin de ce l’on pouvait attendre du réalisateur jusqu’au-boutiste des Hostel 1 et 2. Et pourtant, la scène d’ouverture et le générique nous présentant une immense jungle sauvage, nous rappellent que ce tournage au Chili avait forcément été une expérience dans laquelle il a mis toutes ses billes et réveille alors toute notre excitation à l’idée d’un spectacle terriblement gore.

Alors que l’histoire débute, deux détails sautent aux yeux. Premièrement, l’idée de s’inscrire dans la veine du cinéma bis italien en filmant en numérique est une hérésie qui fera perdre beaucoup de l’imagerie crade de ces œuvres choquantes. Deuxièmement, le scénario souffre d’un souci récurrent dans la filmographie d’Eli Roth : Le temps qu’il met à se mettre en place avant que ne commencent les événements purement horrifiques. Une première partie sur un campus américain s’avère un peu long donc, mais nécessaire au discours en sous-texte sur l’hypocrisie de l’activisme à l’ère numérique, où le poids des images se voudrait une arme plus forte que les actes. Déjà, se met en place un humour noir et un cynisme assumé, incarnés alors par Kaycee, la colocataire désinvolte de Justine, à qui la chanteuse Sky Ferreira prête ses traits. Mais l’aventure dans la jungle péruvienne va elle aussi être irriguée de ce second degré, au point de dénaturer l’horreur des scènes de rituels anthropophages. Dès l’accident d’avion, à l’origine des événements, beaucoup de personnages secondaires sont brutalement éliminés, alors que certains (à commencer par la blondasse hypocondriaque) auraient mérités d’être victimes de sévices inhumains. Justine se retrouve donc avec cinq de ses compagnons de voyage dans une cage, incapable de lutter contre le régal que les autochtones se font de les dévorer un à un.

Plutôt que les images insurmontables de corps nus et accrochés, mutilés, à des piquets ou dévorés sauvagement qu’a pu nous offrir Cannibal Holocaust, Eli Roth préfère transformer chaque scène où les victimes sont se font dépecer en un moment jubilatoire allant s’achever par une pirouette comique. Gags scatophiles, blagues de cul, usage de la marijuana… Tant d’éléments qui ont fait le capital sympathie de Cabin Fever, première réalisation d’un trentenaire immature, mais qui n’avaient pas leur place dans ce que l’on attendait d’un Green Inferno, vendu comme un digne héritier des films de cannibales lancés en Italie par Umberto Lenzi et Ruggero Deodato. Malgré la qualité de certaines scènes où les corps sont découpés, cuisinés et dévorés de façon rituelle, le taux d’hémoglobine n’atteint pas les sommets qui pouvaient revigorer, comme beaucoup de fans l’espéraient, le cinéma gore. Les habitudes du torture-porn reviennent tout naturellement au réalisateur, avec notamment le supplice de l’excision qu’il soumet à son héroïne mais qui n’est jamais mené jusqu’à terme, ou celui des fourmis tueuses mises en scène grâce à des effets numériques assez grossiers. Hormis Lorenza Izzo, la jeune épouse d’Eli Roth a qui il offre avec courtoisie le rôle principal, le reste du casting est essentiellement composé d’autres acteurs, comme Ariel Levy ou Ignacia Allamand, qu’il a eux-aussi rencontré sur le tournage d’Aftershock ou ayant joué dans divers films de genre, dont Daryl Sabara (l’ancien Juri dans la trilogie Spy Kids de son pote Robert Rodriguez), mais aussi de beaucoup d’autochtones transformés en figurants appartenant au village cannibale. Peut-être est-ce ce rapprochement avec les habitants d’une région victime de la déforestation qui a poussé le réalisateur à abandonner son nihilisme anti-américain pour faire dévier la fin de son film vers une happy-end porteuse d’un message politiquement correct édulcoré.

Alors que l’on espérait un film d’épouvante radicalement hardcore, c’est finalement une comédie noire, peut-être trop trash pour être commercialisé mais surtout trop soft pour satisfaire les afficionados du genre, que signe Eli Roth. Le manque d’audace et l’incapacité à se prendre au sérieux dont le cinéaste fait preuve rend impossible Green Inferno à s’affirmer comme un digne héritier de ses modèles et lui empêchera très probablement de trouver son public.

Synopsis : Partie accompagner un groupe de militants de sa faculté pour lutter contre la déforestation au Pérou, la très naïve Justine n’imagine pas vers quel cauchemar elle se dirige. Une série de mésaventures va mener cette équipe de jeunes étudiants new-yorkais entre les griffes d’une tribu locale adepte de rites cannibales.

Green Inferno : Bande-annonce

Green Inferno : Fiche Technique

Réalisation : Eli Roth
Scénario : Eli Roth, Guillermo Amoedo, Nicolás López
Interprétation: Lorenza Izzo (Justine), Ariel Levy (Alejandro), Aaron Burns (Jonah), Sky Ferreira (Kaycee), Kirby Bliss Blanton (Amy), Magda Apanowicz (Samantha), Ignacia Allamand (Kara), Daryl Sabara (Lars), Nicolás Martínez (Daniel)…
Photographie : Antonio Quercia
Direction artistique : Nicholas Tong
Décors : Nicholas Tong et Armann Ortega
Costumes : Elisa Hormazabal
Son : Mauricio Molina
Montage : Camilo Campi
Musique : Manuel Riveiro
Producteurs: Christopher Woodrow, Molly Conners, Miguel Asensio Llamas, Nicolas Lopez, Eli Roth
Production: Worldview Entertainment, Sobras International Pictures, Dragonfly Entertainment
Distribution: Wild Side
Genre : Épouvante horreur, comédie
Durée : 103 mn
Date de sortie en e-Cinema: 16 octobre 2015

Etats-Unis : 2015

Entre prêtrise et pellicule, l’incroyable vie de Martin Scorsese

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Il était une fois Martin Scorsese

La destinée des grands hommes se joue parfois sur des accidents. Que serait-il ainsi arrivé si Steve Jobs s’était fait adopter par un couple ne connaissant rien à l’électronique ou si George Lucas n’avait pas eu ce dramatique accrochage ayant ruiné ses rêves de courses automobiles ? Assurément un tas de choses. L’un aurait probablement eu une vie rangée, loin du tapage médiatique inhérent au succès d’Apple, tandis que l’autre aurait sans doute arpenté le bitume pendant un temps avant d’intégrer les hautes sphères de la course auto, nous privant donc de Star Wars, premier blockbuster populaire de l’histoire. Des histoires comme ça, le tout Hollywood en compte ainsi par dizaine. De Harrison Ford en menuisier chanceux, travaillant dans la maison de George Lucas, au moment où celui-ci cherchait le casting adéquat pour Star Wars, à Brad Pitt en apprenti journaliste qui se découvrira une passion pour le jeu sur le tard, le nombre de ces rendez-vous manqués semblent dépasser l’entendement. Mais, qu’advient-il quand cette vocation s’obtient à l’issue d’un refus, ici assimilable à un accident de parcours ? Là se joue l’exceptionnelle histoire du metteur en scène Martin Scorsese, qui s’était voué à une carrière, nettement moins porté sur la consommation de drogues dure et la culture de tous les excès.

Un jeune homme déjà survolté

Issu d’une famille italo-américaine, basée dans le Queens, le jeune Marty est pour ainsi dire nourri dès son enfance aux deux courants, qui infuseront sa personnalité et plus tard sa filmographie : le cinéma et la religion. De condition physique frêle (il est asthmatique), le jeune homme ne connaitra jamais les joies et l’ivresse procuré par le sport. Une tare que sa mère, essayera pourtant de compenser en l’amenant de manière fréquente dans les salles obscures de la Grosse Pomme, ignorant alors que cet acte anodin sèmera une idée dans l’esprit encore malléable du jeune homme

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Initié à la Nouvelle Vague, à Truffaut, et à Fritz Lang, le futur réalisateur voit pourtant son exutoire dans la vie pieuse. La prêtrise plus précisément. Un objectif tout ce qu’il y a de plus normal, pour un italo-américain des années 1950, mais qui se verra stoppé net seulement un an après son entrée au séminaire, en 1957. Comportement déviant et insolent, un âge jouant contre lui (il n’avait à l’époque que 14 ans), la vie sacerdotale ardemment désirée s’écroule aussi vite qu’elle ne s’est bâtie, forçant le jeune homme qu’il est à revenir à une vie étudiante qu’il n’affectionne pas beaucoup. Et pourtant, ce refus, déjà révélateur du comportement survolté qui irriguera sa filmographie, fera office de salut pour le futur réalisateur. Jeune diplômé, Scorsese s’inscrit à l’Université de New York, sans savoir réellement ou cela va le mener. Et c’est la chance, qui le pousse à suivre des cours à la très renommée Tisch School. Aujourd’hui panthéon de l’enseignement du cinéma américain, mais déjà institution réputée à l’époque, l’endroit aura aussi un impact fort sur le natif de Little Italy. Sur ses bancs, il y comprend ainsi une chose: sa réelle vocation, comme celui-ci le dira bien des années après, c’est les films.

Un réalisateur touche à tout

Immédiatement accro à cet art sacralisant le mouvement, le jeune homme trouve ainsi très vite le chemin des plateaux de tournage ; Who’s That Knocking at My Door (1967) étant sa première expérience derrière la caméra. Tournage à Little Italy (son quartier), thèmes articulés autour de la religion et de la violence, fort attrait pour le style prôné par la Nouvelle Vague, le film est déjà un manifeste du style scorsésien, avant d’être une œuvre faisant la part belle à un jeune acteur sur le point d’exploser : Harvey Keitel.

Succès aidant, Scorsese en profite. Un déménagement plus tard, le voilà à Hollywood, La Mecque du milieu, ou il officiera pendant un temps pour le compte de la Warner Bros, comme monteur. Le hasard voudra qu’il y rencontre là-bas Roger Corman (producteur reconnu du milieu vénéré par Quentin Tarantino), qui lui confie alors les rennes de son premier film de studio, Bertha Boxcar (1972). De son propre aveu, le film, jalon mineur dans sa filmographie sera pourtant l’un des plus décisifs, puisque le natif de Little Italy sent ce besoin de revenir au pays et de retourner à un cinéma plus proche de lui. Soutenu dans sa démarche par l’illustre John Cassavetes, Marty récidive avec le non moins personnel Mean Streets (1973). Manhattan, la drogue, l’ascension sociale ; l’œuvre est une épure à peine voilée de sa propre vie. Mais le film lui permet aussi de se lier d’amitié avec son acteur principal, un certain Robert de Niro, quasiment voisin de quartier. Une aubaine pour lui, qui désormais au fait des rouages du business dans lequel il évolue, peut s’enticher de productions davantage calibrées pour le grand public, tels qu’Alice n’est plus ici (1974). Pragmatique, il sait qu’en tournant ce film, l’opportunité lui sera donné de pouvoir mettre en boite le film dont il rêve déjà depuis longtemps : Taxi Driver.

Premier film jalon de sa filmographie, Taxi Driver (1976) impose son talent. Evocation d’une Amérique post-guerre du Vietnam, et notamment d’un ex-soldat aux tendances psychotiques, le film fait grincer des dents en Amérique, mais peu importe, puisque en Europe, il gagne la Palme d’Or, entérinant un peu plus la renommée du réalisateur, et lui offrant désormais toute latitude pour choisir ses projets. La réputation gagnée, il décide d’ailleurs de revenir à l’une des premières passions de sa vie : la musique. Avec New York, New York (1977) d’abord, puis La Dernière Valse ensuite (qui est le dernier concert du groupe The Band), Scorsese diversifie son style, quitte à encaisser un sérieux coup d’arrêt par la suite, la mauvaise presse et sa forte consommation de cocaïne le rendant très faible psychologiquement.

Pour autant, sa survie aussi bien physique qu’artistique incombera à Robert de Niro. L’acteur, qui épaule Scorsese depuis Mean Streets, convainc le metteur en scène de revenir derrière la caméra pour un film sur une gloire de la boxe des années 1940, Jake LaMotta. C’est donc dans un état physique et psychologique lamentable que Scorsese s’attèle à la tâche, savant jouer avec malice de son état, puisque tournant entièrement en noir et blanc et multipliant les ralentis, sans doute pour faciliter son lent rétablissement. Et là encore, BOUM ! Succès critique unanime, Raging Bull sera le premier d’une longue série puisque suivront  La Valse des Pantins (1983), After Hours (1985) et La Couleur de l’Argent (1986). Autant de pépites calquée sur une régularité de métronome ou d’horloger suisse (c’est selon) et qui contribue à l’apparition de l’une de ses nombreuses facettes : le réalisateur engagé.

Une personnalité engagée

Celui qui expérimenta pendant un temps les prémices d’une vocation loin des paillettes et vouée à une personnalité divine, voit ainsi son rêve se réaliser, lorsque sort La Dernière Tentation du Christ (1988). Provoquant un tollé généralisé auprès des associations religieuses internationales, car dépeignant la vie de Jésus ou celui-ci se met à rêver d’une vie loin de la Crucifixion, le film s’affiche pourtant aux Oscars et l’impose comme un réalisateur de premier plan dans la profession. Un milieu qui n’aura d’ailleurs d’yeux que pour son film suivant, Les Affranchis (1990), qui symbolise pour beaucoup l’apothéose de sa mise en scène. Donnant à voir, le parcours d’une jeune frappe des années 1960, qui va grimper les échelons et devenir un impitoyable mafieux, Les Affranchis se veut comme la rencontre entre son penchant engagé et celui survolté. Mise en scène rapide, montage fiévreux, violence extrême, structure déjà rompue à la sempiternelle ascension –chute- rédemption, Les Affranchis apparaît comme le premier film de son auteur, qui compile aussi bien cette volonté de puiser dans ces racines (doit-on rappeler qu’il a vécu toute sa jeunesse à Little Italy), et celle de la virtuosité.

Puis vient le temps de l’introspection. Simple aparté dans sa carrière déjà bien fournie, Le Temps de l’Innocence (1993), drame en costume avec Daniel Day-Lewis et Winona Ryder, sera le film du questionnement. Du film émane un fumet trop éloigné des cadors jusque-là évoqués par ses précédents longs-métrages, si bien qu’on pense à une transition. Simple temps d’arrêt avant de voir le maestro remonter en selle se dit-on. Comment prévoir alors que le film suivant verrait le new-yorkais revenir à son milieu de prédilection : la démesure. Bon, pour quelqu’un ayant pris à bras le corps la vie de Jésus, rien d’insurmontable. Comme le dit le dicton, à cœur vaillant rien d’impossible. Et son Casino (1995), sur l’ascension d’un bookmaker aux commandes d’un casino dans le Las Vegas des années 1970, n’ira pas à l’encontre de ce crédo. Film fleuve de 3h, tournages de nuit, parterre de star avec Robert de Niro, Joe Pesci et Sharon Stone, le voilà encore à repousser les limites du raisonnable. Et tout ça pour délivrer une œuvre forte et violente, nimbée d’une aura hyper mélancolique, qui sera boudée outre-Atlantique. Une mélancolie qu’il retrouvera, puisque pas découragé pour un sou, ou une mauvaise presse, le voilà déjà en train de s’atteler à la finalisation du documentaire qu’il a réalisé en secret pour le compte de la British Film Institute, et consacré au cinéma américain, Un Voyage avec Martin Scorsese dans le cinéma américain. Un honneur, tant la tache semble ardue, qui s’accompagne pourtant d’une nouvelle reconnaissance du milieu, avec le Life Achievement Award, qui lui est décerné en 1997, pour l’ensemble de sa carrière. Désormais légende vivante à seulement 54 ans, Scorsese ne chôme pourtant toujours pas. Kundun (1997) centré sur la vie du 14 Dalaï-Lama, la présidence du Festival de Cannes 1998, A Tombeaux Ouverts (1999), ce frénétique de la pellicule ne semble point rassasié. Comme si il cherchait quelque chose. Une nouvelle ardeur ? Une nouvelle motivation ? Peut-être un nouvel acteur apte à endosser le meme niveau de respect et d’admiration jadis porté par Robert de Niro.

Une rencontre inespérée.

Ça sera seulement en 2002, après avoir rongé son frein devant le refus des studios de le laisser réaliser l’adaptation d’un roman de missionnaire portugais partis évangéliser le Japon du 16ème siècle, Silence, que Scorsese se remet au travail. En réalisant Gangs of New York (2002), ou il retrouve Daniel Day Lewis, Marty y croise Leonardo DiCaprio. Les médias en font leurs choux gras, la profession se plait à rêver d’une nouvelle époque de réalisation frénétique de Marty et voilà que le beau gosse vu dans Titanic devient la nouvelle muse de Scorsese. Et c’est le cas de le dire. Le talent et l’engagement de l’acteur aidant, Marty récidive à nouveau avec lui en mettant en scène Aviator (2004), consacré au milliardaire des années 1930, Howard Hughes, puis Les Infiltrés (2006), nouvelle incursion dans le milieu mafieux, ou il se fait affronter Jack Nicholson, Matt Damon et Dicaprio dans un jeu du chat et de la souris, sur fond de mafia irlandaise. L’occasion pour lui d’ajouter la statuette de l’Oscar du Meilleur Film et du meilleur réalisateur à son tableau de chasse, remis pour l’occasion par ses grands amis : Steven Spielberg, Francis Ford Coppola et George Lucas. Excusez du peu. Des amis qui le poussent ainsi à réaliser l’un de ses rêves : tourner un documentaire sur son groupe de musique préféré : les Rolling Stones. Rencontre de titans, le documentaire sobrement appelé Shine A Light (2008), provoque à bien des égards le rire. Tellement de talents et les yeux émerveillés d’un petit italo-américain devant la racaille la plus connue de Grande-Bretagne, suffiront à faire de cette incursion dans le domaine de la musique, entre ego d’artistes et difficultés logistiques, un documentaire poignant et terriblement sous tension.

Pas rassasié pour un sou, Marty continue. D’abord avec Shutter Island (2010), qui voit Leonardo DiCaprio camper d’un inspecteur des années 1950 plongé dans une enquête délicate en plein asile psychiatrique, puis avec Hugo Cabret (2011), qui marque la renaissance du cinéaste engagé qu’il est ; le film étant consacré à la figure emblématique de George Méliès, pionnier du cinéma et précurseur des effets spéciaux. Une pluie d’oscars techniques après, et voilà que le cinéaste repart déjà en quête de sa nouvelle histoire. Infatigable, forcené, les qualificatifs pleuvent pour désigner alors la montagne de volonté que ce frêle italo-américain incarne. Et le voilà donc septuagénaire, à la merci de la concurrence. Mais en autodidacte qu’il est, inutile de s’inquiéter. La preuve en sera avec son nouveau projet, Le Loup de Wall Street (2013). Conçu à des fins d’exorciser le deuil inhérent au décès de sa mère, le projet suit la vie d’un courtier en bourse véreux de Wall Street, golden-boy pourri jusque à la moelle qui défraya la chronique avec ses méthodes peu orthodoxes et ses massives prises de drogues. Vulgaire, orgastique, déchainé, cet opéra du dollar dirigé par son maestro Leonardo DiCaprio casse de nouveau la baraque et impose son auteur à un statut quelque peu étrange : celui de bankable. L’occasion pour lui de recevoir l’aval tant attendu des studios pour son projet de longue date, Silence, qu’il tournera d’ailleurs début 2015 à Taiwan avec Liam Neeson, Andrew Garfield (The Social Network) et Adam Driver (Star Wars : The Force Awakens)

Entre les deux, le metteur en scène prendra quand même le temps de s’immiscer dans le milieu galopant de la série télévisée avec BoardWalk Empire et plus récemment Vinyl, même si il ne fait plus aucun doute qu’à l’heure ou ces lignes sont écrites, la carrière de Scorsese touche bientôt à sa fin. Une carrière éminemment riche et variée que le monde du cinéma a souhaité célébrer d’abord à Paris ou la Cinémathèque Française dresse une rétrospective entière de son œuvre, et ensuite à Lyon, capitale des Gaules ou Marty se déplacera pour aller récupérer le Prix Lumière, récompensé décernée par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier, dans le cadre du Festival Lumière, festivités d’une semaine ou le cinéma scorsésien sera à l’honneur, entouré par Kurosawa, Refn, Chaplin et d’autres grands noms. Un juste retour des choses.

Filmographie Martin Scorsese

Une impressionnante filmographie, dont l’éclectisme et la violence n’auront pas manqué de charmer la Rédaction CineSeries, qui soucieuse de faire connaitre encore plus le metteur en scène, effectuera au cours du prochain mois une rétrospective sur les œuvres majeures du réalisateur américain. Une rétrospective, qui se verra d’ailleurs doublée par un compte-rendu quotidien du Festival Lumière, ou Martin Scorsese verra son œuvre récompensée, dans la ville à l’origine de la création de l’art dans lequel il a excellé : Lyon !

2018: Furious Love
2017: Sinatra
2016: The Devil in the White City
2016: The Irishman
2016: Untitled Mike Tyson
2015: Silence
2014: The 50-Year Argument
2014: Untitled Bill Clinton Documentary
2016: Ashecliffe
2013: Le Loup de Wall Street 
2012: King of clip (Côté Diffusion)
2011: George Harrison: Living in the Material World
2011: Hugo Cabret
2010: Boardwalk Empire – Saison 1 Episode 1
2010: A Letter to Elia
2008: Shine a Light
2007: La Clé de la réserve (court-métrage)
2006: Les Infiltrés 
2005: No Direction Home: Bob Dylan
2004: Aviator
2003: Du Mali au Mississippi
2002: Gangs of New York
1999: A tombeau ouvert
1999: Mon voyage en Italie
1997: Kundun
1995: Casino R
1995: Eric Clapton: Nothing But the Blues: An ‘In the Spotlight Special’
1995: Un Voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain
1993: Le Temps de l’innocence
1991: Les Nerfs à vif
1990: Les Affranchis
1989: New York Stories
1988: La Dernière tentation du Christ
1987: Bad (court-métrage)
1986: La Couleur de l’argent
1985: After Hours
1980: Raging Bull
1978: The Last waltz Réalisateur
1977: New York, New York
1976: Taxi Driver
1974: Alice n’est plus ici
1974: Italianamerican (moyen-métrage)
1973: Mean Streets
1972: Bertha Boxcar
1970:Street Scenes
1967: Le Grand rasage/The Big Shave (court-métrage)
1967: Who’s that Knocking at My Door
1963: What’s a Nice Girl Like You Doing in a Place Like This? (court-métrage)
1959: Vesuvius VI (court-métrage)

 

 

 

Un début prometteur, un film de Emma Luchini : Critique

Vertiges de l’amour

Qu’il est difficile, en France, de se mettre à la comédie de nos jours, tant elles sont sans réelle audace et sans réels partis pris. Aujourd’hui, rares sont celles qui sortent du lot par leurs qualités plutôt que par le nombre d’entrées qu’elles font au cinéma. On pourrait regretter les comédies d’antan, où on misait plus sur le scénario que sur le casting, certaines arrivant à mêler les deux à la fois. Mais il ne faut pas être mauvaise langue car des comédies arrivent tout de même à réussir leur pari, même si le parcours est périlleux.

Après avoir gagné le César du meilleur court-métrage pour La Femme de Rio, Emma Luchini revient à la réalisation, pour son second long-métrage, en adaptant le roman de Nicolas Rey, avec qui elle avait réalisé le court-métrage précédemment évoqué. Et, une fois n’est pas coutume dans le cinéma français, la réalisatrice nous propose une comédie sur la famille avec en guest star Manu Payet et son père, le seul et l’unique, Fabrice Luchini. Et une fois n’est pas coutume, Un début prometteur s’enlise dans une certaine facilité décrédibilisant toutes les vaines tentatives d’originalité.

Emma Luchini nous conte une (des?) histoire(s) d’amour, frôlant avec le triangle amoureux. Deux frères (Manu Payet et Zacharie Chasseriaud) une femme (Veerle Baetens) se cherchent alors qu’au second plan, un père est désarçonné par une rupture (Fabrice Luchini). La réalisatrice se perd dans des faits superflus, qui ne sont là que pour meubler, comme si l’amourette du jeune garçon de 19 ans est trop faible pour tenir 1h35. La course de lévrier ne nous révèle pas grand chose sur les personnages. Une jeune femme joueuse ? Peut-être. Faut-il en conclure que son jeu continue dans son affinité avec les deux hommes ? Emma Luchini laisse perplexe le spectateur sur les réelles intentions du film. Mais on sent tout de même une motivation, celle d’émouvoir et de montrer une certaine douceur dans un monde de brut, notamment lors du mariage. L’interprétation de Veerle Baetens de la chanson « Mes hommes » de Barbara transporte, même si beaucoup moins que l’originale. Mais sur la forme, cette scène est ratée, car elle n’émeut pas et nous laisse simplement voir une femme chanter un amour à trois hommes, cela sans aucune émotion, comme si tout est censé passer par les acteurs. Emma Luchini aurait du faire des choix esthétiques mettant mieux en valeur ses acteurs, ce qui aurait transporté les spectateurs, mais malheureusement, le résultat est fade et commun. Commun à des dizaines de déclarations d’amour que l’on a déjà pu voir au cinéma de ces dernières années.

Hasard du calendrier, le film ne peut que nous rappeler le récent Les Deux amis de Louis Garrel, avec des scènes aux schémas identiques. Lequel retenir ? Les Deux amis, et de loin, ce dernier étant porté par un casting délaissant le jeu pour se cantonner à un naturel de « vrais potes ». La direction d’acteurs d’Emma Luchini à ce quelque chose de très théâtral. Un jeu moins naturel, plus forcé, où l’on peine à trouver de réelles émotions. Ainsi, Veerle Baetens et Zacharie Chasseriaud ne sont pas toujours des plus crédibles, surtout lors de leurs différents flirts. Toutefois, faire tourner Fabrice Luchini s’avère être une valeur sûre. Cet homme à ce je-ne-sais-quoi qui passionne, ou qui désespère, mais il est impossible de lui reprocher son jeu, qui s’adapte à toutes les situations. De son côté, Manu Payet, en gros barbu avec des cheveux made in Tarzan, a changé et grandit, tout en continuant de nous faire sourire, voire rire. Radiostars lui a permis d’exploiter de nouvelles ressources et de ne plus se cantonner à cette image d’humoriste qu’il renvoyait, malgré lui. Au final, Un début prometteur se voit légèrement sauvé par une partie du casting, mais son classicisme et son manque d’ambition lui font défaut.

Synopsis : Martin, désabusé pour avoir trop aimé et trop vécu, retourne chez son père, un horticulteur romantique en fin de course. Il y retrouve Gabriel, son jeune frère de 16 ans, exalté et idéaliste, qu’il va tenter de dégoûter de l’amour, sans relâche.Mais c’est sans compter Mathilde, jeune femme flamboyante et joueuse, qui va bousculer tous leurs repères…

Bande Annonce

 Fiche technique : Un début prometteur

Pays: France
Réalisation: Emma Luchini
Scénario: Emma Luchini, Vanessa David, Nicolas Rey
Interprétation : Fabrice Luchini, Manu Payet, Veerle Baetens, Zacharie Chasseriaud, Jean-Michel Balthazar
Décors: Wouter Zoon
Costumes: Judith de Luze
Montage: Benjamin Favreul
Musique: Nicolas Tescari
Producteur(s): Albane de Jourdan, Maxime Delauney, Romain Rousseau
Production: NoLiTa Cinema, Les Productions maison, D8 Films.
Distributeur: Gaumont Distribution
Date de sortie: 30 septembre 2015
Durée: 90 minutes

Dealer, Un Film de Jean-Luc Herbulot : Critique

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Dealer a magistralement réussi à se faire une petite réputation sur le net, loin des circuits traditionnels. Une bande-annonce coup de poing promettait un Pusher à la française mais intégralement tourné dans la rue et sans soutien de production, donc trop anticonformiste pour avoir le droit à une exploitation en salle.

Synopsis : Petit dealer dans le 18e arrondissement, Dan s’était promis de ne plus marchander de la cocaïne. Mais lorsque son meilleur client lui promet une fortune en échange d’un kilo de poudre, il y voit l’opportunité de réaliser son rêve : s’envoler pour l’Australie et commencer une nouvelle vie. Ce qu’il ne sait pas c’est que commence alors une cavale ultra-violente dans les rues de la capitale.

Mais cela s’avère être un tour de force promotionnel d’autant plus impressionnant compte tenu de la qualité du film.Les plus cinéphiles s’attendront peut-être à un pur cinéma avant-gardiste qui n’a nul besoin d’un gros budget pour raconter son histoire et faire du cinéma. Ils seront déçus. Dealer veut égaler Pusher mais n’a pas les moyens à la hauteur de ses ambitions. Le réalisateur Jean-Luc Herbulot n’a pas su faire de son modeste budget une force de création. Loin d’être un cinéma novateur, Dealer n’a que le statut d’une énième série B.

Le problème est que le cinéaste amateur n’a pas une idée à lui. Dealer est un condensé de références et d’emprunts de mises en scène. À commencer par la trilogie culte de Nicolas Winding Refn. Herbulot veut se lancer dans l’ultra-violence, libre à lui, mais pourquoi faire comme son modèle s’il n’a pas les moyens pour le faire ? La scène de torture (aussi inexplicable qu’inexpliquée) se contente d’effets spéciaux et maquillages cheaps grotesques quand elle aurait pu jouer avec le hors-champ, moins ridicule et plus efficace. Il en va de même avec la resucée du cinéma de Guy Ritchie, notamment Snatch. Une voix off qui distille des dialogues du style « Mon nom : Truc. Conseille numéro 1 : Ne jamais machin». Ce procédé de mise en scène ringard embarrasse jusqu’au contenu si pauvre de ses dialogues.

On dit que le film a été tourné en quelques jours. Loin d’être le signe d’une virtuosité, c’est plutôt celui d’un sentiment de travail bâclé qui nous anime. À l’exception peut-être de Dimitri Storoge, les acteurs sont tous mauvais, même le personnage principal, pas charismatique pour un sou. Comme si le réalisateur n’avait pas voulu perdre son temps avec des répétitions qui auraient pu aider ses acteurs amateurs et donner un tant soit peu de crédibilité à son premier long métrage. Et il ne s’est pas efforcé non plus de penser sa réalisation, multipliant les clichés du genre. C’est dommage puisque bien que les ficelles du scénario soient plus que visibles, Dealer est parfaitement rythmé. Un peu plus d’une heure et une course contre la montre qui ne s’essouffle jamais. S’il faut regarder Dealer par le prisme d’un cinéma d’amateurs sans prétention, il séduira les adeptes du genre. Sinon un réalisateur plus inspiré et davantage ambitieux aurait pu donner à ce film l’aura qu’il laissait espérer lors de sa cyber-promotion.

https://www.youtube.com/watch?v=fQaDiN2yr6o&feature=youtu.be

Dealer : Fiche Technique

Titre original : Dealer
Date de sortie : En VOD, à partir du 01 octobre 2015.

Réalisateur : Jean-Luc Herbulot
Auteurs : Jean-Luc Herbulot, Samy Baaroun
Distribution : Dan Bronchinson, Elsa Madeleine, Salem Kali, Dimitri Storoge
Monteur : Jean-Luc Herbulot, Zohar Michel
Producteurs : Dan Bronchinson
Musique : Reksider

Festival de Dinard 2015 : Trois Hitchock d’Or pour Couple In A Hole

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Festival du Film Britannique de Dinard

La 26ème édition du Festival du Film Britannique de Dinard s’achève ce soir mais le palmarès a déjà été rendu. Et c’est Couple in A Hole de Tom Geens qui est le grand gagnant du festival, en remportant pas moins de trois prix. Présidé par Jean Rochefort, le Jury a récompensé ce second long métrage en soulignant « l’inventivité et l’absurdité remarquables » d’un film qui a définitivement tapé dans l’œil de tous les festivaliers puisqu’il est également reparti avec le Prix du Public Première.  Couple in A Hole suit le quotidien de deux anglais qui ont choisi de vivre dans un trou  quelque part dans une forêt française. Une décision radicale qui fait suite à l’incendie de leur maison,ayant causé la mort de leur enfant. Le film est porté par Paul Higgins (la série Utopia) et Kate Dickie, qui incarne Lysa Arryn dans la série à succès Game of Thrones. Seul un autre long métrage a été récompensé dans cette compétition : il s’agit de Departure d’Andrew Steggall, reparti avec deux mentions du Jury, une pour le film et l’autre pour ses interprètes composés de Juliet Stevenson, Alex Lawther et Phenix Brossard. Enfin, le film de clôture 45 Years d’Andrew Haigh a été honoré d’une mention « Coup de Coeur » par l’association La Règle du Jeu.

Palmarès du Festival de Dinard 2015 :

Hitchcock d’Or Ciné + : Couple in A Hole de Tom Geens (Grande-Bretagne)

Hitchcock du Meilleur Scénario Allianz : Couple in A Hole de Tom Geens (Grande-Bretagne)

Hitchcock du Prix du Public Première : Couple in A Hole de Tom Geens (Grande-Bretagne)

Hitchcock « Coup de Coeur » : 45 Years d’Andrew Haigh (Grande-Bretagne)

Mention Spéciale du Jury : Departure d’Andrew Steggal (Grande-Bretagne)

Mention Spéciale du Jury pour la qualité des interprètes :  Departure d’Andrew Steggall (Grande-Bretagne)

Hitchcock du Meilleur Court Métrage : After the End de Sam Southward (Grande-Bretagne)

 

Scream Queens : Épisodes 1,2 & 3, critique serie

La revanche des puritains : 

Il fut un temps où Ryan Murphy était connu pour ses personnages tordus révélant les contrastes de la société en évoluant dans des univers aux premiers abords factices. Des chirurgiens de Nip/Tuck aux chanteurs de Glee, le scénariste s’amusait avec les codes pour brosser dans le sens du poil une Amérique fière de son image, avant de lui mettre le nez dans ses propres contradictions. C’est avec un certain culot que le chouchou de la Fox s’amuse à disséminer des personnages homos, trans, handicapés et autres figures hors des limites du « bon goût », sur une chaîne pourtant réputée pour sa pudibonderie et son orientation très réac. Ce travail de sape mérite d’être reconnu. Dans un média aussi superficiel que la télévision, poser des questions sur la place de ces marginaux dans une société qui les écarte n’a rien d’anodin, c’est un geste fort. A présent qu’il est au sommet de sa gloire, l’auteur semble être tombé dans son propre piège, ses dernières créations sombrant malheureusement dans les travers qu’il voulait dénoncer. Après le lycée de Glee, Scream Queens s’attaque à l’université et ses jeux de pouvoirs. Entre les fraternités de gosses de riches qui font la loi et les magouilles des professeurs pour rester en place se dessine un univers du paraître qui ne tardera pas à être mis à sac par un tueur en série particulièrement vénère.

Si assembler l’univers pop et coloré de Glee avec la crasse de American Horror Story peut paraître séduisant, les premiers épisodes laissent tout de même dubitatif. De la parodie de campus movie agrémentée d’hémoglobine, la série vire très vite au grand n’importe quoi, basculant dans une fantaisie étrange à laquelle il devient difficile d’accrocher. Tout sonne faux chez les Scream Queens. Si l’on peut éventuellement tolérer une histoire de campus où les étudiants ne mettent jamais les pieds en cours, la caractérisation des personnages vire très vite à la caricature outrancière. Les Kappa Kappa Tau, sororité centrale de l’histoire, sont rapidement présentées comme les fameuses « bitches », figures incontournables du cinéma teen depuis plus de trente ans, pouffiasses jusqu’au bout des ongles et ne vivant que pour la popularité et l’humiliation d’autrui. Un cliché relativement tolérable dans un film de une heure trente, mais qui parait bien limité pour une série de quinze épisodes. Quelles sont leurs motivations ? Pourquoi cette haine de l’autre et cette envie d’en mettre plein la vue ? Aucune réponse n’est apportée, ni même promise. Les personnages masculins ne sont pas en reste, obsédés par leur libido et fièrs de leur bêtise crasse. A ce niveau, Scream Queens n’est même plus dans la parodie mais dans le degré zéro de la caricature, se contentant de grossir le trait jusqu’à faire exploser le cadre de l’écran. Comptant sur la bienveillance du spectateur qui pourrait se sentir flatté de paraître si intelligent par rapport à ce qu’il voit. A partir de là, la nouvelle création de Ryan Murphy n’apparaît finalement pas si différente d’une émission de télé-réalité poussant la fiction à son paroxysme.

Car malgré son casting alléchant, la série ne provoque jamais l’empathie. Emma Roberts continue dans son registre phare de la pétasse écervelée et Abigail Breislin fait de la figuration. Jamie Lee Curtis sauve éventuellement les meubles, révélant un véritable talent pour la comédie, mais là encore son personnage est trop grossièrement esquissé, rapidement réduit à une figure de vieIlle fille frustrée dans ses ambitions immatures. Les amateurs de comédie et d’horreur peuvent donc passer leur chemin. La dimension la plus ironique de la série se trouve toutefois dans les choix du département costumes. Plutôt que de tenter le réalisme, avec des tenues réellement portées par des étudiants, Scream Queens préfère nous présenter son fantasme d’une jeunesse bien habillée, toujours tirée à quatre épingles. Le créateur poussant son délire conformiste jusqu’au bout, en utilisant le tailleur Chanel comme uniforme parfait de l’étudiante modèle. Difficile après ça de voir autre chose qu’un étalage de futilités pudibondes que les litres de sang auront bien du mal à masquer.

Synopsis : Dirigée d’une main de fer par Chanel Oberlin, la maison Kappa Kappa Tau est la sororité la plus prisée de l’université de Wallace. Mais, alors que la doyenne Cathy Munsch, profondément anti-Kappa, déclare la guerre en ouvrant le recrutement à toutes les étudiantes, un tueur fou en costume de diable répand la terreur à travers le campus, décimant les membres de la sororité un par un…

Scream Queens : Fiche Technique

Genre : Comédie horrifique
Création : Ryan Murphy, Brad Falchuk, Ian Brennan
Production : 20th Century Fox Television, Prospect Films, Ryan Murphy Productions
Brad Falchuk Teley-Vision
Acteurs principaux : Emma Roberts, Jamie Lee Curtis, Skyler Samuels, Keke Palmer, Abigail Breslin
Lea Michele
Musique : Mac Quayle
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : Fox
Nb. de saisons : 1
Nb. d’épisodes : 3 (15 prévus)
Durée : 42 minutes

 

Alexandre Desplat : Son ascension en 5 compositions

Comment Alexandre Desplat est-il devenu incontournable ?

Le compositeur français est aux génériques de fin depuis maintenant 3 décennies, mais c’est bien depuis les années 2010 que le Parisien (d’origine grecque) semble être passé dans la catégorie supérieure : celle des compositeurs majeurs. Âgé de 54 ans, Alexandre Desplat est un porte-étendard du savoir-faire cinématographique français dont l’influence ne cesse de s’étendre.

Une pluie de nominations et une étagère bien garnie

Évidemment, on retient sa double nomination et sa victoire lors de la dernière édition des Oscars (The Imitation Game, The Grand Budapest Hotel), du jamais vu, mais sa baguette, à défaut d’être magique, lui avait déjà ouvert les portes des grandes cérémonies. En 1997, il est nominé au César, 18 ans plus tard il en comptabilise 8. Sous la houlette de Jacques Audiard, il en remportera 2 (2006/2013) et s’offrira un triplet, puisqu’il avait également remporté la mise en 2011 avec The Ghost Writer de Roman Polanski.

Le troisième César d’Alexandre Desplat

Symbole de sa popularité, Alexandre Desplat est président du Jury à la Mostra de Venise en 2014. Il faut dire que le monsieur est habitué des tapis rouges : en 2005, il remporte le prix de la meilleure musique à la Berlinale pour De battre mon cœur s’est arrêté (Audiard encore !). Il est également membre du jury du 63ème Festival de Cannes, et par deux fois il participe au succès d’une Palme d’or, signant la musique d’Un Prophète (Audiard toujours) et de The Tree of life (Terrence Malick).

L’envoûtante partition de The Tree Of Life 

Des collaborations prestigieuses

De même que les chefs opérateurs, les compositeurs doivent beaucoup leur visibilité aux metteurs en scène qui les emploient. Une dépendance en trompe l’œil, puisque l’un existe rarement sans l’autre. Si Alexandre Desplat compose pour les meilleurs, c’est qu’il fait également parti des meilleurs, et le Français a su tisser ses relations de travail dans la fidélité. C’est le cas de sa collaboration avec Jacques Audiard (à 6 reprises) ou plus récemment avec Roman Polansky et Wes Anderson (à 3 reprises). Les acteurs qui passent derrière la caméra lui font également confiance puisqu’il contribue aux dernières réalisations de George Clooney et d’Angelina Jolie. 

Le pétillant accompagnement musical du dernier succès de Wes Anderson, et premier Oscar pour Alexandre Desplat

Alexandre Desplat choisi parfaitement ses projets. Beaucoup des films auxquels il participe finissent en discours de remerciements, pour l’exemple Argo (Ben Affleck) et Le discours d’un Roi (Tom Hooper) remportent la récompense suprême (Oscar du meilleur film 2010 et 2012).

Pas de Bégaiement pour Alexandre Desplat

Une incursion réussie dans le spectaculaire

En 2010, David Yates se tourne vers lui pour conclure ce qui est aujourd’hui la saga du début du XXIème siècle. Et oui, c’est Alexandre Desplat qui a dit adieu à Harry Potter, en signant les très réussies bandes originales des deux volets des Reliques de la Mort. L’année dernière, il participe également au succès de Godzilla de Gareth Edwards.
Force est de constater que le compositeur sait s’adapter. Du film d’animation (Les 5 légendes) à la chasse l’homme post 11/09/2001 (Zero Dark Thirty de Kathryne Bigelow), Alexandre Desplat s’accommode plutôt bien de ses commandes.

La meilleure composition de toute la saga ?

Des jours radieux à venir…

Sa « cote d’amour » ne ternit pas, puisqu’il se verra marcher dans les pas du légendaire John Williams avec sa participation au projet Rogue One: A Star Wars Story, le spin off de Star Wars avec Felicity Jones et Forest Whitaker.

En 2013, il déclarait lors d’une interview au Monde Cultures & Idées « On se souvient plus des films que de leur musique ». C’est probablement vrai, mais on peut affirmer cela Monsieur Desplat : Moonrise Kingdom et The Tree of Life ne sont plus sans votre musique, Jacques Audiard sonne différemment sans votre musique, et Poudlard ne s’embrase pas sans votre musique. L’anaphore est volontaire. A force de travailler avec ceux qui prennent la lumière et d’apposer votre nom sur les plus beaux films de ces dernières années, ne vous inquiétez pas de votre héritage. Vous êtes d’ores et déjà dans les mémoires.

 

Vers l’autre rive, un film de Kiyoshi Kurosawa: Critique

Le deuil guidé par les morts

Comme il parait loin le temps où Kiyoshi Kurosawa nous traumatisait en nous présentant, dans Kairo, des fantômes aux allures monstrueuses capables de pirater les ordinateurs et surtout de tuer brutalement les vivants qui les approchent! Quatorze ans plus tard, l’image que l’ancien réalisateur de films de genre (qui a surtout signé des polars et des films d’épouvante, mais aussi quelques comédies et films érotiques, avant de se faire connaitre en Europe par le thriller ultra-glauque Cure en 1999) dresse des fantômes est une image beaucoup plus adoucie. Mais il est impossible de ne pas voir une continuité entre ce parangon de l’horreur nippone et cette fable poétique car si Kurosawa a adapté le roman de Kazumi Yumoto, c’est sans doute parce que les esprits qu’elle y a décrit partagent avec les poltergeists de Kairo une profonde mélancolie. C’est en effet ce sentiment qui s’impose dans la récente filmographie du réalisateur comme un leitmotiv qui lie chacun des genres auquel il s’essaie avec succès. La façon dont Yusuke, pour faire son deuil,  a besoin d’échanger avec son mari disparu en mer depuis trois ans, semble un acte parfaitement naturel, filmé sans la moindre intention de faire du morbide et du pathos, avec une sobriété digne d’un Ozu et une poésie digne d’un Mizoguchi.

L’apparition du mari mort dans le foyer familial se fait avec une telle banalité que la juxtaposition du visible et de l’invisible semble avoir entièrement quitté le domaine du fantastique pour n’être qu’un argument romantique acté. Et ainsi va tout le film: jamais la présence de fantôme ne semble choquante, au contraire elle est toujours une source d’apaisement. La narration est pensée à la façon d’un road-trip, qui ferait quitter la ville à ses deux personnages principaux (le milieu urbain étant toujours un symbole d’oppression dans le cinéma de Kurosawa), vers une nature de plus en plus sauvage, apparaissant comme un lieu de spiritualité rappelant presque l’imaginaire de Miyazaki, jusqu’à cette mer où il est mort et où tout doit finir. Le processus de cette quête initiatique s’accompagne évidemment d’une série de rencontres avec des individus, tous touchés par le problème du deuil, et dont le récit sera toujours -plus ou moins- bouleversant. Le récit de cette femme hantée par le souvenir des mélodies de piano (un instrument déjà symbole de cohésion familiale dans Tokyo Sonata d’ailleurs) jouées par sa sœur partie trop tôt, est en cela l’un des passages au plus fort pouvoir lacrymal. Car on pleure devant Vers l’autre rive, difficile d’y échapper, la question de la vie après la mort (tant pour les morts eux-mêmes que pour leurs survivants) étant le sujet le plus universel qui soit. C’est d’ailleurs ce que démontre le film en nous offrant un panel de personnages issus de tous les milieux sociaux.

Evidemment, l’inconvénient d’un tel procédé dramaturgique est le risque de devenir mécanique. Pris en ballotage entre l’obligation de mettre en place une surenchère mélodramatique et le risque d’enchaîner des situations d’une qualité inégale, Kiyoshi Kurosawa livre un récit parfois bancal et comportant quelques passages excessifs. La retrouvaille avec le père est en cela une scène dispensable, et l’usage d’effets spéciaux grossiers pour appuyer le brouillard de la forêt va à contre-sens de l’effort de réalisme fait dans l’ensemble du long-métrage. Hormis ces quelques maladresses, Kurosawa confirme son talent pour le cadrage, tant chacune des images sont porteuses de poésie et de symbolisme. Que ce soit le face-à-face, filmé avec un superbe effet de miroir, entre Mizuki et la femme dont elle est jalouse ou les paysages bucoliques, chaque scène est visuellement travaillée, et il en est de même les dialogues puisque que Kurosawa réussit à transformer en de très touchants monologues les cours de physique (pas très glamours) que Yusuke dispense à ses élèves. Le montage très étiré, dans la pure tradition du cinéma romanesque japonaise, participe à l’aspect contemplatif du film, au risque de perdre l’attention d’un public occidental habitué au surdécoupage hollywoodien, mais s’accorde parfaitement à la finesse avec laquelle Kurosawa illustre l’épanouissement psychologique de cette veuve. Mais cette délicatesse ne serait évidemment rien sans les interprétations de ces acteurs, la très belle Eri Fukatsu et Tadanobu Asano (ce proche de Takeshi Kitano dont la double carrière des deux côtés du Pacifique nous permettra de la revoir dans le prochain Scorsese), tous deux dans une retenue et un naturel exemplaires.

L’argument fantastique sur lequel repose le film n’est en fait qu’un prétexte finement trouvé pour créer un amour impossible et interroger sur la difficulté de faire son deuil en l’absence de celui que l’on a perdu. En découle un récit empli de romantisme et de nostalgie, pas exempt de longueurs et de maladresses mais sans jamais de pathos ni de métaphysique lourdaude. Du début à la fin, le film est inondé de lyrisme grâce à une mise en scène soignée et à la description qui est faite des relations entre ses personnages, qu’ils soient vivants ou morts.

Synopsis : Dans un petit village japonais, Mizuki, veuve depuis trois ans, reçoit la visite du fantôme de son défunt mari Yusuke. Ensemble, ils vont partir à la rencontre de tous ceux qui ont été marqué par sa disparition pour adoucir leur peine et se préparer à son départ définitif.

Vers l’autre rive : Bande-annonce

Vers l’autre rive: Fiche technique 

Titre original : Kishibe no tabi  (Journey to the Shore en anglais)
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa, Takashi Yujita, d’après le roman de Kazumi Yumoto
Interprétation : Eri Fukatsu (Mizuki), Tadanobu Asano (Yusuke), Yû Aoi (Tomoko), Akira Emoto (Mr Hoshitani), Masao Komatsu (Mr Shimakage)…
Musique : Yoshihide Otomo, Naoko Eto
Photographie : Akiko Ashizawa
Décors : Norifumi Ataka
Montage : Tsuyoshi Imai
Sociétés de production : Office shirous, Showgate, Pony Canyon Enterprises, Hakuhodo, Comme des Cinémas, Amuse Pictures, Wowow
Sociétés de distribution : Version Originale / Condor
Récompense(s) : Prix de la mise en scène de la sélection « Un Certain Regard » 2015
Genre : Drame, fantastique
Durée : 127 minutes
Date de sortie : 30 septembre 2015

Japon- 2015