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Chair de Poule, un film de Rob Letterman : critique

Les livres de R. L. Stine ainsi que la série canadienne auront fait frissonner quelques générations de grands enfants. Des contes horrifiques assez simplistes mais efficaces avec des jeunes dans les rôles des héros luttant contre des créatures fantasques, monstrueuses ou bizarroïdes.

Synopsis : Nouvellement nommée Proviseure adjointe au collège de Madison dans le Delaware, Gayle Cooper emménage avec son fils Zach dans cette petite ville de province. Rapidement, Zach fait la connaissance de sa voisine, Hannah, et de son antipathique de père qui n’est autre que R. L. Stine, l’écrivain de la série Chair de Poule. Tous deux vivent cloîtrés mais lorsque Zach et un ami pénètrent dans la demeure pour sauver Hannah, ils libèrent accidentellement les monstres prisonniers des livres du romancier.

Chair de Poule : de la série au film 

Dans la série télévisée Chair de Poule, le ton est assez neutre quoiqu’un peu naïf mais sans trop d’humour pour ne pas nuire à l’histoire et faire monter la tension. Les décors sombres et sinistres nous plongent dans une ambiance angoissante dès le générique et la mélodie, qu’on peut dire proche des Contes de la Crypte, confère à la série un caractère plus authentique. Dès cet instant, les enfants sont seuls face aux monstres, isolés des parents. Livrés à eux-même, ils affrontent leurs peurs et leurs angoisses comme des grands. Cette angoisse latente sur fond de mièvrerie, c’est ce qui a rendu la série Chair de Poule aussi mémorable. Sans être trop excessif dans ses images ou dans les sursauts, chaque épisode apportait son lot de frayeurs et de malaise, juste assez pour se faire peur et laisser une empreinte piquante dans la mémoire. Juste assez pour se prouver qu’on était des grands !

Chair de Poule, le film, ne laissera pas de marque impérissable.

Peu d’enfants ont frissonné d’ailleurs à l’avant-première. Et beaucoup ont ri dans la salle. Car avec ses effets spéciaux très réussis et ses quelques passages amusants, le film se rapproche davantage d’un Jumanji voire de La Nuit au Musée. Dès le début, là où on attendait le générique culte et inquiétant, on suit tout simplement une voiture à travers forêts et champs. Le sujet du film était pourtant un bon prétexte !

Pour rappel, dans le générique de la série, on suivait les pas de R. L. Stine en haut d’une colline qui surplombait une petite ville et une forêt. De sa sacoche s’échappaient les feuillets de ses histoires qui s’envolaient à travers la ville, contaminant la population, envahissant la ville avec ses créatures. Dans le film, c’est un peu le même principe puisque les monstres s’échappent des livres du romancier. Une première déception donc pour les plus grands fans. D’autant que l’ambiance du film est aussi très différente de la série. Le ton est beaucoup plus enjoué, digne d’une comédie et les images sont très colorées, quasi féeriques. A l’arrivée en voiture, on traverse des paysages verdoyants là où R. L. Stine marchait dans les herbes mortes dans la série – d’emblée le ton sinistre était donné. Les adultes aussi sont plus présents, en tant qu’adjuvants rassurants et, en guise de grands enfants, on nous sert des adolescents en quête d’une histoire d’amour. Le contexte est donc beaucoup moins inquiétant que pour la série. Le casting non plus n’a rien d’exceptionnel hormis Jack Black qui réussit sa prestation de R. L. Stine sans en faire des tonnes.

Pour autant, on reconnaît aisément les monstres de l’oeuvre de Stine et surtout on retrouve son personnage fétiche : le vilain pantin Slappy apparu dans La Nuit des Pantins, Le Pantin Maléfique et La Revanche du Pantin. Et si pour ces deux derniers titres, R. L Stine lui-même introduisait l’épisode de la série, il fait aussi une apparition à la fin du film ! Il faut avouer que les créatures sont particulièrement bien réussies et fidèles aux romans, quant à la scène avec les nains de jardin, elle est jubilatoire. Chair de Poule est donc une assez bonne comédie fantastique, plutôt pour jeune public mais les grands adeptes de la série télévisée des années 90′ risquent d’être déçus par cette adaptation moderne et colorée qui saura se faire remarquer par ses images numériques et autres effets spéciaux.

Chair de Poule : Bande-annonce

Fiche Technique : Chair de Poule

Titre original : Goosebumps

Durée : 1h43

Genre: Comédie – Aventures d’épouvante

Origine : États-Unis

Réalisateur : Rob Letterman
Scénaristes : Carl Ellsworth, Scott Alexander, Larry Karaszewski, Darren Lemke

Casting : Dylan Minnette, Odeya Rush, Jack Black, Ryan Lee, Amy Ryan, Jillian Bell

Producteurs : Deborah Forte, Neal H. Moritz
Production : Columbia Pictures, Original Film, Scholastic Entertainment, Sony Pictures Entertainment (SPE)

Les Tuche 2 – Le Rêve américain, un film d’Olivier Baroux : critique

La famille la plus célèbre de France est de retour après un premier opus sorti en 2010 et constituant un des plus gros succès de cette année-là, en  ayant réuni près de 1 500 000 entrées. Olivier Barroux est de retour à la réalisation, ainsi que chacun des membres de la famille Tuche devant la caméra (Jean-Paul Rouve et Isabelle Nanty en tête) pour une nouvelle aventure familiale les menant cette fois de l’autre côté de l’Atlantique.

Synopsis : À l’occasion de l’anniversaire de « coin-coin », le benjamin de la fratrie, la famille Tuche part le retrouver aux États-Unis; les choses ne vont pas se passer comme prévu, mais alors pas du tout.

Après Monaco, c’est à la conquête de l’ouest américain que se livreront cette fois les Tuche. Les premiers résultats sont d’ailleurs unanimes : 201 264 entrées lors de son premier jour d’exploitation, avec une moyenne de 334 spectateurs par écran pour 604 copies. Que nous réserve ainsi cette suite et la découverte des Etats-Unis à travers les yeux de la famille Tuche? Verdict ci-dessous.

Au premier abord, l’originalité dans cette suite semble aux abonnés absents. L’idée du choc culturel étant la trame principal du premier opus est une fois encore ici le moteur essentiel de l’histoire. Par conséquent,  les grandes lignes du scénario et du déroulement de l’intrigue sont identiques. Le benjamin de la famille, Donald, dit « Coin-coin », est à nouveau le narrateur, mettant en place le contexte de l’histoire ainsi que ses principaux enjeux. Il sera également, grâce à son savoir, à nouveau introduit rapidement dans le monde des affaires ; le père, joué par Jean-Paul Rouve, fidèle à son accent et ses jeux de mots faciles, prendra sous son aile non pas une équipe de foot mais une clinique chirurgicale ; les deux enfants essayent toujours de percer dans le monde du spectacle : Le cinéma, pour Stéphanie, et la musique pour Tuche Daddy. Quant à Mamie Suze : ses incompréhensibles  logorrhées verbales sont toujours de la partie.

Les principaux gags émanant de cette trame sont donc sensiblement les mêmes que le premier film. Cependant, nous attendions-nous réellement à quelque chose de sensiblement différent ? Le terrain de la comédie populaire est balisé, encadré, régi par des principes stricts : une réalisation et mise en scène des plus classiques, un humour grand public, une caractérisation des personnages assez basique,  et des situations rocambolesques rapidement résolues pour laisser place à un final où la morale et l’optimisme font bon ménage.

En ce sens, Les Tuche 2 fait très bien son job. Les répliques font mouche pour la plupart et  les personnages sont toujours aussi décalés et crétins. On retiendra surtout Jean Paul Rouve qui continue d’exceller en père de famille beauf, s’improvisant chirurgien et fan absolu de Charles Ingalls de La Petite Maison Dans La Prairie.  Qu’importe ainsi si certains seconds rôles restent trop superficiels, notamment un Maurice Barthelemy en faux agent de star qu’on aurait voulu voir plus développé. Qu’importe également si la pointe d’émotion que l’on voit apparaître à fin du film est bien trop primaire et expédiée pour réellement convaincre. Le public veut voir les Tuche : et en ce sens, le film est efficace !

Ainsi, Les Tuche 2 – Le Rêve Américain est une suite des plus classiques, bien consciente de ses défauts (manque d’originalité, mise en scène classique…) mais bien menée. Cette famille, dont les retrouvailles sont à destination des fans du premier film et plus généralement aux amateurs de comédies populaires,  n’a rien perdu  de son efficacité et de sa drôlerie.  Tuche pour un, un pour Tuche !

Bande annonce officielle de Les Tuche 2 – Le Rêve américain 

Fiche technique – Les Tuche 2 – Le rêve américain

Date de sortie : 03 février 2016
France – 2016
Réalisation : Olivier Baroux
Scénario : Philippe Mechelen, Lionel Dutemple, Julien Hervé, Benjamin Morgaine, Nessim Chikhaoui
Interprétation : Jean-Paul Rouve, Isabelle Nanty, Claire Nadeau, Sarah Stern, Pierre Lottin, Théo Fernandez…
Musique : Martin Rappenau
Photographie : Christian Abomnes
Décors : Perrine Barre
Montage : Richard Marizy
Sociétés de production : Eskwad, Pathé, TF1 Films Production, Prod par 4 Ciné, Jouror Film, Pathé Distribution
Sociétés de distribution : Pathé Distribution
Genre : Comédie
Durée : 96 minutes

Promouvoir, Les Nouveaux Censeurs

Promouvoir, Le Cinéma Et La Liberté [Édito]

En cette période troublée, où l’expression semble devenue celle de nos libertés qu’il faudra chérir et défendre avec le plus d’acharnement, l’association fondamentaliste catholique Promouvoir, semble vouloir user et abuser de la sienne au détriment de celle des autres en général, des cinéphiles en particulier. Loin de nous l’idée de promouvoir (justement…) à travers ces lignes la violence et le sexe au cinéma, encore moins lorsqu’il s’agit de mineurs, ou même de bouffer du curé et de remettre en cause la liberté de chacun de croire. Simplement, il faut rappeler quelques éléments fondateurs de notre société et de notre République.

 Après Baise-Moi en 2000, Antichrist, Bang Gang, Love, La Vie d’Adèle et bientôt Les 8 Salopards, ils sont de plus en plus nombreux ces films qui, au nom d’une trop grande violence (pour Les 8 Salopards) ou d’un trop-plein de sexe (pour Baise-Moi, Love, Antichrist), se retrouvent dans la ligne de mire de l’association fondamentaliste, qui tente de les faire interdire au plus grand nombre. Promouvoir est une association religieuse plutôt discrète, qui agit dans l’ombre, au mépris de tout esprit de laïcité (concept qu’ils abhorrent de toute façon), pour nous empêcher, en adultes responsables, de penser par nous-mêmes. Elle agit la plupart du temps au travers de son avocat maison, maitre André Bonnet (il se fait aussi appeler Patrice André…) fondateur et président de l’association qui, à défaut de représenter qui que ce soit d’autre qu’elle-même, a décidé à travers le cinéma, d’imposer sa vision étriquée de la société, sous prétexte de protéger nos enfants bref, de tuer la libre-pensée du spectateur/parent et la libre-expression du réalisateur. Leur modus operandi est simple: déposer des recours auprès des tribunaux pour faire reclassifier les films qu’ils jugent non conformes à leur vision réductrice du Septième Art. Pleins de mauvaise foi (sans jeu de mots), ils affirment sans sourciller que leurs principes religieux n’ont rien à voir avec leurs attaques…

Ce qui est révoltant dans leur démarche, ce n’est pas seulement qu’un groupe aussi réduit de personnes, qui ne représente rien (ou si peu) dans notre pays, ni par ses idées moyenâgeuses, ni par le nombre, se permette de nous dire ce que nous pouvons voir ou non et à quel âge nous pouvons le voir. C’est surtout qu’en dehors de toute anarchie, à une époque où nous devrions pouvoir encore plus qu’avant, dire ce que nous voulons, penser ce que nous voulons, voir ce que nous voulons, faire l’amour comme nous voulons, jouir de la vie comme nous voulons bref, être libres aujourd’hui plus qu’hier; de petits esprits viendraient avec une morale mortifère nous dire que oui, les extrémistes ont gagné et vont désormais imposer leur marche à la société.

Toute aussi révoltante est leur volonté de faire entrer leur vision religieuse de l’art dans la sphère publique. Alors que la laïcité devrait être aujourd’hui plus que jamais, un concept qui s’élargit, qui sort du simple espace administratif (rappelons en effet que le loi de 1905, limite l’absence d’expression religieuse, de quelque manière que ce soit, aux seuls espaces administratifs de l’État (mairies, préfectures, services publics, etc…)  pour s’étendre à tous les aspects publics de la société, Promouvoir tente de nous ramener avant 1905, époque où la religion catholique nous éduquait, avait droit de regard sur tout ce qui faisait nos vies et nous imposait sa notion de bien et de mal. Il est d’ailleurs étonnant que le comité de classification, puis la commission de classification du C.N.C. soient de plus en plus souvent remis en cause par des juges, comme si les réactions de certains groupuscules commençaient à en effrayer plus d’un et poussaient certains d’entre eux à les caresser dans le sens du poil, par peur de réactions excessives.

Bien évidemment, il n’est pas question de permettre à n’importe qui de voir n’importe quoi à n’importe quel âge, mais il est question d’accorder à tous le bénéfice de la maturité et de la responsabilité. Charge alors aux parents de dire à leurs enfants ce qu’ils sont en âge de voir ou non, tout en respectant la classification initiale. En aucun cas, il n’appartient à quelque association religieuse que ce soit, quand bien même cela serait en toute légalité et peut-être même légitime, d’imposer son dogme à l’ensemble d’une population dont elle se moque de savoir si elle partage ses désirs, ses croyances et encore moins sa morale. Nous sommes un pays libre de conscience, d’opinion ou de religion, parfois nous sommes même de sales gosses libertaires post-soixante-huitards, il est alors insupportable que Promouvoir utilise notre justice laïque à des fins de promotion d’une vision religieuse de nos moeurs et plus encore, de toute expression artistique, qu’elle soit musicale, plastique ou cinématographique. La seule religion qui puisse s’imposer dans la République française est celle de la laïcité qui, en ne représentant personne, représente tout le monde.

TCM Cinéma Programme : Chantons sous la pluie

Dès les premières minutes, il est évident qu’avec Chantons sous la pluie,  nous sommes devant une comédie musicale : voilà nos trois héros chantant gaiement la chanson éponyme, en cirés jaunes sous une pluie battante, dans un moment totalement anachronique au film, puisqu’en effet le personnage de Debbie Reynolds n’a pas encore rencontré ceux de Gene Kelly et de Donald O’Connor.

Diffusé sur TCM à partir du mardi 02 février

Synopsis : Don Lockwood est une grande star du cinéma muet hollywoodien. Nous sommes en 1927, et toutes les productions se tournent vers le parlant. Mais la partenaire de Don, Lina Lamont, est une femme capricieuse, stupide et dotée d’une voix affreuse.

Mais peu importe, nous sommes au cinéma, et qui plus est, devant une comédie musicale, et peut-être même la comédie musicale. Une petite contextualisation s’impose. Le film sort dans les salles américaines en 1952, à une époque où les comédies musicales sont nombreuses, avec des acteurs dans la droite lignée du music-hall comme le sont les deux plus connus représentants à savoir Fred Astaire et Gene Kelly, le héros de Chantons sous la pluie. Après la guerre, et pour contrer l’expansion de la télévision, le cinéma doit trouver de nouvelles manières d’attirer le public, aussi seront privilégiés les films à spectacle tels les westerns et les péplums, ou en l’occurrence les comédies musicales, alliés à une utilisation de la couleur et une mise en scène exubérante. Chantons sous la pluie n’échappe pas à la règle puisque le film contient de nombreux numéros chantés et dansés, comme on peut s’y attendre. Mais après le précédent film de Gene Kelly Un Américain à Paris qui s’apparentait davantage à un mélodrame, le film co-réalisé avec Stanley Donen porte les marques de la comédie. Le comique est porté presque entièrement par le personnage de Cosmo Brown, joué par Donald O’Connor, dont chaque scène est pretexte à de bonnes grimaces ou de superbes moments de cabarets, comme le prouve la chanson Make ‘Em Laugh. Donald O’Connor y est surprenant et donne à voir de nombreuses cascades parfaitement interprétées et brillamment insérées dans une chorégraphie sans faux pas, ou presque. L’acteur a d’ailleurs été récompensé d’un Golden Globe du meilleur acteur pour ce rôle, et il est bien dommage que cet acteur ait été oublié, tant il était réjouissant.

Bien sûr, Donald O’Connor n’est pas au centre de l’intrigue, et c’est bel et bien Gene Kelly que l’on suit déambulant à Hollywood, non pas en 1952 mais en 1927. C’est une année charnière pour le cinéma puisque c’est cette année que sort Le Chanteur de Jazz d’Alan Crosland, premier film parlant. En vérité, le film n’est pas entièrement parlant et ce sont seulement quelques minutes où l’on pouvait entendre certaines chansons mais surtout certains dialogues. Suite à ce film, c’est l’ensemble de la production américaine, à commencer par les majors, qui décident de passer au tout parlant. De nombreux auteurs s’y refuseront d’abord, comme Fritz Lang qui sort son premier parlant M le Maudit en 1931 ou encore Charlie Chaplin, dont Le Dictateur ne sera fait qu’en 1940. Mais pour les acteurs sous contrat de la production hollywoodienne, le choix n’est pas possible, c’est le parlant ou rien. Seulement voilà, tout les acteurs ne sont pas aussi bons dans le muet que dans le parlant, notamment à cause de leur voix, comme c’est le cas de la partenaire à l’écran de Don Lockwood, Lina Lamont. Sa voix insupportable et sa niaiserie avaient été jusqu’ici masquées par l’absence de micro, mais le nouveau film de Lockwood et Lamont est une véritable catastrophe. Ainsi, le film est également un véritable documentaire sur la mutation de la production cinématographique et les problèmes engendrés : devoir parler dans le micro et changer son jeu, avoir une voix qui correspond à ce que l’on attend de nous, mais aussi faire attention à la synchronisation des bandes pendant les projections en salles. Le film est ainsi le lieu d’une réflexivité du cinéma sur le cinéma, et sur la manière dont il a dû s’adapter, alors que dans le même temps il doit lui aussi faire face à la concurrence de la télévision et proposer de nouvelles choses. L’histoire du music-hall est également condensé dans le numéro final interprété par Gene Kelly. Un numéro qui dure une bonne vingtaine de minutes, comme le voulait l’habitude de l’époque, afin de mettre en avant le côté cabaret, et qui est l’occasion pour la MGM de montrer tout son potentiel en déployant tout ce qui se fait de mieux en termes de décors, de chorégraphie et de mouvements de caméras. Puisqu’on est dans une séquence à la fois imaginaire et appartenant totalement au cabaret, le film se permet un déploiement des couleurs les plus diverses et des cadrages les plus excentriques. Elle est faite en forme d’hommage au cinéma américain des années 30, qui connaissait son Age d’Or, et la séquence fait un superbe tour entre plusieurs genre et plusieurs styles.

Le film est désormais l’un des plus connus et reconnus de l’histoire du cinéma. Il est à la fois un exemple de comédie musicale, un exemple des films des années 50, un exemple du cinéma hollywoodien, et un exemple de cinéma tout court. A ce titre, il n’est à manquer sous aucun prétexte.

Chantons sous la pluie: Bande-annonce

Chantons sous la pluie : Fiche Technique

Titre original : Singin’ in the Rain
Date de sortie US : 11 avril 1952
Date de sortie FR : 11 septembre 1953
Réalisation : Stanley Donen et Gene Kelly
Scénario : Betty Comden, Adolph Green
Distribution : Gene Kelly, Debbie Reynolds, Donald O’Connor, Jean Hagen
Paroles : Arthur Freed
Musique : Nacio Herb Brown
Direction musicale : Lennie Hayton
Arrangements vocaux : Jeff Alexander
Orchestrations : Wally Heglin, Skip Martin, Conrad Salinger
Chorégraphie : Gene Kelly
Direction artistique : Cedric Gibbons, Randall Duell
Décors : Edwin B. Willis, Jacques Mapes
Costumes : Walter Plunkett
Maquillage : William Tuttle
Coiffures : Sydney Guilaroff
Photographie : Harold Rosson (photographie additionnelle : John Alton, non crédité)
Effets spéciaux : Warren Newcombe, Irving G.Ries
Montage : Adrienne Fazan
Son : Douglas Shearer
Production : Arthur Freed (délégué) ; Roger Edens (associé)
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Société de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer
Budget : 2 540 000 dollars

Free Love, un film de Peter Sollett : critique

Confrontée à une jeune fille apeurée de dénoncer un dealer en puissance, Laurel (Julianne Moore) décrit sa peur à elle, son secret gardé au plus profond pour pouvoir rester digne dans la police, avoir son statut, son rang. Dévouée à son métier, cette femme cache, au début des années 2000, son homosexualité. Femme dans un monde d’hommes, attachée corps et âme à son métier, elle ne veut pas prendre le risque de s’affaiblir un peu plus dans le regard de ceux avec qui elle travaille au quotidien.

Synopsis : Années 2000. Laurel, est une brillante inspecteur du New Jersey. Sa vie bascule le jour où elle rencontre la jeune Stacie. Leur nouvelle vie s’effondre quand Laurel découvre qu’elle est atteinte d’un cancer en phase terminale. Laurel a un dernier souhait : elle veut que sa pension revienne à la femme qu’elle aime mais la hiérarchie policière refuse catégoriquement. Laurel et Stacie vont se battre jusqu’au bout pour faire triompher leurs droits

En héritage

C’est pourquoi elle parcourt près d’une centaine de kilomètres pour aller simplement faire du volley alors qu’elle n’aime pas ça. Son objectif : rencontrer quelqu’un mais loin des regards de ceux qui la connaissent. La première partie du film s’attache à nous présenter Laurel comme une femme forte et déterminée. Elle rencontre Stacie (Ellen Page), beaucoup plus jeune, qui assume pleinement son orientation sexuelle sans pour autant en faire une revendication. Plus identifiée dans son look, son attitude ou encore son métier, là aussi, « d’homme » (elle est mécano), la jeune femme ne se démonte pas, elle non plus, quand il s’agit de relever les manches. Ces deux femmes-là ont un rêve simple : être aimées, avoir une maison et un chien. C’est ce tout petit rêve-là qu’elles réalisent un an après leur rencontre. L’histoire d’amour se résume ici à des moments de rire partagés, des balades sur la plage. Le quotidien est donc souvent abordé sans parole, sous forme de photographies instantanées d’un bonheur tout simple, mais vrai.

Quand Laurel apprend qu’elle est malade, le film aborde son vrai sujet : le combat pour l’égalité. Voilà qu’une toute petite histoire en rencontre une plus grande. De nombreux personnages vont alors graviter autour de Laurel et Stacie, leur histoire est mise de côté pour devenir un symbole. Stacie n’a pas vraiment envie de penser à l’héritage qu’elle gardera de Laurel, puisqu’elle est obnubilée par l’idée de la maintenir en vie, de la sauver. Laurel de son côté pense à l’égalité. Autour d’elles, des hommes se battent. D’un côté, le partenaire de Laurel, toujours, fidèle et admiratif, qui devra se dépatouiller avec les mœurs de la police (réunies en un seul homme qui assène toutes les visions négatives de l’homosexualité). De l’autre, un chef de file d’une association pour la défense des droits homosexuels (Steve Carell, point d’humour un poil caricatural, comme contrepoint du film) dont l’objectif non caché est de légaliser le mariage gay. Ces deux personnages-là se battent pour aider Laurel, mais pas pour les mêmes raisons. Ils auront chacun droit à leur morceau de bravoure respectif en temps voulu. Laurel est surtout en bisbille avec les freeholders, qui refusent de faire bouger la loi qui consiste à verser la pension d’un flic à son époux ou épouse. Or, Stacie et Laurel sont engagées dans une union libre, qui semble-t-il n’est pas « acceptable » au nom de la religion très présente dans les mots et les réflexions des freeholders. Le film alternera donc les moments de lutte de l’association, tous assez « spectaculaires » dans le sens où c’est plus que l’intimité de Laurel qu’ils veulent changer, les interventions du collègue de Laurel, et la dégradation de l’état de Laurel elle-même face au désarroi et à la force de Stacie, qui tente de tout gérer de front (dans sa vie personnelle, pas sur plan politique « notre histoire n’est pas politique », dira-t-elle). La politique semble donc quelque peu échapper à ces deux-là. Leur maison est symbole de leur amour, elle ne peut donc concrètement disparaître avec Laurel, voilà tout. Stacie reste dans cette optique-là (même quand elle accepte de s’exprimer dans le cadre de la « lutte »), elle n’est jamais dans la revendication égalitaire.

Amour et préjugés

Tout est fait pour rendre le long métrage émouvant car chacun se répète à tout moment à quel point l’autre est formidable. Le temps manque, pourtant le film prend beaucoup (trop?) de temps dans son introduction à raconter l’histoire naissante de Stacie et Laurel pour les « abandonner » ensuite. Les jeux de regards entre les deux femmes sont assez beaux et puissants, on comprend assez vite la force de leur amour, l’importance qu’il prend dans leurs vies. Les abandonner est peut-être un terme un peu fort, Stoller mettant peu à peu en avant le combat qui prend le pas sur l’intimité, jusqu’alors décrite, des deux femmes. La petite histoire d’amour, aussi forte soit-elle, n’a d’intérêt pour lui que parce qu’elle permet de « faire bouger les choses » à une plus grande échelle. C’est pourquoi il multiplie les regards sur leur histoire, quitte à les dénaturer quelque peu. Pourtant, après en avoir fait des symboles, il n’hésite pas à revenir vers elles, seulement elles.

La mise en scène est assez classique. Confrontation des hommes en costume d’un côté, et des combattants de l’autre. L’histoire d’amour entre Stacie et Laurel est elle-même chorégraphiée de manière très conventionnelle : rencontre, amour, installation. Quand la maladie survient, les obstacles à franchir sont nombreux, on assiste alors à un revirement de situation : alors que Laurel surprotégeait Stacie, c’est Sactie qui devient garde malade. A aucun moment cependant elle ne sort du cadre de son rôle stricte, le réalisateur ne cherchant pas à en faire une énième amoureuse-courage. Cependant, l’on n’échappe pas à la scène de la tonte des cheveux, mais assez vite coupée, ainsi qu’au désir de l’autre de soigner même quand c’est impossible. Il semblerait alors que le réalisateur ménage l’émotion tout le long du film, s’attachant à la loi, au débat d’opinions contraires, pour faire de la fin du film le moment d’explosion de cette émotion : résultat final de l’audience, remémoration des moments passés ensemble. La plage, presque plus que la maison au final, est le point d’orgue d’une histoire d’amour ordinaire rendue extraordinaire par sa nature et le combat qu’elle a permis de mener.

Pourtant, ce que défendent Stacie et Laurel c’est un amour égal aux autres, intense pour elles parce que c’est celui d’une vie qui se résumera à des souvenirs contenus entre quatre murs ou dans l’infini d’une mer immense. Le film oscille sans cesse entre ces deux états : la loi et l’amour, sans jamais vraiment décider s’il est du côté du morceau de bravoure émotionnellement au sommet ou de l’intimité bouleversée par l’Histoire. Résultat, Free Love reste très balisé quant à l’émotion qu’il veut véhiculer, bloquant parfois l’attachement aux personnages (dont les visages sont pourtant sans cesse mis en lumière), ou déplaçant le combat dans une guimauve d’interventions qui ne perçoivent pas toujours ce qui se joue de l’intime à l’universel, soit de Stacie et Laurel au mariage universellement offert à tous les amoureux, quelle que soit leur orientation sexuelle.

Free Love : Bande annonce 

Free Love : Fiche technique

Titre original : Freeheld
Réalisation : Peter Sollett
Scénario : Ron Nyswaner
Interprétation : Ellen Page, Julianne Moore, Steve Carell, Michael Shannon …
Musique : Hans Zimmer, Johnny Marr
Photographie : Maryse Alberti
Décors : Joanne Ling
Montage : Andrew Mondshein
Sociétés de production : Endgame Entertainment, Double Feature Films, Head Gear Films, Metrol Technology, High Frequency Entertainment
Sociétés de distribution : Bac Films
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 10 février 2016

Etats-Unis – 2015

Chocolat, un film de Roschdy Zem : Critique

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Pour son quatrième long-métrage, Roschdy Zem s’attaqué au mythe Chocolat, clown noir ayant fait la gloire du Nouveau Cirque à Paris avec son compère, le clown blanc Footit. Après s’être attelé à une histoire de body-builder ou au fait divers Omar m’a tuer, Chocolat se présenté comme un nouveau pari osé, mais est-il réussi ? Le résultat est en demi-teinte.

Synopsis : Du cirque au théâtre, de l’anonymat à la gloire, l’incroyable destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Le duo inédit qu’il forme avec Footit, va rencontrer un immense succès populaire dans le Paris de la Belle époque avant que la célébrité, l’argent facile, le jeu et les discriminations n’usent leur amitié et la carrière de Chocolat. Le film retrace l’histoire de cet artiste hors du commun.

Pour assurer le rôle de Chocolat, il fallait un acteur à la hauteur du personnage, à l’aise avec son corps, qui n’est pas peur de se mettre en avant. Roschdy Zem a donc fait appel à Omar Sy, acteur ayant la côte en ce moment, et aimé des français. Si le personnage sied à merveille à l’acteur, son interprétation est pourtant mitigée. Sur fond de racisme et de xénophobie, de peur de l’autre et de lieux-communs, Omar Sy donne à voir un personnage éperdu des femmes, d’argent, de jeu et de boissons, aux envies déraisonnables après s’être enrichi à Paris. Impossible de s’immiscer dans l’intimité de Chocolat et d’éprouver une empathie pour le personnage. Par son jeu, Omar Sy freine le fanatisme que l’on aimerait accorder au personnage. Le clown Chocolat ne parait pas sympathique, malgré un magnifique sourire, et semble bien trop mystérieux pour se révéler intéressant, comme si le comédien n’avait pas réussi à cerner correctement le personnage qu’il incarne, tentant de jouer sur plusieurs tableaux, faisant de Chocolat un personnage à facettes multiples.
Les différentes histoires d’amour du protagoniste qui jalonnent le film ne sont pas convaincantes, presque dénuées de sens. On parvient à saisir l’amour que le clown noir porte aux femmes, mais les diverses relations sont tellement fleur bleue qu’elles en deviennent désagréables. Clothilde Hesme n’est pourtant pas mauvaise, et on discerne le fait que Marie est un point d’appui pour Chocolat, et pourtant, ça ne prend pas. S’attacher au jeune couple est chose difficile tant il apparaît comme inabouti et bien futile. Les beaux sourires de Clothilde Hesme et Omar Sy n’emportent donc pas l’adhésion du public.
Toutefois, son complice de jeu, James Thiérrée, incarnant Footit, est excellent, et se dessine comme la révélation du film auprès du grand public, son corps étant un remarquable atout de jeu. Son aisance sur scène et sa gestuelle offre une crédibilité inégalable à son personnage. L’acteur suisse propose un jeu sensible et puissant, gratifié d’une élégance et d’une modestie formidable. A savoir que James Thiérrée, petit-fils de Charlie Chaplin, est un homme de cirque, son personnage et le propos du film lui conviennent donc à la perfection.
Dans son parcours, Chocolat a rencontré de nombreux hommes de cirques, mais également toutes sortes d’artistes. Dans le film de Roschdy Zem, Olivier Gourmet endosse le rôle de Oller, directeur du Nouveau Cirque, Noémie Lvovsky et Frédéric Pierrot sont le couple Delvaux. Quelques apparitions plus minimes, mais très amusantes, sont aussi à noter, comme celle des frères Podalydès qui deviennent les Frères Lumière le temps d’une séquence, ou encore celle de Xavier Beauvois en Félix Potin, célèbre épicier et distributeur de l’époque.

Mais Chocolat n’est pas qu’une question d’acteurs et de personnages. Chocolat est aussi le symbole d’une époque, et s’inscrit dans un contexte historique spécifique. Ainsi, Roschdy Zem a du accomplir la difficile tâche de recréer l’ambiance de la fin du XIXème siècle, début XXème. Et c’est une réussite. Les décors, que ce soient ceux de la ville ou de la campagne, nous immergent dans une ambiance et dans des conditions de travail singulières, bien différentes de celle d’aujourd’hui. Les costumes sont resplendissants et embellissent les acteurs. Techniquement, le travail de la lumière est superbe, notamment lors des séquences sous le chapiteau des Delveaux. Il est agréable de voir un travail aussi minutieux sur ce que beaucoup pourraient considérer comme des éléments de second ordre. Roschdy Zem parvient à délaisser notre présent pour nous inscrire dans un passé complexe, où le racisme était omniprésent.

En effet, l’histoire du clown Chocolat est aussi une réflexion sur le racisme et la xénophobie de l’époque. Malheureusement, le racisme dénoncé par le réalisateur semble trop superficiel. Certes, il est significatif d’une époque, mais de le voir tantôt nuancé, tantôt affirmé fait interroger le spectateur sur les intentions de Roschdy Zem. Toute la séquence de l’exposition coloniale n’est pas justifiée et n’est pas d’un grand intérêt. On comprend la souffrance de Chocolat vis-à-vis de la population noire, on perçoit sa tristesse lors de son « échange » avec un « indigène » (appelé comme cela à l’époque), toutefois, tout est trop creux, ayant l’impression que cette situation arrive « comme un cheveu sur la soupe ». Il s’avère dommage que le traitement du racisme dans Chocolat soit effectué de la sorte, car les intentions du réalisateur sont bonnes, et on parvient à les percevoir, mais l’ensemble trop factice rebute et décrédibilise une xénophobie ambiante.

Chocolat était un film très attendu, mais le résultat n’est pas à la hauteur des espérances. Malgré un contexte historique intéressant, qui mériterait d’être plus abordé dans le cinéma français, et une incroyable prestation de James Thiérrée dans le rôle de Footit, le film n’arrive pas à convaincre. Omar Sy déçoit et n’est pas au meilleur de sa forme, et on regrettera un traitement trop laxiste du racisme et de la crainte de l’autre de l’époque. Toutefois les ambitions de Roschdy Zem en réalisant ce long-métrage ne sont pas à dénigrer, et il est bon de voir des films français prendre de telles initiatives, aussi ambitieuses soient-elles.

[Bande-annonce] Chocolat :

[Fiche technique] Chocolat :

Titre : Chocolat
Réalisation : Roschdy Zem
Scénario : Cyril Gely, d’après l’oeuvre de Gérard Noiriel
Interprétation : Omar Sy, James Thiérrée, Clothilde Hesme, Olivier Gourmet, Frédéric Pierrot, Noémie Lvovsky…
Musique : Gabriel Yared
Montage : Monica Coleman
Photographie : Thomas Letellier
Décors : Jérémy Duchier
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer
Sociétés de production : Mandarin Cinéma, Gaumont, Korokoro, M6 Films
Sociétés de distribution (France) : Gaumont
Récompenses : Césars 2017 des meilleurs décors et du meilleur acteur dans un second rôle pour James Thiérée
Genre : Biopic
Durée : 111 minutes
Dates de sortie : 3 février 2016

« The Thing » revient au cinéma : le(s) corps, la « chose » et Hollywood

The Thing : de l’invasion des corps à l’aliénation hollywoodienne

Vous entendez ce rythme ? Ce… boum – boum ? C’est le battement d’un cœur, d’un organe père ou mère. Des notes électriques viennent aggraver cette mélodie de l’être vivant. À qui appartient ce son ? À la chose venue de l’espace, c’est-à-dire à l’alien métamorphe, ou aux victimes humaines du film The Thing réalisé par John Carpenter en 1982 ?

On dira même plus, ce son composé par Ennio Morricone ne serait-il pas l’écho des corps en souffrance et aliénés dans The Thing ?

Le(s) Corps

      Carpenter filme tel Don Siegel dans L’Invasion des Profanateurs de Sépulture la paranoïa des êtres face à l’autre. Et aussi la disparition du corps humain derrière le factice extra-terrestre, et l’aliénation de l’âme humaine par l’autre. En lisant entre les lignes, il s’agit pour Siegel de critiquer la société de consommation, l’uniformisation. Carpenter lui, va plus loin. Il filme l’aliénation littérale du corps humain par le corps étranger à la fois un et multiple, via l’assimilation organique mortelle et monstrueuse du premier sujet. Cela dans un paysage inhumain – inadapté à l’Homme, à l’humain, l’Antarctique. Si les personnages de The Thing se sont adaptés à l’environnement en construisant une base, avec des bâtiments, des corps externes, la chose, aliénante et métamorphe, a choisi les corps animaliers et humains comme enveloppes externes. Revenons sur le loup qui court sur le son du thème principal (voir ci-dessus). Il avance vers la base américaine, poursuivi par un hélicoptère norvégien armé. Qu’a-t-il bien pu se passer avant ? Nous avons vu une soucoupe volante arriver sur Terre avant le générique, quand cela-a-t-il eu lieu ?

Ci-dessous la scène d’ouverture du film.

La « Chose »

      The Thing possède le concept de suite en lui-même. Il est l’évolution d’un premier état, d’une première histoire dont on découvrira les réminiscences plus tard dans le récit d’une manière presque archéologique, et que l’on vivra à notre tour, de par l’idée de l’événement répété. D’ailleurs, on peut lire qu’il est un remake d’une production (et réalisation, même s’il n’est pas crédité) d’Howard Hawks, La Chose d’un autre monde (1951). Comme pour Assaut (1976), Carpenter retravaille Hawks avec intelligence et cinéphilie. D’autre part, son film est la deuxième adaptation de la nouvelle de John Campbell, La bête d’un autre monde (1938). De plus, le film de Carpenter tend à s’inspirer d’un nouveau grand modèle du genre à l’époque, Alien, réalisé par Ridley Scott en 1979, notamment sur l’idée que le récit du film fait suite d’autres sombres événements qui vont se répéter chez des personnages isolés de tout, en mission, et au job cependant très terre-à-terre : pilote, ingénieur, électricien, cuisinier, scientifique… The Thing, s’il est un corps multiple, est un donc un corps altéré – on pourrait dire d’altérations -, mais à l’inverse de la chose lorsqu’elle n’a pas complètement assimilé son modèle, ou lorsqu’elle décide d’en assimiler un autre, il n’est pas difforme, il n’est pas dépourvu de formes. Le film est un corps multiple, et non, tel la chose lorsqu’elle a terminé sa tache d’aliénation, une imitation – qui plus est factice – de ce qui a été.

Et Hollywood

      Ne pourrait-pas-t-on voir dans The Thing le corps du cinéma de Carpenter ? D’un côté créateur-auteur qui va reprendre les récits classiques et les genres (l’aventure, la s-f, l’épouvante, etc) pour mieux les réinventer, et de l’autre, un cinéphile paranoïaque à l’idée de découvrir son cinéma favori altéré monstrueusement derrière une apparence de copie parfaite du modèle original ? Le film se termine sur cet échange : « Que fait-on maintenant ? » – le personnage interprété par Kurt Russell, McReady, répond : « On attend. ». McReady, Ready, prêt… Qui attend. Depuis 1982, nous avons attendu. Jurassic World, Star Wars The Force Awakens, Point Break (2016), ou encore le faux préquel, remake non assumé de The Thing reprenant son récit, son univers, ses designs monstrueux et même son titre… Ainsi la chose sévit toujours. Carpenter l’avait prophétisé. Ennio Morricone en avait composé la marche funèbre. Si elle est venue de l’espace – cinématographique, imaginaire, économique, industriel… -, la chose est toujours sur terre, et elle a pour nom : « Hollywood ».

      On vous encourage à aller redécouvrir le chef d’œuvre The Thing de John Carpenter au cinéma à l’occasion de sa ressortie en version restaurée le 27 Janvier 2016, accompagné par la version elle aussi restaurée du génial l’Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel déjà ressorti le 14 Janvier 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=WFnSxeDfENk

Steve Jobs, un film de Danny Boyle : Critique

Muni d’une pré-production assez chaotique qui connut passation de droits, changement de réalisateur et d’acteurs, devant être initialement dirigé par David Fincher et incarné par Christian Bale, le film connut presque 4 années de difficultés avant de pouvoir enfin voir le jour.

Synopsis : Découpé en trois parties se déroulant dans les minutes précédant les lancements médiatiques respectifs du Macintosh 128K, du NeXT Computer et de l’iMac, le film imagine – essentiellement par des dialogues – les discussions et conflits que Steve Jobs (Michael Fassbender) a eus avec ses proches dans ces moments-clé, en particulier avec Joanna Hoffman (Kate Winslet), la responsable marketing, Steve Wozniak (Seth Rogen), son associé des débuts, John Sculley (Jeff Daniels), le PDG d’Apple, et sa fille Lisa.

Closed System

Pourtant l’arrivée de ce Steve Jobs version Danny Boyle ne fait pas que des heureux, entre ceux qui regrettent le départ de Fincher et n’aiment pas le style de Boyle ou encore ceux qui doutent du choix de Michael Fassbender dans le rôle titre ainsi que ceux qui s’interrogent sur l’utilité d’un second biopic sur Jobs peu de temps après un premier très anecdotique. Tout cela peut donc expliquer le fait que le film n’ait pas connu un franc succès au Box Office américain alors qu’il est probablement un des biopics les plus originaux de ces 6 dernières années, le dernier en date étant peut être 127 Hours déjà réalisé par Boyle.

Le scénario écrit par Aaron Sorkin, déjà scénariste du très réussi The Social Network de Fincher, prend l’approche originale et bien vue de ne pas retracer le parcours professionnel et personnel de Jobs mais de s’ancrer dans trois moments importants de son histoire. Découpé en trois grosses scènes à trois différentes époques, 1984, 1988 et 1998, chacune se déroulant dans les coulisses avant le lancement d’un nouveau produit et se déroulant en temps réel, même si renvoyant parfois à quelques flashbacks pour évoquer la genèse des relations entre certains personnages, le film s’intéresse à analyser les créations de l’homme dans une approche symbolique et romancée plus qu’à l’homme en lui-même. Il prêtera cependant beaucoup d’attentions à sa personnalité très renfermée et ses plus gros défauts, étant un opportuniste manipulateur qui tire profit des autres, mais le regard porté sur lui est plus sur la personnalité fantasmée qu’il s’est créée plutôt que sur le « vrai » lui. L’ensemble parle donc de création et de transmission, que ce soit de l’image personnelle presque fictive transmise au public et à l’entourage, des avancées technologiques transmises au peuple etc. Tout ça passera surtout par l’exploration de ses relations à travers les trois époques se cristallisant principalement dans la relation qu’il entretient avec sa fille qu’il a d’abord refusé de reconnaître. Sorkin va se servir de ça pour créer des liens et s’intéresser à son obsession des systèmes fermés, un système que l’utilisateur ne peut pas modifier par lui-même, ce qu’est au final Steve Jobs, un homme renfermé sur lui-même qui n’écoute personne et se révèle borné. Au fil des trois séquences, les mêmes personnages et problèmes reviennent sur le tapis, ce qui d’un point de vue narratif peut engendrer une certaine répétitivité, notamment entre le premier et dernier acte. Un dernier acte qui est d’ailleurs moins maîtrisé et qui cède à beaucoup de facilités et lourdeurs simplifiant son propos pour tomber dans une « happy end » bien pensante qui dénote un peu avec le reste.

Cependant même si d’un point de vue narratif, le film à ses défauts, c’est sur sa partie symbolique qu’il se montre admirable dans la densité des sujets qu’il aborde. Que ce soit l’aspect christique de Steve Jobs totalement assumé, le montrant comme un gourou qui galvanise les foules, les poussant à l’admiration et à l’hystérie ou dans la manière de présenter l’homme comme il présente ses créations. Ici Jobs est une création divine, un « système » fermé qui ne connait que peu de changements mais qui pourtant se verra optimisé à travers son attachement à sa fille. On le verra rentrer en conflits avec les mêmes personnes, souvent pour des sujets similaires et on prend conscience que pour un homme cherchant l’innovation, il ne va pas en avant et se tourne résolument vers le passé. A travers lui, le scénario pousse une réflexion qui le dépasse et qui trouve un écho universel sur la croyance, la transmission et la mélancolie marchant aussi comme un portrait acerbe de l’Amérique suprémaciste. Parler de l’image d’un homme dans laquelle chacun peut se refléter tout en étant capable de rester très intime dans son portrait de Jobs, c’est là tout l’aspect brillant de l’écriture d’Aaron Sorkin. Surtout que misant sur une approche très théâtrale, il a écrit une quantité assez phénoménale de dialogues, le film étant très verbeux, et ceux-ci se montrent d’une intelligence rare. Souvent ironiques et lourds de sens, ces dialogues sont un vrai régal arrivant à nous happer dans des conflits qui parfois nous dépassent quand on n’est pas spécialisé dans l’informatique car ils se montrent très exigeants et ne facilitent pas le confort du spectateur à certains moments. L’écriture de Sorkin, comme Steve Jobs et ses créations, est un système fermé mais qui se révèle passionnante spécialement dans son utilisation du « walk and talk ».

Le film est habité par un casting exceptionnel qui rivalise de talent pour tenir la comparaison face à Michael Fassbender qui incarne totalement son personnage. Même s’il ne ressemble pas physiquement à Jobs, il en a compris l’essence et se place dans les chaussures du personnage avec aisance offrant un travail de composition assez phénoménal. Il est un sérieux prétendant à l’Oscar. Et en face de lui, Kate Winslet est absolument parfaite de justesse tout comme Jeff Daniels, ici au sommet, et un excellent Seth Rogen qui retranscrit la personnalité de son personnage avec subtilité et une sobriété admirable. Il n’y a vraiment aucune fausse note dans ce casting qui mérite toutes les éloges même pour les rôles plus anecdotiques comme pour celui de Katherine Waterston qui est un peu effacée mais l’actrice retransmet les troubles de son personnage à la perfection.

La réalisation est techniquement irréprochable que ce soit dans le montage qui retranscrit à merveille le rythme des dialogues, arrivant même à rendre lisible un montage alterné entre deux scènes pourtant très dense même si ce procédé devient légèrement répétitif dans sa deuxième utilisation, la photographie très esthétisée qui permet un rendu très brut, assez proche de ce qu’avait déjà fait Boyle avec 127 Hours et Trance tandis que la bande originale se montre enivrante et inspirée. Pour sa mise en scène Danny Boyle continue dans la lignée de ses deux précédents films, avec une approche consciencieuse et distordue jouant avec les focales et la profondeur de champs mais aussi favorisant des cadrages penchés évoquant souvent les rapports de force et les changements chez le personnage. D’ailleurs Boyle calme un peu son style malgré quelques plans qui revoient à ses tics les plus courants mais mise sur une approche plus terre à terre et moins esthétisée pour jouer sur le métaphorique. S’appropriant un style plus théâtral, voire même opératique, il enferme son personnage dans le cadre sans possibilités de fuite favorisant les couloirs étroits, le plaçant sous un toit etc. Il fait en sorte qu’il soit toujours encadré, comme un système fermé, il le suit à coup de plans séquences et de travellings pour la plupart du temps et pense sa mise en scène autour de ce principe d’enfermer son personnage pour un rendu aux bordures de cadre très marqués. On est face à quelque chose de très carré et qui se libère au fur et a mesure que le personnage se rapproche de sa fille, avec un dernier acte jouant beaucoup plus sur les espaces faisant respirer son personnage, l’ensemble se montrant assez bien pensé et habilement exécuté.

Steve Jobs est tout simplement un film monstre. Une œuvre d’une densité et d’une intelligence qui donne le vertige même si elle a une certaine tendance à l’autisme, se montrant très exigeante à aborder. Surtout que parfois il est plus passionnant dans ce qu’il évoque que dans ce qu’il raconte, se montrant plus pertinent dans son symbolisme que dans son aspect narratif. Néanmoins on ne peut que reconnaître que l’écriture de Sorkin est brillante, arrivant à moderniser et à tirer d’un genre classique et éculé comme le biopic, un ensemble diablement original et immersif. Le tout étant soutenu par un casting grandiose et une réalisation minutieuse de Danny Boyle qui s’accorde à l’approche très théâtrale de Sorkin tout en gardant le style si particulier du cinéaste. Steve Jobs est donc une belle réussite pour un projet qui aurait pu être bancal et assurément un très bon film.

Steve Jobs : Bande-annonce

Fiche technique : Steve Jobs

Réalisation : Danny Boyle
Scénario : Aaron Sorkin, d’après la biographie Steve Jobs de Walter Isaacson
Interprétation : Michael Fassbender (Steve Jobs), Kate Winslet (Joanna Hoffman), Seth Rogen  (Steve Wozniak), Jeff Daniels (John Sculley), Katherine Waterston (Chrisann Brennan, petite-amie de Steve)…
Décors : Gene Serdena
Costumes : Suttirat Anne Larlarb
Montage : Jon Harris
Musique : Daniel Pemberton
Photographie : Alwin H. Küchler
Production : Guymon Casady, Christian Colson, Mark Gordon et Scott Rudin
Société de production : Management 360, The Mark Gordon Company et Scott Rudin Productions
Société de distribution : Universal Pictures France

Etats-Unis – 2015

Anomalisa, de Duke Johnson et Charlie Kaufman : Critique

Charlie Kaufman a l’habitude de signer des scénarios intriguants. On se souvient notamment de Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, de Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, tout deux de Spike Jonze. Anomalisa ne fait pas exception à la règle.

Synopsis: Anomalisa, c’est le nom de cette parenthèse dans la vie de Michael Stone. Michael Stone, c’est cet homme qui doit aller donner une conférence dans une ville lointaine de l’Ohio, loin de sa famille qui est restée à Los Angeles. Lisa, c’est la fille que Michael Stone va rencontrer un soir dans son hôtel et qu’il va renommer Anomalisa. Anomalisa, c’est la contraction entre anomalie et Lisa.

Intriguant, ce film l’est, tant par son sujet (on connaît Kaufman pour ses scénarios perturbés) que par sa forme. C’est en effet l’animation en stop-motion qui a été choisie par les deux réalisateurs, avec pourtant des visages au rendu réaliste, qui offrent ainsi un rendu très fin des expressions. Et pourtant, ce n’est pas pour rien que d’ordinaire les personnages en stop-motion ont les traits grossis, à l’instar de Wallace et Gromit. L’exagération des expressions des figurines en stop-motion permettent une meilleure compréhension des sentiments exprimés (et l’on retrouve d’ordinaire l’amalgame simplification égale pour les enfants).

Ici ce n’est pas le cas, les personnages d’Anomalisa peinent à transmettre leurs émotions. Ce n’est toutefois pas dérangeant puisque d’une part le film n’en reste pas moins drôle, car les passages comiques le sont essentiellement par les gestes ou la situation, et d’autre part cela sert le film, puisque le film parle d’un homme qui n’arrive plus à créer du contact avec les autres. En plus de ce réalisme étrange, les visages des figurines sont fait de telle sorte que l’on aperçoit les traits de jonction des parties, comme si on pouvait interchanger les visages des personnages entre eux. Seul le personnage principal se distingue des autres, Michael Stone, mais aussi la fille qu’il va rencontrer, Lisa. Elle est singulière. Ce qui distingue Lisa des autres, c’est la cicatrice qu’elle tente de cacher. C’est aussi sa voix qui est remarquable et singulière. Non pas parce qu’elle est féminine, mais parce que toutes les autres voix sont masculines et sensiblement identiques (puisque c’est celle du même acteur), à l’exception de celle de Michael Stone.

Le monde dans lequel vit Michael Stone est un monde lassant, pétri de formalismes. Les rapports qu’il entretient avec les autres sonnent faux et surfaits, même la conversation avec sa femme au téléphone. En rencontrant un être unique, unique pour lui, il va vouloir rompre avec son quotidien et chercher à se surprendre et essayer de profiter des plaisirs simples. Mais cela ne va pas être arrangé par ce qu’il décrit comme des troubles psychologiques, sans donner plus de précision. De notre côté, on ne peut pas ne pas penser, à Barton Fink des Coen ou bien sûr Shining de Kubrick, avec ces plans de couloirs d’hôtels interminables, et qui tendent non pas vers un lieu maléfique mais du moins angoissant et oppressant. C’est en effet ce qui se retrouve dans le cinéma de l’étrange de Charlie Kaufman. Ses personnages sont des êtres qui, las, veulent sortir de leur quotidien par l’imaginaire ou l’improbable, avant le retour au statut quo. Ainsi, tout cela n’était qu’une parenthèse, une anomalie.

Bande-Annonce: Anomalisa

Anomalisa – Fiche technique

Date de sortie : 3 février 2016
Réalisateur : Duke Johnson et Spike Jonze
Nationalité : Etats-Unis
Année : 2016
Durée :  90 min
Scénario : Charlie Kaufman
Voix : Jennifer Jason Leigh, David Thewlis, Tom Noonan
Musique : Carter Burwell
Photographie : Joe Passarelli
Montage : Garret Elkins
Maisons de production : Paramount Animation et Starburns Industries
Distribution (France) : Paramount Pictures
Récompenses : Lion d’Argent 2015. Le film est également nommé aux Oscars 2016 pour le meilleur film d’animation.

Préjudice, un film d’Antoine Cuypers : critique

Quelques plans fixes sur un jeune homme filmé seul dans une pièce, il n’en faut pas plus à la mise en scène pour installer en quelques minutes le sentiment de malaise et de solitude qui infusera tout le film. Cédric est un pauvre garçon âgé d’une trentaine d’années et dont le retard mental apparent ne sera jamais explicitement nommé en tant que tel par le scénario.

Synopsis : Des parents reçoivent à diner leurs enfants, un fils marié et lui-même père d’un enfant de 5 ans, et une fille qui leur apprend qu’elle et son fiancée attendent eux-aussi un enfant. C’est cette bonne nouvelle qui va déclencher chez le troisième enfant de la fratrie un profond sentiment de dénégation. Etant lui-même atteint d’une forme d’autisme, il vit encore chez ses parents alors qu’il a atteint la trentaine. Désireux de s’émanciper, il cherchera à faire connaitre ses ambitions de voyage au reste de la famille, peu disposée à lui prêter attention.

C’est lui que la mise en scène identifie à ces plans fixes déstabilisants qui iront prendre peu le pas sur les mouvements de caméra qui accompagnent la vie et l’harmonie qui semblent caractériser le reste de sa famille, et en particulier sa sœur. Celui qui vit reclus dans une chambre au dernier étage de chez ses parents en vient à prendre l’ascendant sur une réunion de famille qui pourtant démarrait sous les meilleurs auspices.

Tel est le postulat d’un psychodrame familial en huis-clos qui renvoie, sur le fond comme sur la forme, aux grands prédécesseurs de ce sous-genre que sont Festen, Melancholia, Canine ou encore Le septième continent. Pour son premier film, le belge Antoine Cuypers signe ainsi une réalisation soignée, imprégnée de l’influence des codes imposés par les modèles susnommés, au point d’en recopier maladroitement certains effets pompeux. Le ralenti sous la pluie calqué sur le film de Lars Van Trier, en est l’exemple le plus flagrant. Académique mais non moins déstabilisant, Préjudice profite également d’un casting et d’une qualité de dialogues qui donnent aux échanges une saveur incisive. Le couple formé par Nathalie Baye –qui, même à contre-emploi, a toujours ce talent inné pour irradier l’écran- et le chanteur Arno -dont on peut regretter que le rôle soit un peu en retrait- fonctionne parfaitement, et le jeu d’Ariane Labed (vue récemment dans The Lobster de Yorgos Lanthimos) est impeccable. L’interprétation la plus mémorable de ce film restera évidemment celle de Thomas Blanchard. Un nom à retenir. La détresse et la fureur qu’il donne au personnage de Cédric vont devenir l’axe de voûte autour duquel vont s’articuler tous les non-dits et les maux qui pèsent sur cette famille en apparence idéale.

La photographie naturaliste est pour beaucoup dans l’ambiance froide et angoissante qui règne dans cette maison, et le rythme des percussions qui sont l’unique musique
extra-diégétique du film, donne à certains passages une tension qui prend véritablement aux tripes. Cette atmosphère pesante participe, en bien ou en mal, à la difficulté d’empathie que peut ressentir le spectateur devant tel ou tel personnage. La mère a-t-elle raison de surprotéger son fils en l’enfermant ? Le père a-t-il raison de nourrir en vain ses rêves d’évasion ? Ses frères et sœurs devraient-ils être plus compatissants à son égard comme essaient de le faire leurs conjoints ? Est-il dangereux ? Autant de questions auxquelles on aimerait pouvoir répondre, mais que cette soirée en leur compagnie ne nous permet pas de résoudre. C’est cette impossibilité de trancher, de n’être que le témoin impuissant d’une scène de famille dont on ignore le passif en détail, qui est le plus déstabilisant. Là où la facilité aurait été de façonner, autour d’une situation clairement définie, un discours moralisateur sur le rejet de ce que l’on juge « anormal », Antoine Cuypers fait le choix de laisser les interprétations libres au public. En cela, on peut même justifier la difficulté que le réalisateur a à conclure le film comme un élément à part entière de ce recul qu’il nous impose face à des individus qu’il ne nous revient pas de juger.

Préjudice est un film marquant de par son traitement frontal de la problématique délicate de la place à donner à certains enfants atteints de troubles du développement. L’idée retorse qui est de plonger le spectateur dans le tumulte relationnel d’un cocon familial dissonant sans lui donner les clefs qui lui permettrait de donner entièrement tort ou raison à aucun de ses membres est mené jusqu’au bout. Cette réussite est la preuve que le cinéma belge reste un excellent observatoire de l’âme humaine.

Préjudice : La bande-annonce (sous titrée en flamand… film belge oblige)

Préjudice : fiche technique

Belgique – 2016
Réalisation: Antoine Cuypers
Interprétation: Thomas Blanchard (Cédric), Nathalie Baye (La mère), Arno (le père), Ariane Labed (Caroline), Eric Caravaca (Gaetan), Cathy Min Jung (Cyrielle)…
Scénario: Antoine Cuypers, Antoine Wauters
Musique: Ernst Reijseger, Francesco Pastacaldi (percussions)
Montage: Elif Uluengin
Photographie: Frédéric Noirhomme
Décors: Patrick Deschène, Alain-Pascal Housiaux
Producteurs: Bernard Michaux, Benoit Roland
Production: Samsa Films, CTM Pictures, Wrong men, Mollywood
Distribution: Les Films du Losange
Durée: 105 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 3 février 2016

Robin Des Bois : Un Héros, Quatre Films

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Robin Des Bois, Un Héros (Pas) Très Discret…

Entre le mythe et une réalité bien différente, Robin Des Bois ne cesse encore aujourd’hui d’enthousiasmer les amateurs de panache, de bravoure et de romantisme. Adapté pas moins de 26 fois pour le cinéma, il reste un de ces héros qui ne souffrent pas le passage des années et des siècles, s’adaptant aux modes et aux mentalités. Tour à tour classique, moderne, humoristique ou plus austère, ce que la littérature et le cinéma en ont fait est aujourd’hui à l’opposé de ce que semble avoir été la vie de cet authentique truand, capable des crimes les plus atroces.

Robin Hood (Robin À La Capuche, en Français) semble trouver son origine au début du XIIIème siècle, une trentaine d’années donc avant la croisade de Richard Coeur De Lion. Il est cité de manière très vague dans plusieurs chansons populaires, jusqu’à trouver son apogée dans une chanson de geste qui lui est consacrée. On navigue comme cela entre le XIIIème et le XVème siècle, le personnage de Robin, au début vulgaire, briguant, coupeur de têtes se moquant bien des pauvres, devient peu à peu Robin De Locksley, noble dépossédé de ses terres, dépouillant les riches pour donner aux pauvres. On lui invente une parente, lady Marianne, dont il tombe amoureux (moeurs de l’époque obligent), ainsi que tous ses compagnons, de frère Tuck à Petitjean.

Inventé aussi, le fait d’avoir vécu durant la croisade de Richard Coeur De Lion, mais là encore, l’imagination populaire est toujours fertile lorsqu’il s’agit d’embellir l’ordinaire et se moque bien des 30 ans d’écart. Il n’a pas non plus sévit dans la forêt de Sherwood. Pas non plus de réel roman sur Robin, du moins pas comme on l’entend, puisque avant le XXème siècle, il n’y a guère que Walter Scott pour le citer tel qu’il est dans la légende, à travers son roman consacré à Invahoé. Au bout du compte, comme cela se passe à chaque fois dans l’imagerie populaire, le temps a creusé un fossé entre ce que les historiens savent du véritable Robin des Bois et ce héros que l’imagination a créé, prompt à rassurer les foules et les pousser à se rebeller contre leurs seigneurs.

Bien sûr, si Robin Hood le bandit n’était pas devenu un Robin Des Bois héroïque, le cinéma n’en aurait jamais filmé les aventures dramatiques, comiques voir même érotiques. Pour le meilleur, parfois pour le pire, quatre de ces films se détachent par les tournants qu’ils ont su marquer, chacun à sa manière, dans l’évolution du personnage. Pas forcément des classiques aujourd’hui, mais en tout cas 4 parmi les 26, qui permettent de résumer la carrière cinématographique d’un bandit devenu personnage puis héros, et qui inspira jusqu’au célèbre bandit Jesse James.

 

1938: Le Classique…

S’il « nait » à l’écran dès 1912, il faut tout de même attendre 1938 pour qu’il le crève littéralement sous les traits d’un Errol Flynn inoubliable de panache, de charme et de prestance. Charme dont il use et abuse pour séduire une fondante Olivia De Havilland, magnifique lady Marianne, malgré un contexte sociétal qui la cantonnait plus ou moins à un rôle de faire-valoir. Le Hongrois Michael Curtiz signait là (en collaboration avec William Keighley qui tourna les premières scènes, lesquelles ne donnèrent pas satisfaction à la production) son 84ème film (authentique, à l’époque les réalisateurs travaillaient à peu près à la vitesse des réalisateurs pornographiques aujourd’hui) après s’être fait la main sur quelques grandes et belles histoires telles que Sodome Et Gomorrhe, L’Arche De Noé ou encore Capitaine Blood, déjà avec Errol Flynn.

S’il peut apparaitre aujourd’hui désuet, ce Robin Des Bois reste le plus réussi des 26 films. Malgré les collants, malgré les brushings impeccables très hollywoodiens, Curtiz a trouvé là le parfait équilibre entre l’humour, l’héroïsme et l’amour. De l’humour sans jamais se moquer ni ridiculiser son personnage, de l’héroïsme bien loin de l’invincibilité invraisemblable d’un James Bond et de l’amour comme seuls l’époque et le lieu savaient le proposer: un éclairage braqué sur les visages, de gros plans sur les yeux et des baisers enfiévrés. Le jeu d’acteurs reste par moments très théâtral, comme l’était celui d’un cinéma muet qui venait à peine de disparaître.

Ce Robin Des Bois qu’incarne Errol Flynn est en fait celui qui fait rêver d’amour et d’aventures lorsque l’on est enfant, un héros qu’on rêve d’avoir pour père, ami ou amant. Un héros sans peur et sans reproches, rempli des idéaux les plus nobles, qui botte le derrière de la pire des crapules, ici le prince félon, le prince Jean, incarné par le venimeux Claude Rains, acteur que l’on retrouve dans quelques immenses classiques comme Casablanca, Le Crime Était Presque Parfait ou Lawrence d’Arabie.

Michael Curtiz, dans un « après moi le déluge » flamboyant, signait là la meilleure référence sur le curriculum vitae de l’homme à la capuche, laissant tous les autres pour longtemps loin derrière. Loin derrière ? Pas forcément…

 

1973 : Robin s’Anime…

Car 35 ans plus tard, l’artillerie lourde de la Disney Company, toujours notoirement allergique aux scénarios originaux, décide d’animer les aventures du bandit de Sherwood. On est toujours en pleine époque classique pour l’animation et Disney est presque seul au monde, multipliant succès au box-office, parcs d’attractions gigantesques et programmes télévisuels. Cependant, Walt Disney n’est mort que depuis 12 ans et le studio peine à retrouver une dynamique. L’idée de Robin Des Bois fait son chemin et suii directement la trajectoire graphique fixée par Le Livre De La Jungle, certains doubleurs reprenant directement leur prestation du film précédent.

L’idée de base du scénario était de faire un mélange des aventures de Robin Des Bois et du Roman De Renart, contes médiévaux des XIIème et XIIIème siècle, contemporains donc des origines de la légende de Robin Hood. Au premier coup d’oeil, on retrouve du Roman le bestiaire des personnages sorti de l’imaginaire Disney. Et si le film n’est pas le plus gros succès en salles de la firme, le recul donné par le temps permet de se dire que c’est une belle réussite, qui vient titiller le film de Michael Curtiz sur son piédestal.

Robin Des Bois version Disney date de cette époque où l’on pouvait encore parler de « dessin » animé, où le trait de crayon constituait un gage de qualité, où l’on ne cherchait pas à faire un dessin animé réaliste, où la recherche artistique ne résidait pas dans la performance informatique, où captiver ne voulait pas dire épater. Bref, le Robin Des Bois de Wolfgang Reitherman, à qui l’on doit aussi Les 101 Dalmatiens, Le Livre De La Jungle, Les Aristochats ou Merlin l’Enchanteur, fait de l’art et non de l’esbroufe. Rien n’est oublié de ce qui fait la qualité du héros : courage, humanisme, fidélité et toujours cet humour qui rend la défaite du Mal encore plus savoureuse. Seul bémol à l’époque, Robin Des Bois donne aux pauvres certes, mais il vole tout de même et pour beaucoup, c’était trop éloigné des codes moraux de Disney et fit grincer bon nombre de dents. On tenait donc là le dernier Robin dans sa version « classique »…

 

1991: Le Changement, c’Est Maintenant…

18 ans plus tard, on ne change rien mais on change tout. Après Disney, c’est au tour de Kevin Reynolds (également réalisateur de Waterworld) de s’y coller et de tenter, dans un effort jamais récompensé, de dépoussiérer le mythe en le modernisant. Dans ce cas moderniser signifie « rendre crédible », « coller à la réalité de l’époque ». Exit donc les collants et autres chapeaux à plumes, les brushings improbables et autres sourires blancs comme neige. Kevin Reynolds veut des héros frustres vêtus de frusques, une forêt de Sherwood inhospitalière et humide bref, il veut de l’authenticité.

Dans un certain sens c’est réussi, le film s’ouvre sur Robin prisonnier aux croisades, où les chrétiens souffrent, torturés par les infidèles. Il porte les cheveux longs, empeste le chacal et ne se lave que lorsque Marianne le lui demande. La reconstitution de l’époque (faite en partie à Carcassonne) semble crédible et de ce point de vue, le film est une réussite. Réussi également le scénario qui, dans un effort louable, tente de nous faire comprendre comment Robin devint Robin, et pour quels motifs. Le casting est bon voire excellent, mais si Mary Elizabeth Manstrantonio enterre pour de bon le côté godiche du personnage de Marianne, Kevin Costner souffre lui de dialogues parfois indigents. Il n’y avait pourtant pas besoin de forcer le trait sur le côté héroïque du personnage, sa légende suffisait. Fort heureusement, ce film bénéficie de la présence du très shakespearien (et très regretté) Alan Rickman, stupéfiant de malfaisance en sherif de Nottingham.

Malgré ça, ce Robin Des Bois, Prince Des Voleurs fut un succès avec près de 5 millions d’entrées en France, et 6 millions de disques vendus dans le monde pour Brian Adams, interprète du générique de fin, entré dans l’histoire du cinéma. Pourtant la critique ne fut pas tendre, d’autant moins que ce film est comme une frustration  : pétri des meilleures intentions pour donner un nouvel élan au mythe, il n’y parvient que sur la forme, sans être concluant sur le fond.

 

2010: Baroud d’Honneur ?

C’est presque exactement sur le même écueil que vient s’échouer Ridley Scott, 19 ans après Kevin Reynolds, comme si lui aussi avait en ligne de mire le film de Michael Curtiz et cette obsession de le dépasser. Comme s’il était incroyable que la meilleure adaptation des aventures de Robin puisse avoir à cette époque, 72 ans ! Dans l’authenticité, l’âpreté et la rudesse de son film, Ridley Scott va encore plus loin, son film doit donner le sentiment d’un documentaire filmé il y a 800 ans. Pour ça c’est réussi, malheureusement.

Résultat mitigé, car si Ridley Scott semble bien présent à la mise en scène, son réalisme à tout crin livre un film austère, presque dépressif. La couleur en est absente (ou à peu près), privilégiant des tons sombres. Plus aucune trace de glamour et, si Russel Crowe est bien un immense acteur et le démontre encore ici, il n’a pas le sex-appeal d’Errol Flynn et semble encore porter l’armure du Maximus de Gladiator. Tout cela parait naturel si l’on considère le fait que Scott a tenu à intégrer son film dans la réalité historique de l’époque, féru de Moyen-Âge, son Robin Des Bois constitue presque un contre-champs de Kingdom Of Heaven.

Néanmoins ses intentions restent déroutantes, en particulier son scénario qui fait de Robin un usurpateur, chargé d’apporter la couronne royale au Prince Jean, suite à la mort de Richard Coeur De Lion aux Croisades. Et encore, il était prévu que le beau rôle soit cette fois donné au shérif de Nottingham au détriment de Robin, ce qui faillit faire fuir Russel Crowe. C’est louable de vouloir filmer un héros imparfait, d’autant plus s’il se rapproche du personnage originel, mais alors pourquoi ne pas récréer son histoire de fond en comble ? À trop hésiter, Ridley Scott a ôté presque tout intérêt cinématographique au personnage, sans proposer suffisamment de matière en échange.

Ce qu’il restera est un casting plutôt convaincant et, si l’on s’y attarde un peu, presque impressionnant. Russel Crowe en Robin n’a rien de surprenant, puisque l’acteur s’est toujours dit fan du personnage. Matthew Macfadyen en sherif fut peut-être le meilleur choix de Scott, cinématographiquement, un des meilleurs de l’acteur, plutôt habitué aux pièces de Shakespeare, moins inspiré pour sa carrière sur grand écran. Cate Blanchett en Marianne, Max Von Sydow jouant son père, Oscar Isaac en Prince Jean, William Hurt et Léa Seydoux viennent clore un casting de luxe, mais insuffisant à faire un chef-d’oeuvre.

On y verra peut-être une certaine nostalgie, un truc de « vieux con », mais il semble incontestable aujourd’hui que le film de Michael Curtiz reste la meilleure des aventures de Robin Des Bois. Ses qualités vont au-delà de son charme désuet, le film est enlevé, rythmé, alternant bravoure, humour et amour, avec la précision d’une montre suisse. Même s’il idéalise une réalité antipathique, s’il privilégie le plaisir du spectateur par rapport à une réalité sans intérêt, le résultat vaut très largement les quelques libertés et digressions que s’autorise Curtiz: un des chefs-d’oeuvres du cinéma d’aventure.

La Fabuleuse Gilly Hopkins, un film de Stephen Herek : La Critique

Le 24 février sortira en salle La fabuleuse Gilly Hopkins, nouveau film de Stephen Herek, réalisateur des 101 Dalmatiens (la version live) et des Trois Mousquetaires, tous deux produits chez Disney. Exit la compagnie aux grandes oreilles pour le nouveau film d’Herek. D’ailleurs, il ne s’agira pas de faire une critique du film du point de vue de l’adaptation, mais de travailler l’objet filmique même qui pose de nombreux problèmes.

Synopsis : Depuis qu’elle a été abandonnée bébé par sa mère, Gilly Hopkins, 12 ans et au caractère bien trempé a épuisé une à une ses familles d’accueil. Assistant social, institutrice, copine de classe, familles d’accueil : Gilly n’a besoin de personne et elle le fait savoir.

La Fabuleuse Gilly Hopkins, une créature cinématographique diforme

                        Il y a dans ce film plusieurs récits : Gilly arrivant dans sa nouvelle famille d’adoption, jouant comme à son habitude les trouble-fêtes, puis s’intégrant au sein de celle-ci ; la séparation involontaire de Gilly de sa nouvelle famille à cause de ses bêtises ; l’intégration à une « nouvelle » famille de sang avec sa grand-mère ; le retour de la mère et la situation finale. Un axe les unit : Gilly et l’espoir de revoir sa mère qu’elle fantasme comme une star californienne.

            Sachez bien alors que le film ne dure qu’1h32. « Qu’ », parce-que chacun de ces récits pourrait être l’objet d’un film. Ainsi le long métrage de Stephen Herek avance avec un rythme tellement soutenu qu’il en est brut. Si au début, on peut penser que l’introduction rapide du film permet de rentrer dans le vif du sujet, il n’en est rien par la suite. L’histoire du film est trop ample pour une telle durée et surtout pour un tel réalisateur. Imaginez alors que le retour de la mère, les conséquences et la fin s’enchaînent en une dizaine de minutes.

            Dommage, car à partir du deuxième récit, le film s’avère intéressant. Le premier, non pas qu’il soit inintéressant, a été déjà énormément traité de cette manière feel-good-movie par les téléfilms de la chaîne M6, avec plus de temps. Et en même temps, aurait-on pu capter aussi bien l’émotion du deuxième « chapitre » sans avoir eu la présence du premier ? C’est là que le film aurait dû être plus long. En effet, le premier aurait pu être bien plus subtil et humain, moins brut, cousu de fil blanc et rentre-dedans, et ainsi être plus émouvant. Le deuxième aurait alors gagné en force. Problème pour lui, l’arrivée abrupte du troisième, traité en quelques minutes. Ce travail permet étrangement de conclure proprement le deuxième récit. Mais l’on aurait aimé voir véritablement les conséquences dans le quotidien de ce bref retour.

            Le fait est que si le film n’est pas assez long, c’est surtout qu’il n’est pas humain, c’est un pur produit industriel. Plusieurs films en un donnent peut-être l’impression d’une quantité, mais non de la qualité. Plusieurs tons aussi, du teenage movie au feel-good movie familial, ou encore de la comédie tous publics au mélodrame hyper-larmoyant, La Fabuleuse Gilly Hopkins est un film batard.

            Il est en effet le produit de nombreuses influences hollywoodiennes contemporaines. En témoigne aussi sa musique, composée et instrumentale d’une part, l’électro-pop girly adolescente d’autre part, ou encore l’utilisation de musiques pop rythmées. On pourrait répondre à tout cela que la vie n’est pas uniforme. Mais il faut revenir à ce qui a été dit avant, il s’agit non pas de capter la vie et son quotidien, mais de livrer un film trop dense et donc, un film qui, à force de vouloir tout exposer, montre bien peu de choses à part des récits stéréotypés, voire clichés pour ce type de personnage, et qui vont rester à leur stade, qui ne vont jamais préciser et nuancer.

             Le casting va cependant apporter de l’humanité. Si Sophie Nélisse incarne un personnage très stéréotypé, elle apporte une certaine douceur et une justesse rafraichissante dans le film. Kathy Bates, l’actrice géniale de Misery (Rob Reiner, 1990), manque ici de subtilité. Elle interprète très bien son personnage, comme Clare Foley, parfaite dans son second rôle stéréotype de la petite fille solitaire, excentrique et ne demandant qu’à se faire des amis. Glenn Close, après un retournement de situation comico-dramatique prévisible, déjà vu et lourd, est brillante. Sa justesse provient d’une chose qu’elle maîtrise parfaitement (voir la série Damages par exemple, 2007-2012), elle n’en fait pas trop. Enfin le personnage archétypal – la figure du vieux sage, aveugle en plus – qu’est Mr. Randolph apporte de la poésie, de la beauté, de l’humanité dans ce film, grâce au jeu juste de Bill Cobbs, qui n’en fait pas trop non plus, même si on peut déplorer l’une de ses séquences qui va révéler Gilly. Un moment du film manquant de finesse, qui a pour seule fonction de révéler le personnage principal et nous tirer des larmes de nos glandes lacrymales (comme bien d’autres séquences du film). Julia Stiles n’a pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts pour interpréter son personnage très très peu sympathique, on la voit trop peu pour juger, quelques minutes tout au plus. Et l’acteur incarnant le personnage des services sociaux est purement artificiel.

            Le happy end qui n’en est pas tout fait un, plus doux-amer que joyeux, clôturera très bien ce film. On aurait pu penser cela, mais le générique à la musique pop-électro pour adolescentes brisera le moment. Voilà peut-être la meilleure métaphore du film. Un gâchis. Un consommable familial à voir si on a du temps à perdre…

Fiche Technique : La Fabuleuse Gilly Hopkins (The Great Gilly Hopkins)

Réalisation : Stephen Herek
Scénarisation : David Paterson, d’après l’œuvre de Katherine Paterson
Casting : Sophie Nélisse, Kathy Bates, Glenn Close, Bill Cobbs, Octavia Spencer, Julia Stiles, Clare Foley, Zachary Hernandez
Directeur artistique : Christopher Minard
Costumes : Meghan Kasperlik
Décors : Ola Maslik
Directeur de la photographie : David M. Dunlap
Montage : David Leonard
Compositeur : Mark Isham
Producteurs/trices : Brian Kennedy, William Teitler, John Paterson, David Paterson, Matthew Myers, Isabel Teitler
Production : Arcady Bay Entertainement
Distributeur France : Chrysalis Films
Date de sortie française : le 24 février 2016